DIMANCHE APRÈS-MIDI
Ayant assisté aux offices de la cathédrale française, dimanche dernier, nous sommes allés à la cathédrale anglaise aujourd’hui. Je me serais cru dans quelque église de la vieille Angleterre, en entendant prier pour la famille royale, et en écoutant le sermon assez médiocre prononcé avec un accent britannique exagéré. Les assistants eux-mêmes avaient des physionomies anglaises, et certaines excentricités de toilette tout à fait curieuses ; la jeune fille qui chantait le contralto, dans le chœur de l'orgue, portait comme un homme une écharpe à son chapeau.
La cathédrale n'est pas extraordinaire comme architecture, je suppose ; mais elle ma impressionnée par son apparence solennelle, et je n’ai pu m’empécher de me figurer qu’elle faisait partie, autant que la citadelle elle-même, de la puissance et de la grandeur de la vieille Albion.
Au-dessus du trône de l’évêque pendait un drapeau de Crimée, usé par le temps et les combats, et qui fut placé là en grande pompe, en 1860, par le prince de Galles, lorsqu'il présenta de nouvelles couleurs au régiment. Dans le jubé se trouve un banc d’honneur réservé aux altesses royales, aux gouverneurs généraux, et autres grands personnages, lorsqu'ils honorent Québec de leur présence.
| Il y a iles tablettes et des bustes monumentaux sur les murs, L'un | d'eux représente le duc de Lennox, un gouverneur général, qui mourut, vers le milieu du dernier siècle, d’une morsure de renard. Cette étrange | destinée pour un due m’attendrit presque sur son compte,
al Fanny n'avait pas pu, naturellement, venir à l’église avec moi, et a Dick s’en était exempté en se penchant trop longtemps sur les journaux de
i l'hôtel. J’étais donc partie à pied avec notre Bostonien, qui est encore ici d
ne ED
(LUN avec nous. Je n’en ai pas beaucoup parlé dans ma dernière lettre, et je ne F N'a crois pas que, même aujourd’hui, je puisse en donner une idée exacte, Il 2 (Ho J a beaucoup voyagé, et s’est assez européanisé pour ne pas avoir une très es qi À haute idée de l'Amérique, bien qu’on ne puisse dire qu’il trouve tout parfait il (HA en Europe, Son expérience paraît ne lui avoir laissé aucune patrie dans ‘a
pa les deux hémisphéres,
| Ce n’est pas un de ces Bostoniens comme les rêve l’oncle Jack ; et 4 nest avis que le jeune homme ne le voudrait pas non plus, Il est encore trop peu âgé pour avoir pris part à l’abclition de lesclavage, et même s’il
ME A Hi ‘ial eût vécu assez tôt pour cela, je pense bien qu'il n’aurait pas marché dans le les rangs de John Brown. Je crains qu’il n’ait foi dans les ‘vulgaires et pl ha fausses distinctions ” de toutes sortes, et ail n’y ait chez lui aucune parcelle Li MEN de ‘ magnanime démocratie,” ai Hg En effet — je le vois À ma grande surprise — certaines idées que je id it Al croyais exclusivement propres à l'Angleterre, et auxquelles je n’ai jamais bed ee songé sérieusement, forment en réalité partie du caractère et de l'éducation l'a Mh if de M. Arbuton. Il parle des classes inférieures, des boutiquiers, du grand Ma tae monde, des bonnes familles, sur ui ton sérieux que je m’imaginais entièrement HUE étranger à 1 otre continent, Il est vrai que j'ai déjà rencontré dans mes iy lectures des personnages à qui l’on attribuait des opinions semblables : mais ail j'ai toujours >ensé que c'était pour faire ressortir un défaut, — pour empé- | Ag cher, par exe‘aple, une fille de naissance de se mésallier par amour, et ainsi | de suite ; ou bien encore pour ridiculiser quelque vieille folle ou quelque fat ; We insupportable, Je I C’est à peiue si je pouvais croire d’abord que notre Bostonien parlât d'e i ainsi sérieusement, Ces choses impressionnent si différemment dans la i vie réelle. Et je me mettais à rire, jusqu’à ce qu’enfin je m’apergus qu’il ne | savait comment interpréter mon hilarité, Alors je lui demandai la permis- baie Hy 1! ie sion de différer d’opinion avec lui sur certains points, Mais il ne me sal li] } contredit jamais, et cela me géne un peu pour soutenir une opinion iy Hee | contraire à la sienne. Il me semble toujours — bien que ce soit lui qui ave commence — que j'ai l’air de vouloir lui imposer mes idées. he i Néanmoins, malgré ses faiblesses et ce qu’il peut avoir de désagréable,
[ il y a quelque chose en lui de réellement élevé. Il est si exactement vrai, per ass
| si scrupuleusement juste, que l’oncle Jack lui-même ne l’est pas plus ; et ul cependant l’on voit que le respect de ces vertus n’est pour lui que le résultat | ' particulier de quelque systéme spécial.
ie Ici, à Québec, bien qu’il regarde du haut de sa grandeur le paysage et
th À ih les antiquités, souriant froidement à mes petites démonstrations enthou- Mi siastes, je crois remarquer qu’il se fait en lui un progrès réel. Je me prends
IH à ressentir à son endroit le même respect qu’il a pour lui-même, et qu'il ih | semble vouer même à son habillement, au point que chaque article de sa
L'un , vers range
noi, et ux de ore ici t je ne te. Il 1e très parfait e dans
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toilette paraît lui ressembler et se respecter en conséquence, Je me suis souvent demAndé, par exemple, ce que ferait son chapeau, son précieux chapeau, si j'allais le jotver par la fenêtre, Je crois qu'il y aurait un tremblement de terre.
