ARBUTON SE MONTRE AGREABLE
| Le premier soin du colonel Ellison avait été de mander un médecin Mi pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de l’entorse qui avait fait boiter i ses projets.
iH Le cas n’était pas grave, mais Mme Ellison avait par ses imprudences de la veille aggravé son mal, et — pour au moins une semaine, et peutêtre deux ou trois — elle était condamnée à ce repos absolu que les médeii cins prescrivent avec tant d’indifférence pour les intéréts et les devoirs de i leurs patients.
| il Le colonel avait encore trop du soldat pour se révolter contre les A LL ordres du docteur, mais il était d’un tempérament trop actif pour s’y sounel mettre lui-même passivement. | MI En conséquence il ne se proposa rien moins que la conquéte de Québec | — au point de vue historique s'entend — et dès avant son diner, il com- | mença ses préparatifs de campagne.
HH Il sortit donc et fit une descente chez tous les libraires qu’il put décou-
(il vrir dans chaque recoin de la haute et de la basse ville, et revint à la maison
at avec toute une cargaison de guides de Québec et d’opuscules sur les épi-
| sodes de l’histoire locale, comme en produit beaucoup le goût littéraire de
sil ceux qui vivent loin des grands centres.
| Le colonel — qui s'était livré activement aux affaires en quittant | l’armée après la guerre — avait toujours quelque journal sur lui, mais il
i ne lisait pas un grand nombre de livres.
De tous les volumes qui composaient la bibliothéque du docteur, il
n’avait jamais, dans sa jeunesse, ouvert volontiers que le théâtre de Sha-
iA kespeare et Don Quichotte, dont il savait de longs passages par cceur. it Il avait abordé par-ci par-là certains autres ouvrages, mais, pour la | plupart des auteurs favoris de Kitty, il professait une aussi sincère indiffé- i
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rence que pour les architectes des constructions préhistoriques dont nous avons parlé,
Il avait lu un livre de voyages: Innocents Abroad, œuvre tellement supérieure, suivant lui, qu’il ne croyait pas avoir besoin de lire autre chose sur les différents pays qui s’y trouvent décrits.
Lorsqu'il rentra avec sa bizarre collection de brochures, Kitty et Fanny surent tout de suite à quoi elles pouvaient s'attendre ; car le colonel était aussi bien disposé à profiter des recherches littéraires toutes faites qu'il l'était peu à recourir lui-même aux sources originelles,
Il s'était de cette manière enrichi d’une foule de connaissances utiles ; sans compter qu’il était très fort pour découper des extraits de journaux contenant des faits instructifs qu’il conservait fidèlement au fond de sa mémoire,
Il avait déjà certaines notions sur l’histoire de la localité, et ses récentes conversations avec le docteur Ellison avaient encore raffraichi et raffermi ses souvenirs.
En outre, dans le cours du présent voyage, il s'était muni, grâce aux lectures que sa femme et sa cousine avaient faites dans les guides des voyageurs, d’un stock de noms et de dates qu'il désirait beaucoup, avec leur aide, rattacher aux véritables localités.
— Lectures légères pour les heures de loisir, Fanny, dit Kitty en jetant un coup d’œil oblique sur le bagage littéraire du colonel, au moment où elle s’assayait auprès de sa cousine, après dîner.
— Oui; et surtout commencez par le commencement, Mesdames, Commencez par Jacques Cartier, ancien navigateur de Saint-Malo, en l’année 1534, Point de par‘ialité dans vos recherches ; n’abordez point Champlain ni Montcalm prématurément ; ne vous égarez pas dans des conquêtes subséquentes ou des détails secondaires. Tenez-vous-en à la découverte du pays et aux noms de Jacques Cartier et de Donacona. Allons, faites quelque chose pour gagner honnêtement votre existence.
— Qu'est-ce que c’est que Donacona ? demanda Mme Ellison d’un ton indifférent,
— Voilà justement ce que ces charmants petits livres vont vous apprendre. Kitty, lisez à notre malade quelque chose sur Donacona ; — on dirait un nom irlandais, ajouta le colonel en se laissant aller dans un fauteuil.
Kitty prit un petit abrégé de l’histoire de Québec, et en l’ouvrant, tomba dans cette absorption d'esprit qui la saisissait chaque fois qu’elle mettait la main sur un livre ; et elle se prit à lire quelques pages à voix basse,
— Mais, ma parole! dit le colonel, j'aimerais autant lire l’histoire de Donacona moi-même, pour le bénéfice qui m’en revient !
— Oh! Dick, j'oubliais. Je ne faisais que jeter nn coup d'œil. Attention, je commence.
— Non, pas tout de suite, s’écria Mme Ellison en se dressant sur son coude ; où est M. Arbuton ?
— Qu’a-t-il à faire avec Donacona, ma chère ?
— Tout! Vous savez qu'il est resté à cause de nous ; et je ne sache rien de si impoli, de si peu hospitalier, que de vouloir lire sans lui. Appelezle, Richard, faites ! 4
— Eh bien, appelez-le toujours ; il est dans sa chambre.
f | | —. Oh non! supplia Kitty ; il n’y tient pas. Ne l'appelez point, Dick. P | — Mais, Kitty, vous me surprenez, Quand vous lisez si magnifique- trait , i} ment, vous n’avez pas raison d’être timide, je crois. ie if : Hi, — Je ne suis pas timide, mais en même temps je ne veux pas lire ii Co | | pour lui. carat Hl aractè {If |
We | “Wwe ‘ wo go lag Ht At — Dans ce cas, dit Kitty, avec un air de dignité un peu exagéré, je pian? Hei m’en vais. ditil ¢ We — Très bien, Kitty, comme il vous plaira, Seulement Richard est iy (ME Wh témoin que je ne serai pas à blâmer si M. Arbuton nous trouve indifférents i i LS et peu courtois. R Wit ye ° 9 a mals ce ne — Oh! s’il ne dit pas ce qu’il pense, la différence ne sera pas grande, [ls i — Ne vous semble-t-il pas que c’est faire beaucoup de bruit pour La hii Hila quelqu’un, un simple passant, une connaissance d’un jour ? dit le colonel. 6 ‘Al i | Allez done avec Donacona, allez !
