‹ Une rencontre [microforme]Chapitre 8 sur 16 · LE LENDEMAIN MATIN · texte numérisé non relu

LE LENDEMAIN MATIN

Québec s'illuminait sous les doux rayons obliques d’un soleil hyperboréen, au moment où nos amis traversaient, le lendemain matin, la place du marché de la haute-ville, se dirigeant vers la barrière Hope, où le colonel devait les rejoindre un instant plus tard.

S'il est aisé pour le touriste le plus attentif de perdre son chemin dans Québec, on comprendra sans peine qu’il fut facile à nos voyageurs de s’égarer, eux qui n'étaient ni pressés ni fort attentifs.

Mais la rue dans laquelle i! s’aventurérent, si elle ne conduisait pas directement à la porte Hope, avait au moins le mérite d’être tout à fait caractéristique.

Des deux côtés de cette rue, la plupart des maisons étaient basses et construites en brique replâtrée, avec deux lucarnes à chaque versant du toit, toutes garnies de pots de fleurs.

Les portes étaient d’une couleur un peu plus gaie que le reste ; à chacune d'elles brillait un bouton en cuivre bruni avec un large heurtoir ou une sonnette mécanique de même métal luisant, ainsi qu'une plaque portant le nom du propriétaire et son titre professionnel. lequel, lorsque ce n'était pas celui d'avocat, était à coup sûr celui de notaire, tant Québec est amplement pourvu de ces estimables hommes de loi.

A côté de chaque maison, il y avait une porte cochère, et dans celleci une autre ouverture de plus petite dimension.

Les marches d'entrée et le seuil des portes étaient recouverts de linoléums'nets et brillants ; le trottoir en bois était : très propre, de même que le pavé raboteux de la chaussée qui allait en pente.

Au pied de la descente, on apercevait un pan des murailles de la ville,

percé de meurtrières ; et en contournant l'encoignure d’une maison, on avait sous les yeux les canons à moitié cachés dans les embrasures,

Ce passage avait le charme des vieilles rues que les voyageurs aiment à explorer en Europe, et dans lesquelles le présent et le passé, les ruines et les restaurations, la paix et la guerre, se sont donné la main pour produire un effet qui, non seulement séduit l'œil, mais encore — si illogique que cela puisse être -— touche le cœur.

Au-dessus du parapet, se déroulait un paysage comme aucune rue de l’ancien monde, à notre avis, n’en a jamais commande,

Le Saint-Laurent vaste et bleu, une partie du riant village de Beauport échelonné sur la rive; puis une large étendue de prairie d’un vert pâle s’élevant graduellement dans le lointain, puis des monts teintés de violet, et entin par-dessus tout, le ciel et ses nuages.

Dans cette bienheureuse rue, était assis à mi-côte ce même artiste que nos amis avaient rencontré dans la cour de |’ Hotel-Dieu.

Il dessinait quelque chose, et faisait l’objet de la curiosité de tout le voisinage, Deux collégiens portant l’uniforme du Séminaire, Hânant sur le trottoir, le regardaient travailler.

Un groupe d’enfants l’entourait,

Une petite fille, les cheveux attachés avec un ruban bleu, penchée à une fenêtre, parlait de lui à quelqu'un qui se trouvait à l’intérieur.

Une jeune personne ouvrait sa croisée et lui jetait un coup d’œil furtif.

Dans une porte toute grande ouverte, une vieille dame regardait, la main sur ses yeux.

Une femme en grand deuil pencha la téte en passant.

Un cabriolet portant un Québecquois obèse vint en collision avec une charette conduite par une paysanne coiffée d’un chapeau à larges bords ; tant on était curieux de voir ce qui se passait.

Un homme s'arrêta même au haut de la rue, comme s’il eût pu de la apercevoir quelque chose.