Il est poliment curieux à notre sujet. De temps à autre, il nous fait, d'un ton protecteur et dégoûté, certaines questions directes touchant Eriécreek, dont il semble, autant que je puis juger, ne pouvoir se former une juste idée, I] paraît tenir à sa première notion qu'Eriécreek est situé au cœur de la région pétrolifère, dont il a vu des dessins dans les journaux illustrés, Et lorsque je lui aflirme le contraire, il me traite avec une extréme douceur, comme si j'étais quelque fantôme explosible, ou quelque inflammable naïade échappée d’un puits à torpilles, et qu’il ne serait pis prudent de contredire, de peur de la voir disparaître tout à coup dans un éclair et une détonation.
Lorsque Dick ne peut venir avec moi, à cause de Fanny, M. Arbuton le remplace dans le corps expéditionnaire. Nous avons visité ensemble plusieurs endroits historiques, et de temps en temps il nous parle en termes très intéressants de ses voyages. Je ne crois pas cependant que ceux-ci aient fait de lui un cosmopolite. On dirait qu'il a voyagé avec quelque idée préconçue, et ne s’est intéressé aux choses que dans leur rapport avec cette idée. Les bagatelles l’ennuient ; et lorsqu'il voit le sublime mêlé à l'absurde, il en est indigné.
L'une des constructions les plus vieilles et les plus baroques de Québec .
consiste en une petite maison à un seul étage, sur la rue Saint-Louis, où le pauvre général Montgomery fut transporté après sa mort. C’est meintenant une petite boutique de confiseur ; et les tartes et les gâteaux exposés dans la vitrine ont tellement choqué M. Arbuton — bien qu’il ne parût guère s'occuper de Montgomery — que je n’ai pas osé rire.
Je vis très peu dans le dix-neuvième siècle par le temps qui court, et je ne m'occupe guère de ceux qui y vivent. Il me reste cependant un grain d'affection pour l’oncle Jack, et je veux que vous le lui offriez.
Il est probable que cette lettre va me coûter au moins six timbres.
J’oubliais de vous dire que Dick va tous les matins se faire raser dans un établissement de coiffeur, qui a nom Montcalm shaving and shampooing saloon. On l’appelle ainsi parce que c’est là, dit-on, que Montcalm a tenu son dernier conseil de guerre. C’est une curieuse petite maison à toit aigu, avec une façade ornée de fèves grimpantes, et un jardin en miniature tout rempli de mufliers.
Nous serons ici une semaine encore, à tous hasards ; après quoi, je pense que nous reviendrons directement chez nous. Dick a déjà perdu assez de temps.
Avec heaucoup d'affection
A vous, Kirry
l 66 UNE RENCONTRE Ht
Al à le ‘| PREMIERS RÊVES D'AMOUR E Ha 6 ; : rea Tae et frat ti Pour les deux jeunes gens dont les jours allaient ainsi s’écoulant Gi + ih ensemble, on ne peut dire que le mardi différât beaucoup du lundi, ni dix rsh Hi heures du matin de trois heures et demie de l’aprés-midi. iat fl Ils n'étaient pas toujours sûrs du jour de la semaine, et s’imaginaient fae souvent que ce qui avait eu lieu le matin était arrivé dans l’après-midi de aft We la veille. ee ii: Mais quelque incertains qu’ils fussent de l’heure et du caractère de f leurs petites aventures, et quelles que fussent celles-ci, Mme Ellison, par an a l'intermédiaire de Kitty, faisait son possible pour se tenir au courant de | il I tout.
NU Puisque la liaison de Kitty et d’Arbuton était d' : à son indisposition, 15 | inn | elle s’en considérait comme la victime, et croyait avoir droit à tous les sujets Fe ME de conversation qui pouvaient en résulter. jai à Etendue sur son canapé, elle écoutait avec une patience à vaincre tous ref Have) les caprices de jeune fille qui accueillaient parfois ses propos inquisiteurs 3 Hi Si sa satisfaction en était retardée, cela lui donnait d’un autre côté ETS l’occasion de déployer tout son artifice, et son amour- propre n’en était que niet i | plus délicatement flatté par le triomphe final, lorsqu'elle réussissait à tout eal fl | x savoir.
etl: En général, cependant, la jeune fille parlait assez volontiers. a Elle était heureuse d’avoir sur le compte de son ami l’opinion d’une we personne d’une plus grande expérience que la sienne, et plus qu’elle au ‘i courant des choses du monde.
