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CHAPITRE SIXIEME

M. de Ramezay envahit l'Acadie avec un parti de Canadiens

M. de Montesson à l'ile Saint-Jean Son succès Neutralité des habitants de l'ile M. do Eamezay devant

Port-Koyal 11 attend inutilement hi Hotte du marquis

de la Jonquière Sa retraite à Beaubassin Les Aniilais

à la Grand-Prée M. de Villiers chargé d'aller les surprendre Sa marche au cœur de l'hiver Arrivée à la

(xrand-Prée. — Attaque nocturne. — Victoire complète.

— Capitulation du commandant anglais Une scène de

chevalerie Requête des Acadiens au gouverneur de

Boston Prolaination rovale.

Durant l'intervalle qui s'était écoulé entre l'expédition (lu duc d'Auville et celle de la Jonquière, la presqu'île acadienne avait été le théâtre d'événements que nous n'avons pu qu'indiquer en passant et sur lesquels il nous faut maintenant revenir. Ceci nous ramène au printemps de 1746.

Le marquis de Beauharnois et l'intendant Hoci^uart avaient réuni devant Québec une petite Hotte de sept

voiles, destinées à transporter à la baie Verte un corps expéditionnaire de sept cents Canadiens, officiers et soldats, tous hommes d'élite sous le comraanderueut de M. de Karaezay. On y voyait la fleur de la noblesse canadienne, Coulon de Villiers, et le chevalier de La Corne, second et troisième commandants, de Beaujeu, de la Naudière, de Léry, de Eepentigny, de Saint-Ours, Des Ligneris, de Gaspé, de Boishébert, de Bélestre, de Niverville, de Montesson, de Lotbinière, etc.

Partis de Québec le cinq de juin, ils arrivèrent à Gaspé le seize suivant. Il n'y eut d'autre incident durant ce trajet qu'un de ces ouragans d'été qui les surprit au-dessous du Mont-Louis. " Nous courûmes toute la nuit sur la trinquette, écrit M. de Beaujeu dans l'intéressante relation qu'il a faite de l'expédition. Toute la nuit nous eûmes sur notre pont deux pieds d'eau, la mer toute en feu. Obligé d'aller en haut, j'entendis les matelots chanter les louanges du Seigneur dévotement, ce qui ne me parut point ordinaire dans ces sortes de gens, hors qu'ils ne soient en danger ^ ".

Des nouvelles importantes attendaient M. de Eamezay au bassin de Gaspé. Les deux frégates, L'Aurore et Le Castor, commandées par les capitaines Du Vigneau

1 — Journal de la campagne du détachement de Canada à V Acadie et aux Mines, en 1746-47, puMié par Le Canada-Français, 1889, page 16.

et de Salliers, étaient arrivées à Chibouctou. D'un autre côté, une chaloupe venue de l'île Saint-Jean, annonçait la présence dans le port Lajoie de deux vaisseaux de guerre anglais, de quarante canons chacun, menaçant d'intercepter l'entrée de la baie Verte, MM. de Bélestre et de Eigau ville, envoyés à la découverte, ne revinrent qu'à la fin de juin. L'expédition débarqua le onze juillet sans accident sur l'isthme et fit sa jonction à Beaubassin avec un parti de sauvages abénaquis, descendus par la rivière Saint- Jean sous la conduite de M. de Saint-Pierre. Ce renfort porta le détachement à quatorze cents hommes.

MM. de Saint-Ours et de Montesson, avec quelques sauvages, avaient été envoyés en éclaireurs dans l'île Saint- Jean. Ils reconnurent qu'il n'y avait plus au port Lajoie que deux vaisseaux anglais, une frégate de vingtquatre canons et une fiûte de huit, occupées à faire des chargements de provisions, que leurs équipages étaient sans défiance et descendaient souvent se reposer à terre.

Aussitôt M. de Montesson eut ordre de repartir avec un détachement de Canadiens et de sauvages micmacs. Il tomba à l'improviste sur les Anglais répandus sur le rivage, en tua, blessa ou prit une quarantaine et mit les autres en fuite. Un officier de distinction, le jeune Clinton, fils du gouverneur de New- York, fut jDOursuivi

chaudement et faillit tomber entre les mains des Micmacs. Une goélette qui était en chargement à quelque distance dans la rivière, aurait pu être prise si ces sauvages, selon leur habitude, n'avaient obéi à leur caprice plutôt qu'aux ordres du commandant. Ils lui donnèrent le temps d'appareiller et de rejoindre les vaisseaux dans la rade.

Au nombre des prisonniers se trouvaient deux otages de l'île Saint-Jean. Les habitants, ne pouvant plus résister dans les bois où ils s'étaient réfugiés, avaient, comme on l'a vu, envoyé une députatiou aux Anglais, qui avaient consenti à ne pas inquiéter les insulaires, sur la promesse faite par ceux-ci de livrer six otages et de vendre des provisions.

M. Coulon de Villiers, à la tête de deux cents hommes, alla occuper le bassin des Mines, d'où le gouverneur Mast;arène tirait la plus grande partie de ses approvisionnements pour la garnison de Port-Royal. Ramezay l'y suivit peu de jours après. Il était alors en pourparlers avec les commandants des deux vaisseaux français de Chibouctou, pour les engager à venir lui aider à faire le siège de Port-Royal, MM. de Repentigny, de Boishébert et Des Ligneris furent dépêchés des Mines pour hâter leur départ. La maladie et le manque de vivres rendirent cette coopération impossible. MM, Du Vioneau et de Salliers ne songeaient

plus qu'à faire voile pour la France. Ils forcèrent même M. de Eamezay, malgré ses protestations, à recevoir tous leurs prisonniers, au nombre de cent cinquante, qu'ils ne pouvaient plus nourrir.

