‹ Une retraite au CarmelChapitre 25 sur 25 · AMOUR ET SACRIFICE · texte numérisé non relu

AMOUR ET SACRIFICE

QuîdiligU legem implevit.

Celai qui aime a accompli

la loi.

(Rom. XIII, 8.)

« Aimez et faites ce que vous voudrez. » C'est par ces paroles célèbres, mes Sœurs,, que saint Augustin a traduit ce texte de saint Paul. Rien donc ne nous importe comme de savoir aimer. Nous sommes bons ou mauvais suivant les objets de nos affections et suivant la manière dont nous les aimons, et comme l'affection a le cœur pour organe et pour centre, c'est donc, en définitive, le cœur qui décide de tout, et ce serait un sage proverbe que celui-ci : « Dis-moi qui tu aimes, comment tu aimes, et je te dirai ce que tu vaux ]>.

Aussi est-ce avec uae \\3ls>V^ y^^otl (\ue la

sainte Eglise de Dieu nous invite à considérer sans cesse, à méditer le cœur de Jésus, modèle du nôtre, ce cœur foyer inextinguible d'amour. La dévotion du Sacré-Cœur n'est nouvelle que pour ceux qui auraient oublié que c'est l'amour de Dieu pour l'homme, et de l'homme pour Dieu, qui constitue l'essence même de la religion, puisque tous ses mystères sont des mystères d'amour. Et comment nous approcher du cœur de Jésus, sans nous sentir atteints de la flamme sainte qui le dévore: amour de Dieu, amour des hommes, double amour qui n'en fait qu'un seul, et dans lequel est enfermée toute la loi : Qui dilù git legem implevit,

Maisvous le remarquerez, mes Sœurs, quand vous levez les yeux vers ce divin cœur, tel qu'il nous est représenté d'après la révélation faite à la Bienheureuse Marguerite-Marie, ce qui doit attirer votre attention, ce n'est pas seulement la flamme dont il est consumé, c'est aussi la couronne d'épines qui l'entoure et la large et profonde blessure qui le traverse. Cette couronne qui a ensanglanté la tète de Jésus sur la croix, d'où vient qu'elle nous est représentée autour de son cœur ? Cette plaie du cœur, d'où vient elle ? C'est l'amour qui a fait tout cela, c'est l'amour qui en est l'explication et la raison dernière Notre-Seigneur n'a supporté tant el àe «à ^BJCk^^wV^

outrages que parce qu'il aimait et pour montrer son amour. Aussi je trouve pour nous, dans ce cœur adorable, ainsi présenté à nos hommages, une double leçon, la révélation d'une double loi: premièrement la loi de Tamour ou de la charité pour Dieu et pour le prochain, sans laquelle iln'y a pas de salut, et secondement la loi du sacrifice, fruit de Tamour, glorification et perfection de l'amour. C'est cette double leçon que je voudrais essayer de vous redire, autant que me le permettra ma faiblesse.

Je ne perdrai pas mon temps à vous démontrer que le besoin d'aimer est inné au cœur humain, et que c'est là, parmi tous les êtres créés, le noble privilège de l'homme. Les animaux ont des instincts, des appétits, des pentes irrésistibles et fatales qui les poussent aveuglément à la satisfaction de leurs besoins. Au-dessus de tous ces instincts, l'homme seul a un cœur qui aime et qui s'attache par des liens purs et sacrés, libres, indépendants de toute contrainte, aux objets de son choix, Ceal\^\xuçi ôi^ ^^^ ^Vxi^ glorieuses

ressemblances avec Dieu. Aussi, parmi les reproches adressés par saint Paul aux victimes des erreurs païennes, se trouve celui-ci : c Sine affectione^ ils sont sans affection »; leur cœur égoïste ne bat plus, il est dégradé, ravalé au niveau des instincts de la brute ; ils ont détruit, effacé l'empreinte de Dieu sur leur cœur : ils n'aiment plus, sine affectione!

Mais ce qui rend tout raisonnement superflu, c'est l'exemple même de Notre-Seigneur. Notre divin maître a voulu éprouver, et nous montrer vivantes dans son cœur toutes les affections humaines, pour les autoriser et les régler par son exemple : son cœur est comme un miroir céleste où se reflète, à Tétat parfait, tout ce que l'âme humaine emporte d'affections et de sentiments légitimes.

Pour commencer par les choses inférieures et remonter tous les degrés des affections hu- . maines, je dirai que le premier objet où s'attache notre cœur, c^est la nature inanimée, cette création magnifique au sein de laquelle nous vivons, ce sont les biens extérieurs auxquels tant de cœurs humains s^eflorcent aujourd'hui de borner tous leurs désirs.

Notre-Seigneur n^en dit que quelques paroles ; mais elles suffisent pour nous apprendre ce qu'est le monde et la place qu'il doit occuper dans

notre cœur: il est une œuvre de Dieu, destinée à vous parler de son auteur. Les oiseaux du ciel, les lys des champs, voilà les docteurs qu'il invoque pour vous rappeler cette Providence qui ne laisse pas tomber un cheveu de notre tête, sans la permission du Père céleste. C'est, sous une autre forme et en d'autres termes, la leçon donnée par le Psalmiste : « Cœli enarrant gloriam Dei : les cieux racontent la gloire de Dieu i>. 0 hommes, la terre est belle, les cieux sont resplendissants, toute la création est éclatante de beauté ; mais il ne faut pas l'aimer pour ellemême, il faut l'aimer comme on aime un bienfait reçu, pour l'amour du bienfaiteur ; il faut l'aimer comme on aime une image, même très imparfaite, pour l'amour de celui qu'elle représente.

Cette leçon, sur Tusage des créatures, a été comprise, mes Sœurs, par tous les saints. Un saint François d'Assise, un saiat François de Sales, une sainte Thérèse ne voient aucun être de la création qui ne leur rappelle quelque mystère de Dieu, qui ne leur soit une symbole des choses de l'âme. Sainte Thérèse voit couler une source limpide : elle pense aux eaux célestes de la grâce. Saint François de Sales, au même spectacle, soupire : « Ah I quand boirons-nous à longs traits dans les sources du Sauveur »! A la

vue d'un fleuve dontle cours se précipite : « Quand irons-nous à vous, ô Dieu, comme ces eaux vont à la mer » ! Saint Augustin, avec sa mère Monique, contemple d'une fenêtre d'Ostie l'immensité des flots, et tous deux, à ce spectacle, rêvent à une autre immensité, et leur cœur reçoit des ailes pour s'élever, loin de tout ce qui passe, dans la région de l'infini qui ne passe pas !

Mais montons plus haut que la nature inanimée. Voici les hommes qui couvrent la terre : immense famille de frères dont à peine quelquesuns nous sont connus. Est-ce que mon cœur n'a aucun devoir à l'égard de cette multitude innombrable, où presque tous ignorent et ma personne et mon nom? Ah! le Seigneur Jésus les a tous aimés, puisqu'il est mort pour tous, et il veut me rappeler chaque jour le devoir de les aimer tous, en me faisant dire chaque jour à Dieu : « Notre père ! c'est-à-dire père de tous les hommes mes frères, n'en oubliez aucun, et accordez à mes prière», non pas seulement mon propre salut, mais le salut de tous, adveniat regnum tiium! »

Dans cette foule cependant, où aucun ne lui estindiff'érent, lecœurde Jésusades privilégiés: c'est tout ce qui soufl're et tout ce qui est pur.

Les malheureux d'abord : ceux du corps et ceux de l'âme, c Venez à moi, vous tous qui êtes affligés, et je vous soulagerai, d Des pécheurs, en

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particulier, il a dit: « Je suis venu appeler les pécheurs ».

Tout ce qui est pur. c Laissez venir à moi les petits enfants^ dit-il, le royaume des deux est pour eux et pour tous ceux qui leur ressemblent, » Les pécheurs (et tous les hommes sont pécheurs), il ne peut pas ne pas les aimer, puisque c'est pour eux qu'il est descendu du ciel ; les petits enfants, il les aime, parce que leur innocence lui rappelle le ciel d'où il est descendu !

Dans cette foule humaine, il y a un certain nombre d'hommes qui parlent la même langue que moi, qui ont respiré en naissant le même air, qui habitent une terre dont ils disent et dont je dis avec eux : ma patrie !

La patrie ! mot sacré dans toutes les langues humaines ; la patrie, terre privilégiée, parce que c'est celle où j'ai appris à dire pour la première fois : mon père, ma mère! mon Dieu! Terre formée de la poussière de mes aïeux, et où je reposerai à leurs côtés ; terre unique à qui, en reconnaissance de la vie qu'elle lui a donné, tout homme digne de ce nom est prêt à sacrifier ses jours!

Cet amour de la patrie terrestre, le cœur de Jésus Ta connu. Ecoutons la grande voix de Bosbuet: « Jésus nous en a montré l'exemple; les Juifs même le reconnaissaient pour un si bon

citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier qu'en disant de notre Sauveur : « Il aime notre nation. » Jérémiea-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de sa patrie ? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses concitoyens ?... Lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât qu'il mourait spécialement pour sa nation: « quia moriturus erat pro gente{\.), »

Grande et généreuse passion que l'amour de la patrie ! Mais elle ne suffit pas encore aux aspirations les plus intimes et les plus délicates du cœur humain. Où est-il le malheureux qui, dans cette foule d'êtres vivants qui couvrent le sol, tous aimables à divers titres, mais surtout parce que Jésus les a tous aimés, où est-il le malheureux qui n'ait senti, ne fut-ce qu'une heure dans sa vie, le besoin de faire un choix, de donner plus particuhèrement son cœur à quelqu'un, avec la seule prétention de recevoir en échange l'équivalent de ce qu'il a donné ? Avoir des amis, c'est-à-dire des êtres chers à qui on accorde bien au delà de cette charité qui est due à tous et qui

'J) Or. fun. de Michel LeTellier.

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n'exclut personne, c'est là encore un des besoins, une des gloires, c'est aussi une des douleurs du cœur de Thomme.

Notre-Seigneur eut des amis : ce vaste cœur, qui nous enfermait tous, a voulu rendre hommage à ce noble sentiment de Tamitié en le partageant. Saint Jean, à la Cène, repose sur sa poitrine, et il se nomme, avec un juste orgueil, le disciple que Jésus aimait. Lazare aussi est aimé de Jésus, au point que sa mort lui arrache des larmes. «Voyez, disent les Juifs attendris, à quel point il Taimait I Ecce quomodo amabat eum ! »

Que dirai-je enfin? Il y a un autre genre d'affection, la plus générale et la plus nécessaire, qui est le centre et la base de la société humaine, et que Notre-Seigneur a tenu à partager pour lasanctifier : c'est de la famille que je veux parler. Notre-Seigneur, le second Adam, aurait pu descendre du ciel dans la plénitude de Tâge, naître avec toute la perfection delà virilité, comme un autre Adam. Il ne l'a pas voulu, il a préféré s'incarner dans le sein d'une femme, venir au monde petit enfant, pour être porté dans les bras d'une mère, pour avoir à honorer et à chérir dans saint Joseph la dignité paternelle. Il a voulu enfin honorer et relever, parsa présence à Oana, le seul lien des affections humaines qu*îl n'ait

pas voulu porter : « L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, etils seront deux dans une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni (1) I » Cette parole a suffi pour assurer à jamais aux nœuds sacrés du mariage, avec l'indissolubilité, le respect des hommes et les* bénédictions du ciel.

J'ai énuméré toutes les affections dont le cœur humain est susceptible ; j'en ai remonté tous les degrés et je les vois toutes pratiquées, honorées, bénies, divinisées, dans le cœur de Jésus. Mais que dis-je ? Les ai-je bien nommées toutes? Non, j'ai oublié la principale, la première et la plus haute, celle dont toutes les autres dépendent et qui, elle-même, ne dépend d'aucune : vous avez nommé l'amour de Dieu.

L'amour de Dieu ! Quoi, me direz-vous, mes Sœurs, est-ce là une affection naturelle? N'est-ce pas une pure vertu qui vient de la grâce d'en haut ? Sans doute, loin de moi la pensée de contester que l'amour de Dieu, cet amour en qui se résume toute la loi, soit la première des vertus et la plus grande des grâces. Et cependant, avec la théologie, il faut dire qu'en dehors même des âmes déjà pleinement livrées àla grâce, et vivant

(1) Mattli. XIX, 5.

de la vie chrétienne, il n'y a personne qui, en s interrogeant sérieusement, à certaines heures, n'ait trouvé vivant en soi le besoin de Dieu et quelque désir de l'aimer. C'est l'expresse doctrine de saint François de Sales : « N'est pas possible, dit-il, qu'un homme pensant attentivement en Dieu, voire même par le seul discours naturel, ne ressente un certain élan d'amour que la secrète inclination de notre nature suscite au fond du cœur (1) ».

