‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 18 sur 37 · LA VIE ET L AME VENITIENNES · texte numérisé non relu

LA VIE ET L AME VENITIENNES

la légende de sainte Ursule, des jeunes gens élégants, aux chausses étroites brodées d'argent et d'or, aux pourpoints magnifiques, et dont une toque rouge couvre les longs cheveux flottants. Ce sont les compagnons de la Caha, fleur de la jeunesse et de l'élégance vénitiennes, dont les corporations, désignées de noms divers, avaient, en quelque manière, la charge officielle d'organiser les fêtes publiques. Ils s'en acquittaient avec un art délicat et fastueux ; et c'était une manière encore, en rehaussant de splendeur le merveilleux décor de Venise, de contribuer au prestige et à la gloire de la cité.

La vie privée et les mœurs. — On imagine que le luxe des particuliers ne le cédait point au luxe public. A la magnificence des appartements, où parfois la décoration d'une seule pièce valait, au témoignage d'un voyageur milanais, plus de 11.000 ducats d'or, correspondait la richesse des toilettes féminines, par oîi les patriciennes de Venise semblaient comparables à la duchesse de Milan ou à la reine de France. Sans doute, en des temps très anciens, on avait rencontré à Venise des femmes d'humeur austère et grave, comme cette dogaresse Félicité Michieli, dont l'épitaphe, au narthex de Saint-Marc, rapporte qu'elle était pieuse et bienfaisante, gracieuse en son langage, modeste et sans ostentation, et que la beauté de son àme transparaissait dans la douceur de son visage. Mais, depuis le xii^ siècle, les mœurs avaient changé. Les patriciennes de Venise jugeaient qu'étaler leurs parures était un hommage rendu à la noblesse de leurs familles et à la gloire de la

cité. Et elles n'hésitaient point à s'adresser au pape lui-même (des suppliques curieuses du xv" siècle l'attestent), afin qu'il les autorisât, malgré la défense du patriarche, à porter leurs bijoux et leurs pierreries, « pour l'honneur de leurs maisons, comme dit le texte, autant que pour le soin de leur propre beauté ».

Dans la Venise du xiv*' et du xv** siècle, la femme tenait une très grande place, et la loi avait fort à faire, autant pour refréner un peu le luxe de sa toilette que pour lui assurer une suffisante protection. Dans cette ville riche, élégante et mondaine, pleine d'esclaves aux mœurs faciles et de courtisanes innombrables [omnino sunt necessariie in ierra ista, dit un décret de 1360), la corruption • était grande et le sens moral assez médiocre. « Beaucoup de choses honteuses et déshonnètes, ■ dit un acte du Grand Conseil de 1315, se commettent sur la place Saint-Marc, sous le portique et dans l'église même». Les plus grands donnaient l'exemple, et, malgré les sévérités de la justice, ils trouvaient sans cesse des imitateurs. Escalades de i)alcons, enlèvements, violences, familiarités publiques et choquantes, mariages irréguliers, formaient le train ordinaire de la vie vénitienne- L'amour était un puissant dieu, dont les gens les plus graves n'évitaient point les coups : témoin l'aventure qui, au grand scandale des contemporains, jeta le doge André Dandolo aux pieds de la belle Isabelle fieschi. Philtres, conjurations magiques, pratiques de sorcellerie pour se faire aimer, étaient à Venise choses de-courant usage. Et la ville en gar- <lait, par toute l'Italie, assez fâcheuse réputation. Aes poètes satiriques raillaient volontiers la com-

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plaisance des femmes de Venise, « plus avides, dit un auteur du xiv" siècle, de chair fraîche que de pain », et la cité de saint Marc semblait une ville « pleine d'embûches », la sentine de toutes les richesses et de toutes les corruptions.

Venise payait ainsi la rançon inévitable de sa prospérité économique et du contact où son commerce la mettait avec toutes les races de l'univers. Elle avait, à bien d'autres égards encore, assez mauvaise renommée. Dès le xiu" siècle, Fra Salimberie écrivait des Vénitiens : « Ce sont des hommes avides, obstinés et superstitieux, et ils voudraient, s'ils le pouvaient, subjuguer le monde entier. Ils traitent rudement les marchands qui viennent chez eux, leur vendant très cher ce qu'ils achètent, et percevant, en outre, sur les mômes personnes, sur les divers points de leur territoire, des droits de passage fort lourds ». Jean Villani, au xiv^ siècle, ne les traitait pas mieux, et les nommait « une race perfide, issue du sang d'Anténor, qui trahit Troie sa patrie ». Boccace déclarait Venise « l'asile de toute mauvaiseté », et lui reprochait son ambition, son orgueil, sa tyrannie. Sans doute, d'autres la jugeaient mieux, et Pétrarque affirmait « qu'il n'existait point d'endroit où un ami de la tranquillité et de la vertu pût se plaire davantage qu'en cette très noble Venise ». Au total, les ambitions économiques et politiques des Vénitiens leur valaient, non sans raison, des critiques assez rudes. Pourtant, un fonds sérieux de qualités viriles recommandait l'âme vénitienne, et lui donnait une singulière beauté.