vi) eo Et méme, Mme Ellison n’efit-elle pas été la plus sage des deux, que la ps il | jeune fille aurait encore mieux aimé parler un peu de lui, que de toujours effo A i y penser. Et puis, en définitive, où sont les deux femires qui n’aiment pas ‘ Ht Heh un peu à parler d’un homme ? ‘ es | ' Presque toujours, après ses promenades à travers la ville, Kitty d'a Li s’approchait du canapé où reposait Fanny, et racontait fidèlement à celle-ci Sa | tout ce qui s'était passé. tou ih | La chose avait d’abord commencé sur un ton léger, et avec une pointe ana Hate d’extravagance et de burlesque, mais plus tard les récits prirent un ton chal iy plus sérieux. aN i Enfin, sur les derniers temps, Kitty devenait quelquefois tellement À et | distraite, qu’elle tombait tout & coup dans un silence Ms juste au vs | beau milieu de sa narration. a ad be D’autres fois, elle faisait face à toute une procession de questions étro habilement manœuvrées, par un verbiage qui aurait découragé tout autre pri INPI qu'un martyr. ia: à eq Mais Mme Ellison souffrait tout, et aurait souffert encore davantage ee pour la cause. face i ca Rebutée sur un point, elle attaquait sur un autre, et le résultat général ian aie de ses investigations lui donnait queljuefois une idée plus claire de ce lay
qu’éprouvait Kitty, que ne pouvait s’ea former la jeune fille elle-même.
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Pour celle-ci, en effet, tout cela était remplide mystére et d’incertitude.
— Nous avons beau nous rencontrer souvent, notre liaison a toujours le charme de la nouveauté, dit-elle un jour, adroitement pressée par Mme Ellison. Nous devenons de plus en plus étrangers l’un à l’autre, M. Arbuton et moi. Quelqu'un de ces matins, nous ne nous connaîtrons pas même de vue, J'ai déjà peine à me le remettre, bien que j'aie cru pendant quelque temps le savoir un peu par ceur. Et notez bien, au moins, que je parle en observatrice désintéressée,
—- Kitty, comment pouvez-vous m’accuser de m’immiscer dans vos affaires ! s’écria Mme Ellison, en prenant une position plus commode pour écouter.
—Je ne vous accuse de rien. Vous avez le droit de savoir tout ce qui me concerne, Seulement je veux être bien comprise.
— Sans doute, ma chère, dit la cousine avec une douceur affectée,
— Eh bien, reprit Kitty, il y a chez lui des choses qui m’intriguent de plus en plus, — des choses qui m’amusaient d’abord parce que je n’y croyais guère, et que je me suis sentie portée à repousser plus tard. Maintenant j'ai peine à m'insurger contre elles. Elles m/’effrayent, et paraissent me refuser le droit d’être moi-même.
— Je ne vous comprends pas, Kitty.
— Vous savez ce que nous sommes chez nous, et dans quelles idées notre oncle nous a élevés. Nous n'avons jamais eu d'autre tr: \cipe que celui d'agir avec droiture et de respecter ie Croit des autres.
— Eh bien ?
— Eh bien, M. Arbuton semble avoir vécu dans un monde où tout est réglé par quelque loi rigoureuse à laquelle il est impossible de se soustraire. Par exemple, vous savez que, chez nous, nous parlons des hommes ¢i nous les discutons, mais toujours au point de vue de la valeu- personnelle de chacun ; et j’ai toujours cru qu’une personne pouvait s'élever par ses propres efforts, pourvu qu'elle fût sincère et non infatuée d’elle-méme. Lui, au contraire, semble juger les gens d’après leur origine, le lieu de leur résidence, le nom qu'ils portent, et croire que toute véritable distinction ne peut avoir d'autre source que les circonstances dans lesquelles il se trouve lui-même. Sans s'exprimer aussi clairement, il nous le fait comprendre en mettant tout le reste hors de question. Il paraît ne pas soupçonner qu’on puisse entretenir une opinion différente. I] foule aux pieds tout ce que l’on m'a enseigné à croire jusqu'ici ; et, bien que je n’en aie que plus de respect pour mes convictions, je ne puis m'empêcher de me peser moi-même à sa balance, et alors j je me trouve dépourvue de bien des avantages sociaux ; je trouve ma manière de vivre ordinaire et commune, et tout ce qui m’catoure sujet à des conditions d’infériorité désespérante. Ses vues me semblent dures et étroites, et je crois que même ma petite expérience pourrait en réfuter les principes ; mais elles sont les siennes, et je ne puis les concilier avec tout le bien que je connais de lui.
Kitty parlait la figure à demi détournée, près d’une des fenêtres de la façade, promenant *aguement son regard sur la chaîne bleuatre et lointaine des montagnes qr. dominent Charlesbour g, jouant avec son gant qu’elle levait de temps à autre et laissait retomber sur son genou.
— Kitty, dit Mme Ellison en réponse à toutes ces subtilités, vous ne
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devriez pas vous asseoir ainsi en face de la lumière, Cela fait paraître votre protil tout noir à ceux qui sont dans la chambre.
— Mais, F fanny, je n ’en suis pas réellement plus brune pour tout cela.
— Non, mais une jeune fille doit toujours donner beaucoup d'attention à son apparence. Supposez que quelqu'un entrat.