Eh ! n'est-ce pas un besoin initial d'aimer Dieu, que ce sentiment de l'infini qui poursuit Tâme au milieu même des dissipations de la vie^ et dont un poète a dit :

Je ne sais, malgré moi Tinfini me tourmente I

N'est-ce pas une vérité profonde que celle qu'exprime si bien une modeste chrétienne, devenue célèbre vingt ans après sa mort,, de la meilleure des célébrités, celle qui fait du bien aux âmes en les élevant à Dieu : <rVous dites une grande vérité quand vous trouvez qu'outre les affections de ce monde, le cœur a besoin de quelque chose déplus spirituel ; je sens pourquoi, sans pouvoir trop le dire : il y a de ces choses qui sont si intimes qu'on ne peut pas les produire au dehors, mais Tâme les

(1) Traité de V Amour de Dieu y i, 16.

sent (1). » Oui, mes Sœurs, cet instînct, ce sens du divin se trouve au fond des âmes, toutes créées de Dieu à son image. Ou pourrait dire qu'il y a une loi d'attraction spirituelle, comme il y a une loi d'attraction matérielle ; mais tandis que celleci attire tous les corps, par la pesanteur, au plus profond des abîmes, au centre de la terre, l'attraction spirituelle élève les cœurs en haut, et ne leur laisse de repos que lorsque, sollicités par la grâce, ils auront franchi toutes les sphères du monde créé et des affections terrestres, pour ne se reposer qu'en Dieu.

Ai-je besoin de vous dire, mes Sœurs, que c'est le cœur de Jésus qu'il faut contempler pour y voir le type parfait, absolu, de l'amour de Dieu? Le but premier de toutes ses œuvres, c'est la gloire de son Père. « // faut que le monde connaisse que j'aime mon Père , nous dit-il, et le commandement quemoji Père m'a donné je t accomplis (2). )) Aimer Dieu par-dessus toutes choses, a de tout son cœur, de toute sa force, de tout son esprit », c'est la Loi etles Prophètes ; apprendre cet art divin, c'est le tout de Thomme, et pour l'apprendre, il n'y a qu'une école, c'est l'école du cœur de Jésus.

Mais prenez garde, mes Sœurs, j'ai nommé

(1) Eugénie de Ouérin.

(2) Joan. ziv, SI.

l'amour divin qui doit, dans nos cœurs, régler et domiaer tous les amours : il n'en faut pas davantage pour nous faire entendre que la loi d'amour qui nous régit ici-bas est une loi de sacrifice.

Non, mes Sœurs, Pamour de Dieu ne peut pas entrer dans une âme sans y faire entrer en même temps, et du même coup, l'esprit de sacrifice.

« Je suis le Seigneur votre Dieu, le Dieu fort, le Dieu jaloux. Le Seigneur a pour nom: le Dieu jaloux, le Dieu qui n'admet pas de rival (1). 3> Que signifient ces paroles, dites à Moïse et à son peuple, si ce n'est : « Je dois tenir la première place dans ton cœur. Aucune affection ne pourra jamais ni me chasser de ton cœur, ni me remplacer, ni me primer sans crime ». C'est ce qu'exprime énergiquement saint Augustin : « Aimer une créature humaine à la place du Christ, c'est un amour adultère y>.

Je n'en veux pas davantage pour compren-

d) Ex. XX; 5, XXIV, 14.

dre que, comme le cœur de Jésus, tout cœur chrétien doit, à son tour, être percé par la lance du sacrifice. J'aime, j'ai au cœur l'affection la plus légitime, la plus sainte. Oh ! prenez garde, âme chrétienne, si vous suivez la pente de la nature, toutes vos puissances vont bientôt être envahies. Dieu sera oublié, et cet oubli, c'est le principe de tous les maux. « Aimer une créature à la place du Christ, c'est un amour adultère, i Ne voyez- vous pas que le premier sacrifice demandé à votre nature déchue, portée h Fégoïsme et à la sensualité, c'est, quoi qu'il puisse en coûter, d'aimer Dieu par-dessus toute chose, de préférer Dieu et sa loi sainte même aux meilleures joies de la terre? Le premier sacrifice est donc celui de toutes les affections qui excluent l'amour de Dieu ou le font passer au second rang, ce qui est la même chose que l'exclure. Si vous pouviez douter de cette nécessité, regardez le cœur de Jésus, et voyez si, dans les affections dont ce cœur est plein, il en est une qu'il ait préférée à l'amour de son Père. C'est les yeux fixés sur ce divin modèle que saint François de Sales s'écriait : c Si je savais qu'il y eût dans mon cœur une seule fibre qui ne fût pas toute détrempée de l'amour divin, je l'arracherais tout aussitôt. »

Ce n'est pas assez que l'amour de Dieu soit sou-

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verain et tienne en notre cœur la première place, il ne sera réellement souverain qu^autant qu'il sera la règle et le principe inspirateur de toutes les autres affections : c'est l'amour de Dieu qui, dans ces affections diverses dont est composée la vie du cœur humain, doit donner à chacune saplace et assigner son rang. Patrie, famille, amis et vous tous, biens de cette vie, quels que vous soyez, c'est à l'amour de Dieu à vous tracer le rôle que vous devez remplir dans mon existence. Que de sacrifices exigent souvent ces affections saintes ! Que de violences elles m'imposeront peut-être, si je veux être fidèle à leur donner pour règle le seul amour de Jésus î Dans tous les doutes, c'est le cœur percé du divin Maître, ce cœur à la fois brûlant et sanglant, qu'il faudra consulter. Un seul regard suffira souvent pour remettre l'ordre et la paix dans mon âme. Notre-Seigneur, lui aussi, ne les a-t-il pas toutes éprouvées, ces affections, et ne leur a-t-il pas donné pour règle unique la volonté de son Père ? Et ne vous a-t-il pas, en ce point comme en tout le reste, donné son exemple pour loi ? « Je vous ai donné l'exemple, afin que ce que j'ai fait, vous le fassiez aussi. »

Cet exemple, médité, adoré chaque jour, nous conduira bien vite, pour exclure le péché, et surtout pour marcher dans la voie des conseils

évangéliques, non seulement à régler, mais aussi à mortifier nos affections naturelles.

Car si l'exclusion du péché, cette règle inflexible imposée à tous, est déjà une violence faite à notre nature corrompue, le désir de la perfection nous poussera encore bien plus avant dans la voie du sacrifice. Que de fois il faudra, pour satisfaire aux exigences du saint amour, que le cœur soit crucifié I Que de fois il faudra, suivant l'Apôtre, une circoncision spirituelle qui, par le retranchement et la mort volontaire, laisse une plus libre place à Faction de l'amour divin I

Voulez-vous le comprendre ? Voyez les exemples que nous donne le cœur adorable de notre divin Maître.

Il aime Marie comme elle n'a jamais été, comme elle ne sera jamais aimée. Il la quitte cependant, après trenteans d'uneviede soumission et de tendresse, passée sans interruption auprès d'elle, pour aller où rappellent la volonté de son Père et le service des âmes. Chose plus héroïque, il consent, ou plutôt il veut que sa Mère assiste au drame de la Croix et que son cœur virginal soit brisé par le spectacle sanglant du Calvaire. Ressuscité, il ne la prend pas avec lui, mais la laisse sur la terre languir de longues années, sous la garde de saint Jean.

Jésus aime sa patrie : les latm^^c^'A^N^^s^^^

586 UNE RETRAITE AU CARÎiEL. — NEUVIÈBfE JOUR,

sur elle le proclament assez haut; il ne la menace pas moins des châtiments divins, et prophétise la ruine que son endurcissement a méritée, parce que tel est l'ordre de son Père.

Il aime saint Jean, il se fait rendre par Pierre un triple témoignage d'amour supérieur à celui de tous les autres, il n'enverra pas moins l'un et l'autre à l'apostolat et au martyre,

Marthe et Marie, les sœurs de Lazare, et Lazare lui-même lui sont comme une seconde famille, et tiennent une place particulière dans son cœur ; il ne les visite néanmoins que rarement, et d'eux aussi il fera des privilégiés de la pénitence et de la croix.

Enfin il aime tous ses disciples et il est aimé d'eux; il les quitte cependant, etpour jamais, aussitôt que Texige la gloire de son Père et leur propre bien : « Je m'en retourne à Celui qui m'a envoyé, et parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre cœur ; mais en vérité, je vous le dis, il vous est avantageux que je m'en aille (1) ».

Et ainsi Noire-Seigneur semble n'avoir connu toutes les affections humaines que pour les immoler toutes,ouplutôt(car son cœur n'en désavoue aucune) pour les mortifier, pour en faire, au temps

CI) Joan. XYi, 6-7 •

LE SACR]é"CŒUR, AMOUR ET SACRIFICE. 587

marqué, la matière d'un sacrifice à la gloire de son Père.

Mais que dis-je? L'amour de Dieu dans une âme peut aller plus loin, demander des retranchements autrement sensibles. Toute âme appelée, par une vocation sainte, à la parfaite imitation du cœur de Jésus, devra connaître plus que des renoncements momentanés, des éloignements partiels ou temporaires, des abstentions faciles à supporter.

Ce cœur divin, ai-je dit, est ouvert à l'amour de tous les hommes et de chacun d'entre eux, à tous les malheureux, à tous les pécheurs, à tous les innocents. Qui ne comprendra donc, ô Seigneur Jésus, que le plus glorieux effet que puisse produire dans une âme l'amour de Dieu, c'est la parfaite imitation de cet amour généreux pour tous les hommes, qui la porte à se donner sans partage à tous, comme vous vous êtes donné vousmême?

Mais dès lors, vous le comprenez, mes Sœurs, et depuis les jours de l'Evangile, la longuelignée, jamais interrompue, des amants de la perfection chrétienne, l'a compris comme vous : nul ne voudra suivre de près Notre-Seigneur dans l'apostolat, dans l'héroïsme de la prière, dans lemar* t3rre, qu'il ne soit forcé d'abord de quitter son père et sa mère, sesamîs^ de renoncer non cas sana

doute à leur affection, mais à leur présence, aux joies de leur entretien, aux témoignages de leur tendresse ? Ne faut-il pas qu'il renonce, comme Jésus, aux liens du foyer domestique, qu'il n'ait d'autre épouse que les âmes, d'autres enfants que ceux que lui donnera la sainte charité?

Tel est, en effet Je sacrifice que demande l'amour divin, l'amour du Dieu jaloux à ces âmes privilégiées que Notre-Seigneur a attirées par ces paroles : c Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez, distribuez-le aux pauvres et suivez-moi. Celui qui aura quitté pour moi père, mère, femme, enfants, celui-là recevra le centuple, dès ce monde avec des persécutions, et dans l'autre la vie éternelle )>. Tel est le sacrifice, inconnu jusque-là, dont le Seigneur a ouvert et aplani les voiesà toutes les âmes désireuses de le suivre dans les voies de la perfection religieuse.

Oui, Seigneur Jésus, ô grand docteur de l'amour divin, c'est là la plus haute leçon que nous puissions recueillir de votre cœur percé de la lance, déchiré par les épines et en même temps consumé par de mystérieuses flammes ! Quiconque entend cette leçon (et votre suprême bonheur dès ce monde, c'est de l'avoir entendue, mes Sœurs), celui-là, à l'exemple du divin Maître, peut répéter à son tour : « Moi aussi j'ai à répandre le feu sur la terre, et qu'est-ce que

je désire, si ce n'est que cette flamme s'allume?» J'ai voulu et je veux, tous les jours de ma vie, que la flamme de l'apostolat consume moncœur^ qu'elle s'entretienne sans cesse par l'oraison, qu'elle se développe par la pénitence, qu'elle déborde au delà de cette enceinte, qu'elle se propage et se répande, et que, par une sainte contagion, elle contribuée conserver la charité dans le cœur des enfants innocents, des vierge pures, des lévites du Seigneur, à la rallumer dans celui des pécheurs, à l'accroître dans celui des justes. J'ai tout quitté en ce monde, j'ai regardé toutes les richesses d'ici-bas comme un vil fumier, pour conquérir, pour propager l'amour de Jésus- Christ. Que puis-je vouloir autre chose sur la terre ?

Mais le voulant ainsi^ mes Sœurs, et tel est bien votre désir, je le sais, quelmoyen d'atteindre ce but si sublime, si ce n'est de suivre, d'aussi près que possible, les exemples du cœur de Jésus? Comme lui aimer et, aimaut comme lui, comme lui souffrir I Le divin époux ne se suit, dans l*^s sentiers ardus de l'apostolat, qu'à la trace du sang, et pour être capable d'y entrer, il faut se résoudre à mêler son propre sang aux gouttes du sang divin. C'est quelquefois le sang même de nos veines, quand Dieu nous fait la grâce du martyre, mais c'est toujours le saug d^V^xsv^^ ^^

il faut combattre la nature ; il faut dompter, mortifier, quelquefois percer, crucifier son cœur, il faut travailler sans cesse à en arracher quelques fibres trop humaines. A ce prix, la flamme s'allume, elle grandit, elle se propage, elle devient conquérante pour la gloire du bien-aimé. De Fâme qui est ainsi consumée, elle jaillit pour atteindre au loin les âmes, et parce que le plus grand, le plus héroïque des sacrifices a rempli cette vie donnée à Tamour de Jésus sans retour, sans défaillance et sans partage, la plus magnifique des récompenses lui est assurée : car Notre-Seigneur y a engagé sa parole : « Cette âme recevra le centuple dès ce monde et, dans l'autre, la vie éternelle ».