Au moment ot Kitty faisait son apparition avec Arbuton, artiste la regarda et sourit en homme qui parait savoir 4 qui ila affaire, et Kitty suivit des yeux le regard qu’il ramena sur son dessin, lequel représentait un vieux toit, avec un balcon fermé de persiennes vertes, au-dessus duquel une balustrade en bois brut, délabrée par les intempéries, laissait passer un géranium à travers ses barreaux ; une lucarne avec son loqueteau et son espagnolette, à côté d’un belvédère de forme orientale, surmonté d’un dôme en fer-blanc reluisant au soleil ; — une confusion pittoresque d'objets apparemment réunis par le hasard et à différentes époques, et formant malgré tout un ensemble harmonieux.

Cette bizarre accumulation de toits les uns sur les autres, dépassant considérablement le niveau des maisons environnantes, se détachait altièrement sur les blancheurs du matin. Des pigeons blancs voltigeaient en cercles autour du belvédère, ou bien se perchaient en roucoulant sur l’allege de la fenêtre, où l’on voyait une jeune fille occupe. * coudre.

— Mais c'est Hilda dans sa tour, dit Kitty, certainement ! Et c’est justement l’espéce de rue qui convient à ses regards. Tout ce monde semble échappé d’un roman et prêt à y rentrer. Et ces drôles de petites maisons ! on dirait qu’elles sont faites exprès pour des scènes d'imagination.

“Eth tif itt UNE RENCONTRE 11 de sil nn ait Arbuton sourit avec condescendance — à ce que pensa Kitty — devant ns cette explosion d'enthousiasme, mais elle n’y fit pas attention. Hi! ent Au bof de la rue, elle se retourna un instant pour jeter encore un ii s et coup d’ceil sur le charmant spectacle, pendant qu’Arbuton lui-méme mani- | ure festait son admiration et trouvait que l’artiste faisait un joli travail. que — Ce qui me surpreni, dit-il, c'est que Québec ne soit pas assiégé par les peintres d’un bout de l'été à l’autre. On les voit partout sur nos grèves de et nos grandes routes à la recherche d’un lambeau de paysage pittoresque ; ' s'ils venaient ici, ce serait pour eux la manne dans le désert, i A U- — Je suppose qu’il y a, à trouver de fa grâce et des beautés de détails + vert dans des sujets qui y prêtent peu, un plaisir que l’on n’éprouverait pas en ay | de présence d’autres sujets plus complets. En tout cas, si j'avais à écrire un nl roman, j'aimerais à choisir les événements les plus simples, à leur donner NASA que pour scène l’endroit le plus prosaique, et j'en tirerais partie de mon mieux. if Tenez, un livre que j'aime, c’est une histoire intitulée: Détails. Tout May it le simplement la vie— durant une semaine — de deux jeunes gens qui se le rencontrent dans une vieille maison de campagne de la Nouvelle-Angleterre. Rien d’extraordinaire ; les petites choses de l'existence quotidienne pi racontées avec un charme exquis ; et tout se terminant d’une façon natuse & relle — sans résultat particulier ; — en un mot, un tableau simple et vrai uy: de ce qui se passe dans la vie réelle.

l'œil —idais ne croyez-vous pas qu'il soit assez triste de voir tout finir sans résultat particulier ? demanda le jeune homme, atteint sans savoir ni i la où ni comment, En outre, j'ai toujours trouvé que l’auteur de ce livre attribuait trop de signification aux moindres choses. Cela est certainement vrai aux yeux des hommes ; mais les femmes jugent probablement les une choses différemment ; elles doivent voir beaucoup plus que nous dans un ‘ds ; petit espace :

io là Si l'homme n’a pas l'œil microscopique, { C’est que l'homme, aussi, n’est pas un nioustique. te la — Ni la femme, dit Kitty en riant. Avez-vous lu les autres livres SAM du même auteur ?

ht un LL Oûr une — Délicieux, n'est-ce pas ?

r un — Ils sont très bien ; et j'ai toujours été surpris qu’il ait pu les écrire. son On ne dirait pas cela à le voir.

Lome — Est-ce que vous l’avez jamais vu ?

bjets — Ii demeure à Boston, vous savez.

nant — Oui, oui, mais...

