CHAPITRE DOUZIEME
Second siège de Louisbourg Anxiété des habitants de
Saint-Jean Caj^itulation de Louisbourg Les Anglais
à Saint-Jean Ordre aux habitants d'évacuer l'île
Leur désespoir Députation aux commandants anglais.
— Leur refus. — Embarquements des déportés Scènes
de désolation.
Le printemps de 1758 n'était pas avancé, lorsque le gouverneur de Saint-Jean apprit qu'une formidable flotte anglaise, entrée dans le port d'Halifax, avait fait voile pour mettre le siège devant Louisbourg. Les difficultés d'un débarquement aux environs de la forteresse, firent d'abord espérer un échec qui aurait pu la sauver ; mais cette illusion ne tarda pas à s'évanouir. Avec la connaissance qu'on avait des défectuosités de la place, l'ouverture du siège en fit promptement prévoir l'issue. Il est plus facile d'imaginer que de dire les
angoisses dans lesquelles vécut la population de Saint- Jean pendant les mois que dura ce siège. Avant la fin de juin, on avait déjà appris les effroyables progrès qu'avaient faits les ennemis, la destruction de la Batterie-Eoyale que le chevalier de Drucour avait été forcé d'évacuer, l'abandon de tous les postes extérieurs, hormis l'île de l'Entrée, et trois semaines plus tard, l'incendie de la flotte française enfermée dans la rade ; enfin la brèche ouverte de toutes parts et la capitulation attendue de jour en jour i. La population de l'île Saint- Jean, presque toute entière acadienne, augmentée, comme on l'a vu, d'un grand nombre de réfugiés de l'Acadie venus à la suite du grand dérangement, entrevit, dès la chute de Louisbourg, l'affreux sort qui lui était réservé ; mais elle s'obstina à n'y pas croire, ne pouvant se faire à l'idée qu'elle serait de nouveau arrachée des terres qu'elle venait d'ouvrir à la culture, et ([ui étaient à la veille de lui procurer l'aisance et la prospérité.
11 lui semblait impossible que ses ennemis eussent le courage de renouveler les scènes de l'Acadie. Hélas ! les malheureux insulaires n'allaient pas être longtemps sans perdre cette dernière espérance. Ils étaient encore incertains de leur sort, quand l'abbé Maillard, vicairegénéral de l'évêque de Québec, et missionnaire des
1 — Voir pour l'histoire du sncoud siège de Louisbourg Montcalm et Lévis.
Micmacs du Cap-Breton, mit pied à terre au port Lajoie. Il était à sa mission de la Sainte-Famille, au lac Bras-d'Or, avant le siège, et avait inutilement cherché à stimuler le courage de M. de Boishébert, qui, avec le détachement de Canadiens, d'Acadiens et de sauvages qu'il commandait, aurait pu se rendre à temps à Louisbourg, et empêcher peut-être la descente des Anglais. Désespéré de la couardise de cet officier, et sentant sa présence peu utile désormais dans l'île Royale, il avait pris le chemin de Miramichi où l'attendait son confrère de mission, l'abbé Manach, qui s'y trouvait à la tête d'un grand nombre de réfugiés ne sachant que devenir et mourant de faim. C'est en s'y rendant qu'il s'était arrêté au port Lajoie, où il avait pu se rendre compte de la situation et de l'état des esprits.
" Les habitants de l'île Saint-Jean, dit-il, sont tous bien déterminés à ne pas quitter leur isle, quoi que leur fassent les Anglais, aimant mieux s'y maintenir comme ils pourront, que d'aller certainement mourir de faim à Miramichi. Les prêtres restent avec eux. Leur commandant, M. de Villejoin, a mis cette isle en fort bon état, les jardins y sont beaux et la récolte sera bonne. Les Anglais, depuis trois semaines que Louisbourg est à eux, n'y sont pas encore venus ; on les y attend pour faire accommodement avec eux, ou pour fuir dans les bois, si ces rogues vainqueurs veulent les traiter mal ; mais non pour sortir de l'isle, où ils aiment mieux, s'il
le faut, finir leurs jours que d'aller encore plus misérablement périr à Miramichy ^ ".
Après la chute de Louisbourg, l'amiral Boscawen avait détaché une partie de sa flotte, avec ordre d'incendier et de détruire tous les établissements français des îles Eoyale et Saint-Jean, et de toutes les côtes du golfe Saint-Laurent. Un des principaux officiers de cette expédition, Lord Rollo, fut chargé d'exécuter cette odieuse besogne dans l'île Saint-Jean. A son arrivée au port Lajoie, il remit au commandant les articles de capitulation de Louisbourg, avec une lettre du chevalier de Drucour lui enjoignant de s'y conformer. L'île Saint- Jean, étant une dépendance de l'Ue-Eoyale, se trouvait comprise dans la capitulation.