L'âme vénitienne. — Dans la commission que le Sénat rédigea en 1374 pour tracer au baile de Gonstantinople la conduite qu'il aurait à tenir, on lit un mot caractéristique : l'ambassadeur devra, en toute circonstance, « agir pour le profit et l'honneur de Venise » {ad profîcuum et honorem Veneciarum). La même formule se retrouve dans le serment que tout fonctionnaire de la République prêtait avant d'aller prendre possession de son poste ou de son commandement ; et elle résume assez exactement le devoir proposé à l'activité économique, à la conduite politique, à la vie de tout citoyen vénitien. Comme en une devise significative, le double aspect de l'âme vénitienne apparaît dans ces quelques mots : âpre souci des intérêts matériels, de la grandeur politique de la cité, et, plus encore, supérieur à tout le reste, ardent et patriotique souci de sa grandeur morale et de sa gloire.

Le souci de commerce. — Chez tout Vénitien, une préoccupation d'abord apparaît, essentielle, primordiale : celle des intérêts du commerce de la République. Pour étendre le champ d'action de ce commerce, pour accroître l'empire colonial de la ville, pour gagner de l'argent et créer de la richesse, jamais un Vénitien n'éprouva grands scrupules de conscience. Peu lui importait, s'il y avait profit à en tirer, de trafiquer avec les musulmans, fût-ce en trahissant la chrétienté ; peu lui importait de porter aux infidèles des matières

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prohibées ou de faire la traite des esclaves, si ce commerce était rémunérateur. Pour s'ouvrir des marchés nouveaux, pour les défendre contre leurs concurrents, les Vénitiens déployaient une àpreté prodigieuse : et tous les moyens leur étaient bons, brutalités, violences, contre ceux qui tentaient de leur résister.

Un exemple remarquable de la façon dont le souci des intérêts de Venise dominait toute autre considération dans des âmes vénitiennes, et dans les plus pieuses même, apparaît dans le livre de Marino Sanudo le vieux, intitulé : Sécréta fidelium crucis. Au xiv* siècle, l'idée de la croisade n'avait point cessé de préoccuper le monde chrétien, et les publicistes de l'époque s'efforçaient de trouver des solutions à ce difficile problème. Celle de Sanudo est particulièrement digne d'attention par le soin qu'elle apporte de concilier les intérêts de ce monde et de l'autre, et tout en poursuivant la délivrance du Saint-Sépulcre, d'assurer à Venise le contrôle du commerce de l'Inde et de la Chine. Que propose, en effet, ce Vénitien? L'Egypte, à ses yeux, apparaît justement comme le centre vivant de l'Islam. La conquérir par les armes serait assurément le parti le plus avantageux pour Venise ; mais l'entreprise est difficile, ou plutôt irréalisable. Du moins, peut-on ruiner sa puissance en détournant vers d'autres régions, la Syrie et la Grèce, le commerce d'Orient dont elle tire sa richesse; et Sanudo conseille, à cet effet, tout un système de droits prohibitifs et un blocus — d'allure toute napoléonienne — et qui fait penser au blocus continental. Et c'est une chose significative et caractéristique, de voir ce Vénitien, grand marchand et homme

d'Etat tout ensemble, résoudre par des moyens tout économiques le plus délicat des problèmes religieux.

Ainsi le souci des affaires particulières, l'âpreté commerciale de l'individu se confondent en toutes circonstances avec l'intérêt supérieur de l'Etat et s'y subordonnent. Et c'est un trait à retenir, que Ton retrouve dans toutes les manifestations du caractère vénitien : la subordination volontaire des intérêts particuliers au service et à la grandeur de la République.