i}; A . ‘ re — i Au même instant quelqu’un frappa à la porte. Kitty, toute nerveuse | GET P I y ; Un Wil ebondit sur ses pieds et s'enfuit hors de la chambre. Mais ce n’était que la de M it | petite bonne française qui avait quelque affaire, et qui ne resta qu’un NT l ih instant. wile teil « 1 If . . . -T- ML | — Eh bien, que pensez-vous de ceci maintenant? demanda Mme M (LE Ellison. | by — Ma foi, je pense que vous savez joliment le français pour quel- es we al qu’un qui ne l’a étudié qu’à l’école. Croyez-vous qu'elle vous ait comprise. faite | it 111 1 — I} s’agit bien de cela! Vous savez que je veux parler de Kitty et wah est i 8 : ; F que J P cine Bid venient i de son étrange conduite. Richard, si vous me regardez d’un air aussi PONE atl stupide, je finirai certainement dans un asile d’aliénés. Vous ne pouvez au Et a donc pas voir ce qui vous crève les yeux ! Meg ath P gel Y p HN sur lui 1 — Sans doute, Fanny, répondit le colonel ; mais toujours faut-il qu’il y E le] Hl ait quelque chose. Je vous en donne ma parole, je ne sais pas plus que les and x Ni i millions d’enfants à naître sur quelle piste vous marchez. ella À i i Le colonel prit le livre que Kitty avait laissé tomber, et se retira a Oe | i dans sa chambre pour essayer de lire l’histoire de Donacona pour lui- ‘vate Hite méme, pendant que sa femme, toute confuse, s’emparait d’une brochure aan LL françäise achetée avec le reste. iP el | | i — Après tout, pensa-t-elle, les hommes sont des hommes. a ee na Et elle trouva que cette réflexion n’était pas tout à fait dénuée de dit Mus ma A consolation. conte i al Quelques minutes apres, on entendait un murmure de voix, en nantes ll dehors, dans une fenétre du garde-manger, donnant sur le jardin du i rl nt couvent, où Arbuton, en descendant de sa mansarde, avait trouvé Kiÿty noihta: | ii debout, sa gracieuse silhouette se découpant sur la toiture réverbéres- es , 11 ll cente du monastère, et sur la verdure de quelques plantes domestiques, : Fa i i hauts géraniums, lierre s’arrondissant en voûte, et rosiers délicats. vieill oe i Ht Elle s'était arrêtée là en passant de l’appartement de Fanny au sien, faces: i Î . . Q x * 6 . . . Wai 1 et regardait dans le jardin, où deux religieuses allaient et venaient silen- 8 s il 8 J & rolo 4 ui! . . * \ { ee cieusement dans les allées, laissant voir, tantôt leur dos où de lourds POIDS jee J ; ; ; . marcha Hi voiles de deuil pendaient sur leurs robes noires, et tantôt leurs figures U AM calmes et rigides comme des masques, dans leur encadrement de toile delice fil empesée.
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Parfois elles s'approchaient si près qu'on pouvait distinguer leurs traits, et Kitty croyait y voir une expression qu'elle saurait reconnaître plus tard,
Comme elle s’oubliait elle-même, en prêtant dans son imagination un caractére particulier & chacune d’elles, Arbuton lui adressa la parole en se plaçant à ses côtés,
— C’est véritablement une bonne aubaine pour nous, miss Ellison, dit-il, que d’avoir cette petite scène d'opéra sous nos fenêtres.
Et il se mit à sourire en entendant Kitty lui répondre :
— Oui? est-ce vraiment comme un opéra ? Je n’en ai jamais vu, d'opéra, mais ce doit être bien beau.
Ils regardèrent un moment en silence, pendant que les deux nonnes, se glissant comme des ombres, s’en allaient en laissant le jardin vide,
Alors Arbuton dit quelque chose à Kitty qui répondit simplement ;
— Je vais voir si ma cousine n’a pa. besoin de moi.
Un instant après, elle se tenait un peu rougissante auprès du canapé de Mme Ellison.
— Fanny, M. Arbuton m'a prié d'aller visiter la cathédrale avec lui ; y a-t-il quelque inconvénient à cela ?
Mme Ellison sentit son cœur monter triomphant à ses lèvres,
— Allons donc, chère scrupuleuse, innocente petite folle ! s’écria-t-elle en pressant Kitty dans ses bras, et en la couvrant de baisers jusqu'à faire rougir de nouveau la jeune fille. Mais non, il n’y a point d’invonvénient. Allez! vous ne pouvez pas rester enfermée ici. Je ne pourrai pas sortir avec vous ; et si j'en juge par le bruit qui nous arrive de la chambre du colonel, et qu’il appelle sa respiration, vous ne pouvez pas compter sur lui dans le moment. L'idée de vous inquiéter des convenances !...
En effet c'était la première fois que Kitty songeait à cela, et cette pensée lui faisait éprouver une espèce de contrainte pendant le trajet qu’elle fit gravement jusqu’à la cathédrale, à côté d’Arbuton.
— Vous allez être le cicerone, dit celui-ci, car c’est ma première journée à Québec, vous savez ; et vous êtes relativement une habituée.
— Je montrerai le chemin, répondit-elle, pourvu que vous interprétiez les objets. Je pense qu'ils me sont plus étrangers qu’à vous, malgré mon expérience des lieux. Parfois je crains de m’imaginer seulement, comme dit Mme March, que j’admire ces choses, car n'ayant pas visité l’ancien continent, je manque de point de comparaison. Je sais que cela me paraît bien beau, cependant, et c’est là ce que je m’attendrais de voir en Europe.
— Alors vous n’avez pas une haute opinion de l’Europe, sur plusieurs points; bien qu'il faille avouer que ceci soit un très joli pastiche de l’ancien monde.
En quelques pas ils eurent atteint la place du marché où certaines vieilles paysannes, penchées sur leurs paniers remplis de fruits et de légumes depuis longtemps hors de saison aux Etats-Unis, essayaient de prolonger leur petit négoce attardé, avec les ménagères et les bonnes qui marchandaient leurs produits.
Une sentinelle se promenait machinalement devant le portail élevé de lacaserne des Jésuites, sur le cintre duquel on pouvait lire encore les lettres IHS sculptées dans la clef de voûte.
co ee eo Ca
Le vieil édifice lui-même, avec sa façade en stuc jaune et ses fenêtres grillées, avait toute l'apparence d’un monastère de France ou d'Italie transformé en caserne.