Le mois d'août touchait à sa fin, et la Hotte du duc d'Anville n'avait pas encore été signalée. On était aux conjectures pour expliquer la cause de ce retard, quand le bruit se répandit d'une attaque imminente sur Québec. Une escadre considérable était déjà arrivée, disait-on, dans le port de Louisbourg; une autre partait de Boston pour la rejoindre. Le vingt d'août, M. de Eamezay reçut une dépêche du marquis de Beauharnois lui enjoignant de remonter à Québec avec la plus grande partie de son détachement. Celui-ci fit partir immédiatement les sauvages abénaquis de M. de Saint-Pierre par la rivière Saint- Jean, et un corps de Canadiens par Beaubassin et la baie Verte. M. de Villiers eut ordre de rester aux Mines avec deux cent cinquante hommes et cinq officiers.

La masse du peuple acadien, tout en restant française de cœur comme catholi(|ue de religion, voyait avec une extrême appréhension le passage réitéré de troiqies canadiennes dans le pays. Les relations que ces habitants se voyaient forcés d'avoir avec elles, l'abri et la subsis-

tauce qu'il fallait leur fournir, irritaient les Anglais qui les accusaient de trahison. Ce qu'avait prédit l'abbé De Miniac, curé de la Eivière-aux-Canards, dans la lettre que nous avons citée, s'accomplissait : ils allaient être irrémédiablement compromis. Et qui pouvait dire jusqu'où iraient les vengeances de leurs maîtres? Les malheureux Acadiens se voyaient pris entre deux feux, sans savoir comment les éviter. D'un côté, les Anglais les menaçaient en leur rappelant leur promesse de fidélité ; de l'autre, les Français, en leur représentant leur origine, leur religion et tant de liens qui les rattachaient à eux.

Le traité d'Utrecht avait livré l'Acadie à la Grande- Bretagne, en laissant aux habitants la liberté d'abandonner leurs terres pour aller s'établir là où ils voudraient sur le territoire français. On a ignoré longtemps, mais on sait parfaitement aujourd'hui par quelle suite de supercheries ils furent retenus en Acadie malgré leur volonté et leurs représentations. On sait aussi comment, après de longues hésitations, ils furent amenés à prêter serment d'allégeance à l'Angleterre, après qu'on leur eût formellement promis qu'ils ne seraient jamais appelés à porter les armes contre leurs compatriotes, les Français, ni contre les sauvages. De là, le nom de Neutres par lequel ils furent désignés depuis lors. On sait encore comment les gouverneurs anglais eurent le soin de ne pas livrer d'acte authentique de cette promesse, afin de

pouvoir plus tard la renier au besoin. Déjà, à l'époque où nous sommes, on commençait à se prévaloir de cette perfide omission, et l'on disait tout haut que les Acadiens allaient être forcés à prendre les armes ^.

Dès l'origine de la guerre, l'Acadie avait été le point sur lequel s'étaient concentrées l'attention et les forces des deux parties belligérantes ; car elle était regardée comme la clef de la frontière de ce côté. De là, l'acharnement avec lequel de part et d'autre on se disputait comme une proie le malheureux peuple de l'Acadie.

En 1745, le gouverneur du Canada et l'intendant Hocquart écrivaient au ministre des colonies qu'ils se croyaient sûrs de sa coopération, du moment qu'on lui enverrait des troupes suffisantes pour le protéger contre le ressentiment des Anglais -. D'un autre côté, Shirley qui avait alors la haute direction des affaires dans les colonies anglaises, écrivait absolument dans le même sens au duc de Newcastle, et il tenait ses infor-

1 — Journal de M. de Beaujeu, page 30. " M. de Ramezay nous marque qu'il apprenait i)ar Port-Koyalque le sieur Mascarène avait demandé à Boston quatre bâtiments, avec du monde pour forcer les Acadiens à prendre les armes jjoui- les Anglais ". Journal de ce qui s^est passé dUnféressant dans la colonie à Voccasion des mouvements de guerre depuis le !«'• décembre, 1745.

2 — Neic-York Col. Doc^iments, vol. X. Lettre du marquis de Beauharnois et de l'intendant Hocquart au comte de Maurepas, 12 septembre, 1745.

mations des autorités de Port-Eoyal ^. Les uns et les autres se trompaient. A trois reprises différentes les troupes du Canada avaient envahi l'Acadie, sous Duvivier, Marin et Kamezay, et chaque fois la masse des Acadiens avait gardé la neutralité.

Les écrivains protestants ont répété sur tous les tons que les Acadiens étaient absolument illettrés, qu'à peine y en avait-il quelques-uns qui pussent lire ou écrire, et ils assignent à leur ignorance les fausses démarches qui ont attiré sur eux les derniers malheurs. Mais quand on examine attentivement leurs actes, on se demande si des hommes instruits auraient pu se tirer d'affaire avec plus de prudence et d'habileté.