Kitty s’arréta ; elle ne pouvait pas avouer qu’elle s’imaginait que les sant auteurs ne se mélaient pas aux autres créatures mortelles ; et Arbuton, tiere- toujours en contact avec une société qui croyait faire beaucoup d’honneur nt en aux écrivains en leur donnant l’occasion de rencontrer des hommes comme llege Arbuton lui-méme, était loin de soupgonner ce que la jeune fille avait dans lesprit.

cest Tl attendit un moment, et puis:

ane — C'est un homme bien ordinaire, dit-il ; pas exactement ce qu’on sons !

ourrait appeler un homme distingué ; et pourtant ses ouvrages n’ont rien 5 2 >

78 UNE RENCONTRE qui sente la boutique, qui dénote le littérateur de tus On dirait qu'ils ont été écrits par quelqu'un d’entre nous.

Kitty jeta sur lui un rapide coup d’ceil pour voir s’il plaidintait ; mais Arbuton était peu porté à l’ironie de sa nature, et dans ce moment il était sérieusement occupé à passer son léger pardessus, qu’il avait jusque-là porté sur son bras avec ce soin scrupuleux qui chez lui était moins de la vanité que du respect de soi.

Jomme pardessus, il ne paraissait pas s’en occuper bien fort, mais comme le pardessus d’un homme de sa condition, c'était pour lui un précieux objet ; et à ce moment, bien que le soleil fût assez chaud dans les endroits découverts, ce vêtement devenait utile au fond de ces rues étroites.

Dans une autre circonstance, Kitty aurait pris plaisir à voir le soin avec lequel le jeune homme ajustait sua lui l’élégant paletot ; mais la profanation que venait de subir son plus cher idéal la rendait sérieuse, et son pouls battait plus vite, lorsqu'elle reprit :

— J'ai bien peur de ne pouvoir partager vos sentiments là-dessus, monsieur, On ne m’a pas enseigné à toujours respecter les idées de ce qui s'appelle un gentilhomme. Mon oncle exprimait souvent cette opinion que, pour ne pas dire plus, c'était là une pauvre excuse pour n'être pas parfaitement bon, brave et honnête, et quelquefois un faux prétexte pour être tout autre chose. Si j'étais homme, je ne voudrais probablement pas être un gentilhomme, En tout cas, j'aimerais certainement mieux être l'auteur de ces livres — qu'un gentilhomme aurait pu écrire — que tous les gentilhommes du monde qui ne les auraient pas écrits.

Pendant cette petite explosion de son indignation, elle avait sans le savoir entraîné si rapidement son compagnon, qu’elle parlait encore lors-

wils arrivèrent à la porte de la ville, ce qui interrompit la rêverie du colonel Ellison, qui, appuyé paresseusement le dos à la muraille, contemplait la sentinelle dans sa guérite.

— Vous ne devriez pas vous échauffer si matin, dit-il tranquillement à sa cousine, en remarquant l'animation de sa physionomie. L'expédition que nous entreprenons n ‘est pas un badinage.

Maintenant qu’on a démoli la barrière Prescott, sous laquelle tant de milliers d’Américains ont passé depuis l'échec des soldats d’Arnold, il n’est rien resté à Québec de plus pittoresque et de plus caractéristique que la porte Hope, et je doute que l’on puisse trouver en Europe un morceau d'architecture militaire dont l'aspect soit plus moyen âge.

Le couloir est en lourdes assises noircies par le temps, et la porte elle-même, qui n’a probablement pas été fermée depuis le commencement du siècle, est en charpente massive fortement boulonnée et chevillée de

fer.

Le mur ici longe le bord de l’escarpement sur lequel la ville est

construite.

Une côte dont un parapet en pierre suit les courbes et les angles, conduit de la haute à la basse-ville qui n’était, en 1755, qu’un simple sentier cotoyant le Saint-Laurent.