Une rangée de bizarres maisons en pie.re, auberges et boutiques, bordait la partie haute de la place, tandis que les constructions modernes de la rue de la Fabrique, du côté inférieur, représentaient bien ces manifestations du progrès, qui— dans les villes latines— font encore ressortir les antiquités et les ruines environnantes.
Quant à la cathédrale, qui faisait face au vieux couvent, de l’autre côté du square, c'était un échantillon Renaissance, d’une lourdeur à peine dépassce même à Rome.
Un soldat ou deux en habits rouges traversaient la place. Trois ou quatre élégants petits sergents de ville français en uniforme bleu et en casquette de toile blanche ; quelques vieux citadins ou paysans, aux yeux bleus et à la figure basanée, assis sur le seuil des maisons, regardaient d’un air distrait, à travers la fumée de leurs pipes, la brillante animation qu’offraient les beaux magasins de la rue de la Fabrique.
Un air de repos serein, que ne troublaient même pas les altercations accidentelles entre les cochers de la longue file de cabriolets et de fiacres échelonnés en face de la cathédrale, : ‘gnait sur la place.
Lorsqu'un Américain s’y aventurait, tous ces cochers se précipitaient autour de lui, et on le perdait de vue parmi leurs gesticulations.
Ils n’essayaient pas cependant de se faire concurrence dans les prix, et tous étaient de joyeuse humeur. Aussitôt que l’homme avait fait son choix, la multitude des désappointés retournaient chacun à sa place, sur le bord du trottoir, et le favcrisé du sort se mettait en route poursuivi par d’indescriptibles plaisanteries, tandis que les chevaux continuaient à savourer le contenu des musettes de cuir suspendues à leur mors, en levant celles-ci d’un coup de tête pour secouer les grains de mais récalcitrants.
— C'est vraiment comme en Europe; vus amis avaient raison, dit Arbuton à sa compagne, au moment où ils se faufilaient ensemble dans la cathédrale pour échapper à ces amicales sollicitations. C'est tout à fait une atmosphère étrangère, et vous avez là une idée des impressions du voyageur.
Un prêtre disait la messe à l’un des autels latéraux, assisté par deux répondants sans surplis. En dehors de la balustrade, une femme de la halle, un panier de cerises à grappes à son bras, était agenouillée avec quelques autres pauvres gens.
Au même instant un couple anglais faisait son entrée dans l’église, le jeune homme avec une brillante écharpe des Indes autour de son chapeau, et la jeune femme mise avec beaucoup d'élégance, Ils firent leur génuflexion avec les autres, puis s’en allérent s'asseoir, et se mirent à prier la tête dans leurs mains.
— Voila qui est bien européen aussi, murmura Arbuton. à fait le nord de l’Itri + et même le sud, à vrai dire.
— Vraiment ? répe uit Kitty joyeusement ; je me l’imaginais.
Et elle ajouta avec ce ton confiant qui lui était personnel :
— Tout cela m’est très familier ; il me semble que daus ce voyage, je vois une foule de choses que je connaissais déjà par mes lectures.
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Et Arbuton se mit a passer les tableaux en revue. En fait d'art, Kitty était aussi ignorante que n’importe quelle jeune fille de Rome ou de Florence, qui passe sa vie au milieu des chefs-d’euvre.
Pour elle c’étaient de merveilleuses peintures, et elle était toute sur-”
prise des appréciations d’Arbuton, qui n’avait pas assez d’imagination ou qui était trop consciencieux pour leur attribuer un mérite résultant seulement des souvenirs évoqués.
Tl traitait les médiocres tableaux d’autels de la cathédrale de Québec avec cette froide indifférence qu’il aurait accordée a des toiles de second ordre dans une galerie européenne ; révoquait en doute l’authenticité du Van Dyck, et n’aimait guère la Conception, copie de Le Brun, au-dessus du maitre-autel, bien que cette peinture eût l'intérêt historique d’avoir échappé au bombardement de 1759 qui détruisit la cathédrale.
Kitty choisit naïvement le plus mauvais tableau de l’église pour son favori, et fut d’abord piquée, puis effrayée dc :a froide désapprobation manifestée par son compagnon.
Celui-ci lui fit sentir que ce tableau était très mauvais, et qu’ellemême partageait cette infériorité, et cela sans pourtant lui avoir rien dit de semblable. .
En compagnie d’un connaisseur, elle comprit cc que son incompétence avait d'humiliant pour elle, et ce fut.avec un nouveau chagrin qu’elle constata combien un habitant de Boston, ayant ceaucoup vu l’Europe, devait se trouver dépaysé avec une Américaine naïve n'ayant jamais voyagé,
- Pourtant elle se rappela que les March avaient vu l’Europe eux aussi, et qu’ils étaient de Boston ; et cependant ils n’allaient pas foulant tout le reste à leurs pieds. Ils paraissaient au contraire s'intéresser à tout ce qu’ils voyaient, accordant à chaque chose, sinon une louange, du moins une attention amicale.
Elle aimait cela. Elle n'aurait pas eu d’objection à voir Arbuton rire ouvertement de son tableau favori, et elle se serait volontiers jointe à lui pour cela ; mais le regard qu’il avait jeté sur elle — malgré l'air poliment interrogateur qu’il avait bien voulu donner — à celui-ci l'avait comme reléguée en dehors du monde connaisseur en général, et avait paru condamner son goût sur toute espèce de choses.
En sortant de la cathédrale, elle aurait préféré rentrer chez elle, mais il la pria de continuer eur promenade, si eile n’était pas fatiguée.
Ne pas y consentir aurait été une lâcheté, et Kitty était brave, Ils descendirent donc la rue de la Fabrique, et prirent la rue du Palais. Comme ils passaient en face de l’hôtel Russel], ses bons amis lui revinrent à la mémoire.
— C’est ici, dit-elle, que nous avons logé la semaine dernière avec M. et Mme March.
— Ces gens de Boston {
— Oui.
— Savez-vous où ils demeurent a Boston ?
— Nous avons leur adresse ; malheureusement elle m’échappe en ce
moment. I] me semble que c’est dans la partie sud ce la ville... , — Le South-End ?
Me
NN eae he Ya eet
— Exactement. Avez-vous jamais entendu parler d’eux ?
— Non.
— Je pensais que vous auriez pu connaître M. March. Il s'occupe d'assurances. .....
— Oh non ! non, je ne le connais pas insista Arbuton.