— Dick est la seule personne qui, suivant toute probabilité, puisse entrer à cette heure ; et il ne ferait pas attention à cela; mais si vous aimez mieux j'irai m’asseoir près de vous, dit Kitty, en allant se placer auprès du canapé,
Elle tenait son chapeau dans sa main et son gilet sur son bras. La fatigue d’une promenade récente la rendait un peu pâle, et mettait un peu de langueur sur sa figure et dans son attitude.
Mme Ellison admirait la beauté de sa cousine, en regrettant d’être la seule à pouvoir l’apprécier dans le moment.
— Où êtes-vous allés, cet après-midi ? demanda-t-elle tout à coup.
— Oh! d’abord nous sommes allés à l’'Hôtel-Dieu, puis nous avons visité la cour intérieure du couvent. La, j'ai encore remarqué un aimable trait de son caractère — une manière à lui de vous mettre toujours dans votre tort, même en matière d'aucune conséquence, et sur des sujets qui n’ont ni bon ni mauvais côté. Je me rappelais l'endroit, parce que Mme March, vous vous souvenez, nous avait montré une rose que lui avait donnée une des religieuses de l'hôpital. J’essayai de conter la chose à M. Arbuton, qui prit gracieusement cela pour une avance qu’aurait faite Mme March ver sa connaissance, Je voudrais que vous vissiez quel charmant endroit fait cette cour intérieure, Fanny. Il est si étrange de trouver cela au cœur d’une ville populeuse! I] faut la voir avec sa chaumière d’un côté, ses granges longues et basses de l’autre, avec ses vaches canadiennes, aux cornes largement écartées, arrachant de larges bouchons de foin aux rateliers extérieurs, sans faire attention aux pigeons et aux poulets qui picorent sous leurs pieds. ...
— Oui, oui ; abrégez, Kitty. Vous savez combien peu j'aime la nature. Arrivons à M. Arbuton, fit Mme Ellison, sans y mettre la moindre ironie.
— Cela paraissait comme la cour d’une ferme, quelque part au loin dans la campagne, reprit Kitty ; et M. Arbuton honora le tout jusqu’au point de dire que c’était exactement comme en Normandie.
— Kitty !
— Oui, oui, Fanny, parole dhonneur. Et les vaches n’ont pas plié le genou pour le remercier, A droite s’élevaient les bâtiments de l'hôpital, avec leurs murs de pierre et leurs toits aigus, percés çà et là de lucarnes, comme notre couvent d'ici. Un artiste était occupé à dessiner l’ensemble. Tl avait une si jolie figure bronzée, avec une impériale surmontée de petite moustaches brunes, et des yeux noirs si souriants, qu’on ne pouvait l’apercevoir sans s’en éprendre. Il causait très fainiliérement avec les ouvriers désœuvrés et les femmes qui le regardaient travailler. Il faisait un croquis d’une statuette de la Vierge logée dans une niche de la muraille, et quelqu'un s’écria — c’est M. Arbuton qui traduisait : ‘ Voyez donc ! lila fait la sainte Vierge d’un seul coup de crayon. — Oh! dit le dessinateur, la belle affaire ! en trois coups je ferais la sainte Famille.” Tout le monde se mit à rire ; et cette petite plaisanterie lui gagna toutes mes sympathies ; —
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sité rait otre t ni rch, une , qui vel fait œur s, ses aux pliers rent
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petite l’apervriers roquis
quela fait eur, la nde se es ; —
les plaisanteries sont si rares sur les lèvres de M. Arbuton! Quelle heuveuse vie, dis-je, que celle d’un peintre ! elle vous donne le privilège de mener une vie nomade, et vous pouvez courir le monde, voir tout ce qu’il renferme de beau et de curieux, et personne n'a le droit de vous blamer. Je me demande pourquoi ceux qui peuvent le faire n’apprennent pas à peindre. M. Arbuton me prit au sérieux et répondit que pour parvenir à peindre il fallait autre chose que le loisir de pouvoir le faire, que la plupart des dessinateurs étaient une véritable plaie avec leurs cahiers d’ébauches, et qu'il avait vu trop souvent les tristes effets de cette manie de dessiner des statues. Je me trouvais encore avoir tort comme toujours. Pourtant, vous me comprenez, ce n'est pas que je voulusse apprendre le dessin ;
j'aurais seulement désiré être peintre, pour aller çà et là dessiner les vieux
couvents, m’asseyant sur des chaises volantes pendant les belles après-midi, et badinant gaiment avec tout le monde. Il ne pouvait pas comprendre cela, mais l'artiste le comprenait, lui. O Fanny, si j'avais pris le bras de ce peintre plutôt que celui de M. Arbuton sur le bateau, le premier jour de notre rencontre! Mais le pis, c’est qu’il fait de moi une hypocrite, une personne lâche et dépourvue de naturel. Je voulais m'approcher du peintre et examiner son ouvrage ; mais j'avais honte d’avouer que je n'avais pas encore vu un dessin original de ma vie. Je m'aperçois que je deviens honteuse ou que je semble honteuse d’unedoule de choses tout à fait innocentes. Tl a le don de paraître ne pas croire possible qu'aucun de ceux qui l’entourent puissent différer d'opinion avec lui. ‘Et pourtant je diffère avec lui. Je diffère autant avec lui que ma vie diffère de la sienne. Je sais que j’appartiens à l’espèce de gens qui ne lui vont pas, et que je suis à ses yeux quelque chose d’irrégulier, d’incorrect et d’anormal ; et, bien qu'il soit plaisant de l’entendre me parler comme si je devais avoit pour ses idées les mêmes sympathies qu'elles pourraient rencontrer chez une jeune fille de fortune, cela me vexe et m'humilie. Jusqu'à ce moment, Fanny, puisque vous voulez le savoir, voilà le principal effet que M. Arbuton a produit sur noi. Je suis graduellement entraînée et poussée, par la crainte, dans la tromperie, les stratagèmes et l’inconséquerice.