On a considérablement empiété sur le fleuve depuis ; et plusieurs rues ainsi que de nombreuses jetées s'étendent maintenant entre le fleuve et la falaise. Ce qui n’empéche pas l’ancienne rue Saut-au-Matelot de ramper

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encore tortueusement au-dessous des murs de la ville et du roc qui surplombe avec ses épaisses touffes d’herbes et ses abondants suintements,

Ce doit étre une glaciére en hiver, et probablement le dernier endroit du continent où l'été pénètre; mais une fois qu'il en a pris possession, alors le vieux Saut-au-Matelot prend un air de loisir et d'abandon méridional, qu’on ne rencontre nulle part ailleurs qu’en Italie,

La perspective que l’on aperçoit de la saillie de rocher sur laquelle s'appuie la porte Hope, et derrière laquelle les Américains défaits vinrent chercher un refuge contre le feu de l'ennemi, est presque unique pour sa malpropreté pittoresque et son luxe de couleurs sauvages.

Ce ne sont qu’étables et hangars effondrés, que boutiques délabrées de toutes les descriptions, déroulant à la file leurs toitures inégales, et s'appuyant le long du rocher dans toutes les positions imaginables de l’incurie et de la décrépitude,

De maigres passerelles en bois mettent ces masures en communication avec le deuxième étage des maisons qui tournent le dos à ia ruelle.

Au-dessus de ces passerelles, sur un enchevêtrement de cordes à linge, flotte une variété d'articles de toilette de toutes les couleurs, de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les conditions. Sur le trottoir pullulent les comméres, les fumeurs, des volailles errantes, des chats, des enfants, péle-méle avec de gros et indolents terreneuves,

— Ce fut par cette ruelle que les soldats d’Arnold s’avancèrent presque jusqu’à la rue de la Montagne, où ils devaient se joindre à Montgomery pour surprendre la barrière Prescott, dit le colonel avec son érudition de seconde main, qui ne lui faisait jamais défaut,

‘ Vous tous qui me suivez dans cette tentative,

attendez que vous leur voyiez le blanc des yeux, et alors tirez bas!” et ainsi de suite. A propos, pensez-vous qu’on en ait fait autant à Bunker Hill? Allons, vous êtes de Boston, dites-moi. D’après ce qu’on m’a rapporté, les recrues ne se sont guère préoccupées du blanc des yeux de l'ennemi ; au contraire, on dit qu’elles ont fait feu en l'air avant de l’apercevoir. Voyons, est-ce que vous ne venez pas ? demanda-t-il, en s’apercevant que ni Paty ni Arbuton n’osaient avancer.

— Le pavé n’est pas très propre, Richard, hasarda Kitty.

— Ma parole! est-ce la la nièce de votre oncle! Jamais je n’osera raconter cela à Eriécreek.

— Il me semble que je vois d'ici la ruelle dans toute sa longueur ; il n’y a que des poules et autres animaux de basse-cour.

-— Très-bien, cousine, dit le colonel; quand l’oncle Jack — votre oncle ! — vous demandera compte de chaque pouce de ce terrain fatal aux soldats d’Arnold, j'espère que vous saurez comment lui répondre.

Kitty se mit à rire, et dit qu’elle essayerait d’avoir un peu recours à l'invention, dans le cas où l’oncle Jack pousserait les choses aussi loin.

— À votre aise, Kitty; vous pouvez suivre la rue Saint-Paul, là. M. Arbuton et moi, nous explorerons l’ancienne rue Saut-au- Matelot, et nous vous rejoindrons couverts de gloire a l’autre bout.

— J'espère que ce sera de gloire, dit Kitty, en jetant un coup d'œil

sur la ruelle ; mais il est plus probable que vous serez couverts de plumes et de débris de paillasses. Au revoir, monsieur Arbuton.

— Pas du tout, répondit le jeune homme ; je vais avec vous.

Le colonel feignit une surprise indignée, et, vivement, il s’engagea seul dans ja vieille rue Saut-au-Matelot, pendant que ses compagnons s’acheminaient dans la même direction par la rue Saint- Paul, à travers le va-et-vient mercantile du port. PR

Ils passèrent en face des banques et des grandes maisons de commerce, rencontrant sur leur route les figures hâlées de matelots de toutes les nations.