Kitty se demanda s’il n’y avait pas quelque tache dans la réputation professionnelle de M. March, mais rejeta aussitôt cette idée comme absurde ; et, s’apercevant que ses amis étaient dédaignés, elle prétendit bravement qu’ils étaient les plus aimables personnes qu’elle eût jamais rencontrées, et qu’elle regrettait fort leur absence de Québec en ce moment.
Il partagea ce regret en silence, si toutefois il le partagea, et tous deux marchèrent sans rien dire jusqu’à la barrière du Palais.
Une fois en dehors des murs, ils suivirent la rue tortueuse qui conduit à la basse-ville. 5
Mais la promenade n’était pas précisément agréable pour Kitty.
Des craintes confuses iui montraient vaguement, en matière de bon goût, des écueils qu’elle n’avait jusque-là jamais aperçus ni soupçonnés, non seulement dans le domaine de l’art et de la société, mais encore dans celui des choses de la vie entière.
Celle-ci lui était d’abord apparue comme un horizon souriant, mais se rétrécissait soudainement pour elle en un étroit sentier où le voyageur est plus préoccupé de chacun de ses pas que de l’issue finale de ses pérégrinations. Cette impression était aussi obscure et aussi incertaine dans son esprit, que ce qui y avait donné lieu, et en réalité cela se réduisait à rien du tout,
Cependant elle s’apercevait de plus en plus que son compagnon avait en lui quelque chose de radicalement différent des influences qui avaient présidé à son éducation à elle ; et, bien qu’elle n’eût pas d’idée très arrêtée sur ce point, elle en était assez convaincue pour s’e sentir triste.
Le jeune couple se mêla un moment à l'agitation bizarre mais peu bruyante aes rues de la basse-ville, et bientôt se trouva en face de la vieille église — la plus ancienne de Québec -— construite, 11 y a près de deux cents ans, pour accomplir un vœu fait à l’occasion de l'échec éprouvé par sir William Phipps dans son expédition contre la ville, et renommée de plus par cette prédiction d’une religieuse, que l’église serait brûlée par les Anglais dans une autre attaque plus heureuse où la ville elle-même devait succomber.
Un tableau représentant la vision de la religieuse fut détruit dans la conflagration même qui justifia la prophétie, en 1759 ; mais les murs de ancienne construction témoignent encore de ce curieux fait historique sur lequel Kitty interrogea furtivement l’un des guides du colonel.
C'était la première fois, depuis sa mésaventure au sujet du tableau de la cathédrale, qu’elle manifestait le moindre intérêt pour quelque chose,
A côté de l’église, it y avait une baraque où l’on vendait de la vaisselle et de la ferblanterie, et sur la place publique, en face, un petit commerce de bric-a-brac au jour le jour s’étalait dans des boutiques ou des échoppes recouvertes en toile, à travers lesquelles circulaient de lourds fardeaux venant du port, de rapides cabriolets à soupente, ou de lentes charrettes de marché à l'allure campagnarde.
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Arbuton ne fit aucun mouvement pour entrer dans l’église, et Kitty ne laissa point percer la curiosité qu’elle éprouvait d’en voir l’intérieur.
Comme ils s’arrétaient un instant, la porte s’ouvrit, et laissa passer un individu avec un petit cercueil sous le bras. Les pleurs obscurcissaient ses yeux et mouillaient son visage ; il portait le cercueil avec tendresse, comme si ses caresses eussent pu atteindre l’enfant qu’il contenait.
Derrière lui venait une femme, qui devait être la mère, la figure cachée sous un voile épais.
Le long du trottoir stationnait un cabriolet à l’air misérable, avec un cocher à moitié endormi sur son perchoir.
L'homme, toujours pressant son précieux fardeau, grimpa dans ‘a voiture, et le plaça sur ses genoux, tandis que la femme tâtonnait à travers ses larmes et son voile pour trouver le marchepied.
Kitty et son compagnon s'étaient écartés respectueusement, et Arbuton s'approcha pour aider la femme à gagner son siège,
Elle lui adressa un merci triste et enroué, et couvrit avec amour d’un pli de son châle l’extrémité de l’humble bière.
Le cocher encore assoupi fouetta sa bête, et le véhicule partit en cahotant.
Kitty jeta un coup d’œil reconnaissant à Arbuton, et tous deux d’un commun accord entrèrent dans l’église.
En se dirigeant vers le maitre-autel, ils passèrent tout près du brancard noir et grossier, avec ses cierges jaunes fumant encore dans leurs chandeliers de bois noir.
Quelques personnes pieuses étaient disséminées çà et là sur les bancs vides, et à l’un des principaux autels latéraux une pauvre femme priait à genoux devant une effigie en hois du Christ mort, reposant sous l'autel dans une châsse vitrée.
La figure était de grandeur nature, peinte de façon à représenter la vie ou plutôt la mort, avec barbe et cheveux naturels, enveloppée de draperies en mousseline laissant les stigmates à découvert.
Cette image était étendue sur une couche jonchée de fleurs artificielles, dans une attitude poignante.
La pauvre âme, tout entière à sa dévotion, priait avec une extatique ferveur, tantôt les bras étendus dans une attitude suppliante, et tantôt les mains jointes et la tête appuyée sur celles-ci, pendant que son corps se balangait de côté et d’autre dans l'abandon de sa prière, Qui pouvait-elle être, et quel si grand besoin pouvait-elle avoir de secours ou de pardon ?
Suivant son habitude, Kitty s ‘identifiait par imagination avec cette femme en prière, et prenait part à la trame dramatique de son désir ou de son chagrin.
Néanmoins, de même que tous ceux qui ne souffrent que par sympathie, elle n’était pas sans ressentir quelqüe consolation inconnue à la pauvre femme ; et le soleil de l’après-midi, qui éclairait en s’inclinant la nudité commune de la vieille église et l’attirail de son culte, changea son émotion en sentiment de satisfaction intime, de telle façon que c'était autant dans l'intérêt de sa propre rêverie que pur respect pour le chagrin de la malheureuse dévote, qu’elle tremblait qu ‘Arbuton, d’une manière ou d’une autre, ne dépoétisât le spectacle.
Il est probable que lintérét qu’elle y prenait était plutôt esthétique que sentimental. Cela réalisait à ses yeux des scènes d’expiation qu’elle n'avait encore vues qu’en rèves, et peut-être eût-elle désiré que la pénitente fût coupable de quelque grand crime, plutôt que d'une simple infraction à Vabstinence du vendredi, ce qui était probablement là son seul péché.
