CHAPITRE IV
Venise au XVh siècle.
La ville. Les mœurs. Les lettres et les arts.
I. — L'aspect de la ville au xvi» siècle. — La splendeur artistique. — Le luxe des fêtes publiques. — La magnificence des habitations privées. — Les villas de terre ferme.
II. — La vie et les divertissements. — Les costumes. — Le théâtre et la musique. — Le carnaval de Venise. — La liberté des mœurs.
in. — Le mouvement intellectuel.
Malgré la perte de son empire oriental, malgré la diminution de son commerce, malgré les échecs de sa politique continentale, malgré sa décadence commençante enfin, Venise, au xvi' siècle, semblait toujours à l'apogée de la splendeur et de la magnificence; et malgré les causes dé ruine dont l'effet était désormais inéluctable, elle le demeurait en effet. Les contemporains éblouis n'ont pas pour elle assez d'admiration et de louanges ; on célèbre sa gloire en vers et en prose, en latin comme en italien. Un de ses panégyristes déclare « qu'en elle Venise contient toute l'Italie » ; un autre affirme « qu'elle est l'ornement et la splendeur de la dignité italienne », qu'en elle semble
revivre « une image de la république romaine »^ que, « dans le siècle obscur et ténébreux, elle est la seule lumière qui reste à la malheureuse Italie ». Et, dans un beau sonnet, Vittoria Colonna écrit que, seul en Italie, le lion de saint Marc « conserve l'antique liberté et le juste empire ». Sans doute les contemporains se faisaient illusion, quand de la splendeur persistante des apparences ils concluaient à la réalité de la puissance vénitienne ; aujourd'hui encore, on commet volontiers cette erreur, quand on considère le xvi' siècle comme l'époque la plus glorieuse de la République. Il est certain que, dès ce moment, la ville de saint Marc s'acheminait lentement à la ruine; mais il faut reconnaître que jamais peut-être elle n'avait été plus brillante, plus fastueuse et plus belle.
L'aspect de la ville au XVP siècie. — Le décor qu'otTrait alors Venise était plus admirable que jamais, et pour l'embellir encore davantage, la cité entière rivalisait en un incessant et magnifique effort.
Au commencement du xvi' siècle, la place Saint-Marc, bien qu'elle fût déjà, de l'avis de tou& les voyageurs, une des merveilles du monde, était encore, en certaines de ses parties, encombrée d'arbres et de vignes, déshonorée par des boutiques et des dépôts d'immondices. En 1504, la Seigneurie fit disparaître tout ce qui enlaidissait lesabords de la basilique et — comme pour lui faire un cadre digne d'elle — au pourtour de la place
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s'élevèrent, vers le même temps, toute une série de constructions. Dès 1496, à l'entrée de la Merceria, on avait bâti la haute tour de l'Horloge. De 1495 à 1517, on édifia la noble et élégante façade des Vieilles Procuraties. En 1536, sur la Piazzetta, en face du Palais ducal, Sansovino construisait, sur l'emplacement qu'occupaient des boutiques de boulangers, le magnifique bâtiment de la Bibliothèque, et, un peu plus loin, à l'endroit où les marchands de poisson et les bouchers avaient leurs étalages, la sévère façade de la Monnaie. En 1540, le même Sansovino adossait à la haute masse du campanile la charmante loggetta, avec sa balustrade de marbre et ses statues de bronze, et restaurait peu après (1548) le campanile lui-même, que couronnait depuis 1517 un ange d'or. Vers 1560, le doge Priuli faisait à nouveau paver la vaste place. En 1569, le Sénat ordonnait la disparition des boutiques qui s'abritaient sous les portiques du palais des doges. Enfin, en 1582, on démolissait le vieil hôpital de Saint-Marc, et, sur le terrain qu'il occupait, s'élevaient les Nouvelles Procuraties. Ainsi la place preniait peu à peu l'aspect qu'elle présente aujourd'hui et devenait, selon le mot d'un contemporain, « par le site et parla qualité, le plus bel endroit du monde ».
Les incendies qui, à plusieurs reprises, dévastèrent le Palais ducal, eurent pour conséquence de non moins heureuses transformations. A la suite du désastre du 14 septembre 1483, Antonio Rizzo édifia les deux admirables façades qui donnent sur la cour et sur le canal Orfano, et le bel escalier des Géants, que Sansovino décora plus tard de statues colossales. L'incendie du 20 décembre 1577
faillit avoir de plus fâcheux effets. Les architectes de l'époque, et parmi eux Palladio, proposaient de rebâtir dans le style classique l'incomparable monument, dont ils ne comprenaient plus la rare et pittoresque beauté. Heureusement, Antonio da Ponte fit prévaloir un avis moins barbare et, avec l'approbation du Sénat, il se contenta, pieusement respectueux, d'exécuter les restaurations nécessaires, sans modifier en rien les lignes essentielles de l'édifice.
En même temps que la place Saint-Marc, le reste de la ville aussi changeait d'aspect. Le quartier du Rialto, centre de la vie industrielle et commerçante, s'embellissait de constructions nouvelles. C'était le Fondaco dei Tedéschi, bâti en 1505, et dont les façades étaient décorées de peintures de Giorgione et de Titien ; c'étaient l'élégant palais des Camerlenghi, édifié de 1488 à 1525, les Fabbriche Vecchie, construites en 1522, et les Fabbriche Nuove, que Sansovino bâtissait en 1555. Sur le Grand Canal, le vieux pont de bois était, en 1591, remplacé par un pont de pierre, œuvre d'Antonio da Ponte; et parmi les étalages de la Pescheria et les paniers du marché aux Herbes, c'était, tout le long du jour, une activité joyeuse, dont Arétin, qui habitait tout auprès, a joliment décrit le pittoresque spectacle.
Partout s'élevaient des palais somptueux. Pietro Lombardo bâtissait le beau palais Lorédan, aujourd'hui Vendramin-Calergi, Sanmicheli le palais Grimani, Sansovino le palais Corner (1532). Partout s'édifiaient des églises magnifiques : S. Maria dei Miracoli (1480), où Pietro Lombardo mettait une merveilleuse parure de marbres ; S. Zaccharia
(1515); la Scuola di San Marco, dont la charmante façade fait honneur au talent de Pietro Lombardo, et la Scuola di San Rocco (1517). Plus tard, c'étaient Saint-Georges Majeur (1560) et le Rédempteur (1570), œuvres de Palladio, dont la majesté classique un peu froide convient moins heureusement peut-être au décor de Venise, encore que leurs hautes coupoles dessinent sur le ciel des lignes qui ne sont pas sans beauté.
Ainsi l'aspect de la ville se renouvelait, et, chaque jour davantage, elle prenait une physionomie spéciale, élégante, magnifique et singulière. De plus en plus, elle devenait une ville de marbre et d'eau, où disparaissait peu à peu, pour faire place aux constructions somptueuses, tout ce qui était verdure, et où la terre même semblait disparaître. Le cheval aussi disparaissait, et de plus en plus la gondole devenait le moyen de transport universel. Depuis longtemps déjà, sans doute, les Vénitiens l'employaient ; la première mention qu'on en rencontre se trouve dans un acte delà fin du xi* siècle; mais ce n'est guère que vers la fin du xv^ siècle qu'elle prend sa forme caractéristique, avec son tendelet d'étoffe et ses fers aux deux extrémités, A partir de ce moment, l'usage s'en répandit avec une rapidité croissante, et le luxe aussi en augmenta incessamment. Il y avait, vers la fin du xvi" siècle, plus de 10.000 gondoles à Venise, et les documents rapportent que souvent la proue en était dorée, les fers ciselés, les felze en velours ou en soie de couleur verte ou pourpre. En 1567, le Sénat jugea même à propos de restreindre l'excès de cette magnificence, et en 1584 un nouveau décret interdit l'emploi de
gondoles trop richement décorées. Mais, malgré les prohibitions, les gondoles gardaient leur sobre élégance, et, avec les esclaves noirs qui souvent les conduisaient, elles achevaient de donner à Venise une figure originale entre toutes les villes d'Italie.