Ainsi soit-il.

DIXIÈME JOUB.

Dicit Mater ejus ministris :

Çtiodoumque dixerit vobisfacite.

La Mère de Jésus dit aux serviteurs : Tout ce qu'il vous dira, faites-le.

(Joan. II, 5.)

Mes chères Sœurs, votre séraphîque Mère se plaisait à appeler son Ordre l'Ordre de la sainte Vierge ; elle appelait ses filles les filles de la Vierge ; vos monastères étaient pour elle « les colombiers de la Vierge i, et toutes vous avez présent à la mémoire le souvenir de cette vision célèbre, où la Mère de Dieu apparaît à la Sainte qui avait installé sa statue sur la chaire priorale du monastère de Tlncarnation d'Avila, comme si elle seule dût être la prieure perpétuelle, m Tu

as bien fait^ ma Fille, fut-il dit à Thérèse, tu as bien fait de me mettre ici. Je serai présente aux louanges que les religieuses de ce monastère chanteront en l'honneur de mon Fils, et je les lai offrirai (1) ».

Nous pouvons affirmer sans témérité, mes Sœurs, que les Carmélites d'Avila ne sont pas les seules dont les prières soient agréables à la Mère de Dieu et offertes par elle à son divin Fils. Toutes les tilles de Thérèse lui sont chères ; car toutes sont habituées, comme leur sainte fondatrice, à regarder Marie comme leur mère, leur modèle, leur spéciale protectrice, et, après Notre- Seigneur, le premier objet de leur culte et de leur amour. Elles sont habituées à ne jamais séparer la mère de son fils, sachant que Tun et l'autre sont réellement inséparables, et qu'elles n'entendent jamais retentir au fond de leur cœur la voix de Marie, sans qu'il ne leur semble recueillir de sa bouche les paroles de la divine Mère, aux noces de Cana : « Tout ce que mon Fils vous aura dit, faites-le ».

Cette obéissance parfaite à Notre- Seigneur, la très sainte Vierge en a été, la première, le modèle accompli, et c'est pourquoi nous pouvons ohercher en elle le type absolu, achevé de la vie reli-

(1) Vie de sainte Thérèse ^ il, 29.

jieuse. Là aussi sont les raisons du culte spécial [ue vous devez à la Mère de Dieu. Aussi rien ne lous sera plus utile que de méditer ensemble queljues mystères de la vie de la très sainte Vierge, >ù se montrent particulièrement les prérogatives 3t les vertus qui sont propres à la vie religieuse.

Qu'est-ce, mes Sœurs, que la vie religieuse en général, et la vôtre en particulier ?

Si je l'envisage du côté de l'âme elle-même, c'est une vie de préservation merveilleuse, par rapport au monde et à ses dangers.

Si je la regarde du côté de Dieu, c'est une vie d'expiation, de pénitence, pour lui rendre toute la place qui lui est due et que le péché lui ravit.

Si je la regarde enfin du côté des hommes, c'est une vie de dévouement et de charité pour le salut de leur âme et de leur corps.

Or, sous ces trois aspects, la vie religieuse trouve un parfait modèle dans le mystère de Marie.

C'est Dieu lui-même qui, a: vous ayant aimé le premfer», comme toutes ses autres créatures vous a de plus prévenues d'une grâce particulière >

en vous tirant du monde, et en mettant, entre vous et ]ui, une sainte et infranchissable barrière.

Quand, pour la première fois, vous avez passé ce seuil béni, avec l'intention de ne jamais regarder derrière vous, et de vous consacrer pour jamais à Toraison, à la pénitence, à la méditation des choses éternelles, n'avez-vous pas pensé, mes Sœurs, que ce que vous faisiez vous-mêmes, la sainte Vierge, la première de toutes, Tavait fait de longs siècles avant vous ? C'est le pieux mystère de la Présentation. Lorsqu'on effet, toute jeune encore, la tradition nous la montre entrant dans le temple du Seigneur, que se proposait-elle, sinon d'y passer sa vie tout entière, loin des regards des hommes, occupée aux louanges de Dieu, appelant, de ses vœux innocents, la venue de Celui qui devait racheter Israël et sauver le monde? Profondément ignorante de la grande destinée qui lui était réservée, et cependant pleinement fidèle à une grâce qui, chez elle, n'avait jamais reçu aucune atteinte et avait prévenu sa naissance, Marie avait, dans sa pensée, dit au siècle un éternel adieu.

Modèle de l'âme religieuse, elle avait voulu conquérir, au prix d'une captivité volontaire, une sainte hberté ; elle disait , avec le Psalmiste, ces paroles que vous avez répétées vousmêmes avec transport, au jour de vos vœux:

€ Laqueus C07itritus est et nos liberati sumus : le filet est rompu, et nous voilà libres ». Et ailleurs : « 0 Seigneur, vous avez rompu mes liens, et je vous sacrifierai sans fin une hostie de louange » (1).

Considérez un instant, mes Sœurs, de quels éléments se composent ces liens du monde et de la chair qu'il a fallu rompre, à la suite de la sainte Vierge, pour assurera votre âme cette liberté qui fait sa gloire et votre joie ; considérez les dangers dont vous êtes affranchies. En deux mots, vous êtes préservées du monde et de vous-mêmes.

Du monde d'abord : il n'est plus pour vous qu'un souvenir affaibli, semblable à une mer dont les flots ne font plus entendre qu'un retentissement lointain et un sourd murmure. Yous l'avez laissé derrière vous, ce monde où, selon saint Jean, ^ tout est concupiscence des yeux^ concupiscence de la chair, orgueil de la vie > ; ce monde où, dit saint François de Sales, « le vice domine la vertu, où l'ambition tient l'empire, où Ton boit le péché comme de l'eau, où l'on voit les échantillons dePenfer ». Vanités des plaisirs, préoccupation des affaires, embarras des richesses, soucis delacupidité, rien de tout cela n'existe plus pour vous.

Mais ce n'est pas assez d'être préservé

(1) P». cxv, 16.

de ces agitations du dehors: le monde qu'il faut surtout vaincre n'est pas celui qui bruit autour de nous, c'est celui qui s'agite au dedans de nous-mêmes, l'amour de soi, l'esprit propre, l'orgueil, la sensualité , les faiblesses du cœur : or, contre tout cela, vous devez trouver dans la sainte obéissance un rempart que rien ne peut abattre; votre pauvreté volontaire en forme un autre, et la sainte chasteté complète cette triple enceinte qui empêche l'ennemi de passer.

Voilà la préservation merveilleuse que la vie 1 religieuse procure aux âmes, voilà comment elle les dispose à recevoir sans obstacle, sans interruption et comme sans limites, les effusions de la grâce céleste. Mais quelle consolation pour vous, mes Sœurs, de penser que Marie a voulu vous devancer dans cette voie, et que ce temple de Jérusalem, où elle vient enfermer son enfance, lui est un cloître où elle vous donne l'exemple de cette séparation absolue, qui ferme à l'âme toutes les issues vers le monde, et ne lui laisse d'échappée que du côté du ciel !

Vie de préservation, par rapport au monde, la vocation religieuse est, par rapport à Dieu, une vie de pénitence et d'expiation.

Que de fois déjà, mes Sœurs, dans le cours de cette retraite, nous avons parlé de croix, de mortification, de pénitence ! Et pourquoi ne parlerionsnous pas encore, en contemplant Marie, notre grand modèle, de ces vertus qui sont le nerf et le fond de la vie religieuse, delà vôtre en particulier? Unie et consacrée à Jésus pour le suivre d'aussi près qu'il lui est possible, l'âme religieuse sait bien qu'ici-bas un seul chemin mène à lui : le chemin de la croix. Elle sait bien que la souffrance volontaire est le plus grand témoignage dtt l'amour, et c'est pour cela que Marie toute pure, n'ayant rien à expier pour elle-même, n'a pas laissé de prendre part â la Passion de son divin Fils, et avoulu dépasser toutes Tes créatures dans son martyre, comme elle les dépassait toutes par son innocence immaculée. Nous donc qui voulons marcher sur les traces de Jésus, en portant la croix à sa suite, nous avons besoin

de contempler Marie et de l'invoquer ; car après Jé^us, c'est elle qui, la première, frappe nos regards sur la montagne du Calvaire. Elle est debout au pied de la croix, et elle concentre en son cœur toutes les douleurs qui abreuvent la sainte victime qu'elle a portée dans son sein. C'estlà la consommation et le dernier terme d'un martyre qui date de loin, du jour même oti a retenti à ses oreilles la prophétie du saint vieillard Siméon. Suivez en esprit toutes les douleurs qu'a voulu endurer le divin Maître. A chacune de ses souffrances correspond une souffrance de Marie. Quelles angoisses ont pressé son cœur, lorsqu'Hérode voulut mettre à mort le saint Enfant, lorsqu'elle dut fuir en Egypte avec son précieux fardeau ! Quelle inquiétude mortelle, quand elle crut l'avoir perdu dans le temple! Mais surtout (car il n'est pas possible de supposer qu'une clairvoyance prophétique n'ait pas été donnée à Marie) comment se faire une idée de Tétat de cette âme la plus tendre, la plus aimante qui fût jamais, toujours en présence des douleurs, des outrages, des supplices dont son Fils devait être abreuvé ? N'est-il pas vrai que Marie , par sa compassion , est vraiment crucifiée avec Jésus, vraiment transformée par l'amour en Jésus souffrant et mourant, de telle sorte qu'on peut dire^ avec saint Bernard, qu'on

ne sait ce qui est le plus étonnant, ou des douleurs de Jésus ou do la compassion de Marie, et que c'est à bon droit que la reine des Vierges est aussi appelée la reine des Martyres.

Et c'est pour cela encore, mes Sœurs, qu'elle est votre mère, votre modèle et l'objet choisi de votre culte. En entrant au Carmel, vous aussi vous avez dit, comme le divin Maître, quand il entre dans le monde revêtu de notre chair, afin de pouvoir expier et souffrir : c Voici, Seigneur, que je viens pour accomplir votre volonté! Cette volonté, c'est que je souffre et que j'expie pour les pauvres pécheurs ; que je sois un holocauste perpétuel sur l'autel du sacrifice; que je n'attende rien des créatures, tout de Dieu seul ; que Lui seul donne la consolation à mes peines et les adoucisse par l'onction de sa grâce ; je compte, et déjà je sais par expérience que ce n'est pas en vain, je compte sur le centuple que le Seigneur a promis à ceux qui auront tout quitté pour lui ; mais ce centuple mystérieux doit se faire sentir dans mon âme, comme dans l'âme de Marie , au milieu même de l'épreuve, des luttes, des immolations de la nature, dans une paix que le monde ne connaît pas et que Dieu seul peut donner. » C'est dans cet esprit, mes Sœurs, que vous ne faites pas un seul mouvement dans la carrière de la pénitence, qui est essentielle à votre

vie, sans rencontrer à côté de vous Marie pour vous sourire, vous encourager, vous prêter Tappui de son cœur et de son bras maternel. Etes-vous en contemplation devant Tenfant de Bethléem, aux prises, dès sa naissance, avec la pauvreté, avec la rigueur des saisons, avec la rage de ses ennemis ? C'est dans le cœur même de Marie, qui, la première, a ressenti l'écho de ces souffrances, que vous allez puiser les sentiments que vous devez offrir au saint enfant.

Votre méditation vous porte-t-elle à contempler Jésus dans les fatigues de son ministère sacré, en butte à Tenvie des Pharisiens, aux ingratitudes des foules, aux inintelligences de ses disciples eux-mêmes ? C^est encore Marie qui inspire votre oraison. Car quelle oraison meilleure peut occuper vos esprits que celle qui consiste à nous mettre à la place de la divine Mère quand, séparée volontairement de son Fils, de corps mais non de cœur, elle le suit, par la pensée, dans le chemin si rude qui doit aboutir au Calvaire ? « Bienheureuses, disait cette femme du peuple, bienheureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui nous ont nourri 1 » Bienheureuses, dirons-nous à notre tour, les âmes qui n'auront, pour suivre Notre-Seigneur dans toutes les épreuves de sa vie, dans toutes lôâ douleurs de sa mort, d'autres pensées, d^au-

très vues, d^autres impressions que celles qui remplirent Tâme de Marie ; qui sauront, si j'ose ainsi parler, lui emprunter son imagination pour se représenter, son esprit pour considérer, son cœur pour sentir les douleurs, aussi bien que les joies du Fils de Dieu !