Ceux qui leur sont le plus hostiles ne nient pas qu'il y ait eu des restrictions dans le serment d'allégeance prêté par les Acadiens. Le voulussent-ils, ils n'en seraient pas capables. Le nom de Neutres donné à ces Français, même dans des pièces officielles de provenance anglaise, est une preuve irrécusable de ces restrictions. Francs et loyaux, les Acadiens se sont engagés de bonne foi envers des gouvernants qui n'en avaient point. Est-ce leur faute si ceux-ci ont été malhonnêtes ? Ils avaient la force en main et ils les tenaient prisonniers. Les Acadiens n'eurent plus à la fin qu'à choisir entre l'exil

1 — Lettre de Shirley au duc de Newcastle, 29 octobre, 1745.

et la honte, entre l'abandon de leurs biens et celui de leur honneur. Ces ignorants ont eu plus de vraie science que leurs bourreaux qui ont manqué à la foi jurée, tandis que ceux-là l'ont gardée.

A l'arrivée de la dépêche qui rappelait M. de Eamezay à Québec, les Acadiens avaient espéré que les troupes canadiennes évacueraient la péninsule ; mais ils furent consternés en apprenant que M. de Yilliers restait aux Mines avec deux cent cinquante hommes qui devaient y passer l'hiver. Ils envoyèrent à M. de Ramezay une députation de leurs différentes paroisses, pour le suj)plier de les délivrer de ce compromettant voisinage. Ce petit détachement, disaient-ils, ne déciderait de rien et ne ferait qu'exciter davantage la fureur des Anglais contre eux. En outre, après les réquisitions qu'ils avaient eues à subir, leurs granges et leurs étables étaient presque vides, et ils seraient forcés de tuer les animaux de labour pour l'entretien de cette troupe.

M. de Eamezay leur répondit qu'il ne pouvait rien changer aux ordres du gouverneur, mais qu'il leur montrerait sa bonne volonté en faisant partir un canot de Beaubassiu pour transmettre leur requête à Québec. Son départ de la baie Verte fut retardé par les difficultés ■de transport et le manque de vivres. Il fallut réquisi-

tionner les habitants déjà mécontents des levées de provisions faites chez eux, et dont la plus grande partie n'avait été payée qu'en certiticats ou billets promissoires sur lesquels ils craignaient de perdre. Au moment de mettre à la voile, une nouvelle levée de vivres fut jugée absolument nécessaire pour faire le voyage.

" Nous fûmes détachés, M. Le Mercier et moi, pour cette belle commission, écrit M. de Beaujeu. Après avoir couru la campagne et essuyé toutes les disgrâces et mauvais traitements, non pas comme un quémandeur mais comme un voleur, surtout de la part des femmes à qui je prenais les bœufs, je parvins à en ramasser vingt-six et dix moutons ".

Au sortir de la baie Verte, une chaloupe portant pavillon français, accosta le vaisseau de M. de Eamezay. Elle apportait une dépêche venant de Chibouctou et signée par le commandant de La Renommée qui annonçait la prochaine arrivée de la Hotte du duc d'Anville. Il fut immédiatement décidé que les prisonniers seuls, avec les malades, seraient conduits- à Québec et que le détachement reprendrait la route des Mines. Il y était à peine arrivé, (ju'on apprit coup sur coup la mort du duc d'Anville, le suicide de d'Estournelle et l'affreux état de la flotte.

M. de Eamezay reçut néanmoins ordre du nouveau commandant, le marquis de la Jonquière, de marcher sur Port-Eoyal, où il le rejoindrait bientôt pour assiéger

cette place par terre et par mer. A la mi-octobre, le détachement canadien était retranché à Belair, où Nicolas Gautier reçut les officiers à bras ouverts. Il leur offrit l'hospitalité dans sa propre maison, dont eu son absence il avait sans doute confié la garde à quelque parent ou ami moins compromis que lui. " Nous arrivâmes à deux heures après minuit, d'un temps des plus obscurs, raconte M. de Beaujeu. M. Gautier nous reçut on ne peut plus gracieusement et soulagea parfairement notre monde en donnant à chacun un coup d'eau-devie pour les réchauffer i.

Divers partis restés en arrière, soit aux Mines, soit à Beaubassin, et cent cinquante hommes expédiés à Chibouctou, avaient réduit la troupe de M. de Kamezay à deux cent cinquante, y compris les officiers. Grande fut sa surprise, quand il vit sortir de Port-Royal un corps d'armée de près de huit cents hommes qui semblaient vouloir l'attaquer. Il reconnut sa témérité et craignit d'être cerné, assiégé et peut-être pris dans son camp. Heureusement que cette sortie n'était qu'une démonstration pour l'attirer sous les canons du fort. La garnison, y compris les équipages de deux navires de guerre ancrés dans la rade, et dont l'un, Le Chester, était un vaisseau de cinquante canons, s'élevait à plus de mille hommes ;

1 — Journal etc, page 40.

niais elle se composait de milices coloniales beaucoup moins aguerries que celles du Canada, et par suite très circonspectes dans leurs mouvements. Eamezay le savait et résolut de faire bonne contenance jusqu'à l'arrivée de la Jonquière. Sa petite troupe se montrait partout, tantôt d'un côté de la rivière, tantôt de l'autre, escarmouchant contre les avant-postes, avec une vigueur qui fit croire qu'elle était de mille hommes. Cependant elle était souvent sans pain, mal vêtue, mal chaussée, exposée tout le jour et une partie des nuits, au froid et aux pluies fréquentes de l'automne. La maladie éclaircissait chaque jour ses rangs, et l'on était obligé d'abandonner les malades au soin des habitants. Ceuxci, placés dams le voisinage immédiat des Anglais, craignaient beaucoup plus de se compromettre que ceux des autres paroisses. Ils se tenaient à l'écart et se refusaient à tout, à moins que M. de Eamezay ne leur livrât des écrits certifiant qu'il les forçait sous peine de mort à lui fournir ce dont il avait besoin. Ces habitants pensaient se justifier par là auprès des autorités de Port-Eoyal. Le petit nombre de ceux qui avaient embrassé la cause des Français venait presque exclusivement des paroisses éloignées.