Mme Ellison ne trouvait pas tout cela si grave,
Elle était de ces femmes qui aiment la brusquerie chez les hommes, pourvu que celiv-ci ne s'attaque ni à leur beauté ni à leurs charmes a elles.
Elle ne crut pas cependant devoir entrer en discussion sur ce sujet, et dit simplement :
— Mais, Kitty, vous devez sûrement trouver chez M. Arbuton bien des choses dignes de respect.
— De respect? mais sans doute. Seulement le mot respect n’est pas tout à fait ce qui convient à quelqu'un qui se croit sacré. Dites vénération, Fanny, dites vénération !
Kitty s'était levée, mais d’un geste suppliant Mine Ellison la fit rasseoir.
— Ne partez pas, Kitty ; je suis loin d’avoir fini. II faut que vous me disiez encore quelque chose. Vous m'avez trop bien fait venir l’eau à la bouche. Je suis sûre que vos promenades ne sont pas toujours aussi désagréables, Vous en êtes souvent revenue enchantée, De quoi causezvous généralement ? Voyons, donnez-moi quelques détails pour une fois,
— Ma foi, il se présente toujours quelque chose, vous savez. Et pourtant il arrive aussi que nous ne causons pas du tout, pour la raison que je n’aime à dire ni ce que je pense ni ce que je ressens, de crainte que ma pensée ou mes sentiments ne soient trouvés vulgaires. I] s’ensuit que M. Arbuton lui-même est quelquefois une entrave à la conversation. Il vous ferait douter s'il n’y a pas quelque chose de trop commun dans la respiration ou dans la circulation du sang, et s’il ne serait pas de bon ton d'arrêter cela.
— Enfantillages, Kitty ! Il est bien cultivé, n’est-ce pas ? Ne parlezvous pas littérature ensemble ? Il a tout lu, je suppose,
— Oh oui, il est assez au courant.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien. Seulement il me semble parfois que, s’il a lu, ce n’est pas par goût, mais parce qu'il devait cela à sa dignité, Je puis me tromper, mais il me semble qu’un poème délicat soumis à sa froide dissection doive perdre pour lui la moitié de son charme et de sa douceur — si je puis me permettre ce langage un peu fleuri.
—— Mais Kitty, ne le trouvez-vous pas distingué ? Je suis certaine qu'il Fest beaucoup, moi.
— Il est excessi: ement particulier. Mais je ne pense pas qu’il soit bien sensible à notre opinion là-dessus. “Son propre suffrage lui suffit.
— Il est toujours attentif, n'est-ce pas ?
— Je croyais que nous parlions de sa tournure d'esprit, Fanny. Il vaudrait mieux, ce me semble, laisser ses manières de côté, répond’. Kitty avec malice,
— Mais, Kitty, reprit Mme Ellison en se donnant l'air d’argumenter, il doit y avoir quelque relation entre son esprit et ses manières.
— Probablement ; mais il y en a peu eutre ses manières et son cœur. Ses manières n’ont pas l’air de venir de lui ; elles paraissent plutôt avoir été empruntées. Il est parfaitement élevé, et neuf fois sur dix, il est d’une si exquise politesse que c’en est merveilleux ; mais la dixième fois, il vous dira quelque chose de si offensant, que vous aurez peine à en croire vos oreilles.
— De sorte qu’il vous plaît neuf fois sur dix.
— Je n'ai pas dit cela. Mais, au moins cette dixième fois, sa bonne éducation est en défaut, et alors il semble n'avoir rien dans sa nature qui le rachète. Cependant, vous pouvez être certaine que, s’il savait avoir été désagréable, il en serait fâché.
— Mais dans ce cas, Kitty, comment pouvez-vous dire qu'il n’y a point de rapport entre son cœur et ses manières ? Ce fait seul prouve qu’elles lui viennent du cœur. Au moins soyez logique, Kitty, dit Mme Ellison, pendant que ses nerfs ajoutaient sotto voce : puisque vous êtes si abominablement agaçante !