Toute résistance eût été insensée et n'aurait eu d'autre résultat que d'aggraver la position des habitants. M. de Villejoin n'avait d'autre parti à prendre que de se soumettre. Qu'on juge de la consternation, du désespoir des malheureux insulaires à ce coup de foudre. Ils ne purent s'y résigner, se refusant à croire à l'exécution d'une telle barbarie. Comment, en effet, se résoudre à abandonner ces belles terres dont ils étaient à la veille de récolter les abondantes moissons, ces beaux jardins,
] — Archives du séminaire de Québec. Lettre de Vahhé Maillard, sans adresse, mais fort ijrobablement adressée au supérieur, l'abbé Jacrau, son correspondant ordinaire.
ces maisons que les anciens habitants occupaient depuis près d'un demi-siècle ?
Les principaux de chaque paroisse s'assemblèrent, et dressèrent une requête dans laquelle ils suppliaient le commandant anglais d'accepter leur soumission, et de leur permettre de rester sur leurs terres. Lord Rollo, ne pouvant contrevenir à ses ordres, permit cependant à MM. Cassiet et de Biscaret, qui étaient les porteurs de cette requête, d'aller la remettre aux commandants en chef. Inutile démarche ! Le général Amherst et l'amiral Boscawen demeurèrent inflexibles, inspirés sans doute j)ar Lawrence, le féroce gouvei'neur de la Nouvelle- Ecosse, alors à Louisbourg, le même qui, trois ans auparavant, avait, de son propre chef et contrairement aux ordres reçus de Londres, enlevé les habitants de l'Acadie, et fait un désert de leurs établissements.
Le chevalier de Drucour n'ayant^pu stipuler aucune garantie pour les habitants des îles Royale et Saint- Jean, ceux-ci se trouvaient complètement à la merci du vainqueur.
Leurs champs couverts, à cette époque de l'été, de belles moissons, allaient donc être dévastés, les animaux tués ou enlevés, les habitations livrées aux flammes. Une foule d'Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, témoins et victimes de ce spectacle, trois ans auparavant, allaient le voir se renouveler sous leurs yeux.
Il faut laisser parler ici M. de Villejoin. La lettre officielle qu'il adressa au ministre de la marine, M. de Massiac, peut être regardée comme la dernière page de l'histoire du régime français dans l'île Saint- Jean.
" Je me voyais cet automne en situation, avec peu de secours, de faire subsister toute l'île, satisfaction bien grande pour moi. Monseigneur, après avoir essuyé depuis trois ans des disettes sans relâche. L'île était, en outre, garnie depuis trois ans en bestiaux, de façon à pouvoir procurer un secours effectif et annuel à Louisbourg. Conformément à vos ordres, Monseigneur, j'avais pris toutes les précautions praticables dans la triste situation où j'étais de repousser l'ennemi, s'i]^ s'était présenté sur nos côtes, avant la reddition de Louisbourg, ce qui n'est point arrivé ; et la perte de Louisbourg a entraîné nécessairement notre perte. Trois semaines après cette expédition, les Anglais sont venus à l'île Saint- Jean, et par la voie des deux officiers que M. de Drucour avait commissionés à bord des vaisseaux de Sa Majesté Britannique, je reçus la lettre par laquelle il m'était enjoint de me conformer à la capitulation qu'il avait faite avec les généraux anglais pour Louisbourg et ses dépendances. Il ne me restait pour
lors, Monseigneur, qu'un parti à prendre. Sachant Louisbourg rendu, je ne pouvais plus engager l'habitant à prendre les armes sans l'exposer à toutes les fureurs du vainqueur. Je ne pouvais non plus, sans ordre, ni môme, selon moi, d'aucune façon, abandonner les habitants pour me rendre en Canada sans un ordre supérieur. Cette démarche de ma part m'eût paru un manque de nature à exposer tout le peuple qui m'était confié à toutes les horreurs de la guerre. L'ennemi m'a donné, Monseigneur, tout le temps d'évacuer le pays. Il m'a été impossible de le faire jusqu'à présent. Miramichi, qui était le plus à portée, était sans vivres et l'est encore, de façon que (nombre de) nos habitants qui se sont trouvés le plus à portée de s'y rendre, étaient obligés de revenir sur leurs pas, préférant tout abandonner plutôt que de mourir de faim.
