‹ Une république patricienne, VeniseChapitre 26 sur 37 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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ADMIMSTRATION ET DIPLOMATIE VÉNITIENNES 2ol

de vote, mais, par l'assistance aux débats de la haute assemblée, naturellement, ils font l'apprentissage des affaires publiques. A vingt-cinq ans, de droit, ils entrent au Grand Conseil comme votants, et dès lors ils deviennent éligibles à tous les emplois de la République. Dans les années qui suivent, ou bien, par leurs relations de famille, ils sont amenés à accompagner dans les missions qui leur sont confiées certains grands personnages, et ainsi ils acquièrent une expérience dont l'Etat plus tard profitera; ou bien, demeurant à Venise, ils y remplissent quelques-uns de ces innombrables emplois subalternes qui assurent la marche des services publics, charges d'administration, de finances, de justice ou de guerre, où, sans action politique, ils se rompent à la pratique des affaires et à la connaissance des lois.

Après quinze ans passés dans cette sorte de stage, qui prépare et mûrit le jeune patricien pour l'exercice des hautes fonctions, à quarante ans, ils entrent au Sénat, si le Grand Conseil leur en ouvre l'accès par ses suffrages, les y envoyant pour un an, mais avec cette réserve que les sénateurs sortants sont toujours rééligibles et presque toujours réélus. Désormais l'accès leur est ouvert aux plus illustres emplois de l'Etat. Ils deviennent ambassadeurs auprès des souverains étrangers, ou bien, avec le titre de sages, sages de terre ferme ou sages grands, ils sont membres de ce Collège, qui est à Venise le centre du pouvoir exécutif, et oîi, nommé pour six mois, sans cesse on revient par des élections nouvelles; ou bien ils exercent les magistratures diverses, de justice, de commerce ou de finances, de marine, de guerre ou d'administration, dont

souvent un même personnage remplit cinq ou six à la fois. Le noble Vénitien peut monter plus haut encore : il peut faire partie du Conseil des Dix, parvenir à la haute dignité, — viagère celle-là, •et dont les ti|,ulaires sont inamovibles — de procurateur de Saint-Marc; il peut, si la fortune lui sourit, devenir doge.

Entre temps, des missions temporaires s'ajoutent aux obligations normales de son activité politique où administrative. C'est ainsi que Marc-Antoine Barbaro, dont l'existence mouvementée et pleine a servi de type à cette esquisse, sera, en même temps qu'il remplit les emplois, point incompatibles, de sage grand et de procurateur, élu pour deux ans réformateur de l'Université de Padoue (1574), nommé pour trois ans provéditeur de l'Arsenal (1575), désigné comme provéditeur général du Frioul (1583) et chargé en cette qualité d'organiser les fortifications de la frontière (1593); puis c'était la délégation à la construction du tombeau du doge Niccolô da Ponte (1585), ou la mission de surveiller l'édification du nouveau pont du Rialto (1587), sans que le patricien cessât, du fait de ces missions souvent renouvelées à plusieurs reprises, de rentrer six ou sept fois, comme sage de terre ferme ou sage grand, dans le Collège qui avait la charge du gouvernement de la République. Il faudrait mentionner bien d'autres emplois encore, de provéditeur aux vivres en 1576, de provéditeur à l'artillerie en 1589, de provéditeur à la monnaie en 1592, de provéditeur aux eaux en 1593, pour comprendre de quelle activité incessante une telle existence est faite, et quelles responsabilités pèsent sur elle ; il faudrait indiquer qu'en 1578

Barbare fut placé par le Grand Conseil sur la liste des candidats à la dignité ducale. Et peut-être se demandera-t-on si le cumul de tant de fonctions diverses n'était point un obstacle parfois à la bonne expédition des affaires. La vie du patricien qui en est investi est en tout cas étrangement laborieuse; à peine la République lui laisse-t-elle le loisir d'être malade. En trente-quatre années, une fois seulement, le secrétaire du Sénat nota, sur ses registres, l'absence de Barbaro pour cause de maladie.