Dans les derniers jours d'octobre, Nicolas Gautier s'était rendu à l'entrée de la baie de Port-Eoyal, où il avait instruction de se tenir pour servir de pilote à

l'escadre qu'on savait partie de Chibouctou i. Un de ces ouragans d'automne, si redoutables en ces contrées, qui sévit les jours suivants, tint le camp dans des alarmes qui ne devaient être que trop justifiées. En effet, le trois novembre, arriva une dépêche expédiée en mer par le marquis de la Jonquière qui apprenait les avaries (pie lui avait causées cette tempête, la dispersion de sa flotte et la nécessité où il s'était vu de retourner en France. Les partisans acadiens, ([ui, en prenant part à cette gueiTC, avaient risqué tout leur avenir, et qui tourmentés d'inquiétude, épiaient tous les mouvements des officiers, devinèrent la désastreuse nouvelle à la consternation peinte sur les figures. Leur désespoir ne connut point de bornes, ils se répandirent en reproches amers, disant que la France les trahissait après les avoir abandonnés, et qu'ils étaient perdus sans ressource. Les infortunés ne voyaient que tro]» l'avenir qui les attendait.

M. de Eamezay ordonna sur l'heure la levée du camp et alla prendre ses tjuartiers d'hiver à Beaubassin.

Cette retraite précipitée assurait le gouverneur Mascarène du départ définitif de la flotte française pour l'Europe. Il n'avait donc plus à craindre pour Port- Royal, mais il n'était i)as sans inquiétude sur l'attitude

1 — Mémoire de Nicolas Gautier au comte de Maiirepas.

ultérieure que prendraient les Acadiens. Travaillés par les Canadiens qu'il savait se fortifier sur l'isthme de Chignectou pour y passer l'hiver, aigris contre les Anglais qui n'avaient cessé de leur faire des menaces, blessés des durs châtiments que lui-même avait infligés à plusieurs d'entre eux, n'allaient-ils pas rompre enfin leur neutralité et se mettre en révolte ? Cela était d'autant plus à craindre qu'ils avaient eu vent des propositions déjà faites pour obtenir de l'Angleterre leur expulsion de l'Acadie. Mascarène sentit donc la nécessité de les tranquilliser en leur donnant des assurances de son amitié. Il chargea plusieurs Acadiens de Port- Royal de lettres pour les habitants des ]\Iines, dans lesquelles il leur disait de n'avoir aucune crainte et de revenir en toute confiance à Port-Eoyal, pour y traiter de leurs affaires comme par le passé. Pour mieux dissiper toute appréhension, il accompagnait ses lettres du témoignage de l'abbé Desenclaves, curé de Port- Royal. Mascarène les prévenait en même temps de l'envoi d'une partie de sa garnison qui allait passer l'hiver aux Mines ; mais que cela ne devait point les alarmer, qu'il n'avait d'autre intention que de les protéger contre les Canadiens.

Neuf ans plus tard, le colonel Winslow devait faire absolument la même protestation en établissant ses troupes à la Grand-Prée. On sait s'il tint parole.

Les avances de Mascarène produisirent leur effet. Peu après, les Acadiens envoyèrent des députés à Port- Eoyal " qui furent reçus au mieux du gouverneur, lequel ne leur demanda pour toutes ses politesses et bonne réception que la fidélité ^ ".

Pour bien comprendre les événements qui vont suivre, il est nécessaire d'avoir présente à l'esprit la position géographique des paroisses acadiennes. La baie de Pundy, en s'enfonçant vers le nord-est, se divise en deux bras, dont celui de l'ouest a pour nom la baie de Chignectou. Le prolongement de ce bras de mer vis-àvis la baie Verte, forme le col de la péninsule qui, en cet endroit, n'a guère plus de quatre lieues de largeur. C'est dans ce poste avantageux, faisant partie de la paroisse de Beaubassin, que Eamezay s'était mis en observation. Le second bras de la baie de Fundy s'élargit au sud pour former le bassin des Mines, et s'allonge ensuite vers l'est pour recevoir la rivière de Cobequid, où était située la paroisse acadienne du même nom. Les trois paroisses de Pigiquit, de la Grand- Prée et de la Rivière-aux-Canards s'étendaient autour du bassin

1 — Journal de M. de Beaujeu, page 57.