La splendeur artistique. — Aussi bien, pour servir cette splendeur, une floraison d'art merveilleuse fournissait, comme à point nommé, les plus rares génies. Soit à Venise, soit dans les villes de terre ferme, naissaient, à ce moment même, quelques-uns des plus beaux artistes de l'époque. Trévise donnait à la République Paris Bordone, Castelfranco Giorgione et Cadore Titien; de Vicence lui venait Palladio; de Vérone, Rizzo, Sanmicheli et Paul Cagliari, surnommé Véronèse; de Padoue, Mantegna ; de Bergame, les Palma; Conegliano lui envoyait Gima, et l'Istrie Garpaccio ; et Venise même donnait naissance à Grivelli, aux deux Bellini, à Tintoret. A tous ces maîtres la Seigneurie faisait bon accueil et prodiguait ses encouragements; en outre, de toute la péninsule, elle appelait à elle les artistes les plus illustres, Sansovino, les Lombardi, Michel-Ange. Et tous, d'un zèle égal, travaillaient à l'embellissement et à la gloire de la cité de saint Marc. On a déjà noté au passage l'œuvre des grands architectes, des Lombardi, des Sanmicheli, des Sansovino, des Palladio. Les sculpteurs fameux glorifiaient dans des monuments magnifiques le souvenir des doges, Rizzo sculptant aux Frari le tombeau de Nicolas Tron, et Tullio Lombardo dressant à SS. Jean et 'Paul l'admirable monument d'André Vendramin.
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Sansovino couronnait des statues colossales de Neptune et de Mars l'escalier d'apparat du Palais ducal et parait de bronzes délicats la façade de la loggetta du campanile. Mais les peintres surtout répandaient sur la ville une beauté sans égale. A la génération des Bellini et des Carpaccio succédait la pléiade prestigieuse des Giorgione, des Titien, des Véronèse, desTintoret, sans compter les moindres maîtres, les Palma, les Bonifazio, les Lotto, les Bordone, dont les œuvres remplissent les églises et les palais de Venise. Et, à toutes ces magnificences, l'art industriel ajoutait ses délicates merveilles, bois sculptés et verreries fines, velours somptueux et dentelles précieuses, tout ce dont Venise alimentait le luxe élégant de ses patriciens et celui de l'Europe entière.
A tous ces artistes un commun souci donnait une direction et une règle commune : toute leur activité, tout leur effort tendait à accroître sans cesse la beauté et la gloire de Venise. Et ici encore se retrouve, dans le domaine idéal de l'art, quelque chose de cette subordination de tous à l'intérêt public qui, dans les choses de la politique, avait assuré la grandeur de la cité, et apparaît un mémorable exemple de ce dévouement passionné à la patrie dont s'enorgueillissait tout Vénitien.
La décoration du Palais ducal illustre ces sentiments d'assez saisissante manière. l)ans la salle du Grand Conseil, pièce essentielle de l'habitation des doges, de bonne heure, on l'a vu, la Seigneurie avait fait peindre des fresques, vers le milieu du xiV siècle par Guariento de Padoue et Antonio Veneziano, au commencement du xv* siècle par Gentile da Fabriano et Pisanello ; puis, quand tout
cela fut ruiné, pendant trente années, à partir de 1474, les Bellini, les Vivarini, les Carpaccio représentèrent à leur tour sur les murailles de la salle les épisodes glorieux de l'histoire de Venise. En 1556, Tintoret et Véronèse recevaient du Sénat la mission de continuer et d'achever l'œuvre de leurs illustres prédécesseurs. Et dans la salle voisine, celle du Scrutin, Tintoret de même, en 1572, célébrait dans une grande composition la victoire remportée à Lépante. L'incendie de 1577 anéantit tous ces chefs-d'œuvre et, de nouveau, pour parer le palais des doges, les peintres durent se remettre à l'ouvrage. Mais le thème proposé ne changea point. Dans la salle du Grand Conseil prirent place glorieusement les épisodes les plus magnifiques de l'histoire vénitienne, la prise de Smyrne et la défense de Scutari, et le retour triomphal de Contarini après la défaite des Génois à Chioggia, trois belles pages dues au pinceau de Véronèse, la défense de Brescia en 1438 et la défaite de Sigismond d'Esté en 1482, la bataille de Riva en 1440 et la prise de Gallipoli en 1484, quatre panneaux que peignit Tintoret, tandis qu'au plafond le même peintre représentait le doge Niccolô da Ponte recevant l'hommage des villes soumises et que Véronèse, dans un tableau fameux, célébrait, en une apothéose triomphante, la Gloire de. Venise.
Ainsi, aux souvenirs fameux du temps de Barberousse et de Dandolo, Venise se complaisait orgueilleusement à joindre la mémoire de ses récentes victoires, de ces luttes qui, au xv* siècle, lui avaient fait espérer un empire en Italie. Et pareillement, dans toutes les autres salles du palais des doges, pendant treize années, de 1575 à 1588,
Véronèse et Tintoret associèrent aux peintures allégoriques ou mythologiques la glorification des doges et l'apothéose de Venise. Dans la salle du Scrutin, Tintoret représentait la prise de Zara en 1346; dans la salle du Collège, Véronèse glorifiait la victoire de Lépante ; dans la salle du Sénat, Palma, dans une allégorie triomphante, montrait Venise luttant fièrement contre l'Europe liguée à Cambrai contre elle. Et au-dessus de ces pages glorieuses, au centre des plafonds, la cité de saint Marc apparaissait magnifique et victorieuse. Dans la salle du Sénat, Tintoret peignait Venise reine des mers, assise, en costume de dogaresse, dans un cercle de divinités marines. Dans la salle de l'Anticollège, Véronèse représentait Venise trônant sur le monde, la couronne en tète, le sceptre en main, vêtue d'hermine et d'or et, couché à ses pieds, gardien vigilant et fidèle, le lion de saint Marc. Est-il besoin de rappeler le plafond de la salle du Grand Conseil où, sur la tête de Venise majestueuse et fière, la Renommée pose une couronne, toutes ces visions orgueilleuses et splendides, toutes ces évocations d'une histoire magnifique, les plus merveilleuses apothéoses où jamais un Etat ait illustré ses triomphes? C'est bien ainsi sans doute que le Sénat de la République Sérénissime entendait qu'on célébrât la grandeur et la gloire de Venise, et il pouvait être justement fier des maîtres dont le patriotique génie avait paré la ville de tant de splendeur et de beauté.