La vie religieuse, enfin, est une vie de charité et de dévouement pour les hommes.

Votre sainte Mère, vous ne l'oubliez jamais, mes Sœurs, a voulu que, du sein de votre solitude profonde, cachées à tous les regards, vous fussiez cependant des apôtres, travaillant efficacement à la conversion, au salut des pauvres pécheurs. Tout ce qu'un saint Paul dit de son zèle à gagner les âmes, des sacrifices qu'il accomplit pour accroître le nombre des enfants du royaume, des membres de Jésus-Christ, vous pou. vez, vous devez le dire de vous-mêmes, a: Je suis tout prêt, écrit l'Apôtre aux Corinthiens, à donner très volontiers tout ce que j'ai, et de plus à donner même ma vie pour vos âmes (1) .» Et ailleurs :

(l) II Cor. XII, 15.

<t C'est pour l'amour de Jésus-Christ, dit-il aux Philippiens, que tout ce qui pouvait m' être avantageux, aux yeux deshommes, je Fai regardé comme une perte. Bien plus, j'estime que tout est perte, comparé à Téminente science de Jésus-Christ, mon Seigneur, pour qui j'ai voulu tout sacrifier, et je regarde toutes les choses de ce monde comme du fumier,afin de gagner Jésus-Christ(l).3>

Ces ardentes paroles, quand, du fond de vos cellules, vous jetez les yeux sur vos frères qui combattent dans le monde, elles viennent d'ellesmêmes sur vos lèvres , dles réchauffent vos cœiirs, elles nourrissent vos oraisons. Ces sentiments apostoliques sont l'âme de votre prière continuelle, et votre seul regret est de ne pas voir autrement qu'avec les yeux de la foi, tant que vous êtes loin de la patrie, les fruits de cet apostolat.

Or, mes Sœurs, quel est toujours votre grand modèle, votre grand secours, dans ce travail caché qui a pour but le salut des âmes ? N'est-ce pas encore la sainte Vierge Marie ?

Voici qu'après la triomphante Ascension de Notre-Seigneur, les apôtres sont réunis au cénacle, attendant la venue du Saint-Esprit, avant de commencer la prédication qui doit fonder l'Eglise,

(1) PhUip. m, 7-8.

Quelle est cette femme qui est assise au milieu d'eux et semble présider le collège apostolique ? C'est la bienheureuse Vierge. Elle doit , elle aQssi, recevoir le Saint-Esprit et être, une fois de plus, revêtue de la vertu d'en haut. Néanmoins elle ne recevra mission ni de prêcher la parole de Dieu, ni de remettre les péchés, ni de consacrer le corps adorable de Notre-Seigneur ou de distribuer les sacrements, et cependant elle exercera, dans la propagation du saint Evangile, une action incomparable. Comment cela? C'est un profond mystère. L'Evangile ne nousle dilpas. A partir du jour du cénacle, la mère du Sauveur disparaît, pour ainsi dire. Nous ne savons rien des années qui précèdent sa glorieuse Assomption. Nous ne connaissons pas la date de sa mort. Nous ne savons pas, au juste, où est le tombeau que son corps n'a fait que toucher. Elle, dont les miracles remplissent les siècles chrétiens, la tradition ne nous dit pas qu'elle en ait fait un seul de son vivant. Se mêlait-elle, au moins, dans les œuvres de charité, avec les saintes femmes qui continuèrent, auprès des apôtres, le ministère qu'elles avaient rempli auprès du Sauveur avant sa Passion ? L'histoire n'en dit rien. Quoi donc ? Etait-elle inactive, inutile à la propagation du royaume de Dieu ? Ce 0erait un blasphème de le penser. Que faisait-*

f 606 UNE RETBAITE AU GARMEL. — DIXIÈBIE JOUR.

elle donc? Elle faisait, mes Sœurs, indubitable- * ment, ce qui est votre propre vocation. Elle aimait, elle priait, elle souffrait, elle intercédait, elle se sanctifiait elle-même par son union étroite à toutes les intentions, à toutes les volontés, à tous les désirs de ce divin Fils, dont la volonté insondable la retenait sur la terre. Séparée de la vie extérieure et militante de l'Eglise, elle ne faisait qu'un, par roraison, avec Celui qui avaitfondé l'Eglise en répandantcesangqu'ilavaitpuisédans ses chastes entrailles. Après la disparition du Sauveur, comme aux jours de sa sainte enfance, elle conservait et méditait sans cesse, dans son cœur, tous les mystères de ses abaissements et de sa gloire. « Son état, dit Bossuet, était une douleur mortelle, une douleur tuante et crucifiante, et, au milieu de cette douleur, je ne sais quoi de vivifiant par le moyen de l'amour. Elle avait toujours devant les yeux Jésus-Cbrist crucifié et pouvait dire avec l'Apôtre : Je meurs tous les jours (I Cor. XV, 31). Mais l'amour venait au secours et soutenait sa vie languissante. Un désir rigoureux de se conformer aux volontés de son bienaimé soutenait sa langueur et ses défaillances, et Jésus-Christ seul vivait en elle, parce qu'elle ne vivait que de son amour (1). i>

(1) Deuxième serm. sur T Assomption

En même temps que sa vie intérieure était un exercice continuel de douleur et d'amour contemplatif, elle était mêlée, par un amour actif et agissant, sans défaillance ni relâche, à toutes les œuvres, à toutes les épreuves de TEglise naissante. Ecoutons encore Bossuet :

€ Marie lui fut donnée pour être son appui et Tunique consolation de tous les fidèles sur la terre. Elle voyait son Fils dans tous ses membres ; sa compassion était une prière pour tous ceux qui souffraient, son cœur s'animait dans le cœur de tous ceux qui gémissaient pour leur aider à crier miséricorde ; elle entrait dans les plaies de tous les blessés pour les aider à leur soulagement, dans tous les cœurs charitables pour les presser de courir au soutien, à la consolation des nécessiteux et des affligés. Elle agissait dans tous les apôtres pour annoncer l'Evangile, dans tous les martyrs pour le sceller de leur sang ; enfin généralement dans tous les fidèles, pour en observer les préceptes, en écouter les conseils, en imiter les exemples (1) ! »

Voilà, mes Sœurs, voilà en Marie, votre mère, le parfait modèle de votre vie de charité et de dévouement pour les hommes ; voilà le type absolu de ce genre de vie apostolique qui a le

(1) Jd. ibid.

cloître pour centre, la prière et la pénitence pour moyen, la gloire de Dieu et le salut des âmes pour but, et dont Tunique principe est Tardent amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Et maintenant, mes Sœurs, le fondement solide de votre dévotion à la très sainte Vierge étant posé, il n'y a plus, à la suite des Saints, que quelques conclusions pratiques à en tirer, dans ces jours de retraite ; ou plutôt, car maintes fois vous avez médité sur le sujet qui nous occupe, il s'agit de renouveler, de rajeunir vos précédentes résolutions.

Ce n'est pas assez de vous dire que vous êtes enfants de Marie, il faut vous efforcer, tous les jours davantage, de justifier ce titre, et pour vous y encourager, rien n'est meilleur que de considérer comment les vertus de votre Mère ont engendré sa gloire, et comment, participant à ses mérites, vous avez aussi une part spéciale à son triomphe.

C'est encore Bossuet qui en fait la remarque. Sans doute Marie, en vertu de la seule prédestination dont elle a été Tobjet^çar un choix tout gratuit

de la sagesse divine, est revêtue, dès ce monde, d'une gloire incomparable. Elle est immaculée dans sa conception ; elle est vierge et reine de toutes les vierges ; en devenant mère, elle commande à Celui qui est son créateur et son sauveur. « Elle possédait, dit Bossuet, trois biens précieux, une haute dignité, une pureté admirable de corps et d'esprit et, ce qui est au-dessus de tous les trésors, elle possédait Jésus-Christ ; elle avait un fils bien-aimé « daiis lequel, dit VdkpàivQj habitait toute plénitude » (Coloss. i, 19).

Rien de tout cela^ cependant, n'aurait suffi pour amener son triomphe, comme on peut dire, mes Sœurs, que l'excellence de votre vocation, qui vous rend si semblables à la vierge Marie, ne suffirait point, parelle seule, pourvous faire participer à sa gloire. En vain vous auriez sa pureté, en vain vous auriez comme elle offertà Dieul'hommage d'une perpétuelle obéissance, disant comme elle : « Ecce ancilla Dominiy]e suis, je veux être à jamais la servante du Seigneur 3>, si toutes ces grandeurs n'étaient mises en œuvre, en quelque sorte, et développées par une autre vertu qui est le principal ornenvent des vierges chrétiennes, je veux dire l'humilité. Or voyez, selon Bossuet, comment cette vertu met le sceau à toutes les grandeurs de Marie.

a Yoilà,dit-il,une créature distinguée excellem-

610 UNE RETRAITE AU CARMEL. DIXIÈBfB JOUR.

ment de toutes les autres, mais son humilité très profonde la dépouillera, en quelque façon, de ses merveilleux avantages. Elle qui est élevée audessus de tous par la dignité de Mère de Dieu, se range dans le commun par la qualité de servante ; elle, qui est séparée de tous par sa pureté immaculée, se mêle parmi les pécheurs en se purifiant avec les autres. Voyez qu'elle se dépouille, en s'humiliant, de Thonneurde sa qualité et de la prérogative de son innocence. Mais voici quelque chose de plus^ elle perd jusqu'à son fils sur le Calvaire ; et je ne dis pas seulement qu'elle perd son fils parce qu'elle le voit mourir d'une mort cruelle ; mais elle leperd, ce fils bien-aimé, parce qu'il cesse, en quelque sorte, d'être sonfils, et qu'il lui en substitue un autre en sa place : « Femme, lui dit-il,voilà votre fils.» — « 0 change- 0 commutationerriy s'écrie saint Bernard, on lui ment, donne Jean pour Jésus, le serviteur pour le maître, le fils de Zébédée pour le Fils de Dieu. Il plaît à son fils de l'humilier. 3>

Vous le voyez assez, mes chères Sœurs, on ne comprendrait pas, on n'honorerait pas assez le mystère de Marie, si on n'y ad/nirait pas, si on ne s'efforçait pas d'imiter son humilité. Non seuleuaent Notre-Seigneur lui en a donné la grâce, mais il a voulu lui en fournir les moyens et la matière. Et vous, mes Sœurs, quand vous

contemplez Marie, quand vous vous réjouissez du choix que Notre-Seigneur a fait de vous pour ses épouses, ah ! qu'après l'élan de la reconnaissance, le premier cri de votre cœur soit une parole d'humilité ! Que votre conviction profonde, absolue, tous les jours croissante, soit que l'humilité seule peut garder^ développer en vous les dons divins et les amener 'à leur glorieuse récompense! Ce qui est couronné en Marie, c'est son humilité bien plus que ses prérogatives singulières. Si elle est élevée sur toutesles créatures par la prédestination divine, elle n'arrivera au trône qui lui est préparé que sur les ailes de l'humilité. C'est encore ce que nous dit Bossuet, dans son style incomparable :

« 0 Mère de Jésus-Christ, parce que vous vous êtes appelé servante, l'humilité vous prépare un trône : montez en cette place éminente et recevez l'empire absolu sur toutes les créatures! 0 Vierge toute sainte et toute innocente, plus pure que les rayons du soleil! vous avez voulu vous purifier et vous mêler parmi les pécheurs, votre humilité va vous relever, vous serez l'avocate de tous les pécheurs.... Vous aviez perdu votre Fils; il semblait qu'il vous eût quittée, vous laissant gémir si longtemps sur cette terre étrangère ; parce que vous avez subi une telle humiliation, le Fils veiit rentrer dans ses droits qu'il n'avait cèdes

à Jean que pour peu de temps. Je le vois, il vous tend les bras, et toute la cour céleste vous admire, 6 heureuse Vierge, montant au ciel pleine de délices et appuyée sur le bien-aimé : innixa super dilectum (1). »

Je m'arrête, mes chères Sœurs. Enfants de marie, je vous en ai dit assez pour vous rappeler et la gloire de votre Mère et la nature du culte que vous devez lui rendre. Vivre en sa compagnie et à ses pieds dans tous les exercices du saint amour, tel qu'il se pratique sur la terre, c'est-à-dire dans l'épreuve, dans la souffrance, dans la séparation de tout ce qui est humain et créé, béuissant Dieu de cette vie si semblable à ^a sienne, loin dumondeetprèsde Dieu, victimes volontaires, à la suite de la grande victime et pour le même objet, la gloire de son Père et le salut des âmes, enfin apprenant de la Mère de Dieu le secret de cette humilité qui est véritablement le levain de toutes les vertus et qui seule féconde l'amour: voilà, mes Sœurs, ce qu'est pour vous le culte de la Bienheureuse Vierge Marie et la vocation des filles de Notre-Dame du Mont- Carmel.