des Mines. Le village de la Grand-Prée, le plus important de tous, se composait d'une rangée de maisons de rustique apparence, à un seul étage et toiture raide, avec dépendances couvertes en chaume, bâties sur le versant d'un coteau, au pied duquel s'étendait la grande prairie endiguée qui avait donné son nom à la paroisse. Ces maisons, assez éloignées les unes des autres, s'échelonnaient le long du chemin public, sur un espace d'une demi-lieue. Vers la mi-décembre, une vingtaine d'entre elles avaient été désertées par leurs propriétaires qui s'étaient retirés en d'autres parties du village, et les avaient cédées à une troupe d'environ cinq cents miliciens de la Nouvelle-Angleterre venus les jours précédents, sous la conduite du colonel Arthur Noble, officier brave mais sans expérience, comme la suite le fit voir. C'était le détachement annoncé par Mascarène. Arrivé de Boston au cours du mois de novembre, il n'avait fait que passer à Port-Royal, d'où il était reparti par eau ; mais contrarié par les mauvais temps et par les violentes marées de la baie de Fundy, il avait été forcé de descendre à terre et de faire la plus grande partie du chemin à travers les montagnes et les bois. Les navires sur lesquels il était parti, avaient atteint le bassin des Mines, où ils avaient été mis en sûreté le long de la digue avec leurs chargements de vivres et de munitions, cinq petites pièces d'artillerie, une grande quantité de raquettes pour les marches de l'hiver et le bois

nécessaire à la construction de deux fortins ou blockhaus. Par une présomption qui fait voir jusqu'à quel point le colonel Noble ne soupçonnait pas à quels ennemis il avait affaire, il remit au printemps la construction des fortins dont il avait tous les matériaux sous la main, et il laissa dans les navires une partie de ses autres moyens de défense. Du reste, il organisa un système de patrouilles qui parcoururent les campagnes, et il entretint régulièrement des sentinelles devant chacune des maisons qu'il occupait. Malgré les avertissements des Acadiens, il s'obstina à croire que la troupe de Ramezay était incapable de venir l'attaquer à son insu, après avoir franchi au cœur de l'hiver la grande distance de Beaubassin aux Mines. Il dormit donc sans souci, pendant que ses officiers et ses soldats s'amusaient et faisaient bonne chère avec les provisions qu'ils achetaient des habitants.

A Beaubassin, au contraire, les Canadiens étaient sur pied. Dans la soirée du huit janvier, un Acadien nommé Arceneau, envoyé par le P. Germain, missionnaire du lieu, pour faire des paiements aux Mines, rapporta que deux cent vingt Anglais étaient arrivés à la Grand- Prée, à la fin de novembre, dans le dessein d'y passer l'hiver, et qu'un égal nombre était en marche pour les rejoindre. Aussitôt M. de Eamezay assembla ses officiers et leur soumit un projet d'une audace et d'une difficulté incroyables : celui d'aller surprendre les Anglais

par une marche rapide, de les attaquer de nuit et de les déloger. Tous unauimement adoptèrent ce projet. La maladie avait singulièrement diminué l'effectif du détachement ; il n'y avait pas, dit Beaujeu, deux cents hommes en état de marcher i. Afin d'en augmenter le nombre, Eamezay écrivit au P. La Corne, religieux récollet, missionnaire à Miramichi, de lui envoyer tous les Micmacs qu'il pourrait rassembler. Il fit dire en même temps à l'abbé Girard, curé de Cobequid, d'amasser des vivres, et à l'abbé Maillard qui remplaçait alors l'abbé Le Loutre à la mission de Shubenacadie, de tenir ses sauvages prêts à joindre l'expédition ^u passage, et de recueillir les renseignements les plus précis qu'il lui serait possible.

M. de Eamezay, souffrant d'une contusion à un genou qui l'empêchait de marcher, fut forcé de remettre le commandement à M. Coulon de Villiers. Ce contretemps était plus regrettable pour lui que pour l'expédition; car elle comptait dans ses rangs, comme on l'a vu, ce que la noblesse canadienne avait de plus brave et de plus expérimenté en ce genre de guerre. Coulon de Villiers était le même qui huit ans ])lus tard devait venger la mort de son frère, le chevalier de Jumonville, au fort Nécessité, battre Washington et le faire prison-

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nier. Le jeune de Beaujeu, type de vigueur et d'élégance, se préparait à devenir le héros de Monongahéla ; le chevalier de La Corne et Marin étaient des hommes de fer aussi endurcis aux fatigues qu'intrépides au combat et habiles au commandement ; Saint-Ours et de Gaspé allaient devenir dignes de conduire les Canadiens à Carillon. Il y avait encore Des Ligneris, Repentigny, Léry, Langy, Lusignan, Courtemanche et d'autres d'un égal mérite.

Les miliciens les plus adroits furent employés à faire des raquettes et des traînes d'éclisse pour porter le bagage et les vivres.

Après avoir attendu inutilement les Micmacs de Miramichi jusqu'au dix-huit janvier, M. de Eamezay fixa le départ au lendemain. L'avant-garde, formée de la compagnie de M. de Eepentigny traversa le portage de Beaubassin à la baie Verte, d'où l'expédition devait suivre le bord de la mer jusqu'à Tagamigouche, pour s'enfoncer ensuite dans les terres et atteindre le rivage opposé, à Cobequid, aujourd'hui Truro. Le vingt et un, M. de Villieis avec tout le corps des officiers et le gros du détachement, divisé par compagnies, vint camper dans les bois au bord de la baie Verte. Ils y furent rejoints par vingt-six Micmacs et Malécites rassemblés des environs. M. de Beaujeu, en qualité de major du détachement, fit la distribution des vi\Tes, des munitions

et des divers objets indispensables an voyage. L'expédition avait des guides de choix dans les Gautier, intéressés plus que personne au succès de la campagne. Leurs services furent ina]>préciables ^ On repartit le vingt-trois à midi pour aller bivoua(|uer le soir, au bord de la mer, à trois lieues vers l'est.