Le luxe des fêtes publiques. — Dans ce cadre incomparable , l'un des plus admirables qu'ait
jamais créé l'effort de l'homme, se déroulaient incessamment des fêtes merveilleuses, destinées, elles aussi, à mettre en valeur — car partout on retrouve cette idée maîtresse — la richesse et la gloire de la République. Mais le temps était passé des tournois et des luttes brutales du Moyen Age : dans la Venise du xvi* siècle, un goût de luxe, d'élégance raffinée réglait les cérémonies fastueuses, cortèges, réceptions, festins, processions, par où Venise, déjà décadente, éblouissait encore le monde.
Autour du doge, représentant officiel de la cité, on multipliait tout particulièrement les honneurs etle& pompes. Le couronnement d'un nouveau chef de la République était une cérémonie d'un éclat incomparable. Parmi les salves d'artillerie et le fracas des cloches sonnantes, le nouvel élu, accompagné des six sages grands, se rendait d'abord au Palais ducal, et de là à Saint-Marc où, monté sur la tribune de marbre qui se trouve à droite du chœur, il se montrait à son peuple. Après la messe solennellement célébrée, il prêtait serment de fidélité aux lois et recevait des mains du primicier de la basilique l'étendard où était brodé le lion ailé de l'Evangéliste. Puis, revêtu du manteau ducal, il était porté par les ouvriers de l'arsenal tout autour de la place Saint-Marc, pendant que, sur son passage, on jetait à la foule des poignées de pièces d'argent et d'or. Il revenait alors au palais et, au haut de l'escalier des Géants, l'un des conseillers lui mettait sur la tête le bonnet ducal en forme de corne, le célèbre et caractéristique corno. Un banquet somptueux terminait la cérémonie et, pendant trois jours, le peuple était en liesse et les fêtes succédaient
aux fêtes pour glorifier le nouveau chef de l'Etat.
Le couronnement de la dogaresse n'était pas moins fastueux. Après avoir, montée sur le Bucentaure, parcouru le Grand Canal au milieu d'un cortège de gondoles richement ornées, la princesse débarquait à la Piazzetta et, précédée d'un millier de jeunes gens appartenant aux diverses corporations, tous somptueusement vêtus de soie, elle se rendait d'abord à Saint-Marc et de là au palais. Les salles en étaient superbement décorées parles soins des différents corps de métiers : tapisseries, miroirs, orfèvreries, fourrures précieuses, armes ciselées mettaient dans la merveilleuse habitation une élégance joyeuse et, à travers les appartements dorés, au son des instruments de musique, la dogaresse passait, et les corporations, rangées sur son passage, lui présentaient respectueusement les chefsd'œuvre de leur industrie et de leur art.
Quand, aux fêtes solennelles, le doge sortait en cérémonie, le cortège qui l'accompagnait — la procession du doge, comme on disait, — offrait, à en juger par les gravures du temps, le plus magnifique aspect. En tète étaient portés huit étendards, dont deux étaient de soie blanche, deux de soie bleue, deux de pourpre violette et deux de couleur cramoisie, et sur tous était brodé le lion de saint Marc. Puis venaient six trompettes, soufflant dans de longs instruments d'argent, auxquels était accrochée une pièce de soie à l'écusson du doge. Suivaient alors les camériers et les écuyers du doge, et le clergé de Saint-Marc précédant le patriarche, et les secrétaires du Sénat, et, devant le Grand Chancelier, deux écuyers portant, l'un la chaise dorée du doge, l'autre le coussin brodé d'or. Enfin
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venait le prince, en manteau d'or et pèlerine d'hermine, marchant gravement sous la haute ombrelle de drap d'or qu'un écuyer tenait au-dessus de sa tête. Puis, derrière lui, c'étaient les ambassadeurs, et un patricien portant l'épée ducale, et les procurateurs et les conseillers, et les chefs de la Quarantia et les membres du Conseil des Dix, toute la cité officielle enfin, dans ses costumes somptueux et divers, éclatante de velours, de broderies et d'or. C'était une œuvre d'art que ce défilé splendide, où tout était combiné, avec une ingéniosité raffinée, pour exalter, avec la personne du doge, la grandeur de la ville, où les couleurs chatoyantes chantaient superbement dans la lumière, où le premier magistrat de l'Etat apparaissait comme en une apothéose, tel qu'il apparaît, semblablement, dans les peintures du Palais ducal, où les Tintoret et les Véronèse ont glorifié les doges leurs contemporains.
Venise n'étalait pas moins de luxe pour recevoir les ambassadeurs des puissances étrangères et les visiteurs de distinction. Quand, en 1481, le pape Sixte IV députa à la Seigneurie son neveu Jérôme Riario, le doge alla sur le Bucentaure au-devant de lui, et dans les fêtes données au palais, ce fut un éblouissement d'or et de pierreries. « Les habits des femmes, dit un chroniqueur contemporain, représentaient, à ce que m'ont assuré des personnes compétentes et véridiques, une valeur de trois cent mille pièces d'or. » Quand, en 1520, le marquis de Mantoue vint à Venise, ce ne furent que régates, bals et banquets, auxquels le Grand Canal prêtait son décor merveilleux. Quand, en 1561, le duc de Ferrare fut l'hôte de la République, les palais qui bordaient le canal étaient décorés de
tapisseries admirables ; l'eau était couverte de gondoles et de barques, somptueusement parées de brocart et de velours ; et les patriciens rivalisèrent de luxe éclatant. Mais la merveille fut la réception qu'en 1574 Venise fit à Henri III.
Quand il arriva à Murano, le roi fut reçu par soixante sénateurs montés dans soixante gondoles; on lui présenta une gondole magnifique tendue de brocart d'or, qui lui était destinée; et, auprès de lui, quarante jeunes patriciens vêtus de soie et d'or firent le service d'honneur. Le lendemain, le doge vint le chercher, monté sur le Bucentaure; le roi prit passage sur une galère manœuvrée par quatre cents rameurs, sur la poupe de laquelle un trône était dressé, et parmi les salves d'artillerie, le cortège, qui comptait plus de deux cents navires, se mit en route pour Venise. Au Lido, où d'abord on s'arrêta, un arc de triomphe était dressé, œuvre de Palladio, que décoraient des peintures de Tintoret et de Véronèse. De là, on gagna la ville, et en grande pompe on mena le roi au palais Foscari, oîi il devait loger. Et telle était la beauté de la fête qu'on entendit le roi s'écrier : « Plût à Dieu que la reine ma mère se trouvât là pour jouir de ce spectacle ! » Les jours suivants, ce furent des régates, des feux d'artifice, une visite à l'arsenal, la lutte fameuse des Castellani et des Nicolotti ; ce fut surtout, au Palais ducal, un banquet de trois mille couverts dans la salle du grand Conseil, et un bal magnifique, où les plus élégantes patriciennes, vêtues de soie blanche, parées de diamants et de perles, excitèrent l'admiration du jeune et élégant souverain. Après les danses, un
souper magnifique réunit les invités, et aux plus jolies patriciennes on distribua, comme souvenir, les ligures allégoriques, sculptées en sucre, qui avaient orné les tables du festin. Avant de partir, le roi voulut visiter quelque-unes de ces somptueuses habitations que les nobles Vénitiens possédaient en terre ferme, et il se rendit, sur la Brenta, aux villas Contarini et Foscari. Si le roi fut, à ce qu'il semble, ravi de son séjour, son passage laissa à Venise aussi un long souvenir. Pour en immortaliser la mémoire, le Sénat commanda un grand tableau à André Vicentino et fit placer, en Thonneur de son hôte, une solennelle inscription au haut de l'escalier des Géants. Et deux siècles plus tard, les possesseurs de la villa de Mira s'enorgueillissaient encore de faire représenter, dans une fresque brillante de Tiepolo, la réception faite jadis par Contarini à Henri \U.