Ainsi soit-il.

(1) Cant. VIII, 6.

SAPERE AD SOBRIETATEM.

Je voudrais aujourd'hui, mes Sœurs, vous entretenir d'un sujet malaisé à définir d'un mot, et qui parfois vous fera sourire. Je voudrais vous prêcher la modération dans le service de Dieu, dans le zèle, dans le travail de la perfection religieuse. Certes, cette modération n'est pas la tiédeur! Et cependant, aux yeux de ceux qui pèchent contre la vertu même dont je veux vous entretenir, elle a parfois cette apparence et porte ce nom odieux. Les esprits justes ne sont point exposés à cette erreur, et plus volontiers ils nomment discrétion , d'un mot que connaissent tous les maîtres de la vie spirituelle (1), cette vertu dont je viens vous parler, et qui nous est recommandée par saint Paul dans ce texte si souvent cité, et rarement cité à propos : a: Il ne faut pas

(1) Voyez les Colloqueg de Cassien.

être plus sage qu'il ne faut, mais être sage avec sobriété, chacun suivant la mesure de foi qu'il a reçue de Dieu en partage (1). d

Pour ne pas nous égarer, voyons d'abord quel est, suivant l'interprétation des Pères, le sens littéral, grammatical, de ce texte. Ilconvientd'enrapprocher un autre auquel on donne d'ordinaire la même signification; c'est celui-ci : a Rationabile sit obsequiumvestrum^ que votre obéissance soit raisonnable ».

Ecoutons saint Augustin et autres docteurs ; ils considèrent ce texte au point de vue dogmatique, et voici le sens qu'ils lui donnent :

« Ne soyez point curieux à scruter les choses de la foi, vous efforçant de savoir plus et au delà de ce qu'enseigne ou permet une foi saine : car là est la racine des hérésies. »

Saint Chrysostome commente ainsi ces textes, au point de vue moral :

a II ne faut pas s'estimer plus qu'il ne convient, il faut avoir de soi une opinion sobre, retenue et modeste ; il faut éviter surtout une pétulance orgueilleuse et arrogante, toujours prête à s'attribuer un rôle. Prenez garde de vouloir aller au delà de la mesure de votre talent et de vous ingérer dans les fonctions d'autrui. i>

(1) Rom. XTi, 3.

eiÂPERE AD âO^RtETATEM. 61 5

Sur ce texte : « que votre culte soit raisonnable », saint Basile donne le commentaire suivant : « Accomplissez la volonté divine avec circonspection, sans zèle inconsidéré, mais conduits par la saine raison et de sages conseils : c'est la raison qu^il faut prendre pour guide^ non l'impétuosité de Tespritfet la passion ».

Saint Anselme dit plus sobrement : « Faites vos bonnes œuvres de telle sorte que vous puissiez toujours en rendre raison 3>.

Saint Thomas fait une application de ce texte à la mortification corporelle : « Que cette mortification, dit-il, ne soit pas excessive, mais modérée et raisonnable ».

Saint Bernard résume tout ce qui précède, en donnant à la vertu que saint Paul recommande le nom qui la désigne ordinairement :

« La discrétion, dit-il, est la modératrice et le guide des vertus, des affections, des mœurs. A chaque vertu elle assigne sa place, et c'est cette place, bien gardée, qui en fait la mesure, la beauté et la perpétuité. Retranchez la discrétion^ la vertu même deviendra vice. »

La pensée de saint Paul, ainsi expliquée, n^est que la reproduction d'une axiome de- philosophie morale d'un des plus grands hommes de l'antiquité, d'Aristote. « In medio stat virtuSy la place de la vertu est à égale distance des extrêmes. j>

Saint Thomas fait justement remarquer que lorsqu'il s'agit des vertus théologales, si on ne considère que leur objet, qui est Dieu, cette maxime n'a pas d'application : c En effet, on ne saurait trop croire en Dieu ni trop espérer en lui, ni trop l'aimer ; mais, par rapport à nous, il n'en est pas de même. Nous pouvons pécher par excès ou par défaut, dans la manière d'exercer ces vertus (1) ».

Tous ces préliminaires posés, arrivoniS aux considérations pratiques qui doivent remplir cette conférence, destinée à vous montrer, suivant la pensée de saint Bernard, que sans la discrétion nos vertus mêmes peuvent devenir des vices.

Et d'abord, quand saint Paul^ qui nous prêche Jésus crucifié et le salut par la Croix, nous prêche aussi la raison, faut-il s'en étonner? La raison souveraine, c'est Dieu même, et la rsdson dans l'homme c'est la ressemblance principale avec Dieu, (c Seigneur, dit le Psalmiste, la lumière

(1) 1» 2» LXiv, 4.

SAPERE AD SOBRIETATEM. 617

de votre visage est empreinte sur nous, d Saint Thomas et tous les Pères entendent cette <i: lumière du visage divin d, de l'intelligence souveraine dont notre intelligence est un reflet : il est trop facile, dès lors, de comprendre que, sans raison, il ne saurait y avoir ni religion, ni piété possible.

Mais, quelle que soitl'essence de la raison considérée dans sa divine origine, ne la regardons ici, comme le demande notre sujet, que dans son sens moral et pratique, et voyons ce qu'elle est.

Elle est la faculté de juger sainement des choses, de leur donner leur vraie mesure, deles apprécier telles qu'elles sont, de les mettre chacune à leur place, assignant à chacune avec exacti- • tude sa juste importance.

On peut dire que c'est cette raison dont Dieu a usé en créant le monde. « Vous avez fait toutes choses, dit l'Ecriture, avec nombre, poids et mesure, D Yous avez tendu à vos fins tantôt par la douceur, tantôt par la force, suaviter et fortiter^ tempérant l'une par l'autre et ne donnant à chacune que le juste développement qui lui était nécessaire pour le but que vous poursuiviez.

De même un esprit parfaitement raisonnable, nous l'avons déjà dit plus haut(l), est un esprit

(i) Confér, swr VhvMeur.

dont toutes les puissances seraient en parfait équilibre, qui ne pencherait jamais trop ni d'un côté ni de l'autre.

Or, mes Sœurs, ilfautbien le dire et le répéter, cet équilibre de l'esprit, qui fait que toutes les puissances sont à leur place et jouent leur rôle, s'acquittent de leur fonction avec une harmonie parfaite, se prêtent un concours mutuel, sans que l'une usurpe sur l'autre, soit pour la remplacer, soit seulement pour entraver son action ; c'est ce qu'il y a de plus rare au monde, de plus difficile à réaliser; en approcher est déjà une vertu, un phénomène rare et qu'il faut signaler, quand on le rencontre.

Il n'est pas difficile de donner la raison de cette guerre intestine que nous portons en nous : elle vient de notre nature elle-même, composée, dans son unité évidente, de facultés évidemment diverses et en apparence contradictoires. Outre cette dualité fondamentale, le corps et l'âme, que le péché originel a constituée en état de lutte habituelle, il y a dans notre âme des besoins qui paraissent ne pouvoir se satisfaire, le plus souvent, qu'aux dépens les uns des autres. Il y a, d^une part^ la raison ; de l'autre, l'imagination, la sensibilité, siège des passions de toute nature. Notre cœur a des instincts qui contrarient les vues de notre esprit. Or chaque faculté de

SAPERE AD SOBRIETATEM. 619

rhomme est comme le cœur humain tout entier, elle est insatiable : Tesprit veut tout connaître et tout comprendre, le cœur veut aimer sans mesure, la sensibilité jouir de tout; et ainsi on peut dire que, naturellement, en nous chacune de nos facultés empiète sur l'autre et ne trouve à se satisfaire qu'au détriment de l'autre. C'est au milieu de ces conflits perpétuels qu'il faut que l'âme cherche et trouve la paix qui suppose l'équilibre.

Ce simple aperçu vous fait comprendre, mes Sœurs, et la difficulté pour une âme de se conduire elle-même et le besoin qu^elle a d'une direction, et par suite l'excellence de la vie religieuse, oîi l'autorité de supérieurs sages et respectés se joint toujours à celle de la règle, pour aider vos âmes et les guider, sans les perdre de vue un seul instant, jusqu'au seuil même de l'éternité.

Dans la vie religieuse, l'obéissance, intérieure et extérieure, met chaque chose à sa place. D'une part, la règle dit ce qu'il faut faire et ne pas faire; de rautre,nospensées elles-mêmes,nos impressions les plus intimes, reçoivent une direction de nos pères spirituels. Et cependant faut-il croire que l'obéissance supplée à tout ? Est-ce qu'elle dispense d'une action personnelle pour arriver, en toutes choses, à ce « rationabile obsequium », dont

parle saint Paul ; à cette « discrétion d qui donne seule aux vertus religieuses tout leur éclat? Assurément non. Et c^est pourquoi il est bon de passer en revue les fautes que Tâme la plus vertueuse est exposée à commettre en cherchant le bien, en le pratiquant, mais non pas avec cette « sobriété » que recommande saint Paul.

Il y a des vertus où Ton peut excéder, il y a des imperfections, des défauts qu'on peut prendre pour des vertus.

En fait de vertus où F on peut excéder, il y a ces ferveurs indiscrètes, touchantes par leur zèle, mais blâmables par leur excès, par leur forme, par les conséquences qui en découlent dans les rapports avec leprochain, par leur importunité. C'est certainement dans ce défaut que tombait cette bonne religeuse que sainte Thérèse prie, un jour de Pâques ou de Pentecôte, déchanter un cantique devantla communauté. « — Oh! maMère, répondit la religieuse, chanter en un si beau jour ! Ne vaudrait-il pas mieux retourner à Foraison ? — Allez, allez, ma fille, reprit sévèrement la sainte Mère, allez contempler, dans votre cellule, etlaissez vos Sœurs se réjouir avec le bon Jésus. y> Une pénitence suivit la réprimande.

C'est un excès aussi que ces scrupules qui portent une âme timorée à examiner sans cesse si elle ne manque pas à la charité. Voici le conseil que

SAPERE AD SOBRIETATEM. 621

lui adresse le bon sens de sainte Thérèse : « Croyez bien que Dieu ne s'arrête pas à une foule de petites choses. Gardez votre âme à Tabri d'inquiétudes sans fondement, quipourraient vous empêcher de faire beaucoup de bien. Ayez une intention droite, une ferme volonté de ne point offenser Dieu, et ne craignez pas avec cela devons donner une sainte liberté d'esprit et de cœur. Ces craintes, loin de vous rendre meilleures, vous feraient tomber dans des imperfections et vous empêcheraient de faire du bien aux autres (1). » Telle religieuse, sagement persuadée que Foraison est le grand moyen d'aller à Dieu et de lui plaire, se persuadera faussement iju'elle peut, par certains efforts de cerveau, se donner un degré d'oraison sublime, où Dieu ne l'appelle pas. Elle n'attend pas l'action du Saint-Esprit, elle la devance et prend souvent l'eflort de son imagination échauffée pour une influence de la grâce céleste. Telle autre attache à certaines pratiques une importance qu'elles n'ont pas, etfait decertainesdévotions saseule préoccupation devantDieu, sans songer qu'elle oublie, pour satisfaire son goût, des points importants de la règle. Il y en a qui, s' attachant aux douceurs de l'oraison et aux consolationsqu'ellesreçoiventdanslaprière,pren-

(1) Vie, t. I, p. 369.

nent les encouragements que Dieu donne à leur faiblessepourdespreuves qu'elles sont arrivéesà un point éminentde perfection. D'autres, par un excès tout contraire, se persuaderont que Dieu les abandonne à cause des sécheresses, des distractions, aussi insupportables qu'involontaires, de leur oraison.

Qui ne connaît aussi Timportance exagérée que certaines âmes attachentaux pratiques de la pénitence corporelle ? Elles vont, sur ce point, au delà de toute mesure, se passant de permission sous quelque prétexte imaginaire, ou supposant des permissions qu'elles n'ont pas. Si onleurfait à ce sujet des remarques, elles répondent qu'elles ne sont pas venues en religion pour se ménager, que les religieuses sont des victimes volontaires, et que d'ailleurs elles ne tiennent pas à la vie, etc.

On peut pécher par excès même dans la régularité et Tobéissance : on les pratique au détriment même de la charité, qui est cependant la règle des règles, qui doit servir à les interpréter, et qui seule en fait connaître le véritable esprit.