Le souci des choses religieuses. — Il est intéressant de rechercher comment, dans une âme vénitienne, ces sentiments s'accommodent avec d'autres devoirs, dont l'obligation était singulièrement forte chez des hommes du Moyen Age, les devoirs de la piété et de la religion. Les Vénitiens, on le sait, étaient pieux. Il suffit, pour comprendre à quelle profondeur l'émotion religieuse pouvait, chez eux, emplir certaines âmes, de regarder les madones adorables et tendres, qu'a peintes un Giovanni Bellini. Mais leur piété était pratique aussi : on y sent toujours comme une arrière-pensée utilitaire, l'idée qu'un capital religieux est, pour un Etat, une force, au moins autant qu'un capital matériel. Un des grands soucis des Vénitiens fut toujours de conquérir, pour la cité, des reliques saintes, depuis celles de saint Marc jusqu'à tant d'autres qu'ils acquirent ou volèrent au cours du xii*^ et du xiii^ siècle. Il faut lire, dans les récits qui racontent la translation des corps sacrés, les sollicitations, d'une habileté naïve, par lesquelles on s'efforce de séduire le saint pour l'attirer à

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Venise. A saint Nicolas de Myra, les fidèles déclarent dévotement, au moment d'enlever ses restes vénérés : « Venise, ta fille, t'invite; elle brûle de te voir, saint père Nicolas. » A saint Isidore on représente qu'il trouvera, en venant dans la ville des lagunes, la plus auguste compagnie, saint Marc et saint Etienne, saint Hermagoras et saint Nicolas. Et l'auteur de la translation de saint Nicolas, félicitant sa patrie d'avoir su s'assurer tout ensemble le patronage de saint Marc, défenseur dans la bataille, et de saint Nicolas, protecteur dans la tempête, ajoute ces mots caractéristiques : « Tu as conquis l'un de ces saints, Venise, par une ingénieuse tromperie, l'autre par un coup de force ouverte. Et pourtant il n'y a là ni tromperie ni vol, car ce n'est point une intention mauvaise qui a guidé tes actes, mais le respect des saints et le zèle de la religion ». Pour un Vénitien, la fin justifiait les moyens, dans les choses de la piété même, pourvu que cette fin fût l'intérêt et la grandeur de la cité.

Assurément la dévotion aux reliques était chose générale au Moyen Age et elle ne vaudrait point d'être notée, si elle n'avait pris à Venise un tour assez particulier. Non seulement c'est faire œuvre pie d'enrichir la cité de quelque sainte dépouille; mais l'orgueil vénitien se plait à imaginer que les saints éprouvent un plaisir spécial à être, même par violence, transportés dans la ville de saint Marc. Le récit que fait, dans sa chronique, le doge André Dandolo de l'invention du corps de saint Tarasios est à cet égard tout à fait remarquable. Dans un pays d'Orient, au cours d'une relâche^ trois marins vénitiens entrent dans une église, et

l'un d'eux entend une voix : « Enlève d'ici ce corps saint et emporte-le avec toi ». L'homme prie, puis cherche; et près de l'autel, il aperçoit une icône de saint Tarasios, une étoffe accrochée au mur, et, derrière l'étoffe, il découvre une pièce où les reliques du saint sont exposées entre des lampes. Il se met alors à l'œuvre, il essaie de déplacer le corps sacré ; et celui-ci, dit la légende, à l'appel de la main du Vénitien, semble se prêter comme un être vivant et dire à son ravisseur : « Enlèvemoi : je suis tout prêt à venir avec toi ». Et les Vénitiens emportent la relique. Vainement les moines grecs courent après eux, menaçant et pleurant : « Hommes cruels, rendez-nous notre saint père : vous ne pourrez partir d'ici, si vous ne le restituez». Vaine prédiction; les galères appareillent, et dans la tempête, le navire qui porte le corps précieux « semblait, dit le texte, nager comme un cygne sur les ondes de la mer ». Et André Dandolo, qui raconte cette histoire, n'est pas médiocrement fier, après tant d'années pourtant écoulées, que le patron de l'heureux navire ait été un de ses aïeux.