Quoi qu’il en fût, elle aimait à voir cette malheureuse courbée devant cette pâle image, et elle s’applaudissait de sa bonne fortune, lorsque la vieille s’essuya les yeux, se releva toute chevrotante, et, s’approchant de Kitty, tendit vers elle sa main tremblante pour demander la charité.
Cet incident changea la face de la sit: ation, et donna même un reflet d'idéalisme à l'indifférence d’Arbuton.
Il donna l’aumône qu’on lui demandait, sans repousser les bénédictions dont la vieille le comblait en retour ; et Kitty, déjà émue par la bonté dont il avait fait preuve — à la porte envers la pauvre mère en deuil, oublia que la première partie de sa promenade avait été si désagréable, et remonta vers la haute-ville par la barrière Prescott, plus gaie qu’elle ne s'était encore sentie ce jour-là dans la société de son compagnon de voyage.
Celui-ci n'avait pourtant pas fait grand effort pour la rendre joyeuse ; mais l’avantage des tempéraments comme le sien, c’est qu'on n’en attend pas grand’chose, et que partant ils peuvent répandre la joie autour d’eux beaucoup plus facilement que d’autres. Au moindre attendrissement qu’elle découvre chez eux, l’âme s’épanouit dans une gaieté toute spontanée,
Il en résulta que Kitty put jouir avec une satisfaction nouvelle de la beauté pittoresque de la rue de la Montagne.
Tous deux admirèrent l’énorme épaulement de-roc, près de la porte de la ville, avec sa couronne de peupliers et sa ceinture de mortiers, la gueule tournée vers le ciel,
Kitty ne réussit pas à faire apprécier à son compagnon le côté grotesque du spectacle sous la forme des attiches de cirque placardées à mi-côte ; mais celui-ci toléra la légèreté des remarques qu’elle fit sur le sujet, ainsi que les boutades qu elle se permit sur les choses et les passants. En somme il
ne dit ni ne fit rien qui empêchât la jeune fille de rentrer chez elle en toute satisfaction d'esprit.
— Eh bien, Kitty, dit l’hôte du canapé, au moment où sa cousine s’approchait, avec le colonel, de la table mise pour le souper auprès du sofa, vous avez fait une jolie promenade, n'est-ce pas ?
— Oui, très jolie. C’est-à-dire que la première partie n’en a pas été bien agréable ; mais nous avons fini par trouver à la basse-ville une vieille église fort intéressante, et là il paraît que la gaieté est revenue et que tout a tourné pour le mieux.
— Voyons, dit le colonel, qu’avez-vous trouvé de si intéressant dans cette église ?
— Ma foi, il y avait d’abord les funérailles d’un enfant, et puis une vieille femme entièrement écrasée sous le poids de quelque chagrin, priant devant un autel, et puis....
— I] paraît qu'il ne faut pas grand’chose pour vous égayer, dit le colonel, Tout ce que vous exigez de vos semblables c’est le deuil, le chagrin, l’agonie dévote, et de suite vous voilà joyeuse, D'autres exigeraient des
sacrifices humains, mats pas vous.
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Kitty regarda son cousin tout interdite. L’absurdité de la chose lui sautait aux yeux, et elle sentit des larmes prêtes à lui venir.
Elle ne répondit pas ; mais Mme Ellison, qui ne voyait la qu’un obstacle au désir qu'avait Kitty de babiller un peu, vint à son secours.
— Ne répondez pas un mot, Kitty, pas un seul mot, dit-elle. Je n'ai jamais rien vu de plus vexant entre cousins ; et je le dirais devant une cour de justice !
Un éclat de rire de Kitty, qui se cacha la tête dans ses mains, vint interrompre la tirade de Mme Ellison.
— Eh bien, reprit celle-ci un peu piquée par la désertion de Kitty, j'espère que vous vous comprenez l’un l’autre, car moi je ne vous comprends pas.
Telle étai: l’attitude de Mme Ellison devant la famille de son mari, laquelle à la vérité n’avait jamais pu s’expliquer le choix du colonel que comme une plaisanterie, et se demandait parfois s’il n’avait pas poussé la plaisanterie un peu loin.
Et pourtant elle leur était chère à tous à cause de sa générosité passionnée et de son esprit d’abnégation perscnnelle poussé jusqu’au sublime.
— Ce que je voudrais savoir maintenant, dit le colonel, aussitôt que Kitty voulut le laisser parler — et je vais essayer de m’exprimer aussi poliment que possible — est simplement ceci : qu'est-ce qui a fait la première partie de votre promenade si désagréable? Vous n’avez pas rencontré une noce, n'est-ce pas? Vous n'avez pas vu sauver un enfant d’une mort terrible, ni repécher un nomme qui se noyait, ni autre chose de ce genre-là, j'espère ?
Le colonel aurait mieux fait de ne rien dire.
Sa persistance et la privation du plaisir innocent que promettait le récit de la promenade de Kitty avec Arbuton, avait rendu sa femme maussade. Kitty elle-même ne voulait plus rire.
Devenue sérieuse et pensive, elle prit un livre, et se retira dans sa chambre où elle se mit un moment à la fenêtre, promenant ses regards sur le jardin des Ursulines.
La pleine lune, suspendue dans un ciel sans nuage, reudait’ les arbres et les sentiers encore plus mystérieux, et allumait de pales reflets aux angles des cheminées et des toits argentés du couvent.
Des senteurs passagéres de feuilles et de fleurs montaient du jardin ; mais Kitty n’en percevait la douceur, comme elle n’admirait les splendeurs qui l’environnaient, qu’avec des sens pour ainsi dire voilés.
Elle repassait dans son esprit les incidents de sa promenade, s’efforcant de se rappeler ce qui avait pu premiérement la provoquer contre Arbuton, et ensuite la réconcilier avec lui.
Avait-il dit ou fait quelque chose, soit contre son tableau favori — qu’elle détestait maintenant — soit contre la famille March, qui pat l’offenser? Ou, si son ton et ses manières avaient été cause de tout, sa conduite à l’église était-elle une réparation suffisante ? Qu’avait-il fait de plus que ce qu’exige un sentiment d'humanité ordinaire? Etait-il si supérieur à tout le monde qu'elle dit se réjouir naïvement de le voir montrer quelque bonté à une pauvre mère affligée ? Pourquoi lui savoir gré de n'avoir pas ri des transes de la vieille dévote ?