S'il y a des vertus dans lesquelles on excède, il y a aussi des défauts, des relâchements, des imperfections que Ton prend pour des vertus. On se relâche, par exemple, sous le moindre prétexte, de l'assiduité à l'oraison, de la fidélité à la règle. Les raisons que cetlames religieuses se donnent

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à elles-mêmes et qu'un bon juge ne trouverait pas suffisantes, elles les appellent de la piété bien entendue. Ellesnesontpas,disent-elles,comme ces personnes qu'une ferveur indiscrète pousse sans cesse à faire au delà de leur force, et qui en sont punies par Tobbligation de se voir mettre sans cesse au soulagement ; elles veulent se ménager pour aller loin, pourallertoujours. D'ailleurs, ajoutentelles, elles ne sont pas venues en religion pour se tuer, etc., etc.

' Ces mêmes personnes manquent-eJles à la parfaite sincérité dans leurs conversations, à la charité dans leurs jugements? Qu'on se garde bien de les reprendre ! On ne le ferait que par étroitesse d'esprit : une piétélarge,àla sainte Thérèse, n'a pas de ces scrupules!

D'autres fois un rien les froisse, elles trouvent qu'on manque de procédés à leur égard. Ne leur dites pas que leur susceptibilité est excessive, et que c'est là une des plus dangereuses atteintes de r amour-propre : elles sauront fort bien vous répondre que ce qu'on appelle à tort en elles susceptibilité^ n'est pas autre chose qu'un juste sentiment de leur dignité, un point d'honneur nullement semblable à celui q!i'il fiut JTistement condamner dans les mondains, mais que , pour être religieuse, oa n'en a pas moins droit à des. égards, etc.

Rien de plus varié, rien de plus ingénieux que les sophismes que Ton sait trouver pour justifier toutes ces misères.

« On ne saurait trop aimer Dieu, et la seule mesure de l'aimer, c'est de l'aimer sans mesure. » Telle est la réponse que fera la personne qui pèche par un zèle indiscret, ou une dévotion désagréable au prochain. Sans doute on ne saurait trop aimer Dieu; mais saint Thomas répond qu'on peut se tromper ou excéder dans la manière de témoigner cet amour.

« Les Saints,nous dira quelque autre, accusée de mortificationindiscrète,les Saints en ont bien fait d'autres! d Sans doute; mais d'abord il n'est pas prouvé, du moins jusqu'ici, que vous soyez une sainte, et, déplus, la première marque de sainteté donnée par le Saint le plus mortifié, c'est la docilité à renoncer à une pratique de pénitence, aussitôt que les supérieurs la défendent.

Telle enfin alléguera a: la folie de la croix d. Mais saint Paul, qui l'a célébrée, n'en a pas moins prêché la sobriété, la modération dans la sagesse.

Voilà les sophismes par excès. Les sophismes par défaut ne sont pas moins nombreux ni moins spécieux.

Vous vous ménagez trop, vous vous relâchez trop facilement de vos pénitences, dira-t-on à une Sœur qui semble sur le chemin de la tiédeur.

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— « Maîs^ répondra- t-elle, j'ai une santé si délicate, j'ai été si malade autrefois I Charité bien ordonnée commence par soi même ! i^

Telle autre est sans gêne vis-à-vis de la règle : elle parle quand il faut se taire ; elle est en retard à la récréation, au chœur, partout. On le lui fait remarquer. Elle répond aujourd'hui par un prétexte, demain par un autre, et ajoute : d Après tout, la règle n'oblige pas sous peine dépêché ! » D'autres fois elle dira que la charité passe avant la règle, et que c'est manquer à l'esprit de la règle que de se rendre esclave de tant de minuties, bonnes pour les novices. Elle est ancienne, elle est chargée d'occupations : on peut bienlui passer quelque chose !

Je pourrais multiplier à Tinfini les exemples, et vous savez, mes Sœurs, que je n'invente rien. Outre la faiblesse naturelle qui nous rend tous sujets à ces misères, et qui se manifeste et par nosmanquementsjournaliers,etpar ces pitoyables prétextes que Tamour-propre nous suggère pour les justifier, je croirais volontiers que le démon, ennemi de laperfection religieuse, et qui désespère d'amener les épouses de Jésus-Christ à de grandes fautes, cherche sa revanche en les harcelant par mille petits côtés, les rendant quelquefois infiniment plus faciles que les personnes du monde à se pardonner mille petites délicatesses,

mille petits relâchements, nombre de susceptibilités mesquines, de jalousies imperceptibles, de froissements sans causes ouproduitspar des riens. Ce qui fait dire aux gens du monde, toujours malins et volontairement aveugles pour les vertus solides et fondamentales qui se pratiquent dans' les cloîtres, qu'après tout, les religieuses ne sont pas plus parfaites que les autres, que même elles sont moins charitables, plus susceptibles, moins mortifiées, moins judicieuses que les chrétiennes ordinaires. Ces réflexions manquent-elles toujours de fondement? Je ne voudrais pas l'affirmer, en me bornant, bien entendu, aux côtés extérieurs de la dévotion, aux infiniment petits qui font l'objet de cet entretien.

Que ferons-nous donc pour échapper, autant que possible, aux défauts que je viens de signaler ?

Disons-le d'abord franchement : cet équilibre parfait qui, dans un même caractère, ne laisse place à* aucun désordre, si léger qu'il soit; qui laisse toujours à la raison, à la sensibilité, àchacune de nos facultés, aux divers mobiles qui

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agissent sur nous, leur place légitime, sans empiétement ni défaillance, cette harmonie complète, en un mot, de tous les ressorts qui composent l'être humain ; tout cela est un idéal qui n'a sans doute été atteint qu'une seule fois, c'està-dire par l'homme parfait, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quelques saints en ont approché, il est vrai, et aucun, à mon sens, avec une plus étonnante perfection que saint François de Sales, en qui l'homme, le chrétien, Tévêque semblent ne laisser rien à désirer au plus exigeant; mais si, en cette matière, il faut nous résigner à ne jamais atteindre le plus parfait, il n'en est pas moins requis de faire des efforts soutenus pour y tendre, sous peine de ne faire aucunprogrès, et^ bien plus, de voir grandir tous nos défauts. Quels sont donc les moyens qui nous rapprocheront de cet équilibre si désirable ?

Le premier de ces moyens est, comme toujours et pour tout le reste^ la prière. U faut être persuadé d'avance que nous avons de nombreux défauts, inaperçus à nos propres yeux et non pas aux autres, et que la grâce de Dieu seule peut nous faire connaître. On dit souvent, des personnes les meilleures (et cette remarque est très juste), qu'elles ont les défauts de leurs qui^Uités : or ce sont précisément ces défauts qui nous

échappent le plus, parce que nous les prenons pour les qualités mêmes dontelJes sontl'exagération. Une personne portée à la tendresse sera volontiers familière ; une personne recueillie et réservée sera froide et paraîtra sèche. Telle a beaucoup d'ordre et d'exactitude : elle sera, par suite, minutieuse etd^une exigence fatigante pour ses compagnes. Une autre poussera la charité et le désir de se sacrifier, de faire plaisir à tout le monde, en toutes chosjs, jusqu'à un empressement importun, qui lui fera manquer justement le but qu'elle poursuit. Or qui pourra mieux nous révéler à nous-mêmes ces imperfections que l'esprit de Dieu, que lalumière céleste obtenue dans la prière ?

Après la prière, certaines petites industries ne seront pas inutiles. Il y a en amitié (à Tusage des gens du monde qui ne savent guère aimer comme il faut ni Dieu, ni le prochain) ; il y a, dis-je^ en amitié, une maxime très fausse, quoique très pratiquée : elle consiste à dire qu'il faut toujours traiter ses amis comme s'ils pouvaient un jour devenir nos ennemis, et ses ennemis comme s'ils pouvaient un jour devenir nos amis. Si fausse que soit cette maxime en matière d'amitié, elle peut avoir une juste application en matière de piété : voici en quel sens. Dans les grandes ferv^eurs, dans W.s grands élans de dévotion, con-

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sidérez que ces moments sont passagers ; recevez-les de Dieu avec reconnaissance, mais ne vous y livrez pas, comme à un état définitif auquel vous êtes parvenuespour n'en jamais déchoir, et par conséquent ne réglez pas votre vie diaprés les sentiments qui vous possèdent, dans ces heures si douces, mais si rapides. Réciproquement, quand la sécheresse vous visite, que la prière vous est difficile, que des tristesses involontaires viennent assaillir votre âme, n'en concevez pas une inquiétude outrée ; gardez-vous de penser que ce soit là Tépreuve perpétuelle à laquelle Dieu veut vous soumettre. Ne le savez-vous point, et par l'enseignement des maîtres de la vie spirituelle et par votre propre expérience ? Tant que nous sommes en ce monde, notre âme est le théâtre de vicissitudes continuelles ; elle est comme une mer, où la sérénité et le calme d'un beau jour précèdent souvent l'orage du lendemain , et où la tempête elle-même présage et ramène le beau temps : le pilote expérimenté n'est ni trop confiant pendant les jours de calme, ni trop effrayé quand le ciel s'assombrit.

Les âmes inégales, manquant d'équilibre, sont celles qui n'ont pas cette sagesse ; le secret de cette mobilité, de cette bizarrerie qui les fatigue, elle et leurs compagnes, n'est souvent pas* autre chose : elles donnent trop d'importance à leurs im-

pressions successives, et de là vient qu'elles sont presque toujours au delà ou en deçà de ce point juste signalé par l'Apôtre, et qui nous apprend à être sage avec mesure : Sapere ad sobrietatem.

Enfin, l'âme religieuse trouvera toujours, pour connaître ses défauts et les corriger, une ressource inappréciable dans la direction, qui ne lui manque jamstis. L'essentiel est de bien faire connaître son âme, de l'ouvrir avec une docilité d'enfant à ceux qui ont charge de la conduire. Que drames, même dans le cloître, à qui l'on ne peut pas tout dire I Un avertissement qu'on leur donnerait serait suffisant pour leur faire voir, pourleur faire éviter, corriger une imperfection. Cet avertissement, eJles nerentendrontpas;onne le Jeur donnera jamais. Pourquoi? Parce qu'elles ne sont pas capables de l'entendre ! Parce que Tesprit de simplicité, de docilité, ou pour mieux dire d'humilité leur manque ! Si on leur parlait, le remède serait pire que le mal. Non seulement elles ne recevraient pas bien cet avis, ne le comprendraient pas, mais ce serait peut-être l'occasion d'un nouveau tort, et le second état serait pire que le premier. Heureuse l'âme, même très peu avancée, très accessible à toutes les fluctuations, très mobile, peu équilibrée, mais qui corrige cette imperfection par une docilité d'enfant ; qui va au-devant de tous les avis, qui ne tient à aucune

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de ses pensées propres, et surtout à ses pénitences, à ses dévotions particulières, à ses goûts naturels, à ses vues personnelles en fait de sainteté ! Cette ânoie-là arrivera beaucoup plus vite et beaucoup mieux qu'une âme, souvent mieux douée, à l'heureux équilibre que nous cherchons et qui, selon l'apôtre, est la perfection de la vertu. Au reste, mes Sœurs, et c'est par cette réflexion que je termine: que la difficulté d'atteindre à un idéal si élevé et si rare ne soit point pour vous la cause d'un découragement quelconque. Une manière certaine de manquer le but que je vous ai présenté, ce serait de se livrer au désespoir de l'atteindre. Le connaître, l'apprécier, en comprendre l'importance, y tendre raisonnablement, c'est là ce qui importe ; mais ne nous affligeons pas si nous ne réalisons pas sur terre un genre de perfection qui est donné à un si petit nombre, et dont l'absence involontaire ne fera jamais sérieusement obstacle à la sanctification de vos âmes. Les annales de la sainteté connaissent les pieux excès de l'amour divin, de la pénitence, de la charité fraternelle ; plus d'une fois, en lisant la Vie des Saints, nous y voyons des traits héroïques, mais peu marqués au coin de la raison commune et de la prudence ordinaire, et dont l'Eglise elle-même nous dit qu'ils sont plus à admirer qu'à imiter. A choisir, quel-

que ami que je sois de la a: sobriété » tant recommandée par saint Paul et de la « discrétion y> célébrée par saint Bernard, j'aimerais mieux encore voir en vous les défauts qui procèdent d'un désir trop ardent de la perfection, que cette tiédeur véritable qui pourrait venir, dans certaines âmes, d'une crainte trop grande d'excéder la juste mesure, dans la pratique des vertus.

Chnversatio nostra in cœlis est.

Notre pensée est dans les cieuz.

(PhiHpp. m, 20.)

Vous connaissez, mes chères Sœurs, cet acte d'amour pur de votre sainte Mère, c Si je vous aime, disait-elle, vous le savez. Seigneur, ce n'est point pour le ciel que vous m'avez promis; si je crains de vous offenser, ce n'estpoint pour l'enfer dont je serais menacée: ce qui m'attire vers vous. Seigneur, c'est vous, c'est vous seul, c'est de vous voir, 6 mon Seigneur Jésus, cloué sur la croix, le corps meurtri dans les angoisses de la mort. Et votre amour s'est tellement emparé de mon cœur que, lors même qu'il n'y aurait point de ciel, je vous aimerais, lors même qu'il n'y aurait point d'enfer, je vous craindrais. Vous n'avez rien à me donner pour provoquer mon

amour; car, n'espérant pas ce que j'espèreje vous aimerais comme je vous aime » (1).