Ainsi les choses de la foi ont pour premier objet, à Venise, de servir les intérêts de l'Etat. Les préoccupations religieuses se confondent et s'harmonisent si bien avec les soucis profanes que les clercs sont parmi les plus riches négociants de la République, et que l'Eglise, comme la noblesse, s'honore de travailler à la grandeur économique de la cité. Et sans doute la piété vénitienne est réelle et sincère : elle se manifeste par des constructions d'églises, de couvents et d'hôpitaux, par des cérémonies pompeuses, par mille fondations infiniment

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louables. Mais c'est une piété étrangement raisonnable, qui ne verse ni dans les excès du mysticisme, ni dans ceux de la superstition. Lorsque, au xiv" siècle, sévirent dans l'Occident chrétien les processions des flagellants^ résolument le gouvernement de la République les défendit à Venise, et on raconte qu'en 1399, un serviteur des Dix, ayant rencontré un de ces cortèges interdits, ne se fit point scrupule d'arracher le crucifix des mains de celui qui le portait et de le jeter par terre brutalement. Et loin de le blâmer, la Seigneurie bannit les chefs du mouvement. Pareillement, en 1379, pendant la guerre de Chioggia, la République appela les religieux à prendre les armes comme les autres citoyens et elle exila ceux qui refusèrent de servir. C'est qu'à Venise l'Etat proclamait hardiment sa supériorité sur l'Eglise et entendait lui imposer son autorité.

Venise et l'Eglise. — Dès les premiers temps de la République, le doge intervenait, en confirmant l'élection, dans le choix du patriarche du Grade, et il conserva ce droit lorsque, en 1451, le patriarcat de Grado fut supprimé et le titre de patriarche attribué à l'évêque de Venise. De même les évêques du territoire vénitien, dont l'élection n'avait lieu qu'après autorisation de l'Etat, étaient investis par le doge de leurs charges; à partir de 1391 ils furent même choisis par le Sénat. La surveillance du clergé séculier appartenait au Conseil des Dix, celle du clergé régulier, à partir de 1521, aux provéditeurs des 7nonastères; et la loi veillait attentivement, en réclamant la police des institutions ecclésiastiques, à ce que les inté-

rets de l'Etat ne fussent point lésés par les choses de la religion. L'Etat s'appliquait à limiter les immunités ecclésiastiques (le clergé était astreint aux mêmes impôts que le reste des citoyens) et le développement de la mainmorte; il soumettait le clergéç sauf pour les causes spirituelles, aux mêmes tribunaux que les laïques; bien plus, il contrôlait les délibérations du tribunal de l'Inquisition, auxquelles assistaient trois sénateurs, portant le titre d'inquisiteurs pour l'hérésie; il se réservait le droit d'examiner, avant qu'ils fussent publiés, les ordres de la Congrégation; il entendait surtout exercer, sur les personnes et les choses de la religion, une autorité indiscutée dans les choses temporelles. « Le prince, déclarait un doge au nonce pontifical, ne connaît dans les choses temporelles d'autre supérieur que Dieu. » L'Etat excluait des emplois publics toutes les personnes d'Eglise et les nobles même qui étaient pourvus de quelque bénéfice ecclésiastique : et telle était la crainte de l'influence de l'Eglise dans les affaires de la cité, qu'au Grand Conseil comme au Sénat, lorsque venait en discussion quelque question relative au clergé ou aux rapports avec Rome, tous ceux qui avaient des parents ou des alliés dans les ordres, tous ceux que leurs traditions de famille désignaient comme des partisans avoués du Saint-Siège étaient exclus par cette formule que la loi prescrivait : Fuora Papalisti (Dehors les papalins.)

C'est qu'en effet, malgré le respect extérieur que Venise professait pour la papauté, et quoiqu'elle se targuât d'avoir mérité le nom de « cité apostolique et sainte », elle maintint toujours à

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l'égard du Saint-Siège une ferme et énergique indépendance. On a vu comment, au temps de Henri Dandolo, elle bravait Innocent III et se laissait frapper sans s'émouvoir des foudres pontificales. Plus tard, au xiv'^ et au xv^ siècle, quatre fois elle fut, sans en être troublée, mise en interdit. Si elle acceptait sans hésiter les canons du Concile de Trente en matière de dogme, toujours elle repoussa les dispositions disciplinaires qui étaient contraires aux lois vénitiennes; en aucun Etat européen, le clergé et la papauté n'ont exercé aussi peu d'influence qu'à Venise. Pour maintenir ses droits et défendre sa liberté, la République n'hésita même pas à entrer en conflit ouvert avec Rome, et il faut constater que, dans ces luttes, le gouvernement fut soutenu par la presque totalité du clergé vénitien, reconnaissant à la Seigneurie du souci qu'elle prenait de ses intérêts et de la protection qu'elle lui assurait contre le Saint-Siège même. Dans la cité de saint Marc, l'Eglise n'était pas moins que le reste des citoyens soucieuse de la dignité et de la grandeur de l'Etat, et jamais elle ne s'étonna que la République, dans les entreprises en apparence les plus saintes, considérât avant toute chose les intérêts politiques de la cité.