Le gouvernement d'une province vénitienne : la Dalmatie. — Il serait fastidieux d'énumérer et de définir les magistratures innombrables — on n'en compte pas moins de 104 — par lesquelles le gouvernement vénitien assurait l'administration de l'Etat^. Mais de cette organisation compliquée et savante, deux choses doivent être retenues, parcfr qu'elles contribuent à mettre en lumière le caractère de la cité vénitienne et aident à comprendre sa grandeur : l'une est la façon dont, à l'intérieur, elle gouvernait son empire; l'autre, la manière dont elle dirigeait, par la plus habile des diplomaties, sa politique extérieure.

Peu de pays ont, plus que le rivage oriental de l'Adriatique, conservé l'empreinte de Venise. Et la raison en est aisée à découvrir. De l'empire vénitien, la Dalmatie était la pièce la plus nécessaire, et comme la condition indispensable de la domination maritime de la République. Ses rivages offraient des ports admirables, escales ménagées

1. On en trouvera la liste dans Baschet, Histoire de /<t Chancellerie secrète, pp. 663-671.

à souhait, relâches précieuses et sûres pour les flottes de la cité de saint Marc. Dans sa rude et belliqueuse population, Venise recrutait d'autre part des soldats merveilleux, ces Esclavons dont le souvenir vit encore aujourd'hui dans la ville des lagunes. Aussi 'fut-ce, de toutes les provinces où elle devait s'établir, la première que conquit la cité. Dès l'aube du xi* siècle, on l'a vu, elle prenait pied sur le littoral dalmate, et le doge ajoutait à ses titres celui de duc de Dalmatie. Depuis lors, énergiquement, tenacement, Venise en revendiqua et en défendit la possession contre tous ceux qui la lui disputèrent, contre les ambitions des Croates d'abord, puis contre celles des Hongrois, qui, au milieu du xiv' siècle, parvinrent momentanément à lui enlever le pays. Mais, à partir du commencement du xv" siècle, Venise s'y établit en maîtresse définitive, et quoiqu'elle ait eu, bien des fois encore, à en repousser les attaques des Turcs, au commencement du xviii' siècle, après les traités de Carlowitz et de Passarowitz, elle possédait toute la côte, avec les îles qui la bordent, jusqu'à l'embouchure de la Narenta et au delà même : si Raguse conservait un semblant d'indépendance, Cattaro se trouvait en effet sous le protectorat vénitien. Aussi longtemps que subsista la République, jalousement elle maintint la Dalmatie en sa puissance. Et de ces quatre siècles de domination ininterrompue, aujourd'hui encore, tout le long du littoral dalmate, on retrouve partout le vivant souvenir.

Parmi tant de monuments que blasonne l'image du lion de saint Marc, ce qui frappe tout d'abord, c'est l'importance donnée aux travaux de défense.

Partout le pays est hérissé de citadelles; on se sent en une marche frontière, toujours menacée par les attaques de l'ennemi. C'est, sur le cours supérieur de la Kerka, la pittoresque forteresse de Knin ; c'est, barrant le défilé par où l'on descend dans la plaine de Spalato, le fier château de Klissa. Sur la côte, pareillement, chaque ville est défendue par une citadelle ; trois forts couronnent les hauteurs au pied desquelles dort Sebenico ; le château Camerlengo, qui date du xv* siècle, protège les approches de Trau ; Budua, Antivari, d'autres villes encore, conservent les ruines de puissantes forteresses vénitiennes. Partout, les grands ingénieurs militaires de la République ont laissé le souvenir de leur habileté et de leur science, Zara, avec sa porte de mer et sa porte de terre ferme, dont le lion de saint Marc domine l'arcade, est toute pleine encore du nom glorieux de Sanmicheli. Puis, ce sont des églises, telles que le dôme de Sebenico, qui, commencé au xv' siècle dans le style gothique, s'achève par les lignes courbes et la coupole chères à la renaissance vénitienne du xvi" siècle; ce sont des palais charmants, aux fenêtres élégantes, qui, àPerasto, à Gurzola, partout, rappellent les palais de Venise ; c'est, dans l'île de Lésina, la belle loggia que bâtit Sanmicheli ; ce sont surtout, si pittoresques dans leur fière enceinte de murailles anciennes, toutes ces villes qui semblent autant de petites Venises. C'est Curzola avec ses tours, ses rues étroites bordées de palais, sa haute cathédrale ; c'est Trau, avec ses remparts, ses portes que décore le lion de Venise, et sa grande place, toute vénitienne d'aspect, avec la cathédrale flanquée de son haut