Aussi bien, tout était à Venise une occasion de fêtes. La procession du Corpus Domini était chose incomparable, par la richesse des costumes, la profusion des fleurs, la quantité des cierges, le chatoiement des couleurs. La nouvelle de la victoire de Lépante donna lieu à un déploiement de luxe prestigieux. Te Deura chanté à Saint-Marc, cloches sonnantes pendant trois jours de suite, maisons mairnifiquement décorées de trophées et d'étoffes multicolores, illuminations et cortèges, et la joie de la victoire s'ajoutantà la joie coutumière du carnaval, rien ne manqua pour célébrer le triomphe de la chrétienté et la gloire de Venise. Fêtes religieuses, fêtes patriotiques, tout semblait digne d'attention aux Vénitiens, quand il&
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y trouvaient un moyen d'exalter la grandeur et ■d'étaler la richesse de leur patrie.
La magnificence des habitations privées. — Chez les particuliers aussi se retrouvait le même goût du luxe, par où chaque Vénitien avait le sentiment de ■contribuer au magnifique éclat de la cité.
Rien n'égalait la splendeur et la beauté des maisons vénitiennes. « Les édifices de cette ville, dit un écrivain du xvi' siècle, impressionnent merveilleusement lesyeux de qui les regarde du dehors. Mais, vus à l'intérieur, ils produisent encore plus d'étonnement et d'admiration, car ils sont ornés de façon si belle et si précieuse qu'à vouloir le raconter on pourrait sembler mentir. » Tout était, dans ces habitations, disposé avec l'élégance la plus raffinée. Quand on avait franchi les portes aux marteaux de bronze finement ciselés, on trouvait d'abord la cour intérieure, tantôt décorée de fresques ou délicieusement parée de plantes, tantôt embellie de toutes les recherches d'une architecture somptueuse. Un puits à la margelle sculptée en occupait le centre ; sous les portiques qui l'encadraient, des armes et des trophées étincelaient aux murailles, des statues et des vases s'alignaient. Un escalier, souvent ingénieusement ménagé — tel le charmant ■escalier en spirale du palais Contarini — montait de là aux appartements. La partie essentielle en •était la grande salle de réception, pavée de marbres d'Orient ou de brillantes céramiques, et dont les murailles étaient tapissées de trophées et d'étendards. Les portes s'encadraient de délicates bordures de marbre; de grandes cheminées décorées le sculptures se dressaient sur toute la hauteur des
parois; de riches plafonds, aux caissons peints et dorés, mettaient au-dessus des têtes leur élégance somptueuse ; et sur les murs, tendus de velours ou de tapisseries, décorés aussi de tableaux de maîtres, jouait, à travers les vitraux sertis de plomb qui garnissaient les fenêtres, une lumière tempérée et harmonieuse.
Le mobilier n'était pas moins beau. Vaisselles précieuses, d'une richesse presque royale, verreries de Murano aux formes compliquées et charmantes, grands vases de majolique, lampes de cuivre de style oriental se mêlaient, en un élégant désordre, sur les tables de bois sculpté, parmi les sièges incrustés et les corbeilles pleines de fleurs et d'herbes odorantes. Un écrivain du xvi^ siècle, visitant un de ces palais vénitiens, estimait que la décoration d'une seule pièce avait coûté plus de onze mille ducats. Qu'était-ce quand le propriétaire, comme il arrivait à tant de patriciens de Venise, se piquait d'être collectionneur, de rassembler les armes de prix, les dessins précieux ou les médailles antiques? L'une des merveilles de Venise était la collection du cardinal Grimani, pleine de manuscrits rares, de monnaies anciennes, de tableaux de prix, d'antiques admirables; les œuvres de Memling et de Diirer y voisinaient avec les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange; la statue d'Agrippa, qui jadis décorait le Panthéon, le disputait en célébrité au fameux Bréviaire Grimani, gloire des enlumineurs de Flandre. Dans l'atrium à colonnes, décoré d'inscriptions et de bustes antiques, dans les salles pleines de rares et précieuses merveilles, tout était joie pour les yeux. Et ce n'était point là une exception à Venise. Lo
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goût des choses d'art était si général que les riches marchands rivalisaient de luxe et d'élégance avec les patriciens. Arétin fait un tableau charmant de l'intérieur du marchand André Odoni, et de la maison peinte des Fondamenta CalTaro, toute remplie de tableaux, de marbres antiques, de médailles et de gemmes, toute décorée de meubles précieux, parmi lesquels le maître du lieu vivait joyeux et tranquille, tel que Ta peint le pinceau de Lorenzo Lotto.
De beaux jardins enfin complétaient cette vie harmonieuse. A la Giudecca, à Murano, beaucoup de familles patriciennes possédaient des habitations entourées de magnifiques ombrages, « vrais paradis terrestres, dit un écrivain du temps, par la beauté de l'air et du site, séjour des nymphes et des demi-dieux ». A partir de la fin du xv siècle, le goût de la campagne apparaît à Venise. On se plaît à se réunir dans les beaux jardins de Murano pour causer, entendre de la musique ou des vers; on se plaît, dans les tableaux, à trouver, à l'arrièreplan, un paysage de collines riantes, d'arbres verts et d'eaux courantes. A mesure que la domination de Venise s'étendit sur le continent, ce goût, en rencontrant plus aisément les moyens de se satisfaire, se fît plus impérieux. Au xvi° siècle, la terre ferme devint, comme dit un contemporain, « le jardin de Venise ».
Les villas de terre ferme. — Dès la fîn du
xv° siècle, la reine de Chypre, Catherine Cornaro, préférait à l'agitation de la ville la calme retraite de son château d'Asolo, près de Bassano, et de ses jardins pleins de verdure, de fleurs, de vignes, de
lauriers, sillonnés de sentiers ombreux et égayés du murmure des eaux courantes. Au xvi« siècle, les bords de la Brenta étaient le lieu favori des villégiatures vénitiennes; les Foscari y possédaient la charmante maison de plaisance de la Malconlenta; les Contarini y avaient à Mira une habitation délicieuse; de Fusina jusqu'au voisinage de Padoue, ce n'était qu'une succession de palais et de beaux jardins régulièrement tracés, entourés de portiques, décorés de statues et de colonnades. Mais plus belle encore peut-être était, dans le pays de Trévise, la célèbre villa de Maser, que firent construire vers 1566 les deux frères Barbaro. Palladio en était l'architecte ; Alexandre Vittoria l'avait ornée de stucs et Véronèse de peintures. Peu d'ensembles décoratifs sont d'une variété plus pittoresque et d'une verve plus étonnante. Dans la galerie, des groupes d'élégantes Vénitiennes sont représentées jouant des instruments les plus divers, glorification de l'harmonie et de la musique si particulièrement chères aux Vénitiens. Ailleurs des fresques allégoriques figurent les éléments et les planètes, les saisons, les vertus conjugales ; puis ce sont des scènes mythologiques, et encore des sujets familiers, les hommes mêlés aux divinités, les portraits alternant avec les grandes compositions, le christianisme s'associant à l'Olympe. Il y a là une grâce spontanée, une originalité d'invention, qui est proprement un charme; et rien ne fait mieux sentir que ces créations délicieuses la douceur incomparable de cette vie élégante, que menaient dans leurs villes somptueuses, embellies de tous les prestiges de l'art, les Hches patriciens de Venise.