— Oh! reprit la jeune fille avec cette espèce de ricanement qui signifie qu'après tout il y a peu matière à rire ; je n'ai pas voulu dire qu'il en serait fâché pour les autres ; cela pourrait être, mais à coup sûr il en serait faché pour lui-même. Il en est de sa politesse comme dé ses lectures ; il paraît considérer comme se devant à lui-même, en sa qualité de gentilhomme, de bien traiter les autres ; et s’il le fait, ce n’est pas du tout parce qu'il s'occupe d’eux : il ne voudrait pas manquer sur ce point, voilà tout
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— Mais Kitty, est-ce que cela ne devrait pas être mis à son crédit ?
— Peut-être; je ne dis pas. Si j'avais un peu plus vu le monde, j'admirerais peut-être cela ; mais à l’heure qu’il est, vous savez....
Ici le rire de Kitty devint'un peu plus naturel, et contrefaisant comiquement l'air et le ton d’Arbuton :
— Je ne puis, ajouta-t-elle, me défendre de trouver cela un peu.... vulgaire.
Mme Ellison ne pouvait pas se rendre compte jusqu'à quel point Kitty était sérieuse dans ce qu’elle disait,
Elle respira longuement une ou deux fois pour se donner contenance, se releva à moitié, déchargea son ressentiment sur l’oreiller du canapé, et reprenant possession d'elle-même :
— Ma foi, Kitty, je ne sais trop que penser de tout cela, dit-elle avec un soupir.
— Rien ne nous oblige d’en penser quoi que ce soit, Fanny ; et cela peut à.la rigueur nous servir de consolation, reprit Kitty.
Il se fit un silence pendant lequel la jeune fille repassa dans son esprit toutes les circonstances de sa liaison avec Arbuton, circonstances que cette conversation n’avait guére présentées sous des couleurs plus claires et plus attrayantes.
Ces relations avaient commencé comme un roman ; leur côté poétique avait séduit son imagination sinon son cœur ; et maintenant elle se sentait isolée et étrangère en présence du jeune homme.
Elle n’avait aucun droit de s'attendre à autre chose, même sous l’empire d’un sentiment profond ; mais lorsqu'elle s’avouait avec une sincérité moitié triste et moitié plaisante, qu’elle avait espéré et tacitement demandé trop, ells se plaignait doucement elle-même, avec une espèce de compassion désintéressée, comme s’il se fût agi d’une autre jeune fille dont le rêve du cœur aurait été brisé.
Hélas ! ce rêve envolé entraînait la perte d’un autre idéal.
Elle s’apercevait qu’il s'était graduellement formé dans son esprit une image de Boston bien différente du lieu que son enfance avait béni, de la ville sacrée des héros et des martyrs anti-esclavagistes, et bien différente aussi du joyeux, aimable et sympathique Boston de M. et Mme March.
Ce nouveau Boston auquel Arbuton l'avait initiée était un Boston plein de mystérieux préjugés et de réserve hautaine, un Boston aux goûts raftinés et difficiles, dont le cachet social appartenait au vieux monde, et qui repoussait tout contact avec les mœurs et coutumes du nouveau ; un 3oston aussi étranger que l’Europe à son inexpérience naïve, fier seulement de ce qui ne ressemble pas à l'Amérique ; un Boston qui aimerait mieux périr par le fer et le feu que d’être soupçonné de vulgarité ; un Poston critiqueur, dégoûté, blasé, méprisant le reste de l’hémisphère, et froidement satisfait de lui-même, en tout ce qui ne peut avoir aucun rapport avec le Boston que la jeune fille avait rêvé,
Ce n'était pas plus, il est vrai, le Boston réel que nous connaissons et que nous aimons, qu'aucun des deux autres ; mais ce Boston troublait Kitty plus qu'il n'aurait dû, même s’il eût été réel,
Cela la rendait soupçonneuse à l'endroit de la conduite d’Arbuton envers elle, et lui faisait remarquer plusieurs petites choses qui lui auraient échappé sans cela.
72 UNE RENCONTRE ARE L'humeur railleuse, et l’indifférente confiance en elle-même qu'elle SI it iim avait eues près de lui, dans les commencements, l’avaient désertée, et ne g If CA lui revenaient un peu que lorsqu’un incident quelconque venait la distraire 6 il et lui faire oublier les contrastes qu’elle ne découvrait que trop entre leurs n fl da manières respectives de voir et de penser. F ay Tl lui fallait faire un effort de plus en plus grand pour entrer en ü ae relation sympathique avec lui ; et quand elle y réussissait, elle retombait vi { bientôt dans un décourageant mépris d'elle-même, comme si elle eût été i coupable d’un acte d’hypocrisie. cl dit Après une longue pause elle reprit, comme parlant au nom de cette iH autre jeune fille à laquelle elle venait de songer : m ia — On dirait que M. Arbuton est tout gants de chevreau et fin para- LC 4 « pluie — c’est à-dire le type de l’homme élégant et bien mis ; son apparence | HE nous fait tout espérer, mais bon Dieu! je plaindrais celle qui l’aimerait. i) Mh Figurez-vous une jeune fille qui rencontrerait cet homme et qui s’en épren- re ar. drait ! Probablement qu’elle ne se persuaderait jamais entièrement qu’il fo Ae \ n’est pas quelque peu celui qu’elle avait cru trouver d’abord, et elle emporterait dans la tombe la pensée qu’elle n’a pas su le comprendre. Quel ré | curieux roman cela ferait !