campanile, les palais gothiques et la loggia aux colonnes de granit, où, colossal, trône dans sa gloire le lion de saint Marc. C'est Zara, oîi la place des Cinque Pozzi fait penser à un campo de Venise ; et c'est Raguse enfin, qui paraît avoir pris plaisir à se modeler sur sa puissante voisine, et qui, avec ses vieux cloîtres gothiques, son palais des recteurs au portique imposant, à la cour élégante, ses fontaines compliquées et charmantes, sa place des Seigneurs et sa longue avenue du Stradone toute bordée d'habitations patriciennes, semble, en effet, dans l'ombre de ses massifs remparts, comme une autre Venise, à peine moins séduisante. Et ainsi, tout le long du littoral dalmate, sans cesse un unique et glorieux souvenir s'impose, celui de la cité puissante qui se proclamait, à juste titre, la reine de l'Adriatique.

Mais si, durant les longs siècles qu'elle posséda la Dalmatie, Venise l'a comme façonnée à son image, elle l'a. durant le même temps, il faut le dire aussi, gouvernée de la façon la plus égoïste. Toute sa politique s'est limitée à occuper fortement le pays, à le garder avec une sollicitude jalouse, pour empêcher d'autres de s'y installer, et à entretenir des divisions parmi les populations, pour les maintenir plus sûrement dans l'obéissance. Gens pratiques, les Vénitiens ont songé, en Dalmatie, bien plus à leurs intérêts propres qu'au bien de leurs sujets. Jamais ils n'ont rien fait pour développer la prospérité matérielle du pays, rien pour le commerce, rien pour les routes. Sur les montagnes, ils ont coupé les forêts pour fournir des pilotis à leurs palais et des bois de construction à leurs arsenaux ; sur la côte, ils se sont

appliqués à ruiner toute cité qui aurait pu leur faire concurrence. Que la province fût tranquille, que l'impôt rentrât exactement, Venise n'en demandait pas davantage. Elle gouvernait la Dalmatie pour son avantage propre ; et si, au témoignage d'un juge compétent, peu de pays étaient, à la fin du xviii" siècle, plus délaissés et plus misérables, la République n'en prenait guère souci. Il lui suffisait d'avoir fait de la Dalmatie comme une dépendance et un prolongement de Venise, et d'avoir mis sur elle une main si puissante, qu'aujourd'hui encore, le voyageur qui passe, oubliant tout ce que coûta à la province le gouvernement ■de la Seigneurie, n'admire que l'œuvre de puissance que la politique vénitienne y accomplit.

La diplomatie vénitienne. — Le même souci des intérêts exclusifs de Venise apparaît dans le gouvernement de ses relations extérieures.

De très bonne heure, la diplomatie fut, à Venise, une véritable science. Dès le ix' et le x" siècle, les ambassadeurs de la République faisaient preuve, en Orient, d'une activité pleine de succès ; bientôt, ■en Occident, ils connurent de semblables triomphes. Dès le XII' siècle, le Sénat rédigeait à leur intention des instructions qui sont des modèles de clarté, de netteté et de précision. « Dans un temps, a-t-on dit, où presque partout en Europe l'administration était livrée encore à la confusion et à l'anarchie, où la science politique était dans l'enfance, le Grand Conseil de Venise avait déjà déterminé, par des règlements précis, les devoirs de ceux que la République choisissait pour les envoyer en mission au dehors. »

Le xvi^ siècle marque l'apogée de cette minutieuse et savante organisation. Jusque-là, Venise n'entretenait d'ambassadeurs réguliers qu'à Constantinople et à Rome : maintenant, elle accrédite des représentants permanents auprès de toutes les grandes cours de l'Europe. Pour occuper ces hauts emplois, le Sénat, qui a la charge de choisir les ambassadeurs, désigne en général un patricien riche, qui puisse soutenir dignement les charges de son rang; il le nomme pour trois ans, afin d'éviter qu'entre le mandataire de la Seigneurie et la cour où il vit ne se nouent des relations trop intimes, qui pourraient faire oublier au Vénitien les intérêts de son pays ; dans la « commission » qu'il lui remet et qui contient ses instructions, il propose, enfin, à son activité un but essentiel : « Tout ambassadeur, y lit-on constamment, doit avoir sans cesse en vue l'honneur et l'avantage de la République, »