A la pointe du jour, chaque homme était debout, les raquettes aux pieds, décidé à faire une bonne journée de trajet. Le froid était devenu intense. On marchait sur les bordages de la grève, exposé à l'air glacial venant du golfe. Un vent de nord-est s'éleva et grandit avec le jour, poussant devant lui une poudrerie fine (jui piquait la figure comme des aiguilles. A peine pouvaiton respirer. Souvent il fallait s'arrêter pour se frictionner les joues avec de la neige, atin de rétablir la circulation. Les pieds, serrés par les couiroies des raquettes, gelaient malgré le mouvement de la marche. A midi, on fut contraint de faire halte. La forêt était proche. On s'abrita le mieux que l'on put dans les taillis d'épinettes, de sapins et de bouleaux. De grands feux allumés, on fit chaudière, selon l'expression indienne pour désigner le rei)as. Pendant que les lits de branches de sapin se préparaient pour la nuit, les sauvages qui avaient été les premiers à denumder à M. Coulon de

1 — Mémoire de Nicolas Gautier an comte de Maiirepas.

camper, parce qu'ils étaient excédés de fatigue, ayant été obligés de porter leurs bagages sur le dos, passèrent le reste du jour et la soirée à se fabriquer des traînes à l'exemple des Canadiens.

Au lever du jour, le froid était encore si grand que le signal du départ ne fut donné qu'après que le soleil, eu montant à l'horizon, eut tem|)éré quelque peu l'atmosphère. Ce fut une journée très fatigante. Il y eut à traverser des endroits affreux, des étangs gelés ou salins sur lesquels les traînes ne glissaient pas plus que sur la terre. Force fut de porter les bagages sur les épaules. Après avoir franchi la baie de Remchick, il fallut frayer une lieue de chemin dans les bois pour éviter de contourner une pointe qui aurait triplé la longueur de la route. Au campement du soir, pendant que les hommes se préparaient à cabaner en rangeant la neige avec les raquettes, il survint deux Acadiens qui remirent chacun à M. de Villiers une lettre adressée à M. de Ramezay, l'une de l'abbé Girard, l'autre de l'abbé Maillard. Ces lettres contenaient des nouvelles à la fois bonnes et mauvaises. Elles rapportaient qu'un renfort de cent hommes était arrivé aux Anglais, mais que, d'un autre côté, ils n'avaient pas levé leurs blockhaus. Cette dernière information était " ce qui nous intéressait le

plus", et compensait ce que la première avait d'alarmant.

" Tous les habitants, ajoutaient-elles, avaient présenté une requête au commandant anglais pour l'engager à se retirer avec tout son détachement sur ce qu'ils étaient absolument hors d'état de le nourrir, et de lui fournir le bois de chauffage, que leurs clôtures étaient déjà brûlées et que leurs milices leur faisaient un dégât auquel ils ne pourraient remédier que très difficilement ^ ".

Au petit village de Remchick, dont la plupart des habitants étaient des réfugiés de l'île Eoyale, sept ou huit hommes de bonne volonté joignirent l'expédition. Elle vint bivouaquer au bord de la baie de Tagamigouche, après avoir fait une trouée d'une lieue à travers une épaisse forêt embarrassée de rochers, de troncs d'arbres renversés, d'inégalités de tout genre sur lesquelles la plupart des traînes se brisèrent. Le lendemain, M. de Villiers accorda quelque repos h sa troupe, à cause de la rude journée de la veille et de la nécessité de réparer les traînes. La levée du camp ne se fît que tard dans la matinée. Le village de Tagamigouche n'était pas loin. Toutes les familles se mirent aux portes à l'arrivée inattendue de ce parti de guerre et l'accompagnèrent à sa sortie de leurs vœux de succès, tandis qu'une poignée de braves du lieu, à qui on donna le

1 — Journal de M de. Beavjen, page 60.

temps de faire leurs préparatifs, se mettaient dans les rangs avec quelques Micmacs de la baie.

Vers cinq heures du soir, on fit halte à Bacouel, où commençait le portage d'une dizaine de lieues qui aboutissait à Cobequid. L'arrivée de l'abbé Girard décida M. de Villiers à y passer la nuit. Il aurait voulu l'entretenir longuement, mais le missionnaire allait porter les secours religieux à quelques malades de Tagamigouche. M. de Villiers lui fit promettre de venir le rencontrer dans deux jours à Cobequid, ce qu'il fit avec beaucoup d'hésitation ; car, au dire de Beaujeu, il craignait de se brouiller avec les Anglais. D'après son rapport, ils étaient pour le moins au nombre de quatre cent cinquante ; plusieurs lui avaient même dit qu'ils étaient plus de cinq cents. Cette nouvelle qu'on aurait voulu cacher circula bientôt dans toute la troupe ; mais au lieu d'y porter le découragement, elle ne fit qu'exciter une plus grande ardeur. Tout le monde s'écria : " Plus il y a d'Anglais aux Mines, plus nous en tuerons, quelque inférieurs en nombre que nous soyons ".