Le patriotisme vénitien. — Et tout cela se ramène au total à un sentiment de patriotisme très élevé et très fier. Dès l'enfance, les jeunes patriciens de Venise apprenaient qu'inévitablement ils auraient accès un jour aux charges de l'Etat, et qu'inévitablement ils en devraient être les serviteurs. Toute l'éducaticfn qu'ils recevaient les préparait à ces obligations futures; toute leur vie

s'employait au maniement des affaires publiques ; et la loi, en leur interdisant le refus des magistratures, en leur imposant la présence assidue aux conseils, était la garantie de leur dévouement. Ceux qui n'étaient point de famille noble, les citoyens à qui les bénéfices de l'industrie et du commerce, le bon ordre et la tranquillité de la cité assuraient une existence souvent fortunée et toujours facile, n'avaient pas moins d'attachement à Venise. A l'intérieur de la ville, chaque citoyen était également soucieux du salut et de la grandeur de l'Etat, non point seulement par l'appât des récompenses promises à son zèle, mais « par ardeur d'amour pour la patrie » {pei^ zelo de amore per la patn'a), comme disait ce Vénitien du xv' siècle qui, ayant dénoncé un homme coupable d'avoir volé des joyaux du Trésor, refusait nettement toute récompense d'un acte qui lui semblait naturel. Au dehors, se dévouer partout et sans cesse, dépenser sa fortune, son énergie, son intelligence, travailler constamment pour l'intérêt et la gloire de Venise, — que ce fût, comme Marco Polo, en ouvrant au commerce des routes nouvelles, ou, comme les marchands qui revenaient des mers levantines, en rapportant de quoi embellir la cité, — s'appliquer à accroître sa puissance en lui fournissant sur tout ce qui l'intéressait les informations les plus sûres, tel était le souci de chaque Vénitien. Depuis 1268, le Sénat avait prescrit aux ambassadeurs de lui adresser, au retour de leur mission, des rapports d'ensemble, origine lointaine de ces « relations » précieuses, où éclatent le bon sens aiguisé et la finesse d'obscrvatioa des diplomates vénitiens. Pour servir son pays.

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rien n'a jamais coûté à un Vénitien, ni l'espionnage, ni l'intrigue, ni l'assassinat jiolitique même. Et sans doute il faut parfois, pour accepter telles (le ces obligations, une trempe d'âme dure, intéressée et assez dénuée de scrupules ; mais il y a, dans cette conception du devoir envers la patrie, une réelle beauté par l'intention qui l'inspire et par l'abnégation à servir, noblement acceptée.

Qu'on regarde dans tous les rangs, dans toutes les classes de la société vénitienne, partout un même sentiment apparaît. Qu'on parcoure les Annales de Malipiero, un soldat, les Diarii de Sanudo, un haut fonctionnaire, le Journal de Priuli, marchand et banquier, une inspiration commune traverse leur œuvre; tous écrivent pour la gloire et l'honneur de saint Marc, « dont chacun de nous, disait un ambassadeur vénitien, a le nom gravé sur son cœur. » Ce ne sont là que quelques exemples; mais chez tout Vénitien, quel qui soit, une idée maîtresse domine tout le cours de la vie : c'est que la République est tout et l'individu rien.

Les qualités du Vénitien. — On se demandera maintenant quelles qualités essentielles le Vénitien apportait au service de son pays.

En esquissant précédemment les figures d'un Henri Dandolo ou d'un Marco Polo, on a marqué déjà quelques-uns des traits les plus caractéristiques de l'esprit vénitien : chez l'un, l'ambition orgueilleuse et tenace, la bravoure admirable, le sens politique et l'habileté diplomatique plus merveilleux encore, la résolution et la finesse, la prévision subtile et l'initiative hardie; chez l'autre,

i'énergie ingénieuse et infatigable, le sens des affaires et l'ardeur à s'enrichir, l'esprit d'entreprise et l'esprit d'observation; chez tous deux, une iierté pareille d'être issus de la cité de saint Marc, une intelligence souple et forte à servir ses intérêts, un égal dévouement à la patrie vénitienne. Tous deux montrent des âmes jalouses de leur indépendance, modérément embarrassées de préjugés et de scrupules, une prudence adroite servie par une ferme volonté et par un sens pratique étrangement réaliste; tous deux, sobres de paroles, ont mieux aimé agir que discourir. Le goût de l'action utile est un des ressorts du caractère vénitien.