La vie et les divertissements. — Dans ce décor merveilleux, l'existence était, tout naturellement, luxueuse et magnifique.
Dans les descriptions que nous ont laissées de Venise les écrivains du xvi' siècle, il n'est question que de fêtes splendides, de festins somptueux, de bals merveilleux. De ces pittoresques magnificences, la réception que donna, le 1"' août 1552, le cardinal Grimani en l'honneur de Ranuccio Farnèse, permet de prendre quelque idée. Dans le palais de la Giudecca, les salons, tendus de riches étoffes, ornés de peintures et de tapisseries, offraient, à l'éclat des lumières, un spectacle enchanteur. Dans la cour, où plus de trois mille personnes étaient rassemblées, un bateleur turc et des acrobates étonnaient la foule par des jeux de force et d'adresse. Sur le canal, plus de trois mille gondoles se pressaient, remplies de dames et de patriciens en costumes éclatants. Au bruit des pétards et des instruments de musique, les invités descendaient des embarcations toutes parées de velours et d'or, et le chatoiement des costumes aux vives couleurs, le luxe des parures présentaient un coup d'oeil admirable. Le dîner, où s'assirent cent convives, dura quatre heures, et oa y servit quatre-vingt dix plats. Des bouffons l'égayaient de leurs lazzis, des masques y distribuaient aux dames d'élégants souvenirs, et des oiseaux, s'envolant des pâtés ouverts, mettaient dans la salle un joyeux bruissement d'ailes. Oq dansa ensuite jusque très avant dans la nuit, et
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les invités furent, en se retirant, accompagnés jusqu'à leurs gondoles par un nombre infini de flambeaux.
La danse était, en effet, un des grands plaisirs de la vie vénitienne. « Les jolies femmes, remarque un écrivain du temps, sont faites pour les divertissements, et les divertissements pour les jolies femmes ; pour les laides, ont été inventées la cuisine et la messe. » Le bal était un des divertissements préférés. La variété des danses était grande, gaillarde et pavane, danse de la torche et danse du chapeau, etc., et quelques-unes étaient d'allure assez libre. Tout le monde pourtant s'y plaisait infiniment, et les prélats mêmes ne se faisaient point scrupule d'assister à ces fêtes.
Le plaisir de la table occupait encore davantage peut-être les Vénitiens. Les tableaux des maîtres de l'école vénitienne nous ont conservé le souvenir de ces festins somptueux, où, dans un décor magnifique, se déployaient toutes les recherches de l'élégance et de la bonne chère. Sur les tables, couvertes de nappes finement ouvrées, les candélabres d'argent et d'or brillaient à côté des coupes émaillées, des fontaines d'argent, des surtouts chargés de friandises ou remplis de plantes odoriférantes. Sur les dressoirs disposés au pourtour de la salle, étaient exposées les majoliques rares, les vaisselles précieuses, les verreries aux formes délicieusement compliquées. Les serviettes étaient pliées en forme de turban ou de mitre, de couronne ou de pyramide. Des parfums répandus dans la salle, des fleurs mises à la place de chaque convive ajoutaient à tout ce luxe une grâce harmonieuse. Mais le menu surtout était une merveille. Huîtres et
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truffes, salades et saucissons, jambons et salaisons en hors- d'oeuvre, potages de vingt façons diverses, esturgeon de Ferrare, lamproie de Binasco, saucisson de Modène, tripes de Trévise, grives de Pérouse, cailles de Lombardie, oies des Romagnes, pâtes de Gênes, pâtisseries et fruits de toutes sortes se succédaient en un défilé interminable, et parfois étrangement assaisonnés. Sans parler des épices, qu'on prodiguait, on mettait du sucre dans les rôtis et les poissons, et parfois des eaux de senteur dans les sauces. Les vins les plus divers complétaient ce luxe gastronomique, muscat de Candie et malvoisie de Chypre, vins de Hongrie, de Moselle et du Rhin. Mais surtout on se plaisait à présenter les mets d'une façon ingénieuse et amusante. Les salades en relief représentaient des animaux ou des lettres, des forteresses en murailles de citron s'ornaient de fines tranches de jambon, de câpres et d'olives, d'anchois et de caviar. « Il y avait ensuite, dit un contemporain, des pâtés de gibier figurant des lions dorés, des pâtés d'aigles noirs debout, de faisans qui paraissaient vivants, de paons blancs environnés de la roue de leur queue, et ornés de faveurs d'or et de soie multicolore; des dragées dorées, pareilles à des ferrets d'aiguillettes, pendaient autour de ces paons, qui se dressaient comme s'ils étaient en vie, ayant des parfums dans leur bec et une devise d'amour entre leurs pattes. Il y avait aussi de grandes statues de massepain : l'une figurait le cheval du Capitole, l'autre Hercule avec le lion, et l'autre une licorne plongeant sa corne dans la bouche du dragon. » Les pâtisseries, les fruits étaient disposés avec la même recherche ; le pain même parfois était doré.
Et c'était une joie pour les convives d'admirer ces compositions, imprévues parfois et déconcertantes, — comme le jour où Henri III vit se rompre entre ses mains la serviette qu'il croyait de toile, et qui était de sucre. — mais dont l'aspect pittoresque et charmant donnait aux festins un attrait particulier.
D'autres encore prenaient plaisir et trouvaient profit à ce luxe de la table : c'étaient les médecins. L'un d'eux déclarait qu'à Venise l'abus des salades donnait naissance à tant de maladies que, de ce seul fait, ses confrères y gagnaient aisément plusieurs milliers de ducats. Mais les Vénitiens n'en avaient cure. N'y avait-il pas, dans ce luxe de la table, une manière encore d'étaler leur richesse et leur magnificence, de même que dans les chants, les poésies, la musique, dont ils égayaient leurs fêtes?
Et sans doute, parfois ces somptueux festins finissaient mal, dans les rixes et dans le sang: mais Venise, au total, en apparaissait — et cela seul importait — plus belle, plus fastueuse, plus séduisante, souveraine dans l'art des élégances comme elle l'était dans l'art de la politique.
Les costumes. — Le luxe des costumes complétait cette mise en scène éclatante.