Au coin de la rue Saint-Pierre, le drapeau national flottait sur le consulat des Etats-Unis, et sa vue réveilla plus vivement, chez Kitty peu habituée au. voyages, le sentiment de son éloignement du sol natal.

Enfin, ils tournèrent dans la nouvelle rue Saut-au-Matelot, où aboutit la ruelle qui portait autrefois ce nom, et s’acheminérent lentement dans l'ombre fraîche et le silence de cette voie solitaire.

Kitty était étrangement débarrassée de cette contrainte qu Arbuton exerçait généralement sur elle. Un certain esprit d’indépendante résistance lui remplissait le cœur. Elle sentait et pensait à sa guise pour la première fois dep plusieurs jours.

De son côté, Arbuton allait méditant sur le problème que lui présentait cette jeune fille qui méprisait les gentilshommes, ct qui pourtant ne cessait point d’être charmante à ses yeux.

Une légère odeur d’étcupe et de poissson salé flottait dans l'atmosphère.

— Oh! soupira Kitty, ert-ce que cela ne vous fait pas songer aux mers lointaines ? Est-ce que vous n’aimeriez pas à être naufragé pour une demi-journée où a per, près, monsieur Arbuton ?

— Oui, oui, certainex.< nt, répondit celui-ci avec distraction.

Puis il se demanda ce qu’elle avait à rire.

Le silence de l’endroit était troublé seulement par le bruit qui sortait des boutiques de tonneliers, lesquels occupaient certainement une maison sur deux.

La solitude n’était animée que par les terreneuves qui s’allongeaient nonchalamment sur le seuil de chacun de ces ateliers.

Ja succession non interrompue de ces boutiqnes et de ces chiens mit Kitty er. verve, et tout en cheminant à pas lents, elle se mit à plaisanter à ce suist comune elle avait l'habitude de le faire à tout propos.

Tiens, dit-elle, voici une porte sans chien. Cela ne peut pas être une véritable boutique de tonnelier — sans chien ! Oh ! voilà qui explique tout, je suppose, ajouta- t-elle en s’arrétant devant l'entrée et en lisant: l'enseigne : Académie commerc iale et littéraire, suspendue à une fenêtre du deux'ème étage Un curieux endroit pour un temple de la science ! Quel rapport sup posez-vous qu'il puisse y avoir entre le métier de tonnelier et l'éducation académique, monsieur Arbuton ©

Elle s'était arrêtée et regardait l’enssigne qui avait excité sa gaieté, balançänt négligemment son ombrelle à drnite et à gauche, t tandis qu'un sourire r rayonnant se jouait sur sa figure.

Soudain une ombre parut s’élancer entre elle et la porte ouverte ; Arbvton se précipita violemment de son côté, et pendant qu’eile faisait

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des efforts pour ne pas perdre son équilibre sous le choc, elle le vit penché sur un chien furieux cramponné sur sa poitrine, aux revers de son paletot, et dont il serrait la gorge de ses deux mains.

D'un regard il vit la terreur de la jeune fille.

— Je vous demande pardon ; n’appelez pas, dit-il.

Mais du fond de la boutique arrivaient des malédictions :

— Miséricorde ! c’est le bouledogue du capitaine anglais !

D’affreux cris de détresse se firent entendre, et un petit homme à la figure étrangement sauvage, nu-tête et les yeux hagards, s’élanca de la maison.

Il portait un tablier de tonnelier et avait à la main un fer rouge que, tout en criant, il appliqua sur le museau de la terrible bête,

Sans un cri, le chien lâcha prise, et, sautant à terre, se réfugia dans l'obscurité de la boutique aussi silencieusement qu’il en était sorti, pendant que Kitty était la frappée de stupeur, et avant que la foule attirée par les vociférations du tonnelier ett pu voir ce qui s’était passé.

Arbuton se redressa, et jeta un regard menagant aux spectateurs qui l’entouraient bouche béante. :

Ceux-ci commencèrent à retirer une à une leurs têtes des fenêtres, et à regagner le seuil de leurs portes, comme s'ils eussent été coupables de quelque chose de bien pire que d’avoir voulu secourir un de leurs semblables.