" Il a été. Monseigneur, présenté de la part des liabitants requête au colonel Rollo, qui est venu prendre possession de l'île au nom de Sa Majesté Britannique, pour demander à rester sur leurs biens. Le colonel Eollo leur avait même permis d'envoyer MM. de Biscaret et Cassiet pour présenter la même requête aux généraux à Louisbourg. Ces Messieurs n'ont point acquiescé à leurs demandes, et les généraux anglais semblent désirer de faire l'évacuation totale de tous les habitants. Je ne pense pas, Monseigneur, qu'ils puissent
y réussir pour cet automne, car quoique M. Eollo ait fait embarquer en même temps que moi environ sept cents personnes, qui sont actuellement dans cette rade, il reste encore dans l'île environ quatre mille âmes. Ce n'est pas faute, Monseigneur, qu'il ne se soit présenté du monde pour embarquer, s'il n'y eu a pas un plus grand nombre de rendu à Louisbourg. Le traitement anglais ne donne point envie. Monseigneur, à aucun habitant de rester sous cette domination. Le traitement de l'officier n'est pas plus gracieux. Enfin, Monseigneur, tout ce misérable peuple se rendra, je pense, en France. J'ose prendre la liberté de vous représenter leur triste situation. Il y a trois ans. Monseigneur, que les derniers réfugiés sont sur l'île, il leur a fallu essuyer bien des pertes qt des fatigues pour s'y rendre, et rendus, ils se sont trouvés dénués pour ainsi dire de tout secours. La disette de vivres et de vêtements les a accompagnés sur l'isle. Je n'avais que très peu de choses à leur distribuer, mes distributions n'ont été que très minces, et ce n'est qu'en les rendant fréquentes que je suis parvenu à ne voir mourir personne de toutes ces misères. Eendus en France, Monseigneur, si vous n'avez la bonté de jeter un œil favorable sur leurs misères et leurs ])ertes, je les vois replongés dans la plus affreuse qu'ils aient jamais essuyée, et que je ne peux vous dépeindre aussi grande qu'elle
sera. Ce pauvre peuple est saus vivres, sans vêtenients, hors d'état de se procurer du logement et du bois de chauffage dans un nouveau monde, ne sachant à qui s'adresser pour représenter ses besoins, timide à son naturel. MM. de Biscaret et Cassiet leur seraient bien nécessaires pour les conduire ; ils en sont capables, Monseigneur, et de mon côté, je désirerais bien qu'il vous plût, lorsque j'aurai la liberté de passer en France, me permettre de joindre ce peuple. Je croirais. Monseigneur, pour éviter la maladie, de les placer éloignés d'un port ; et, si vous avez confiance en moi, je m'offre de les suivre dans la destination qu'il vous plaira de les fixer. Ce sera, selon moi, Monseigneur, un grand mal que les Anglais ne permettent pas à un certain nombre de rester sur l'île. Il leur sera bien difficile de la remonter en bestiaux. Il en reste plus de six mille à la disposition des Anglais ^ ".
M. de Villejoin n'avait pas encore quitté la rade du port Lajoie lorsqu'il écrivit cette lettre au ministre (8 septembre, 1758), et la confia au vaisseau sur lequel sa famille allait le précéder à Eochefort.
1 — Archives de la Marine.
Les semaines qui s'écoulèrent depuis le jour où tout espoir de rester dans l'île fut perdu jusqu'à la dissolution des paroisses par le départ des curés, ont dû être marquées par des incidents d'un profond intérêt qui ne seront jamais connus, car aucun de ceux qui en ont été les témoins ou les auteurs, n'en ont laissé de récit. Mais il sufïit de réfléchir sur le sort lamentable qu'avaient devant les yeux les infortunés qui se voyaient chassés de leurs demeures et expropriés de leurs biens, pour avoir une idée de leur désolation. Qu'on se représente seulement les scènes déchirantes qui se renouvelèrent dans chaque habitation au moment du départ des familles, les apprêts de ce départ, les moissons abandonnées sur pied ou récoltées pour d'autres, les bestiaux délaissés dans les champs. Mais surtout qu'on se transporte dans les églises, les derniers dimanches qu'on eut à y passer, les adieux des curés à leurs paroissiens, la dernière messe entendue au milieu des sanglots et des torrents de larmes, la suprême exhortation au moment de sortir de l'église pour n'y plus rentrer, puis les embrassements, les serrements de main avant de se séparer. Enfin, le jour du départ venu, le peu d'objets qu'on pouvait emporter chargés sur les voitures, qu'on se figure l'abattement, le sombre déses-
poir des hommes, les pleurs, les cris des femmes et des enfants, en franchissant, pour la dernière fois, le seuil des maisons, de ces foyers domestiques où ils avaient longtemps vécu, où ils espéraient mourir. Qu'on les suive ensuite sur les chemins de l'île, les uns venant de Malpec, de Saint-Pierre-du-Nord, de Saint-Louis, les autres, de la Pointe-Prime, de Bédèque, tous convergeant vers le port Lajoie où devaient se faire les embarquements. Le nombre insuffisant des navires retarda le départ d'un bon nombre jusqu'aux glaces de l'automne, époque si dangereuse pour la navigation dans les parages du golfe Saint-Laurent, ce qui explique la disparition de bien des exilés. Il paraît même, d'après la lettre de M. de. Villejoin, que les derniers déportés ne purent quitter l'île qu'au printemps de l'année suivante.