Peu de marchands, dans la Venise du xvi' siècle, étaient mieux achalandés, plus considérés, plus célèbres que les vendeurs d'étoffes et les tailleurs. Les frères Bontempelli, à l'enseigne du Calice, avaient pour clientes toutes les belles dames d'Italie, et ils fournissaient « jusqu'au sérail du Grand Turc » leurs velours, leurs soieries, leurs
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brocarts de couleur éclatante, de si fine et splendide qualité, « qu'un peintre, écrit un contemporain, ne saurait faire mieux. » Maître Giovanni le couturier travaillait « avec tant de bon goût et d'originalité, tant d'expérience et de science, qu'il étonnait le monde. » Et tel était le souci de la toilette, que le mosaïste Zuccato en oubliait les travaux dont il était chargé à Saint-Marc, pour dessiner des coilfures et des costumes à l'intention de ses élégantes contemporaines. Aussi, parla magnificence des habillements, la splendeur des fêtes vénitiennes était admirable, et le bon frère Faber, >i Allemand, passant en 1488 dans la ville des lagunes, croyait voir, non sans quelque inquiétude, en regardant les belles Vénitiennes, « Vénus avec ses suivantes descendue de sa montagne, et envoyée dans le monde par Satan pour tenter les humains. »
La dogaresse donnait l'exemple du luxe. Vêtue de brocart d'or garni d'hermine, les épaules couvertes d'un manteau à longue traîne, elle était coiffée d'un bonnet d'or rappelant la forme du corno ducal, d'où pendait un léger voile de soie; sa poitrine étincelait de pierreries et de perles; une chaîne d'or lui serrait la taille et tombait jusqu'à ses pieds. En outre de cette toilette officielle, elle portait, dans le privé, la robe dite à la dogalina^ en velours ou satin cramoisi, à laquelle s'assortissait le bonnet de même étoffe, enrichi de diamants et de gemmes. Avec elle rivalisaient d'élégance toutes les patriciennes de Venise. Longues robes de soie à l'ample traîne, garnies de boutons de cristal ou d'argent, robes plus légères à parements d'or, avec la haute collerette soutenue par une armature de fils métalliques, fourrures magnifi-
ques, larges pelisses de martre ou d'hermine, garnitures de dentelle somptueuses, élégance raffinée du linge et des dessous, tout cela donnait, dans l'Italie du xvi' siècle, aux femmes de Venise une réputation singulière de grâce, de délicatesse et de beauté. Elles ne la méritaient pas moins par l'ingéniosité qu'elles apportaient à faire valoir leur charme, s'encadrant le visage de cette fine étoffe noire qui faisait dire à Arétin : « Sous le voile noir transparent, on croit voir les anges du ciel », se couvrant de bijoux, de pierreries et d'or, se plaisant aux parfums et aux fards, dont l'emploi s'étendait beaucoup plus bas que le visage, édifiant sur leur tête des arrangements compliqués de cheveux, souvent faux, auxquels on donnait par une teinture savante la couleur à la mode, le fameux blond vénitien, ne reculant pas devant les décolletages les plus hardis, au point, dit un contemporain, « que plus d'une fois, en les regardant, je me suis étonné que leur vêtement ne leur tombât point du dos », et que « l'espoitrinement à la façon de Venise », comme écrit Henri Estienne, faisait scandale un peu, et donnant jusque dans la bizarrerie même, quand elles se hissaient sur ces hauts talons, qui les obligeaient, pour ne point tomber, à s'appuyer sur l'épaule dé deux servantes. Mais, au total, l'effet était merveilleux, et la beauté vénitienne « remarquable entre toutes les beautés d'Italie. »
Naturellement la mode imposait un changement incessant dans les ajustements, et la prudence du Sénat s'émouvait parfois de cette dispendieuse inconstance. « Parmi toutes les dépenses superflues et inutiles que font pour la pompe les femmes
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de cette ville, dit un décret de 1504, la plus ruineuse pour nos gentilshommes et bourgeois, c'est de changer fréquemment les façons de s'habiller, comme, entre autres, elles ont fait en supprimant la traîne et introduisant l'usage de porter les robes rondes sans queue. Et maintenant, depuis peu de mois, quelques-unes ont commencé derechef à faire faire et à porter des robes à queue longue et large, qui traînent par terre; et il n'y a pas de doute que, si l'on n'y pourvoyait pas, elles voudraient toutes suivre cette mode, selon leur habitude, et les revenus des susdits gentilshommes et bourgeois en recevraient dommage, comme chacun de ce conseil le comprend très bien en sa prudence. Car les robes susdites qu'on voit toutes être rondes seraient mises de côté, et il faudrait faire d'autres robes neuves, ce qui entraînerait une grosse dépense. »
Le Sénat parlait d'or. Mais il eut beau parler, édicter des lois somptuaires contre le luxe des coiffures, des bijoux, des toilettes; il ne fut guère entendu. Les trois provéditeurs aile pompe, institués en 1513 pour faire appliquer la loi, se révélèrent, comme il fallait s'y attendre, impuissants à remplir leur office. On tournait les règlements les plus précis, on éludait les prohibitions les plus sévères. Quand les riches patriciennes étaient invitées à faire remise des perles dont le port était interdit, effrontément elles en présentaient de fausses et conservaient les vraies, pour s'en parer à nouveau bien vite après. Et aussi bien, en certains jours, ce luxe et cette pompe extérieure, que complétait, chez les hommes, un goût de splendeur à peine moins éclatant, ne
déplaisaient point au gouvernement de la Repu blique. Par le faste de ses solennités et de ses fêtes, Venise s'efforçait de maintenir son prestige et de donner l'illusion de sa puissance : le luxe de ses citoyens était un des moyens de sa politique.
Le théâtre et la musique. Le carnaval de Venise. — Par tout cela, la vie extérieure était à Venise plaisante et joyeuse. Bien d'autres divertissements encore y mettaient de l'attrait.
Les Vénitiens avaient un goût très vif du théâtre. De bonne heure, dans les réunions privées, on avait pris plaisir aux compositions comiques appelées les momarie, sortes de parodies satiriques où les poètes faisaient assaut de gaieté, d'esprit et d'ironie. Des festins de noces, qu'elle égaya d'abord, la momaria descendit ensuite sur la place publique et se transforma en un spectacle où des figures, généralement allégoriques, jouaient un rôle, et où des danses s'entremêlaient. Mais bientôt le théâtre proprement dit devint le plaisir des Vénitiens. Représentations de pièces antiques, telles que les Ménechines ou le Miles gloriosus de Plante, traductions italiennes de comédies latines, pièces originales en italien ou en dialecte vénitien, tout séduisait également les lettrés et la foule. Pour entendre quelque acteur fameux, le peuple, dit un contemporain, « escaladait les murs, enfonçait les portes, franchissait les canaux » ; on organisait partout des représentations dramatiques, sur les places publiques, chez les particuliers, et jusque dans les couvents. Dès 1565, Palladio construisait à Venise un théâtre en bois permanent, dont les décors étaient fort beaux, et Sansovino en édi-
fiait un autre. Les Vénitiens étaient célèbres dans toute l'Italie par la splendeur de leur mise en scène, l'habileté de leur machinerie, l'entente savante de leur éclairage. Mais, entre toutes les formes d'art dramatique, la plus goûtée peut-être était le théâtre populaire, cette commedia delV arte, où, sur un scénario largement esquissé, les acteurs improvisaient le dialogue plein de lazzis et de bouffonneries, qui amusait si vivement la foule. Là figuraient les types classiques familiers et chers au peuple vénitien, types aux traits fixes et invariables, que les masques du carnaval avaient fait universellement connaître : Pantalon et Arlequin, Zanni et Brighella, le Villano et le Magnifico, le Facchino et le Mattacino. Avant même qu'ils .eussent ouvert la bouche, les spectateurs s'attendaient et s'égayaient à leurs facéties, souvent fort débridées; et, malgré les rigueurs passagères de la Seigneurie, soucieuse de réprimer la licence des acteurs ou d'empêcher le mélange un peu suspect des spectateurs, le théâtre continua à trouver un succès prodigieux.