— Bon Dieu ! dit Arbuton, quelle scène abominable !

Il était pâle comme un spectre,

Après avoir ainsi chassé du regard les spectateurs indiscrets, il se retourna vers celui qui l'avait délivré :

— Merci bien, dit-il d’un ton ferme et froid.

Puis il ôta son pardessus déchiré par les dents de l’animal, et irréparablement contaminé par ce brutal assaut.

Il le regarda en frissonnant, avec un air d’indicible dégoût, et fit un mouvement comme pour le jeter dans la rue.

Mais son regard tomba sur la petite personne malpropr: du tonnelier qui se tenait immobile, rovlant ses mains ans son tablier, et protes-

tant vivement et avec volubilité que le chien n'était pas à lui, mais à un capitaine de navire anglais, qui le ni avait confié,

Il avait songé plusieurs fois à le tuer, disait-il.

Arbuton, qui paraissait ne pas l'entendre ou qui était trop occupé d’autre chose pour se demander si l'individu était coupable ou non, lui adressa tout à coup la parole en français :

— Vous m'avez rendu un grand service, monsieur ; je ne peux pas vous le payer ; mais preuez toujours ceci, dit-il, en glissant un billet de banque dans la main noire du petit homme.

Oh ! c’est bien trop ! s’écria celui-ci.

Mais c'est vraiment le fait d’un monsieur comme vous, si brave, si. .

— Assez ! cela n’est rien, interrompit le jeune homme.

Et jetant son paletot sur l’épaule du tonnelier :

—Faites-moi encore le plaisir de garder ceci, dit-il pourrez-vous l'utiliser,

— Monsieur me comble... balbutia l'individu émerveillé,

peut-être

fea) bo

Mais Arbuton se retourna brusquement du côté de Kitty, qui tremblait de porter comme les autres spectateurs sa part de responsabilité, et iui saisissant la main qu'il plaga et pressa tendrement sous son bras en s'éloignant, il laissa son interlocuteur planté au beau milieu du trottoir le

regardant aller, tout ébahi.

Kitty osait à peine lui demander s’il était blessé, ce qu’elle fit cependant d’une voix temblante.

— Non, je ne crois pas, répondit-il en jetant un coup d’œil à sa redingote qui était croisée sur sa poitrine, et intacte.

Tl continua à marcher, jetant un regard rapide à toutes les portes où il n’apercevait pas un chien de Terre-Neuve,

Tout cela s'était passé si soudainement .et en si peu de temps que la jeune fille aurait pu ne pas entièrement comprendre, quand même elle aurait été témoin de toute la scène.

Arbuton s’en rendait à peine compte lui-même.

Au moment où Kitty s’arrétait riant et badinant à la porte de la boutique, il avait par hasard aperçu le chien tapi à l’intérieur, et n'avait eu que juste le temps de se précipiter en avant pour recevoir sur sa poitrine le féroce animal qui s’élançait sur la jeune fille.

Il n'avait en agissant ainsi aucunement songé à son propre danger.

[1 savait qu'il n’était pas blessé, mais cela lui était égal. Kitty était saine et suave, c’est tout ce qui l’occupait.

En pressant la main de celle-ci contre son cœur, il sentit comme un frémissement d’inexprimable tendresse, comme un sentiment de possession rapide et passionné, tine espèce de transport enthousiaste, comme si, en sauvant la jeune fille de cet horrible danger, il l’avait conquise pour toujours.

La perplexité qu'elle lui avait toujours fait éprouver semblait s’étre évanouie comme une chimère.

Toutes les froides hésitations et les scrupules génants qui l’embarrassaient autrefois venaient de s’envoler, et avec eux tous les soucis de son rang.

Son rang ? Dans ce moment suprême, il ne connaissait pas d’autre onde que celni qu'il voyait dans les yeux de Kitty, où il plongeait son regard avec une expression que là jeune fille ne savait comment trop interpréter.