1 — Alors pourquoi ne l’écrivez-vous pas, Kitty ? Personne ne pourrait sO | le faire mieux que vous. 4 v1 | Kitty eut une subite rougeur, puis un sourire : de i — Oh ! je ne m'en croirais pas le talent, dit-elle, Ce ne serait pas une histoire bien facile à combiner. Peut-être cet homme ne ferait-il rien so Whe d’assez positivement désagréable pour mériter condamnation. Le seul fh be moyen de peindre son caractère serait de la faire s’oublier, elle, jusqu’à lui ei dire des choses blessantes, dont elle se repentirait ensuite, tandis que lui i oi serait toujours impassiblement irrépréhensible en tout. Et encore serait-il ir qi peut-être regardé par les imbéciles comme le plus à plaindre. Ma foi, apres i of tout, M. Arbuton a été trés poli pour nous, Fanny, reprit-elle en se levant, ! | i à la suite d’une autre pause. Peut-être suis-je injuste. Pardonnez-le-moi q aie i pour lui; et je voudrais, ajouta-t-elle avec cet air de désappointement a découragé qui lui prenait quelquefois, et pendant qu’elle sentait son cœur pd | i t se serrer de surprise à chaque mot qui semblait tomber de ses lèvres à son ci | al insu, je voudrais qu’il s’en allât. de RAT — Kitty! vous me choquez, dit Mme Ellison en se dressant sur ses pl at | a) coussins.
4 i — Je suis choquée moi-même, Fanny. d’ bik So Alors êtes-vous réellement fatiguée de lui? | WW Kitty, debout pres de la chaise qu’elle venait d’abandonner, détourna H la téte sans répondre. et HH Mme Ellison étendit la main vers elle : po | Lu — Kitty, approchez ! dit-elle avec un élan d’impérieuse tendresse. el | f — Non, Fanny, je ne veux pas, répondit la jeune fille d'une voix ca Hic tremblante.
ah Elle porta à sa bouche le gant que sa main secouait nerveusement de ni 4 Te droite à gauche, et en mordit convulsivement le bouton. West — Je ne sais pas si je suis fatiguée de lui, dit-elle — quoique, à coup to LU sûr, ce ne soit pas un homme ‘ur qui on puisse se reposer — mais je
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suis fatiguée de la chose elle-même. Je suis continuellement dans l’angoisse et le trouble, et je n’y vois pas d’issue. Oui, je voudrais qu’il partit ! Oui, il est fatigant. Pourquoi reste-il ici? S'il se croit si supérieur à nous, pourquoi tenir à notre compagnie? Il est temps qu'il s’en aille. Non, Fanny, non! s’écria-t-elle avec un petit rire saccadé, en repoussant encore une fois la main qu’on lui tendait, laissez-moi faire la folle toute seule, je vous en prie.
Et, passant rapidement la main sur ses yeux, elle s'enfuit hors de la chambre. A la porte, elle se retourna :
— Fanny, dit-elle, n'allez pas croire que c’est ce que vous pensez, au moins.
— Non, non, ma chère ; je vois que vous êtes un peu lasse,
— Car je désire réellement qu’il parte.
Or, justement ce jour-là, Arbuton trouvait plus difficile que jamais de revenir à son intention première de quitter Québec, et de briser une bonne fois avec cette famille.
Il se promettait cela tous les jours d’une façon ou d’une autre, et sa résolution s’évanouissait à chaque soleil levant.
Quelle que fût son opinion sur le compte du colonel et de Mme Ellison, il est certain qu'en ce qui concernait Kitty — considérée au point de vue de ses rapports présents avec elle — il ne voyait pas quel changement dans sa personne eût pu la rendre meilleure à ses yeux.
I] lui trouvait un charme de-manières, qui — quoique n'étant pas de son monde à lui — aurait pu s'imposer n'importe où.
Le plaisir enfantin qu’elle trouvait en toute chose, bien qu'il ne pat
ere y répondre, avait beaucoup d’attrait pour lui. Il respectait le côté ‘eux qu’il découvrait dans les transports de gaité de la jeune fille.
Il était étonné des connaissances qu'elle avait acquises de côté et d'autres.
Il allait jusqu’à ne pas trouver à redire aux enthousiasmes littéraires qu’il trouvait chez elle aussi naïfs que l’amour d’une petite fille pour les fleurs.
En outre, il appréciait plusieurs des avantages personnels qu’elle possédait : une voix douce et musicale, un regard tendre, voilé de longs cils, une pose d’épaules tombantes, et de mains paresseusement posées l’une dans l’autre sur les genoux, beaucoup de sérénité dans la figure, un rire plein de sonorité légère et franche.
Il n’y avait rien de bien rare dans toutes ces qualités ; et, combinées d’une façon différente, il les avait remarquées mille fois chez d’autres.
Et pourtant, chez Kitty, il y trouvait une étrange fascination. ,
Elle avait de ces petites minauderies qui provoquent des soins doux et caressants ; mais il s’était aperçu aussi qu’elle tenait assez du petit chat pour se défendre contre les actes de condescendance excessive ; et jamais elle ne le séduisait plus que lorsqu'elle montrait toute l'élévation de son aractère, en lui résistant le plus énergiquement.