C'est cet amour pur qui, sans exclure jamais Ja pensée et le désir du ciel, s'attache aux perfections de Dieu, sans retour sur nous-mêmes et nos propres consolations, soit temporelles, soit éternelles. C'est à cet amour pur que votre héroïque Mère invitait toutes ses filles. Elle écrivait à Tune d'elles : c Mettez votre gloire à porter la croix de Jésus-Christ; n'attachez pas de prix aux douceurs, aux consolations. Il ne convient qu'aux simples soldats de vouloir être payés par jour; servez gratuitement, comme les grands seigneurs servent le Roi, et que Celui du ciel soit toujours avec vous » (2).

Ces magnanimes leçons, vous les mettez fidèlement en pratique, mes Sœurs, et c'est là la gloire de votre piété. Est-ce-à dire cependant que cette pensée du ciel, que l'apôtre recommande à tous les fidèles, soit absente de vos cœurs, et que vous ne sachiez pas y puiser des consolations dans vos peines, des forces contre la tentation, des encouragements dans les luttes de la vie présente et dans les amertumes de l'exil ? Est-ce que ce pur amour, que vous nourrissez dans vos

(1) Vie, t. II, p. 376.— On a attribué autrefois cet acte d'amour à saint François-Xavier.

(2) Ibid. p. 377.

âmes, vous laisse indiflPérentes à ces saintes joies du Psalmiste : «Je me suis réjoui de la promesse qui m'a été faite. Nous irons dans la maison du Seigneur d. Et encore : « Je ne serai rassasié, ô Seigneur, que lorsque votre gloire m'aura été révélée y> {i). Non sans doute, mes Sœurs, vous n'oubliez jamais les promesses faites à notre foi, et, à l'exemple de votre sainte Mère, personne plus que vousj n'est étranger à cette exagération desfauxmystiques qui croyaient que,dans une âme parfaite, l'excellence de l'amour va jusqu'à supprimer l'espérance. Aussi me suîs-je proposé, pour terminer cette retraite, de vous entretenir de la pensée du ciel, du souvenir de la patrie et de vous faire voir comment, par cette pensée, l'espérance vient au secours de la charité pour la secourir (dans ses défaillances, pour lui prêter de nouvelles forces en lui montrant le terme vers lequel l'acheminent Téternelle justice et l'étemelle miséricorde. D'ailleurs cet entretien sera le dernier et le sujet en était indiqué d'avance par cette considération, que les chrétiens qui se séparent en ce monde ne le font jamais sans se montrer réciproquement le ciel et sans se dire : au revoir dans la patrie I

(1) Ps. CiXI, 1. — XVI, 5.

Oublier le ciel, mes chères Sœurs^ c'est une faute qu'un vrai chrétien ne saurait commettre ; car elle est condamnée à la fois parla raison, par le cœur, etpar la conscience.

Si le monde présent, comme le disent les Saints, comme le répète si souvent sainte Thérèse, est un lieu d'exil; si la vie présente est un chemin, pour des voyageurs, selon le langage de l'Eglise, qui ne comprend qu'oublier le terme du voyage, oublier la patrie, serait pour l'exilé, pour le voyageur, une véritable folie ? Se mettre en route et ne plus se souvenir où l'on va ; se proclamer exilé et cependant bannir de sa pensée la terre natale, quel autre qu'un insensé pourrait commettre un pareil oubli ? Mais cet oubli, quand il s'agit du ciel, est plus qu'une erreur de Tesprit, c'est un crime du cœur, c'est une véritable ingratitude; car le ciel est le prix du sang de Jésus-Christ. « Il n'y est entré et il n'y introduit, en sa personne, la nature humaine que par son propre sang», nous dit saint Paul (1). Oublier le ciel, c'est donc oublier le

(1) Per projrrium, sanguinemintroivitin sa/fiota» Hebr. ix, 12.

sacrifice qui nous Ta ouvert, c'est dédaigner Famour qui l'a construit, c'est tourner le dos à cette demeure céleste, dont toutes les pierres sont cimentées du sang de Jésus-Christ ! Quel scandale, enfin, pour les saints qui nous ont précédés et nous y attendent, pour nos saints patrons, pour nos anges gardiens, dontroccupation,au sein de Téternelle béatitude, est de nous conduire au partage de leur félicité !

Mais voyez comment cette pensée de la patrie, qu'on ne peut abdiquer sans crime, est douce et bienfaisante pour l'exilé! Notre-Seigneur, enquittantla terre, disait à ses apôtres,pour les consoler: « Je vais vouspréparerlaplace, je veuxque ceuxqui ont travaillé avec moi soient là-haut un jour, où je serai moi-même, et soient assis à côté de moi sur mon propre trône (1) ». Mais en attendant, Seigneur,que donnez-vous doncà vos amis? Qu'est-ce qui pourra remplacer ici-bas votre présence ? Comment pourront-ils supporter les rigueurs d'une séparation, bien courte, il est vrai, mais que l'amour leur faitparaître si longue ? «Je vous laisse ma paix, dit le Seigneur, je vous donne ma paix, une paix qui ne ressemble en rien à celle que le monde peut donner (2) i. Non, cette paix, quelle qu^elle soil, ne ressemble à rien de ce que le

(1) Joan. XIV, 2. Apoc. m, 21.

(2) Joan. XIV, 27.

monde peut promettre à ceux qui vivent de sa vie etn'ont d'autres joies que celles de la terre. Le monde ne peut dire à personne : « Je vais vous préparer une place dans une patrie éternelle. » Il ne peut dire : a II a plu au Père de vous donner son propre royaume (1) ». Le monde ne sait ce que c'est que de donner aux affamés, aux altérés d'ici-baSj le pain qui nourrit Tâme et l'eau qui jaillit jusqu'à la vie éternelle. Mais en quoi donc consiste cette paix que Notre-Seigneur assure à ses enfants, en attendant qu'ils aient la joie de le revoir ? Cette paix, elle est faite d'amour et d'espérance : d'amour, car le cœur qui aime, encore qu'il souffre, n'est pas malheureux, parce qu'il aime une souffrance qui lui rend présent son bienaimé; d'espérance aussi ; or l'espérance, selon saint Bernard, c'est la pensée du ciel, a La foi, dit le saint abbé de Clairvaux, nous assure la réalité des biens éternels ; l'espérance vient ensuite et elle dit: ces biens sont à moi. «C'est par la pensée du ciel que saint Paul ne cesse de relever le courage des premiers chrétiens persécutés. « Nous savons, dit-il, que si cette maison de terre que nous habitons se dissout, nous avons, dans le ciel, une maison éternelle, construite par Dieu et non faite de main d'homme : voilà pourquoi nous

(1) Luc, XII. 32.

gémissons, dans le désir d'être revêtus de notre habitation qui est du ciel, afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie... Pourquoi nous affliger tant des tribulations présentes? Elles sont légères et ne durent qu'un moment, et elles produisent en nous le poids éternel d'une gloire sublime et sans mesure (1). ï>

En faut-il davantage pour établir l'âme dans une sérénité profonde et inaltérable ? pour lui donner « cette paix de Dieu, selon saint Paul, qui surpasse tout sentiment (2) d ?

Si la pensée du ciel n'était qu^une source de consolation intérieure, ce serait trop peu, et nous savons bien, et par notre expérience et par le témoignage des Saints, qu'il y a des heures où cette consolation même semble se voiler et où le bonheur de la patrie semble disparaître à nos yeux. La pensée du ciel fait plus : elle nous redonne précisément, aux heures sombres et quand la défaillance nous menace, le courage de résister aux tentations, et la force de travailler avec plus d'énergie à notre salut. «Voulez-vous, dit saint Augustin, être armés contre les tentations du siècle présent ? Faites croître et se fortifier en vos cœurs le désirde la Jérusalem céleste (3).»

(1) II Cor. IV, 17; V, 1-3.

(2) Philip. IV, 7.

(3) Bn«iiiFs. 136.

Si ce désir échauffe mon cœur, comment ne prendrais-je pas, avec un soin jaloux, tous les moyens qui y mènent ? C'est ce que faisait le Psalmiste. « 0 Dieu, dit-il, j'ai incliné mon cœur vers l'accomplissement de toutes vos lois, dans la pensée de la récompense qui m'attend (1). i> On peut appliquer à l'âme chrétienne ce que l'Esprit-Saint nous dit de la femme forte : c Consideravit semitas domûs suas : elle a les yeux fixés sur les sentiers qui mènent à sa maison j. Pourquoi? Pour les préserver des attaques et des embûches de l'ennemi, et en même temps pour les tenir ouverts aux amis de son époux. Et l'Esprit-Saint ajoute: « Panem otiosa non comedit : elle ne mange pas son pain dans l'oisiveté ». Non, elle ne peut rester inactive cette âme qui, malgré tous les assauts, soit du dedans, soit du dehors, ne perdjamais de vue les chemins du ciel, de ce séjour de la patrie où l'attend son bien-aimé.

C'est ainsi que le beau livre de Ylmitation nous invite à considérer comme une grâce de Dieu la pensée des biens à venir:

<r Mon fils, lorsque vous vous apercevez que Dieu vous inspire le désir de la béatitude éternelle, et que vous souhaitez de sortir de ce monde

(I) Ps. CXVIII.

pour pouvoir contempler dans Téternité ma lumière, sans changement qui lui fasse ombre, que votre cœur se dilate et reçoive cette sainte inspiration avec toute la ferveur dont vous êtes capable. Rendez grâces à la suprême bonté qui daigne en user si bien avec vous, qui vous visite avec tant de clémence, qui vous excite avec tant d'ardeur et qui vous soutient avec tant de puissance, de peur que votre propre poids ne vous entraîne aux choses de la terre. Car ce bien ne vous vient ni de vos pensées ni de vos efforts ; la seule grâce de Dieu, la seule bonté avec laquelle il daigne vous regarder vous la donne, afin que vous avanciez dans la vertu, que votre humilité devienne plus grande, que vous vous prépariez pour les combats qui doivent arriver, et que vous mettiez toute votre attention à vous attacher à moi de tout votre cœur, et à me servir avec ferveur (1). »

Ne vous étonnez donc point, mes Sœurs, qu'au témoignage de saint Grégoire le Grand, la pen-

(l) Jmit. III, XLix, 1.

sée du ciel soit dans une âme « une marque spéciale de prédestination, spéciale spécimen electorum. « Quels seront en effet les prédestinés, dit ce grand docteur, si ce n'est ceux dont le cœur voit bien loin au-dessous de soi le torrent des choses qui passent et qui, pour Famour de l'éternité, foulent aux pieds toutes les hauteurs de ce monde? >

C'est là le trait commun de tous les Saints. Ils ont vécu, ils ont souffert, ils ont travaillé dans la pensée du ciel. Rien n'a jamais pu les en distraire, les plaisirs pas plus que les peines.

Exilés aux champs de Babylone, les Israélites, figure du peuple élu, s'asseoient^ en pleurant, sur les bords du grand fleuve et se consolent de la patrie absente par le souvenir de Sion : « Illic sedimus et ftevimus diim recordaremur Sion (1). »

David^ au sein de la prospérité comme au plus profond abîme des disgrâces, soupire après les joies de la sainte cité et trouve, pour exprimer l'ardeurdeses désirs, des paroles toutes de flammes : <L Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et quand paraîtrai-je devant la face de Dieu ? » Quel cœur n'est ému et ne tressaille encore, après trente siècles, en entendant les pathétiques soupirs que le désir du

(l) Ps. CXXXVI, 1,

ciel faisait jaillir des entrailles du Roi-Prophète : <r Comme le cerf altéré soupire après la source d'eau vive, ainsi mon âme a soif de vous, ô mon Dieu j (1).

Saint Paul, au milieu des tribulations comme au milieu des joies de son apostolat, ne perd jamais de vue le terme glorieux où il aspire et pour lequel il oublie chaque jour les travaux de la veille, « éaquae rétro sunt obliviscens », croyant qu'il n'a rien fait tant qu'il n'a pas touché à ce port du bonheur qui lui est promis, « ad destinatum persequor », bonheur qui est la vue et la possession de Jésus-Christ, et pour lequel il lui tarde de voir arriver le terme de sa carrière moi'telle,^ cwjt?ee/w &5o/m 3> ; bonheur, enfin, dont il exhorte tous les fidèles à remplir leur pensée .comme il le fait lui-même : a Nous tous qui sommes des parfaits, dit- il, n'ayons pas d'autres sentiments » (2).