Le doge André Dandolo. — André Dandolo, qui fut doge de 1343 à 1354, nous offre un autre type assez représentatif de l'esprit vénitien. Issu d'une des plus illustres familles du patriciat, il avait de bonne heure joué un rôle dans la cité; depuis 1331 il occupait la haute charge de procurateur de Saint-Marc; docteur de Padoue, il avait été professeur de droit à l'Université de cette ville, et ii était devenu si populaire à Venise — il avait, par sa bonne grâce, mérité le surnom de // cortese — qu'en 1339, alors qu'il n'avait que trente-deux ans, on pensa à l'élire doge. Il parvint quatre ans plus tard à la magistrature suprême, à un âge absolument inaccoutumé. Mais les éminentes qualités de l'homme justifiaient cette exception sans précédent. Légiste savant, écrivain distingué, grand patriote, il rachetait sa jeunesse, comme le dit un chroniqueur, « par la gravité extraordinaire de ses mœurs et la pratique de toutes les vertus ». Peu

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de cheEs de l'Etat vénitien ont eu une plus pleine et plus haute conscience de leurs devoirs : luimême a écrit quelque part qu'il aimait mieux être utile que commander {prodcsse quam prœesse). Il a eu pour souci constant le bien de ses sujets et la prospérité de la République, convaincu, comme il le disait encore, « que la renommée du souverain s'accroît d'autant plus glorieusement qu'il se montre plus attentif à veiller aux intérêts de ceux qu'il gouverne ». Bien que fort ami de la paix, il n'a jamais hésité à s'engager dans les plus grandes guerres, toutes les fois que le bien de Venise a semblé l'exiger, qu'il s'agît, dans la croisade de 1345, de combattre les Turcs menaçants, de réprimer durement, en 1348, la révolte de Zara, ou d'engager contre Gênes une lutte décisive; et il est, dit-on, mort de douleur des désastres de la patrie.

André Dandolo, outre son rôle politique, a fait œuvre de législateur et d'historien. C'était un homme lettré, grand ami de Pétrarque; il aimait les arts aussi^ et c'est lui qui a fait décorer de mosaïques le baptistère de Saint-Marc. Mais son activité intellectuelle offre un trait particulier et significatif : le but essentiellement pratique qu'elle s'est toujours proposé. Lorsqu'il a fait composer les deux recueils diplomatiques appelés le Liber albus et le Liber blanciis, c'est qu'il voulait, en rassemblant les plus anciens traités conclus par les Vénitiens, fonder sur de solides et indiscutables bases les droits et privilèges de la République. Lorsqu'il entreprenait de raconterdans ses Anriales l'histoire de la cité, c'était principalement pour -exalter la gloire de Venise. Son récit, qui corn-

mence avec l'apostolat de saint Marc, retient précieusement et met en relief tout ce qui peut servir les intérêts et la grandeur de la patrie. Dandolo insiste longuement sur les translations de reliques qui ont assuré à la ville des lagunes tant de saints protecteurs ; il insiste sur les privilèges accordés à la cité de saint Marc, et sur cette cérémonie du mariage de l'Adriatique, qui est le symbole visible de sa puissance sur les mers; il insiste sur toutes les journées glorieuses, celles de 1177, celles de 1204, qui ont donné à Venise le prestige et l'empire. Son histoire, étrangement tendancieuse, a donc une portée toute pratique : elle forge des armes pour justifier la politique de Venise et pour servir ses intérêts. Comme tous ses concitoyens, le doge Dandolo, dans tous ses actes, ne songe à travailler, selon la formule citée, que « pour le profit et l'honneur de Venise ».

La culture intellectuelle. — Et ceci atteste chez les Vénitiens le souci d'ajouter une autre gloire, celle des arts et des lettres, à toutes celles dont s'enorgueillissait la cité de saint Marc.

Les patriciens de Venise, au xiv<= et au xV siècle, étaient gens éclairés, cultivés, amis des lettres et des arts, et dont la souple intelligence alliait sans peine aux soucis de la politique et de la guerre les nobles préoccupations de l'homme de goût, de l'artiste, de l'érudil. On a singulièrement, et fort injustement, exagéré l'ignorance des nobles de Venise et l'indiiTérence do la République pour les choses de l'esprit. Elle faisait bon accueil, au contraire, aux humanistes, aux Grecs qui venaient alors d'Orient chercher asile en Italie; dès la fin du

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