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Elle se trouvait ridicule.
— Dick avait raison, se dit-elle ; je ne dois pas me laisser traiter comme une oie.
Et quand le clairon de la citadelle appela les soldats au repos, et que la cloche rustique envoya les nonnes rêver du paradis, elle-même s’endormit le sourire sur les lèvres et le cœur léger dans le poitrine,
UNE LETTRE DE KITTY Québec, 15 août 1870.
Chères cousines,
Depuis la lettre que je vous ai écrite un jour ou deux après notre arrivée ici, nous avons fait bien du chemin, comme vous devez l’imaginer. Toute une semaine s’est écoulée, et nous supportons encore notre loisir forcé sans nous plaindre. Boston et New-York commencent à entrer — au moins pour nous — dans le domaine des improbabilités ; mais comme Québe~ est toujours inépuisable, je ne regrette aucunement le temps que nous lui consacrons.
Fanny est toujours sur sa chaise longue. Le côté intéressant de son affliction est disparu pour elle, et maintenant elle s’occupe exclusivement de diriger nos expéditions dans la ville. Elle sait le plan et l’histoire de Québec par cœur, et elle tient à ce que nous suivions ses instructions à la lettre.
Pour s’en assurer, elle exige souvent que nous sortions ensemble, Dick et moi, lors même qu’elle aimerait à le garder près d'elle, ne voulant se fier ni à l’un ni à l’autre en particulier. Et quand nous sommes de retour, elle nous interroge séparément pour voir si nous n’avons pas omis quelque chose. Cela nous force de ne rien négliger.
Elle dit qu'il me faudra donner à l’oncle Jack des détails complets et circonstanciés sur tout ce qu’il veut connaître de ces lieux célèbres ; et j'espère réellement être en état de le faire si je continue, — ou plutôt si l’on continue à me stimuler de cette façon. Chez Fanny, ce n’est que du zèle pour la cause, car, vous le savez elle ne prend guère de plaisir personnel à tout cela ; elle n’y trouve pas d’autre satisfaction que celle d'atteindre son but.
La principale consolation qu’elle éprouve dans la triste obligation où elle est de ne pas bouger, c’est de voir ma tournure dans ses différentes robes. Lorsqu'elle me voit apparaître avec une nouvelle mise, elle soupire et s’écrie : ‘Oh! si cela pouvait dépendre de mes toilettes !” Alors elle se lève, se traîne, sautille à travers l'appartement jusqu’en face de mon miroir, fixe une épingle ici, attache un ruban là, retape légèrement mes cheveux qu'elle a arrangés elle même ; puis elle regagne misérablement son canapé, heurte son pied malade contre quelque chose, et se remet à se plaindre de plus belle, heureuse de poser en martyre.
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Les jours où elle s’imagine ne devoir, jamais guérir, elle ne sait pas pourquoi je ne garderais pas tous ses effets, pour en finir ; et lorsqu'elle se croit déjà rétablie, elle me dit qu’à son retour elle m’achétera une toilette en tout semblable à celle que j'ai sur moi dans le moment. Alors elle recommence à sautiller pour avoir ma mesure exacte, me fait l’histoire de: chaque point de couture, me signale les légères modifications qu’elle se propose de faire, et les changements de garniture qui conviendront le mieux à mon teint. En définitive elle finit par me promettre quelque chose de tout différent. Vous connaissez déjà Fanny ; vous n'avez qu’à multiplier le tout par à peu près cinquante mille, Son entorse n’a fait que développer les points saillants de son caractère.
Outre qu’il fait partie du corps expéditionnaire de Fanny avec un dévoûment réel à ce qu’il appelle la cause de l’oncle Jack, Dick se comporte admirablement. Tous les matins, après déjeuner, il se rend à l’hôtel, constate le nombre des nouveaux arrivés, lit les journaux, et, bien que nous ne puissions après cela rien tirer de lui, nous nous imaginons tant bien que mal connaître toutes les nouvelles. Il s’est mis à fumer dans une pipe de terre cuite pour se conformer à la mode canadienne, et porte une espèce de turban en mousseline des Indes coquettement enroulé autour de son chapeau, et dont les extrémités voltigent en arrière, — pour imiter les Québecquois, qui se protègent'ainsi contre l’insolation, lorsque le thermomètre varie dans les soixante degrés. Il a aussi acheté une paire de raquettes pour se préparer à l'extrême température contraire, en prévision du cas où quelque autre accident arrivé à Fanny nous forcerait de passer l’hiver ici.
Quand il s’est reposé de sa course à l’hôtel, nous sortons généralement ensemble pour explorer ; et nous en faisons autant dans l’après-midi. Le soir, nous nous promenons sur la terrasse Durham, vaste esplanade qui dqnine le fleuve et où toute la ville, fatiguée de ses rues tortueuses, se donne rendez-vous pour prendre le frais. C’est l'endroit fashionable pour passer la soirée. Mais un matin que j’y suis allée avant déjeuner, pour faire diversion, je me suis aperçue que c'était aussi le refuge du sans-gêne. Deux ou trois petits flâneurs se chauffaient au soleil sur l'affût des gros canons de la terrasse; un petit chien aboyait aux cheminées de la basseville ; un vieux monsieur se promenait de long en large en robe de chambre et en pantoufles, tout comme s'il eût été sur son propre perron. Il ressemblait un peu à l’oncle Jack, et j'aurais voulu que ce fût lui — pour lui faire admirer les légères spirales de fumée montant de la basse-ville, le brouhaha sur la place du marché, les navires sur le fleuve, le brouillard au loin suspendu sur l’eau, et les montagnes argentées ici, bleues dans le lointain.