Du cœur de David et du cœur de Paul, ces désirs du ciel sont passés, tout brûlants etrèconnaissables aux mêmes signes, aux mêmes paroles, à des actions semblables, dans le cœur de tous les Saints. Ouvrez leurs innombrables Vies, dont aucune ne se ressemble, vous y verrez cependant

(1) Ps. XLI, 1.

(2) Qoicnmque ergo perfecti samtishsec lentiamus. PhU. ni, 15.

644 UNE RETRAITE AU CARMEL. — DTXIÈBiE JOUR.

un trait commua: la pensée et le désir de la patrie céleste.

Saint Ignace de Loyola aime à monter, le soir, sur la terrasse de la maison qu*il habite à Rome, et là il médite en silence, les yeux fixés sur la voûte étoilée, et les larmes silencieuses qui coulent sur ses joues font comprendre la patrie à laquelle il aspire.

Il faut soustraire aux regards de saint Joseph de Copertino la vue du ciel physique, à certains moments, de peur que la pensée du ciel véritable ne le fasse entrer en extase et s'élever au-dessus de terre, par un ravissement subit.

Dois-je, à la suite des historiens et des peintres, vous rappeler cette scène sublime : saint Augustin et sa mère, sainte Monique, conversant ensemble à une fenêtre d'Ostie, en présence delà, veste mer ? Tous deux, à la vue de cette pâle image de l'immensité de Celui qui a jeté sans mesure, dans l'espace, les soleils et les étoiles, absorbés dans la pensée de ce Dieu infini, s'élèvent ensemble jusqu'à lui par un élan de leur cœur : ictu cordis, et croient déjà toucher à sa possession : extase rapide qui, comme toutes les extases de la terre, se termine par un soupir !

Mais comment oublier les paroles enflammées d(î votre Mère Thérèse encourageant ses filles à tous le» sacrifices, par la pensée de cette patrie

céleste dont elle-même ne détachait jamais son esprit? a 0 mes filles, s'écriait-elle, qu'il sera doux pour nous, à l'heure de la mort, de voir que nous allons être jugées par Celui que nous aurons aimé par-dessus toutes choses ! Avec quelle confiance nous pourrons nous présenter devant lui, sûres d'entendre de sa bouche un avis favorable ! Quel bonheur de penser que nous n'allons pas à une terre étrangère, mais dans notre véritable patrie, puisque c'est celle de l'époux céleste que nous aimons tant et de qui nous sommes tant aimées! j>

Mes Sœurs, voilà les Saints ; la pensée dominante du Ciel est la marque de leur prédestination: <r Spéciale spécimen electortmi ».

Mais vous, mes Sœurs, n'êtes-vous pas toutes aussi appelées à être des saintes ? tt ne vous serait-il pas doux de retrouver dans vos cœurs, avec tant d'autres grâces, cet indice de votre prédestination à la gloire étemelle ?

Oui, vous le devez, et vous le pouvez. Pour cela, mes Sœurs, faites de la pensée du ciel une

habitude de votre esprit, et un besoin de votre cœur.

Une habitude de votre esprit.

Mille choses viennent chaque jour importuner notre pensée. Combien d'inutiles ! Combien de frivoles ! Même Dieu permet, pour notre épreuve, que nous soyons quelquefois assailUs de pensées qui seraient coupables, si notre volonté avait la faiblesse de les accueillir. Or, parmi ces impressions sans nombre, on peut dire qu'il y en a qui sont comme les hôtes familiers de notre esprit. Chacun caresse son projet, chacun a dans quelque coin de son intelligence une image agréable, comme une vision où il aime à se reposer. Dans le monde, cela s'appelle rêverie, douce chimère, poésie du cœur, fantaisie où l'imagination se complaîtvolontiers, pour se distraire de la dure réalité. Mais vous, mes Sœurs^ quelle pensée plus digne de vous occuper, de vous reposer, de vous charmer chaque jour, que le souvenir non d'une fiction, non d'une chimère,si poétique soitelle, mais de la vraie patrie, de sa certitude, de son bonheur sans fin ? L'éternité bienheureuse ! Sainte Thérèse nous dit que, dès sa plus tendre enfance, cette pensée lui faisait une impression aussi salutaire que profonde. C'était la matière de ses conversations avec son jeune frère, après qu'ils avaient lu ensemble la Vie des Saints* « Nous

étions, dit-elle, frappés d'un étonnement étrange en lisant, dans ces livres, que les châtiments comme les récompenses devaient durer à jamais. Que de fois cette pensée fut Tobjet de nos entretiens ! Nous aimions à redire, sans nous lasser : Quoi ! pour toujours, toujours, toujours ! Et lorsque j'avais ainsi passé un certain temps à répéter ces paroles. Dieu, malgré ma tendre enfance, faisait briller la vérité dans le fond de mon âme, et m'enflammait du désir de marcher dans le chemin qui conduit à l'éternelle vie (1). »

Cette impression et la résolution salutaire qui l'accompagnait ne s'effacèrent jamais du cœur de Thérèse. Et pour vous, ses filles, pourrait-ilen être autrement? Que cettepensée du ciel soit donc en vous comme une idée dominante et fixe, à laquelle se rapportent et se coordonnent toutes les autres, à l'aide de laquelle vous jugerez toutes les autres.Voyez les gens du monde: ils mesurent tout àleurpassion dumoment. L'homme de plaisir n'estime et n'aime que ce qui lui apporte du plaisir, et il méprise, déteste ou ignore volontairement tout ce qui l'en éloigne ; une femme vaniteuse ne met rien au-dessus ni à côté des objets de sa frivolité, des bagatelles qui flattent son orgueil. Un avare évalue tout en argent. Et nous, chré-

(l) Vie écrite par elle-même, ch. i.

tiens et religieux, nous qui avons à dire chaque jour : Je suis fait pour le ciel, je dois le mériter, je puis le perdre chaque jour, pourquoi ne ferionsnous pas, de la pensée du ciel, une pierre de touche à Taide de laquelle, comme avec une seconde conscience, nous apprécierons, nous jugerons, nous absoudrons ou condamnerons toutes les pensées de notre esprit ? Tout ce qui meneau ciel, c'est ce que j^aime. Tout ce qui m'en éloigne, c'est ce que je hais et que je fuis. N'est-ce pas là ce que conseille la plus vulgaire sagesse ? N'est-ce pas là ce que suppose comme un fait habituel, usité, nécessaire, la parole de Tapôtre adressée à tous les fidèles : « Conversatio nostrain cœlis est : notre pensée n'est point sur la terre, elle est dans les cieux » ?

Il faudrait encore quelque chose de plus, mes Sœurs, il faudrait que cette pensée, hôte familier de notre esprit, fût encore un besoin de notre cœur. Vous allez me comprendre.

Nous venons de le dire, la pensée du ciel doit être une pensée efficace, féconde en fruits. Or, vous le savez bien, une idée peut se montrer à n^tre-^raison, occuper notre intelligence, et cependaut^K^ster froide et sans vie, par conséquent stérile e'i ^^^^ action sur notre conduite : il en est ainsi taîM î"^ ^^ cœur n'est pas touché. Jusque-là l'idée n'aLP^"^ P'"^ de réalité véritable

que la vaine image qui se reflète sur la glace *d'ua miroir ; mais que notre cœur soit ému, que nous venions à aimer cette image qui s*est montrée à nous, alors ce n'est plus une ombre, un fantôme, c'est un être vivant ; alors nous sortons de l'inaction, elle devient un principe de vie. Eh bien, il faut demander à Dieu qu'il en soit ainsi, pour nous^ de la pensée du ciel ; qu'elle nous serve non pas à nous reposer, à nous bercer, pour ainsi dire, comme une mélodie vague qui se perd dans un lointain vaporeux, mais qu'elle fermente en nous, comme une sève qui prépare et qui produit l'éclosion des fleurs et des fruits.

Le Roi-Prophète, parlant des profusions miséricordieuses de Dieu pour ses serviteurs, dès les ombres de cette vie, ne craint pas de dire que «larichesse de la maison de Dieu est pour eux la cause d'une sainte ivresse : inebriabuntur ab ubertate domûs tuœ d. L'ivresse 1 c'est-à-dire l'oubli des maux de cette vie, la jouissance anticipée des félicités qui nous sont promises. Ah ! mes Sœurs, ici-bas, je ne sais quel instinct fatal, et qu'on peut signaler chez tous les peuples de la terre, porte les hommes à se distraire de leurs maux par des plaisirs violents, où leur raison se perd : c'est là un fait universel, et si on laisse au vulgaire l'ivresse brutale et grossière^ qui ae.

sait que les gens du monde ne se dédommagent que trop, en demandant à des jouissances plus raffinées Toubli des maux et des inquiétudes de la vie? Combien, dont les heures sont occupées par cette seule pensée : s'étourdir en cherchant le plaisir, se distraire de la réalité présente, chasser (cTinexorable ennui qui fait, comme parle Bossuet, le fonds de la vie humaine » I Eh bien, je Tadmets , je Taccorde : la nature ne se trompe pas, en nous poussant à chercher quelquefois et quelque part Toubli des angoisses présentes. Il est bon, il est utile que notre cœur se prenne à quelque chose d'étranger aux réalités amëres qui l'entourent, et qui lui fasse, par un oubli bienfaisant, un bonheur idéal où il se puisse réfugier à certaines heures. Orn'entendez-vouspasle prophète lui-même vous crier v^Inebriamini^carissimi enivrez-vous, ô mesbien-aimés !» Mais quelle est donc cette ivresse que Dieu conseille? C'est celle qui est produite « par l'abondance des biens de la patrie céleste, ab ubertate domûs tu3e[i)i> . Oui, Seigneur, vous voulez que, par avance, nous sachions goûter^ comme par une sainte ivresse, les délices de votre maison, qui est aussi la nôtre, selon saint Paul : « habitaiionem nostram de cœlo », car vous-même nous l'avez préparée :

(1) Pb. sxx^,^.

€ Vado parare vobis locum. Je vais vous préparer la place ». Que dis-je ! vous l'avez conquise i par votre propre sang, per propriiim sanguinem d, cette maison dans laquelle habitent déjà et nous attendent autour, du trône de votre humanité sainte, dans toute sa gloire^ la très sainte Vierge avec son amour de mère, les Saints nos pères et nos frères, et tant de sœurs, de parents, d'amis, que nous avons connus, qui nous ont précédés là-haut, et dont nous ne pouvons désormais prononcer le nom sans penser au ciel : conversa^ tio nostra in cœlis est!

Mais ce besoin du cœur, qui nous fait par avance habiter la patrie, est-il possible de ne pas l'éprouver en réalité, pour peu qu'on aime Notre-Seigneur ? En effet, n'est-ce pas lui-même qui nous l'a dit : « Là où est votre trésor, làestvotrecœur? » parole d'une si terribje exactitude, s'il faut en croire l'expérience de chaque jour. Qui ne sait que le cœur de cet avare, de ce voluptueux, de cette femme mondaine, est comme inséparable du point de la terre où sa passion se satisfait ?0u, pour prendre desexemplesplus dignes d'être cités ici, irai-je demander à un père, à une mère séparés de l'enfant qu'ils aiment, où habite en réalité leur cœur ? Ai-je besoin de les interroger pour savoir que les chers objets qui tiennent leur pensée captive les entraînent avec eux, partout où ils vont ? Mais

nous, mes Sœurs, nous dont Jésus-Christ est lepremier etl'unique trésor, où notre cœur peut-il habiter, si ce n'est au ciel? Habiter le ciel par la pensée, c'est, selon saint Augustin^ la marque distinctive duchrétien. c Je sais, dit ce saint docteur^ que les âmes de tous les chrétiens vivent dans la pensée du siècle futur. En effet, celui qui ne pense pas au siècle futur n'est pas encore chrétien. » S'il en est ainsi de tout chrétien, que sera-ce des âmes qui, comme les vôtres, sont vouées à la perfection de la vie chrétienne, qui ont tout quitté pour Jésus-Christ, et ne veulent avoir, au ciel comme sur la terre, d'autre félicité que Jésus-Christ ?

Oui, ô Seigneur Jésus, roi du ciel, unique trésor de nos âmes, dès longtemps nous avons choisi , pour la véritable patrie de nos cœurs, le s^our de gloire où vous habitez. Nous n'estimons la vie présente que comme un rapide j^ssage, une épreuve fugitive, une ombre de la vraie vie qui est en vous seul ! La vraie lumière, qui éclaire nos yeux dans les chemins de l'exil, ce n'est pas une lumière de la terre, ce n'est pas cette ombre pâle qu'on appelle le soleil, c'est la lumière qui vient de vous : « in lumine tuo videbimus lumen 3>. Nous n'en voulons pas d'autre pour guider nos pas, jusqu'au jour où elle nous sera communiquée, dans sa plénitude, au sein de la béatitude éternelle. Ainsi soit-il.

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