Pour remplir cette mission, l'ambassadeur doit observer attentivement tout ce qui se passe autour de lui, informer minutieusement le Sénat de tout ce qui a frappé ses yeux. De cette tâche, les représentants de la cité de saint Marc se sont acquittés avec un zèle infatigable et une intelligence supérieure. Aujourd'hui encore, aux archives de Venise, on en trouve la preuve éclatante, en feuilletant les monuments fameux de cette activité diplomatique, les dépèches envoyées par les ambassadeurs et les relations qu'au retour de leur mission ils présentaient au Sénat.

Dans un traité italien du xvi'siècle sur la constitution deVenise, on trouve ce passage digne d'attention : c( Dans l'assemblée du Sénat se lisent toutes

les lettres écrites à la République, et particulièrement celles des ambassadeurs de Venise, qui sont par tout le monde et qui, tous les huit jours, informent la République de toutes les actions, de tous les mouvements et projets des princes; et celui-ci est tenu le meilleur ministre et le plus dévoué sujet qui met le plus de soin à connaître' les choses cachées... Ils informent sur le caractère, les qualités, les intérêts, les afflnités et les amitiés de ces princes... En un mot, le Sénat de Venise fait profession de savoir tous les huit jours, par les lettres de ces envoyés, ordinairement lues le samedi, l'état du monde et celui de ceux qui le gouvernent. » De ces dépèches innombrables, la plus ancienne qui nous ait été conservée date de 1219; mais c'est surtout à partir du milieu du xvi^ siècle que cette correspondance diplomatique nous apparaît constituée en séries régulières et complètes. Peu de documents historiques offrent un attrait et UB intérêt comparables à celui de ces lettres. Au soin minutieux de l'information se joint un rare talent d'information et d'exposition. Tout s'y trouve réuni, la finesse des aperçus, le bonheur de l'expression, la grâce de l'esprit, la vivacité du trait. L'anecdote y abonde, souvent contée à ravir ; le dialogue, fidèlement rapporté, y introduit l'attrait piquant de la conversation prise sur le vif; dans cette variété incessante, dans cette verve toujours jaillissante, il y a quelque chose du charme des mémoires. Rien voir et bien dire, tel a été le double souci des diplomates vénitiens, et ils l'ont fait en perfection.

Mais les dépêches ne suffisaient pas à satisfaire la curiosité du Sénat de Venise. Aussi demandait-il

aux ambassadeurs, au retour de leur mission, de lui présenter un rapport d'ensemble sur le pays où ils avaient été accrédités. Il y expliquaient le caractère du prince et des ministres qu'ils avaient ■connus, la composition et les mœurs de la cour où ils avaient fréquenté, l'état des finances, de l'armée, les relations d'amitié ou d'inimitié politique où ce gouvernement était avec les autres puissances; bref, ils traçaient un large tableau de toutes les questions essentielles intéressant le peuple chez lequel ils avaient vécu. De cette obligation imposée aux représentants de la République et qu'on ne rencontre nulle part ailleurs qu'à Venise, est née l'admirable collection de documents, si précieuse pour l'histoire du xvi' et du xvii' siècle, qu'on nomme les Relazioni venete.

Les « relazioni » des ambassadeurs vénitiens. — L'usage en apparaît dès la fin du xiii^ siècle. Un décret de 1268 prescrit que « les ambassadeurs, à leur retour, devront consigner par écrit toutes les informations qui sont utiles à la Seigneurie ». Un acte de 1296 ordonne : « Nous décidons que tous les ambassadeurs seront tenus à déposer par écrit, dans les quinze jours qui suivront leur retour en cette cité, tout ce qu'ils auront noté et ce qu'ils auront entendu dire à l'honneur et dans l'intérêt de Venise. » Au xv^ siècle, ce rapport verbal, appuyé sur de simples notes, prit un caractère plus précis. En 1425, le Sénat, considérant l'importance qu'avait cet usage « pour la meilleure instruction de ceux qui, avec le temps, pouvaient être appelés à nous gouverner », et sentant combien cette coutume pouvait aider « à la sagesse des délibérations par

le profit des observations qu'apportaient des hommes ayant pratiqué ces contrées », décida que, pour conserver « la perpétuelle mémoire » des relations faites, elles devraient être écrites et versées aux archives de la chancellerie secrète.

