III. LES PRECEDENTS
« Bastiat a exprimé ce vœu : « Je ne dissimule pas un vœu personnel. Oui, je désire que cette théorie de la valeur rencontre de mon vivant assez d’adeptes, ne fût-ce que deux ou trois, pour être assuré, avant de mourir, qu’elle ne tombera pas, si elle est vraie. Que mon livre en suscite seulement un autre, et je serai satisfait. » Nous sommes heureux de penser que, tout à fait séparément, nous avons conçu exactement les mêmes idées essentielles que Bastiat sur les grandes questions de l’économie politique, et que notre Dictionnaire est composé dans le but formel de construire cette science sur ces idées. Nous espérons amener ainsi une entente cordiale entre les économistes d’Angleterre et ceux de France. »
Puisse cet appel être entendu ! Puisse ce vœu être exaucé! Que l’entente cordiale s’établisse, non-seulement entre les économistes anglais et les français, mais entre ceux du monde entier, sur le terrain large et solide que M. Macleod nous a préparé ! M. Macleod, traçant à grandes lignes l’histoire de l’économie politique, depuis le siècle dernier, a distingué trois écoles successives : la première, pour qui la terre est l’unique source de la richesse, et dont les coryphées sont Quesnay etTurgot; la seconde, qui adopte le travail pour source de la valeur, et qui compte comme ses chefs Adam Smith, J. B. Say et Ricardo; la troisième enfin, qui s’élève en ce moment, et qui voit la richesse dans tout ce qui se vend et s’achète, dans la faculté que les objets ont de s’échanger. Sous les auspices de M. Macleod, précédée! escorté de Condillac, de Whately et de Bastiat, formons la troisième école, et inaugurons pour la science l’ère de la maturité.
CONCLUSION
Une série de découvertes scientifiques vient de passer sous les yeux de nos lecteurs. Une nouvelle définition nette et rigoureuse de 1 économie politique a été substituée à une définition vague et insuffisante. Le mot le plus important delà science, la valeur, a. été expliqué avec une clarté parfaite, et les erreurs qui l’avaient obscurci réfutées péremptoirement. Le domaine des richesses a été enrichi d’une nouvelle série d’éléments, qui jusqu’ici avaient échappé aux regards des économistes. La loi de l’offre et de la demande, depuis longtemps trouvée, mais jusqu ici restée vague et stérile , méconnue même, est devenue vivante et féconde, comme loi générale des prix, comme loi supérieure de l’économie politique, et elle a été vérifiée par une application heureuse et décisive à tous les phénomènes économiques, aux cas de la vente définitive de même qu’aux cas de vente à terme ou d usage des objets, rente, louage, salaire, intérêt. Le vrai sens de la monnaie a été fidèlement interprété, de manière à satisfaire aux exigences du système de notre époque. La définition du capital a été ramenée à la formule simple et compréhensible qu’aujourd’hui elle comporte. Pour la première fois, le crédit, jusqu ici dédaigné, a été apprécié dans toute son importance, et il est venu joindre ses immenses ressources à celles du capital. La production et la consommation des richesses ont été dégagées des éléments qui leur étaient étrangers, et ramenées à l’offre et à la demande en vue de l’échange.
CONCLUSION
Ces grandes innovations, après avoir été successivement exposées , ont été contrôlées et mises au-dessus de toute contestation par l'emploi des méthodes éprouvées dont se servent les sciences actuellement reconnues exactes.
Des précédents, tant anciens que modernes, enfin, ont
ajouté à leur autorité.
Toutcela justifie amplement le titre inscrit sur le présent volume : une Révolution en Économie 'politique.
Oui, M. Macleod a fait en économie politique une révolution capitale. 11 a profité sans doute des travaux de devanciers plus ou moins habiles; il a derrière lui de savantes générations. Mais c’est le cas de tout novateur sérieux, de tout fécond régénérateur. Il a trouvé, non pas une science faite, mais des fragments bruts pour la plupart, quelques-uns précieux; il a eu non-seulement à les coordonner, mais à les nettoyer de toutes sortes d impuretés. Il a accompli dignement cette œuvre par une rare sagacité, une puissante méthode, un labeur qu on peut appeler herculéen.