Elle pensait que cette aventure avait profondément vexé l’amourpropre de son compagnon ; ; et, persuadée qu’il était homme à songer plus à cela qu’au danger couru, elle craignait d’aggraver la blessure en y faisant allusion. ‘

Ils marchaient rapidement. Elle attendait qu’ii prit la parole : mais il n’en faisait rien, bien que, chaque fois qu’il jetait sur elle son regard étrange, il parût prêt à ouvrir la bouche.

Tout : à coup elle s'arrêta, et retirant sa main de dessous le bras du jeune homine :

— Mais’ as avons oublié mon cousin, dit-el!s.

— En effet ! répondit Arbuton, avec un vague sourire.

Et jetant un regard en arrière, ils aperçurent le colonel debout sur le trottoir, près de l'extrémité de l'ancienne rue du Saut-au-Matelot, les mains dans las poches et les yeux fixés sur eux avec persistance,

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Son regard ne perdit rien de sa sévérité lorsqu'ils s'approchérent, et les premières paroles de Kitty ne furent pas de nature à le remettre en belle humeur.

Oh ! Dick, je vous avais entièrement oublié, s’écria-t-elle avec un rire soudain et inexplicable, interrompu et repris comme si quelque drolatique image eût apparu et disparu alternativement dans son esprit.

— Ma foi, cela peut être un compliment, Kitty ; mais il m'est guère compréhensible, dit-il en promenant son regard inquisiteur sur le jeune couple. Je ne sais pas ce que vous direz à l'oncle Jack. Ce n’est pas moi seulement que vous oubliez, c’est toute l’expédition américaine contre Québec.

Le eolonel attendit en vain la réponse. Kitty n’osait pas entreprendre une explication, et Arbuton n’était pas homme a paraitre se vanter de la part qu'il avait prise à l'aventure, en racontant ce qui s'était passé, lors même qu'il eût aimé à le faire en ce moment.

L’ignorance où se trouvait la jeune fille de ce qu'il avait osé pour elle ajoutait du charme au nouveau sentiment qui s'était emparé de lui; et il aurait voulu, autant que possible, ne pas gâter son bonheur en y mêlant chez Kitty un sentiment de reconnaissance, si agréable que cela eût pu lui paraître, dans une autre occasion. Pour l'instant, il préférait ne pas entrer en explications, afin de garder pour lui la compassion naïve de la jeune fille, et lui mieux permettre d’exprimer par son rire joyeux un soulagement dont elle ignorait la vraie nature.

— Je ne comprends rien à cela, dit le colonel, dont l'esprit lourdement masculin commençait à percevoir le vague soupçon de quelque intrigue amoureuse.

Mais rejetant bien vite cette idée comme absurde :

— Enfin, ajouta-t-il, vous avez fait l'oubli, à moi de pardonner, Tout ce que je réclame de vous maintenant, c’est le plaisir de votre compagnie jusqu’à l'endroit où est tombé Montgomery. Fanny ne voudra jamais croire que je l’aie trouvé, si vous ne venez pas avec moi, allégua-t-il sous forme de dernière instance,

— Oh ! sans doute, nous irons, dit Arbuton, parlant sans s’en apercevoir, comme s’il eût été aucorisé à le faire pour deux.

Ils entrèrent de nouveau dans les rues plus animées du port, traversèrent la place du marché de la basse-ville, au milieu de laquelle s’éléve le marché lui-même, ayant, de chaque côté, dus magasins et des maisons d’entrepôt.

Ils suivirent la longue raugée d’échoppes couvertes de toile, regorgeant de denrées et de légumes, ainsi que le vase escalier plongeant dans le fleuve, et par où les produits de la campagne arrivent au marché.

Toute la place étisit encombrée de paysans en voiture et de citadins à pied. A un certain endroit,un groupe entourait un char peint à grand frais, au haut duquel une espèce de Yankee à figure de charlatan pérorait dans un français de son crû, pour vendre une médecine américaine brevetée, à son auditoire qui riait sous cape.

Comme cela amusait Kitty, Arbuton trouva que c'était la chose ja plus drôle du monde ; mais il fut encore beaucoup plus intéressé lorsqu'on fit remarque: au colonel un paysan debout dans un coin, près d’un panier de

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