Mais — quant à parler de ce qui est grand et beau — on ne peut point regarder autour de soi, à Québec, sans en avoir l’aspect dans toutes les directions. Ajoutez qu’il s’y mêle toujours quelque chose de si familier et de si intime, que cela nous réchaufle le cœur,
La caserne des Jésuites se trouve justement en face de nous, de l’autre côté de la rue, sur le premier plan d’un paysage splendide. Cette construction — songez-y, vous autres éphémères habitants d’Eriécreek ! — a deux cents ans d'existence, et paraît en avoir cing cents. Les Anglais l’enlevèrent aux jésuites en 1760, et s’en sont servis depuis pour loger leurs
soldats ; mais elle est si peu changée qu’un missionnaire de la compagnie, qui l’a visitée l'autre j jour, disait que tout était comme si ses frères l’avaient quittée la semaine précédente. Vous vous imagineriez qu’un endroit si vieux et si historique dût se donner des airs prétentieux ; eh bien, non ; il se prête au prosaisme de la vie domestique tout aussi bien qu’une simple maison de bois qu’on vient de construire. Je ne me lasse jamais de regarder les femmes — assez malpropres — des soldats, faisant sécher leur linge, et les petits enfants mal peignés jouant dans les bardanes ; et les poulets, et les chats, et les soldats eux-mêmes passant avec les bottes des officiers a la main, ou ramassant des copeaux pour faire bouillir le thé. Quand ils ne sont pas de service, adieu les grands airs ; mais sous les armes, avec leurs beaux uniformes, ils me font paraître nos volontaires — tels que je me les rappelle — bien gauches et bien négligés.
Par-dessus le beffroi de la caserne, nos fenêtres commandent une vue de la moitié de Québec avec ses toits et ses clochers étagés en perte jusqu’à la basse-ville où ils se mêlent aux pointes aigues des mâts de navires à l'ancre, et l’on découvre en même temps toute la plaine qui monte des bords de la rivière coulant au fond de la vallée, jusqu’à la chaîne de montagnes qui borde l'horizon, et dont les plis bleuâtres sont éclairés çà et la par de petits villages tout blancs. La plaine est parsemée de maisonnettes et émaillée de champs cultivés ; et les fermes distinctement divisées, s'étendent à droite et à gauche de grandes routes bordées de peupliers, tandis que, près de la ville, le’ chemin circule à travers de jolies villas.
Mais le paysage et la caserne des Jésuites ne sont rien comparés au monastère des Ursulines, qui se trouve justement sous nos fenêtres, du côté opposé, et dont je vous ai dit un mot dans ma dernière lettre. Depuis, nous avons lu son histoire, et nous savons maintenant ce qu'était Mme de la Peltrie, la noble fille de Normandie qui l’a fondé en 1640. Elle était très riche et très belle, et, comme dès sa jeunesse elle était d’une grande sainteté, lorsque son mari mourut, et que son bc . vieux père voulut la faire remarier pour l'empêcher d'entrer en religion, elle n’hésita pas à le tromper par un mariage factice avec un pieux gentilhomme, son complice, Lorsque ‘son père fut mort, elle vint au Canada avec une autre sainte, Marie de l’Incarnation, et jeta les bases de ce nouveau monastère.
La première construction est encore là, debout, aussi solide que jamais, bien qu’elle ait été entièrement brûlée, à l'exception des murs, il y a deux siècles. Quelques années passées, un vieux frène sous lequel les premières ursulines enseignèrent les enfants des sauvages, fut renversé par le vent ; une grande croix noire marque maintenant l'endroit où il s'élevait.
‘Les nonnes d'aujourd'hui passent presque toute la matinée dans le jardin, hanté le soir par les ombres ‘des anciennes religieuses. Moi-méme, par un beau clair de lune, j'y joue un peu le rôle de Mme de la Peltrie instruisant les petits Indiens dont le nombre diminue toujours, comme dans la chansonnette, à mesure que la lune descend à l’horizon. C’est un endroit ‘enchanteur, et je voudrais que nous l’eussions quelque part en arrière d’Eriécreek, au risque de voir nos voisins en critiquer l'architecture.
Je me «is approprié deux religieuses. L'une est grande, mince et pâle, et l’on voit du premier coup d’œil qu’elle a dû briser le cœur de quelque amoureux mortel, et qu’elle en savait quelque chose lorsqu'elle est devenue
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la fiancée du ciel. L'autre est petite, commune, grassouillette, et paraît aussi heureusement prosaique et aussi terre à terre que la vie après diner.
Quand tout ine paraît gai, je me plais à m’associer à la tristesse sculpturale de la belle religieuse qui jamais ne rit ni ne joue avec les petites pensionnaires ; mais quand le monde me semble triste — le meilleur des mondes l’est quelquefois pour une minute ou deux — je me joins à la petite nonne rondelette dans ses joyeux ébats avec les enfants. Et alors je me crois plus sage, sinon meilleure, que l’autre belle et vaporeuse créature, Mais quelle que soit celle avec qui je m’incarne ainsi, je prends l’autre en grippe. Et pourtant elles sont toujours ensemble, comme la vivente contre-partie l’une de l’autre. Je pense qu'on pourrait écrire unc jolie histoire là-dessus.
Pendant le siège de Québec par Wolfe, ce jardin des ursulines fut labouré par les bombes, et les religieuses futent rejetées un instant dans ce monde qu’elles avaient quitté pour toujours. Fanny nous a lu ces détails en français dans une petite relation écrite dans le temps par une sœur de l’Hôpital-Général.
Ce fut là que les ursulines se réfugièrent, abandonnant le cloître, les classes et leurs innocentes petites élèves, pour les salles d'hôpital remplies de blessés et de mowrants des deux nations, et retentissantes lamentables gémissements. Quel monde triste, méchant et plein d’horreurs, dut leur apparaître dans ce coup d’ceil passager !
Ici, dans le jardin, notre pauvre Montcalm — à Québec je suis du côté des Français, s’il vous plaît — fut enterré dans une fosse creusée par une bombe. Son crime est encore dans la chambre du chapelaia du couvent, où nous l’avons vu l’autre jour. On l’a richement enchâssé dans un coffret en vermeil, élégamment orné de noir, et recouvert d’une draperie en dentelle blanche, comme une relique de saint. Il fut un peu endommagé lorsqu'on l’exhuma ; et, il y a quelques années, des officiers anglais, l'ayant emprunté pour l’examiner, eurent l’odieuse indélicatesse d’en enlever quelques dents. Dites à l’oncle Jack que la tête est très développée au-dessus des oreilles, mais que le front est petit.
Le chapelain nous montra en même temps la copie d’une vieille peinture représentant le premier couvent, avec des huttes d’Indiens, la maison de Mme de la Peltrie, et Mme de la Peltrie elle-méme, en riche toilette, avec un chef huron devant elle, et quelques cavaliers frangais galopant de son côté le long d’une avenue. Puis il nous montra des albums, ouvrage des sœurs, peints et dessinés dans un style à me donner une idée des vieux missels.