Ce fut désormais une cérémonie fort solennelle que la présentation de ces relations. Devant le Sénat assemblé, en présence du doge, du Collège, des chefs du Conseil des Dix, l'ambassadeur donna lecture du rapport qu'il avait rédigé. On conçoit aisément, si l'ambassadeur était homme de valeur et beau diseur, avec quelle attention passionnée cet exposé était écouté et quelle en était la portée, et comment aussi, pour le diplomate lui-même, c'était comme une consécration, la plus haute, de son activité et de ses efforts. La relation était attendue avec une curiosité extrême, et les cours étrangères n'épargnaient rien pour s'en procurer des copies. Par tout cela, par le secret dont on les entourait, les relazioni excitaient à Venise un intérêt très vif, et l'on conçoit qu'étant telles, elles otïi'ent pour l'histoire européenne du xvi% du XVII' et du xviu' siècle une importance capitale.

Dans une note du xvi' siècle, écritepar un membre de la famille Contarini, on trouve, sous ce titre : Voici les choses dont il faut s'enquérir pour faire une relation, d'instructives et intéressantes recommandations. On y voit tout ce qu'on exigeait à Venise d'un rapport diplomatique , pour qu'il satisfît la curiosité du Sénat. Situation de la contrée où a résidé l'ambassadeur, limites géographiques, divisions administratives, villes principales, ports et forteresses ^ — habitants du pays, coutumes et religion — état de l'armée de terre et de mer, de

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l'industrie, du commerce d'exportation et d'importation; — mode de gouvernement surtout, richesse, alliances, entourage, et caractère des ministres dirigeants, particularités de la personne du souverain, de sa vie et de ses inclinations ; — la cour enfm, les finances, la politique : telles sont les matières diverses proposées à l'attention des diplomates vénitiens. Ils ont en général satisfait à ce programme avec autant de talent que d'exactitude, et c'est à juste titre qu'un publiciste napolitain de la fin du xvi' siècle, Scipion Ammirato, pouvait écrire que « les ambassadeurs vénitiens s'acquittaient avec tant de bonheur du devoir de rendre compte des hommes et des choses de chaque pays, qu'ils montraient le plus souvent qu'ils les connaissaient mieux que ceux de ces pays mêmes ».

Il est certain que peu de documents historiques offrent une plus merveilleuse galerie de portraits. On y voit passer, peints au naturel, les plus grands personnages de l'Europe, les papes et les sultans, les rois et les empereurs, les ministres et les favoris, François I" et Catherine de Médicis aussi bien que Richelieu ou Louis XIV. Nulle part on ne saurait trouver non plus autant de talent, d'habileté, d'intelligence. Grâce au génie de ses diplomates, le gouvernement de Venise était le mieux renseigné et le mieux servi de l'Europe ; et c'est à juste titre qu'un doge du xvi* siècle se félicitait de cet usage admirable — ^^gge nostra laudaiissima — qui valait à la République une si rare et si merveilleuse information.

A la grandeur politique de la cité de Saint-Marc, la diplomatie vénitienne n'avait pas contribué

pour une médiocre part, aux temps glorieux où Venise était la reine de la Méditerranée et la dominatrice du Levant. Au xvi* siècle encore, et presque jusqu'aux derniers jours de la République, elle lui assura un prestige singulier, une réputation justifiée d'habileté et de sagesse politiques. C'est pourquoi l'œuvre et le rôle des diplomates vénitiens méritent de retenir un moment l'attention de l'historien. Au talent de ses ambassadeurs, autant qu'à l'intelligence de ses hommes d'État, Venise, admirablement servie par le dévouement de sa noblesse, a dû une bonne part de son incomparable fortune ; et alors même que la décadence est venue, le génie de ses diplomates a su, autant que le génie de ses peintres, mettre à son front une dernière parure et comme une suprême auréole de gloire.

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