Le vingt-huit fut un jour d'arrêt pour achever les réparations à faire aux traînes et pour attendre un parti de sauvages et d'habitants du port Toulouse qui s'étaient annoncés et qui arrivèrent le soir. Le lendemain, de grand matin, toute la troupe reposée se mit en marche, et, sans faire halte, alla coucher au milieu du portage. Le soir même, MM. de Villemonble et Marin eurent

ordre de partir, à l'aube du jour suivant, avec un piquet de miliciens pour aller occuper toutes les avenues de Cobequid, de crainte qu'il n'y eût dans le village quelqu'un de favorable aux Anglais qui allât donner l'alarme à la Grand-Prée. Ils furent suivis de près par le détachement qui vint prendre ses quartiers dans les premières maisons établies au sortir du ]3ortage. M. de Villiers eut la satisfaction d'y voir l'abbé Maillard venu à sa rencontre. Ce missionnaire, entretenu exclusivement aux frais de la France dans ses missions sauvages de l'île Royale et des côtes voisines, qu'il n'avait quittées que temporairement pour remplacer l'abbé Le Loutre attendu prochainement en Acadie, ayant par conséquent peu de chose à craindre des Anglais, se mit tout entier à la disposition du commandant qui s'empressa de l'accepter comme aumônier de l'expédition. On conçoit l'efïet moral que produisit la présence d'un prêtre parmi les Canadiens, dont on sait le traditionnel esprit de. foi.

La journée du trente et un fut employée à ramasser tous les vivres qu'on put se procurer dans le canton, et le premier février, à transporter le campement à Cobequid, où l'abbé Maillard en avait fait un dépôt dans la maison (ju'il y habitait.

En traversant le village, M, de Villiers se fit amener plusieurs des habitants pour consulter ceux qui étaient le mieux au fait des routes d'hiver à suivre. Une grave

difficulté se présentait au sortir de Cobequid : c'était le passage de la rivière Shubenacadie, large, profonde, couverte à cette saison d'énormes champs de glace, montant et descendant avec les impétueuses marées de la baie de Fundy. Si cette rivière ne pouvait être passée en canot, — ce qui était plus que probable à cause du grand froid toujours persistant, — il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de la remonter jusqu'à la hauteur des terres, c'est-à-dire jusqu'à sa source par des chemins horribles. C'était un détour (pii rallongeait la route d'au moins vingt lieues, au dire des habitants.

Le deux février, avant que l'aurore eût paru, la longue file de traînes s'était mise en mouvement. Elle arriva au jour sur le bord de la rivière Shubenacadie, par un fort vent de nord-est qui y entassait la glace. Il était évident ([ue la traversée était impossible par un pareil temps. M. de Villiers se résigna donc à remonter le long de la rive droite. Il détacha cependant M. de Boishébert avec dix hommes pour tenter le passage à tout risque. Il faillit périr, mais parvint à gagner l'autre rive.

Le gros du détachement fit peu de chemin ce jourlà ; car il fallut faire la distribution des vivres pour près

de vingt-cinq lieues de bois, c'est-à-dire cinq livres de viande et un pain par homme. Le lendemain, on fit cinq lieues par des sentiers pires que ce qu'on n'en avait dit. A l'arrivée au lieu du campement, une grande partie des traînes étaient en pièces. M. de Villiers fut forcé de remettre le prochain départ à midi pour donner le temps de faire les réparations urgentes. Il permit même à un bon nombre de ses gens de passer tout le jour à faire des traînes neuves. On vint bivouaquer le jour suivant à une demi-lieue de la mission de l'abbé Le Loutre, où M. Marin fut dépêché pour retenir tous les sauvages qui s'y trouvaient. C'était l'endroit où la rivière pouvait être passée sur la glace. La colonne y était dès sept heures du matin le cinq février. Elle y fit halte pour recruter un nouveau contingent de Peaux Eouges, et alla coucher à trois lieues dans la direction de Pigiquit, après avoir traversé des. forêts inextricables encombrées de neige. Le soir même, M. de Villiers fit prendre les devants à vingt de ses plus vigoureux pionniers pour frayer un sentier de raquettes, afin de faire plus de diligence. En effet, on fit " très lestement deux lieues de chemin battu de la veille " ; après quoi on traversa des endroits si mauvais, des bois si impénétrables que le sauvage qui nous servait de guide s'égara une partie du jour. On put cependant en sortir avant la nuit et allumer les feux du bivouac " dans un fort beau pays qui promettait une belle route pour le lende-

main ". Aussi fut-elle de six lieues, aboutissant à la source de la rivière Kenetcouk. Les premières habitations étaient encore à deux lieues de distance. Il était temps qu'on y arrivât ; car à la couchée on se trouva presque sans vivres.

A sept heures du soir, M. de Bois'hébert, vers qui l'infatigable Marin avait été dépêché, entra dans le camp. Les nouvelles qu'il apportait étaient encourageantes. Il avait fait bonne garde et s'était assuré que les Anglais ne soupçonnaient rien. Il avait aussi recruté seize Micmacs et Malécites qui s'étaient armés aux maisons.