Il suffit de considérer les tableaux des peintres vénitiens, des Giorgione, des Titien, des Bonifazio, pour voir quelle place la musique tenait dans les plaisirs des Vénitiens. La chapelle de la basilique de Saint-Marc était célèbre dans toute l'Italie; dans les palais et les villas des riches patriciens, les concerts étaient un des divertissements préférés. La musique se mêlait au théâtre, pour y introduire d'élégants intermèdes. La cantate des Fêtes, exécutée en 1581 en présence du doge, offre un intéressant exemple de ces compositions, où déjà s'annonçait l'opéra; dans ce mélange de jolis vers
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et de gracieuses mélodies, apparaît harmonieusesement tout ce qui tenait au cœur des Vénitiens, la grâce des fêtes dans les riantes villas de la Brenta, le charme de la vie active et exubérante qu'on menait dans la ville des lagunes, la gloire de Venise et de son prince, de la cité merveilleuse et belle entre toutes, à qui le poète, dans le couplet final, souhaitait pour de longues années « des jours joyeux et des fêtes heureuses ».
Mais, par-dessus tout, le carnaval mettait dans la cité de saint Marc une animation extraordinaire. Du jour de la Saint-Etienne jusqu'au commencement du carême, Venise était en liesse. Pendant cette période de plusieurs semaines, les Vénitiens ne sortaient plus que sous le déguisement et sous le masque. Chaque soir, la foule se pressait sur les places, soit pour voir défiler les grands cortèges pompeux des mascarades, soit pour s'égayer aux lazzis de Mattacino, de blanc vêtu, avec ses souliers et ses jarretières rouges, et coiffé d'un chapeau empanaché, de Pantalon en justaucorps rouge et simarre noire, de Zanni aux larges culottes blanches brodées de vert, d'Arlequin au costume bigarré, du Docteur à la longue robe grave, de toutes ces figures devenues classiques, où la verve vénitienne se donnait carrière. Intriguer .sous le masque, se jeter au visage des œufs remplis d'eaux de senteur, s'arrêter aux tréteaux des tnarionnettes, faire cercle autour des musiciens on plein vent, souper, jouer, rire, c'était, semblait-il, en ces jours de joie, l'unique souci des Vénitiens. Une fièvre d'amusement exaltait la ville entière, et tous, patriciens, plébéiens, courtisanes, étrangers de partout accourus, prenaient
plaisir à oublier les préoccupations de la vie coutumière.
La liberté des mœurs. — Un tel goût du plaisir, une recherche si raffinée de l'élégance n'allaient point sans une corruption profonde des mœurs. Le jeu tenait grande place parmi les divertissements des Vénitiens; d'autres vices, inllniment plus graves, lui faisaient cortège. La liberté de la vie surtout était extrême : les courtisanes étaient nombreuses (on en comptait au xvi* siècle près de 12.000 à Venise), et elles étaient fameuses dans toute l'Italie, et en dehors de la péninsule uième, par leur richesse, leur grâce et leur élégance. La loi assurément était sévère pour elles; le Sénat prétendait les confiner dans un quartier S|iécial de la ville et leur interdisait d'entrer dans les églises à l'heure des grands offices; il leur impo :iit de se couvrir la tète d'un mouchoir de couleur jaune; il s'indignait de les voir aller par les rne- si bien habillées, et si semblables aux femme? iionnêtes, que «très souvent on n'arrivait plus à distinguer les bonnes des mauvaises ». Dans la pratique, l'opinion leur était infiniment indulgc miI'". Elles étaient reçues partout, elles recevaient e-l --mêmes magnifiquement; et encore que le boii Sanudo trouvât que c'était là « chose honteuse pDur une république bien organisée », le luxe de !( urs maisons, la splendeur de leurs toilettes. I >' 'lat de leurs fêtes semblaient à plus d'un Véniln n un des éléments de la beauté et du charme de Venise.
Aussi bien, parmi ces jeunes femmes inssi nombreuses dans la ville des lagunes, se! i le mot d'un contemporain, « que les grenouii; - dans les
marais, les fourmis sur la terre et les fleurs dans les prés », beaucoup se piquaient de bonne éducation, de eu ture raffinée et de belles manières. Elles ne se contentaient point, comme dit Montaigne, qui les admira fort, de faire « une dépense en meubles et vêtements de princesses »; elles se flattaient, selon l'expression de Brantôme, de rendre « cette vie courtisanesque plaisante et heureuse, à laquelle toute autre ne saurait approcher ». C'est ce qu'avait tenté par exemple cette Margherita Emiliani, que le voyageur anglais Thomas Coryat voulut aller voir comme une des curiosités et des gloires de Venise, tout en s'excusant pudiquement de cette visite un peu aventurée sur cette raison, que « connaître le mal n'est point le faire {cognitio mali non est mala) ». Dans une demeure somptueuse, où il lui sembla entrer « dans le paradis de Vénus », il trouva la maîtresse de la maison « habillée comme une reine ou comme la déesse de l'amour ». Son visage était d'une beauté surprenante, sa toilette séduisante « à en faire perdre la raison ». « Comme une nouvelle Cléopàtre », elle était parée de joyaux, de diamants et de perles; un parfum délicieux flottait autour de sa personne. Pour mieux charmer ses hôtes, elle savait « chanter d'une voix harmonieuse qui allait au cœur », et jouer du luth « comme le plus expert professeur de musique ». Elle s'exprimait avec élégance, et « l'enchantement de ses paroles » était irrésistible.
Margherita Emiliani n'était point une exception : Veronica Franco, qui plut à Henri III, faisait des vers, et pareillement TuUia d'Aragon, à qui un de ses contemporains n'a point hésité à faire place
dans un dialogue sur l'amour, à la manière de Platon. Il n'était point rare aussi bien qu'après « avoir donné leur jeunesse au démon » et avoir fait fortune, beaucoup de ces belles dames vinssent finir leur vie dans la dévotion et dans la pénitence. Les couvents de Venise, au reste, n'étaient point pour épouvanter ces belles pécheresses : la vie des religieuses était, au xvi' siècle, étrangement mondaine, libre et dissolue. Malgré toutes les défenses de la Seigneurie, la clôture était peu respectée, et les religieuses ne se faisaient pas scrupule de se montrer sur la place Saint-Marc, vêtues en laïques. A l'intérieur des monastères, le désordre était extrême : il n'est question, dans les documents du temps, que des festins et des fêtes qui s'y donnent, des intrigues amoureuses qui s'y conduisent; et quand on essayait de réformer ces mœurs, il n'était point rare de voir les religieuses se mettre en rébellion contre le patriarche luimême.
Le mouvement intellectuel, — Il ne faudrait point cependant, dans la Venise du xvi' siècle, voir uniquement une ville de plaisirs et de fêtes. La vie vénitienne offrait des aspects plus sérieux et plus graves : dans la cité de saint Marc, comme dans l'Italie entière, la Renaissance avait magnifiquement développé le goût des choses de l'esprit, le culte des sciences et des lettres.