Enfin il nous accompagna jusqu’à la chapelle, et il ne pouvait nous offrir une meilleure preuve de sa vie casanière qu'en passant un pardessus et en chaussant des souliers en caoutchouc pour faire les quelques pas en plein air qui nous séparaient de la porte extérieure. Il avait été un peu souffrant, disait-il.
En entrant il dta son chapeau, coiffa une barrette, et nous montra chaque chose avec le plus grande bonté, — et disons en passant que ses manières étaient vraiment exquises. Il y avait là de beaux tableaux venus de France pendant la Révolution, ainsi que des pièces de sculpture en bois autour du maître-autel, dues au ciseau d'artistes québecquois qui vivaient
au commencement du dernier siècle. Il y avait alors, nous dit-il, une école des baux-arts à Sainte-Anne, à vingt milles en bas de Québec. Il nous mon’ra aussi un crucifix d'ivoire si plein de réalisme que c'était à peine si l'on osait le regarder.
Mais ce qui m'intéressa le plus, ce fut le léger scintillement d’une lampe votive que le chapelain nous fit remarquer dans un des coins de la chapelle intérieure des nonnes. Elle y fut allumée, il y a cent cinquante ans, par deux officiers français, à la prise de voile de leur sœur, et ne s’est jamais éteinte, excepté pendant le siège de 1759.
Voilà encore la matière de toute une histoire, Le fait est que Québec prête extraordinairement à la fiction. Je marche pour ainsi dire enveloppée dans un nimbe romanesque. A chaque coin de rue vous rencontrez des gens qui paraissent n’avoir rien autre chose à faire qu’à inviter le romancier de passage à entrer dans leurs maisons afin de prendre leurs portraits pour en faire des héros et des héroïnes, Et pour cela point de changement de costume ; ils n’ont qu’à poser comme ils sont, Or puisque tel est le présent, pas besoin de vous dire que tout le passé de Québec n’aspire qu'à être transformé en romans historiques !
Je voudrais que vous vissiez les maisons, comme elles sont solidement construites. Ju ne puis songer à Eriécreek que comme à un amas de huttes et de cabanes d’écorce, en comparaison. Notre maison de pension est relativement peu massive et ses murs de pierre n’ont qu’un pied et demi d'épaisseur ; mais la moyenne des murailles ici est de deux pieds et deux pieds et demi. L'autre jour, Bick est allé à l’université Laval — il va partout et fait connaissance avec tout le monde — et là il a vu les fondations du Séminaire, qui ont passé à travers tous les sièges et toutes les conflagrations depuis le dix-septième siècle ; et rien de surprenant à cela, puisqu'elles ont six pieds d'épaisseur, et forment une suite de couloirs bascintrés, aussi puissants, dit-il, que les casemates d’une forteresse. Il y a là un vieil escalier magnifiquement sculpté qui date de la même époque.
Dick est enchanté du recteur, un prêtre. Le fait est que nous aimons tous les prêtres que nous rencontrons. Ils sont très bien et très polis, et parlent tous l’anglais, en faisant quelques légères fautes assez drôlatiques. L'autre jour, nous demandâmes à l’un d’eux, jeune homme tout à fait aimable, le chemin de la Pointe-au-Lièvre, où dit-on, les frères récollets ont bâti leur première mission, dans une plaine marécageuse. Il ignorait ce point d’histoire, et nous lui montrâmes notre guide.
— Ah! vous voyez, le livre dit : probablement l'endroit, S'il avait dit : certainement, je le saurais. Mais probablement, probablement, vous comprenez.
Néanmoins il nous indiqua notre route. Nous descendimes au faubourg Saint-Roch, dépassames l’Hôpital-Général, et nous arrivâmes à cette Pointe-au-Lièvre, fameuse en outre parce que c’est quelque part dans le voisinage, sur la rivière Saint-Charles, qu'hiverna Jacques Cartier, en 1536, et s’empara du roi indien Donacona, qu'il transporte en France. C'est là aussi que l’armée de Montcalm essaya de se rallier, après avoir été défaite par Wolfe. Je vous en prie, lisez ceci plusieurs fois à l'oncle Jack, afin qu’il sache combien je suis scrupuleuse dans mes recherches historiques.
Je suis triste et indignée de ce qu’on ait ainsi enlevé Québec aux
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Français, après tout ce qu’ils avaient fait pour le construire, Mais c'est encore ur: ville bien française sous tous les rapports. On le voit par ses sympathies pour la France dans cette guerre prussienne, que l’on croirait pourtant devoir lui être assez indifférente, Notre maîtresse de pension nous dit que les petits garçons dans les rues sont au courant de toutes les batailles, et expliquent, chaque fois que les Français sont battus, comme quoi ils ont été écrasés par le nombre et trahis. A peu près comme nous, au commencement de notre guerre de Sécession.
Vous allez me croire folle, mais je voudrais que l’oncle Jack laissât sa
clientèle d’Eriécreek, vendit sa maison, et vint s'établir à Québec, J'ai marchandé les choses, et je trouve tout fort peu dispendieux, même en prenant Eriécreek comme point de comparaison, Nous pourrions louer une belle maison sur le chemin Saint-Louis pour deux cents dollars par an ; le bœuf est à dix ou douze sous la livre, et tout le reste en proportion. Et puis, en outre, le blanchissage se fait à la campagne chez les fermières ; pas une mie de pain n’est cuite à la maison : tout est fourni par les boulangers. Imaginez-vous, mes amies, quel débarras! De grâce, faite que l'oncle Jack y songe sérieusement,
Depuis que j'ai commencé ma lettre, l'après-midi s’est envolé. Le soleil en se couchant derrière les montagnes illuminerait gratuitement notre souper, si nous demeurions ici. Le crépuscule s’est effacé ; la lune s’est levée sur les toits et les lucarnes du couvent, et elle regarde dans le jardin d’une façon si invitante que je ne puis résister à l'envie d’aller me joindre à elle. Je mets donc mon écriture de côté jusqu’à demain. La cloche du couvre-feu a sonné ; les lumières rouges se sont éteintes une à une aux fenêtres ; les nonnes sont endormies ; une autre espèce de fantômes joue dans le jardin avec les spectres bronzés des petits sauvages d'autrefois, Je suis presque surprise que Mme de la Peltrie ne soit pas là. Oh! maintenant que ses élèves sont là-haut, comment trouvent-ils tous les petits contes d'autrefois ?