Ici et pour le moment, tout était parfait ; mais il se devait à son avenir, et sa conscience ne le laissait pas en repos.
Le charme de se rencontrer avec elle si familièrement sous le même toit, l'entraînement de sa présence habituelle, lui devenaient intolérables.
Il ne pouvait pas s’y soumettre plus longtemps. Dans son intérêt, il fallait en finir.
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Mais d’une heure à l’autre, il sentait sa résolution s’amollir, et il restait.
Les jours qu’il passait en hésitations, à la pensée de l'immense distance qu'il y avait entre lui, Kitty et la famille de celle-ci lui apportaient aussi des moments d’heureux oubli, pendant lesquels toutes ses craintes s'évanouissaient devant la beauté douce de la jeune fille, et la grâce enfantine que, sans le savoir, elle déployait dans chacun de ses mouvements.
Tl se blâmait en vain de laisser le temps s’écouler de cette façon ; une semaine, deux semaines avaient fui comme un rêve, et il attendait que le hasard vint se placer entre lui et sa folie,
Mais enfin, cette fois, il était décidé a partir ; et le soir, après être allé fumer un cigare sur la terrasse Durham, il frappa à la porte de Mme Ellison pour lui annoncer que ie surlendemain il se mettrait en route pour les montagnes Blanches.
Il trouva la famille en train de projeter pour le jour suivant une expédition, dont il devait lui aussi faire partie,
Mme Ellison avait déjà pris sa part des préparatifs, car, étant toujours en disponibilité dans sa chambre, et n'ayant point d’auvre occupation, elle s'était faite presque volontairement victime de la passion du colonel pour la science de seconde main, et en était arrivée à connaître peut-être mieux que n'importe quelle femme des Etats-Unis l'expédition d’Arnold contre Québec en 1775.
Elle savait dans quel but cette attaque avait été projetée ; à travers quelles difficultés et avec qu'elle héroïque persévérance elle avait été mise à exécution ; comment cette invincible petite armée de carabiniers s'était ouvert un chemin à travers les forêts inexplorées du Maine et du Canada, et avait tenu assiégée la vieille forteresse grise sur son roc, jusqu’à ce que l'hiver eût succédé au rouge automne, et comment, pendant cette fatale dernière nuit de l’année, ils se précipitèrent sur les redoutes, furent repoussés en laissant la moitié des leurs prisonniers, Montgomery tué, Arnold blessé, et malheureusement destiné à survivre,
— Oui, dit le colonel, si nous prenons en considération le temps où ils vivaient, tout ce qui leur manquait des progrès modernes, au mental, au moral et au physique, il faut avouer qu’ils ont fait beaucoup. Ce n'était point, il est vrai, sur une bien grande échelle, mais je ne vois pas qu'ils eussent pu être plus braves, chaque homme eût-il été multiplié par dix mille. Le fait est que — ainsi qu’il en serx dans cent ans d’ici — je ne sais pas si je n’aimerais pas mieux avoir été l’un de ceux qui ont essayé cette fois-là de prendre Québec, que l’un de ceux qui ont pris Atlanta. Il est vrai, monsieur Arbuton, que, pour le moment et à cause surtout de l’affliction qui en résulterait pour ma famille, je consens à rester ce que je suis. Mais examinez un peu ce que ces gaillards-là ont fait !
Et le colonel tira de sa fidèle mémoire, où Mme Ellison les avait entassés, les faits héroiques de l'expédition d’ Arnold, dont il fit une intéressante peinture.
—- Et maintenant, ajouta-t-il, nous irons visiter demain le théâtre de l'assaut du 31 décembre. Kitty, chantez-nous quelque chose.
Dans un autre moment, peut-étre Kitty aurait-elle hésité, mais elle se trouvait ce soir-.4 dans un état d’esprit si calme à l’endroit d’Arbuton, elle
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s’occupait si peu de son approbation ou de son blame, qu’elle se plaga de suite au piano, et chanta nombre de romances probablement aussi indignes d’une oreille cultivée, qu'aucune autre déjà entendue par le jeune homme. Mais, quoique chantées avec une voix peu exercée et un talent musical assez problématique, elles eurent le don de plaire, ou plutôt ce fut la chanteuse elle-même qui charma.
La courageuse simplicité de cœur avec laquelle elle s’exécutait aurait suffi pour cela ; et Arbuton n'avait aucune raison de se demander comment la chose lui plairait à Boston, s’il était marié, et si c'était sa femme qui chantât de cette façon. |
Néanmoins, lorsqu'un jeune homme regarde une jeune fille, ou qu'il l'écoute, mille fantaisies prennent possession de son esprit — vagues imaginations, fantasmagories capricieuses.
Mais cette question qui se présentait indirectement à son esprit, comme la douleur en rêve, se perdit bientôt dans les modulations de la chanteuse, et la réverie d’Arbuton n’en fut que plus calme.
Après avoir dit bonsoir à la famille Ellison, il se rappela qu'il avait oublié quelque chose : c'était de leur annoncer son départ.