Assurément, Venise ne fut jamais, comme Florence ou Rome même, un grand centre de culture purement littéraire. Les Vénitiens avaient
un génie trop pratique pour se plaire beaucoup aux vains amusements de la rhétorique, pour goûter même beaucoup le charme des poètes. Ils avaient la curiosité des recherches précises et d'effet directement utile : ils ont été, par exemple, dans l'Italie du xvi' siècle, les grands maîtres de la cartographie; ils ont aimé les sciences qui étudient les phénomènes de la nature et de la vie, la médecine, la chimie, l'anatomie. C'était un Vénitien que cet admirable Paolo Sarpi, ce profond et libre esprit, mathématicien éminent, physicien, anatomiste, que Galilée appelait « son père et son maître », et dont il disait que « personne, en Europe, ne le surpassait en connaissances mathématiques. » Les lettres classiques et l'érudition n'étaient pas moins appréciées dans la Venise de la Renaissance. Dès le milieu du xv' siècle, la ville de saint Marc avait accueilli avec faveur les Grecs qui lui apportaient d'Orient la connaissance de l'hellénisme; dès 14G0, Georges de Trébizonde enseignait à Venise, et, après lui, se succédèrent dans la cité Démétrius Chalcondylas, Marc Musurus, Jean Lascaris, bien d'autres, dont l'influence répandait, avec la connaissance de la langue grecque, le goût de la philosophie platonicienne. Un écrivain de la fin du xv* siècle déclarait : « Vous autres Vénitiens, vous êtes les seuls gardiens de la pure tradition grecque et latine » : et si, dans ce propos, il y a quelque exagération trop manifeste, il est certain pourtant que la Seigneurie prenait grand souci de l'organisation des écoles, et que l'Université de Padoue, installée en 1493 dans le beau palais qu'elle occupe encore, atten-
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tivement dirigée par les trois « reformaiori dello studio », créés en 1517 et choisis parmi les sénateurs, faisait honneur au goût éclairé que les Vénitiens avaient des choses de l'esprit. On y enseignait le grec^ la philosophie, le droit, la médecine, et la réputation des maîtres qui en occupaient les chaires s'étendait bien au delà de la péninsule et attirait à Padoue les étudiants de France et d'Allemagne. La large tolérance que la République montrait pour les idées faisait de Venise et de son territoire un rare et merveilleux asile de la pensée libre, où se rencontraient les plus beaux esprits de l'Occident.
Le développement de l'imprimerie vénitienne aidait à ce mouvement intellectuel. Vers 1495, Aide Manuce fondait dans la ville des lagunes la maison célèbre, qui, durant tout le cours du xvi' siècle, publia ces éditions fameuses, chefsd'œuvre de l'art de la typographie. A côté de l'imprimerie des Aides, vingt autres maisons répandaient par toute l'Italie les ouvrages, souvent magnifiquement illustrés, des maîtres les plus glorieux de la pensée italienne. Le. goût des livres ne pouvait qu'y gagner. Dès 1478, la République avait décidé de construire, pour abriter les richesses que lui avait léguées le cardinal Bessarion, une vaste bibliothèque publique; elle ne fut élevée qu'en 1536 par les soins de Sansovino : ce fut la bibliothèque Marcienne, qui ne cessa plus, désormais, de s'accroître par de nouvelles donations. Les particuliers aussi possédaient des bibliothèques admirables. Celle d'Aide Manuce comptait près de 80.000 volumes; celles du cardinal Domenico Grimani, du cardinal Bembo, de
Marino Sanudo. n'étaient pas moins célèbres. Et, tout naturellement, ces asiles de science devenaient un lieu d'élection où se rencontraient^ pour discuter et causer, les érudits et les savants. Chez Jean Lascaris, chez André Morosini, chez Paul Paruta, chez Dominique Venier, se rassemblait l'élite du monde littéraire vénitien. Et bientôt, sous les auspices d'un Ermolao Barbaro ou d'un Aide Manuce, de véritables académies naissaient. Elles se multiplièrent au cours du xvi' siècle, dans les villes de terre ferme comme dans la cité des lagunes, entretenant partout un mouvement intellectuel admirable. Pietro Bembo (1470-1547) faisait de Venise et de Padoue deux centres de culture latine et italienne, et y développait, avec l'admiration de Pétrarque, de Boccace et de Dante, le goût de la poésie. Marino Sanudo (1466-1536) écrivait les Vies des Doges et ces admirables Diarii, où, pendant près de quarante ans, de 1496 à 1533, il a décrit, en observateur attentif, tous les aspects de la vie vénitienne. Les Navagero, historiens et poètes, les Barbaro, les Grimani, les Paul Paruta, bien d'autres, ne répandaient pas moins de gloire sur la cité de saint Marc; et, à l'abri de la liberté vénitienne, Pierre Arétin, de 1527 à 1556, faisait, avec un talent incontestable, son métier de condottiere de lettres. Par ses savants, ses érudits, ses écrivains, Venise, au XVI' siècle, était presque aussi illustre qu'elle l'était par ses peintres, et à la gloire de ses politiques, de ses diplomates, de ses administrateurs, elle ajoutait, non sans élégance, la parure des choses de l'esprit.
Le patriciat de Venise et le service de l'Elat. — Le gouvernement d'une province vénitienne : la Dalraatie. — La diplomatie vénitienne. — Les relazioni des ambassadeurs vénitiens.
Le patriciat de Venise et le service de lÉtat. — Si Ton veut bien comprendre ce que fut l'histoire de Venise, et saisir, avec une des causes principales de sa grandeur, un trait essentiel du caractère de ses citoyens, rien n'est plus intéressant sans doute ni plus significatif que d'examiner ce qu'était la vie d'un patricien Vénitien au xvi" siècle. Peu d'existences apparaissent plus utiles et plus pleines. Comme jadis dans la Rome antique, toutes les carrières s'ouvrent également, simultanément, à un noble de Venise, la politique et la diplomatie, les armes et l'administration, et incessamment il passe de l'une à l'autre. Le patriciat est une vaste pépinière d'hommes d'Etat, d'ambassadeurs, de capitaines, d'administrateurs; et nui, à moins qu'il ne soit prêtre, ne peut se soustraire au service que lui impose l'État. C'est un principe à Venise que le patricien se doit à la République :
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nul, SOUS peine d'amende, ne peut refuser l'emploi pour lequel il est choisi, l'ambassade pour laquelle il est désigné; il faut, pour qu'un noble puisse s'occuper de ses affaires personnelles, de sa banque, de sa maison de commerce, qu'une autorisation spéciale le relève des fonctions qu'il occupe. Et il y a une réelle beauté dans le souci unique qui domine toutes ces existences, et qui leur fait tout subordonner, tout sacrifier à l'amour de la patrie, au soin de ses intérêts et de sa gloire. « A Venise, comme on l'a dit, l'individu se fond, pour ainsi dire, dans le gouvernement. Il n'y a point de personnalité en dehors de l'Etat; on ne voit que des citoyens unis pour son service'. » « Rouage modeste, mais utile, de la grande machine gouvernementale », -chacun ne travaille que pour le bien de la cité, et, avec une abnégation admirable, accepte et remplit de son mieux « le rôle plus ou moins restreint que l'élection lui confère pour le bien de tous »2. C'est le secret de la force de Venise; c'est par là que, jusqu'aux derniers jours presque de son existence, alors même qu'elle avait cessé d'être une grande puissance, la République a su, par les qualités de ceux qui servirent sa politique, son administration, sa diplomatie, faire figure encore dans le monde.
Dès l'âge de vingt ans, certains privilégiés, — les trente jeunes patriciens qui, chaque année, le jour de la Sainte-Barbe, ont eu la bonne fortune de tirer la boule d'or — sont admis, en qualité d'auditeurs, au Grand Conseil; ils n'y ont pas droit
i. Yriarte, La Vie d'un patricien de Venise au XVI* siècle, p. 428.