Un corps sain, bien organisé, robuste, ne peut manquer d’être préféré tôt ou tard à des membres épars, à des lambeaux. Pour ma part, bien que j’aie partagé quelquesunes des erreurs en crédit, j’étais, je 1 avoue, à 1 état de doute sur beaucoup de points ; aussi, sans préjugé, sans parti pris, n’ai-je pas résisté à l’éclat de la vérité. J’ai reconnu promptement la vérité scientifique, sous réserve, bien entendu, des modifications que les perturbations de la vie apportent à l’application des théories les plus parfaites. Beaucoup, sans doute, seront dans le même ca
que moi.
Mais d’autres, nourris et profondément imprégnés des doctrines traditionnelles, résisteront davantage, ou même conserveront des convictions tenaces. Le moyen , par exemple, quand on est habitué à trouver invariablement.
au commencement des cours et des manuels d’économie politique , la théorie de la production, de ne pas éprouver de l’étonnement, en ouvrant le livre de M. Macleod de rencontrer la théorie des prix, à la suite de laquelle se groupent les principales questions de la science! Al. St. AIill, du reste, déclare dans ses Principes que, SI, comme d’autres économistes, il voyait dans l’économie politique la science delà valeur, il aurait placé l’examen des lois de la valeur au commencement de son ouvrage au heu de l’ajourner à la troisième partie. Si les premières impressions, toutefois, peuvent être défavorables, une
étude attentive assure toujours la puissance delà vérité sur les esprits droits.
Notœ pays me paraît particulièrement disposé à bien recevoir la nouvelle science. Les doctrines de Ricardo ont été, dès l'origine et constamment, mal accueillies par les économistes français, bien que Rossi ait eu la mauvaise jortune de s en faire l’interprète et le cliampion, non d’ailleurs sans quelques réserves; et dès lors l’on ne verra chez nous qu’avec satisfaction la destruction radicale de ces doctrines répulsives. Déplus, les théories économiques de Rastiat ont des partisans dévoués, et il est permis de compter sur leur adhésion à des idées qui se rapprochent SI étroitement de celles de l’auteur des Harmonies.
Le temps n est donc pas éloigné où, suivant l’expression de Macleod, 1 économie politique devra être écrite à nouveau. Parmi les cours et les manuels généraux, quelquesuns resteront comme monuments historiques; mais la plupart seront mis au rebut , comme de vieux outils que remplace une puissante machine.
Cette nouvelle ère ne peut être que profitable pour 1 économie politique. Non que je prétende qu’elle cessera ü avoir des ennemis; mais du moins on cessera de nier à laute voix une science qui aura su se faire reconnaître
CONCLUSION
comme exacte. On la respectera tout autant que celles qui sont habituellement désignées sous le nom de sciences exactes. Les sciences ne sont pas faites pour amuser les gens frivoles ; mais on a pu qualifier, comme l’a fait M. Thiers, de littérature ennuyeuse une science vague, incertaine, qui tâtonne et balbutie. Une science, au contraire, arrivée à la maturité, nette, lucide, sûre d ellemême, ne sera pas certainement amusante, mais elle aura pour les esprits sérieux de l’attrait. L’autorité publique a jusqu’à présent hésité à satisfaire aux vœux des économistes pour la propagation de l’enseignement de leur science; ces hésitations cesseront peut-être lorsqu’il sera notoire qu’en développant l’enseignement de l’économie politique , on ne s’expose plus à répandre dans le pays , à côté de vérités, de nombreuses et graves erreurs.
Quoi qu’il en soit à cet égard, en interprétant l’œuvre remarquable d’un savant anglais, en invitant, par l’avantgoût que j’en donne , ceux qui connaissent la langue anglaise à étudier dans l’original l’œuvre elle-même , en exprimant des sympathies bien méritées pour une grande intelligence, qu’il me soit permis de me rendre ce témoignage que j’ai travaillé consciencieusement, dans ma modeste sphère, aux progrès de l’économie politique.
IB fît
Les appendices ci-après contiennent deux questions très-importantes, dont le plan du précédent exposé général ne comportait pas les développements. Ces deux questions sont celles du capital et du crédit, d’après le Dictionnaire de M. Macleod. Les lecteurs pourront y trouver des répétitions, qu’exige une étude qui veut être complète; mais ils trouveront aussi , avec la richesse des développements, des idées nouvelles et originales.