De bonne heure dans la matinée, la colonne débouclia dans le chemin de Shubenacadie à Pigiquit, aujourd'hui Windsor. M. de Villiers se fit précéder d'une avantgarde qui alla investir un groupe d'habitations où il voulait passer la nuit et où il arriva à la chute du jour. Les habitants l'accueillirent avec joie et lui fournirent des vivres en abondance. Ils étaient indignés des exactions commises par les Anglais et firent des vœux pour le succès de l'expédition. Deux cents hommes étaient venus peu de temps auparavant faire une razzia dans la paroisse et soixante autres, commandés par le capitaine Howe, devaient être en ce moment à Pigiquit. En apprenant cela, M. de Villiers aurait voulu précipiter sa marche pour s'en emparer ; mais il y avait encore quatre lieues à faire pour s'y rendre. En y entrant le lendemain soir, il apprit qu'il n'y avait point d'Anglais

dans le village, le détachement que devait amener le capitaine Howe ayant été retenu par le mauvais temps. Les Acadiens y firent un accueil aussi amical que celui de la veille, et fouruirent volontiers toutes les provisions qu'on leur demanda. Ils confirmèrent le dire que rien n'avait transpiré à la Grand-Prée qu'ils disaient à sept lieues de distance ^. Pigiquit était un centre considérable, formant deux paroisses, avec églises, celle de la Sainte-Famille et celle de l'Assomption, séparées l'une de l'autre par la rivière; dite aussi de l'Assomption, aujourd'hui l'Avon. Le temps était devenu excessivement froid, accompagné de neige et de poudrerie. A la pointe du jour, toute la troupe avait les raquettes aux pieds et défila avec l'intention d'attaquer la nuit même ; mais rendu au village de l'Assomption, Villiers, après avoir délibéré, jugea plus prudent de donner une journée de repos à son monde, avant d'aller à l'assaut.

Le dix février à midi, il se remit en marche. La tempête avait augmenté. On pouvait à ])eine voir à quelques pas devant soi. Au passage d'un ruisseau, dont la surface glacée était propre à faire une revue, le major de Beaujeu, reçut ordre de diviser la troupe eu dix compagnies, en vue d'assaillir simultanément dix des principales maisons, le détachement n'étant pas assez nombreux pour attaquer toutes celles qu'occu-

] — Cinq lieues, d'après la Relation de M. de La Corne.

paient les Anglais. Les officiers eurent leurs postes assignés à chacune des compagnies. On se remit ensuite en route lentement pour ne pas arriver avant la nuit. Il fallut cependant faire halte pendant une heure au bord de la rivière Gaspareau qui se jette dans le bassin des Mines à la Grand-Prée, Les hommes auraient gelé debout s'ils ne s'étaient continuellement tenus en mouvement. Enfin, l'obscurité venue, des seiitiuelles furent placées sur les chemins pour intercei)ter tout passage, et les dix compagnies se répandirent dans un groupe de maisons sises de l'autre côté de la rivière, à une demi-lieue du village de la Grand-Prée. Les officiers y firent allumer de grands feux jiour sécher les vêtements et les armes. Le hasard voulut que dans la maison où entra M. de Villiers, il y eût un festin de noces. On peut se figurer l'étonneraent de ces gens à l'irruption subite de cette troupe armée. C'était un trouble-féte pour eux, mais une bonne fortune pour Villiers et les siens ; car la plupart des invités étaient des habitants de la Grand-Prée. Ils donnèrent les informations les plus précises sur les maisons occupées par les Anglais et sur les quartiers des officiers. Ces maisons étaient au nombre de vingt-quatre, échelonnées, comme on l'a vu, sur une demi-lieue de chemin. L'une d'elles, plus grande que les autres, était en pierre et défendue par du canon.

M. de Villiers convoqua tous ses officiers dans la maison de noces qu'il avait prise pour quartier général, et régla avec eux le plan d'attaque. Les ennemis étaient au nombre de cinq cent vingt-cinq, tandis que sa troupe n'était qiie d'environ trois cents Canadiens et sauvages avec vingt-cinq Acadiens recrutés en route, au nombre desquels se trouvaient les guides dont les services allaient être très utiles, mais qui ne comptaient pas parmi les combattants. Avec un si petit nombre d'hommes il ne fallait songer qu'à frapper sur les dix maisons les mieux gardées. Celles-ci prises, les autres ne pourraient faire une forte résistance. M. de Villiers se réserva l'assaut de la maison de pierre, et prit pour cela avec lui cinquante hommes, quelques volontaires et cinq officiers, le major de Beaujeu, l'aide-major Des Ligneris, le chevalier Le Mercier, de I^éry et de Lusignan ; ce qui formait, d'après une autre Relation, un total de soixante-quinze hommes ^ Le chevalier de La Corne devait attaquer le quartier des officiers à la tête de quarante hommes, ayant pour second M. de Rigauville. MM. de Langy, de la Colombière, de Repentigny, de Boishébert, de Gaspé, de Lotbinière eurent chacun

1 — Relation de M. de La Corne, publiée dans le Canada- Français, 1889, page 12.

vingt-cinq hommes, ou vingt-huit d'après M. de La Corne. MM. Marin et Bailleul commandèrent chacun vingt-cinq sauvages.

Tous les ordres donnés et bien compris, les officiers regagnèrent les maisons où étaient leurs détachements respectifs pour y attendre le signal du départ. A trois heures du matin, les dix escouades réunies, leurs guides en tête, étaient rangées à la file sur le chemin, les raquettes aux pieds, chaque homme tenant le chien de son fusil soigneusement caché sous sa capote. Sur un commandement répété à demi-voix le long de la ligne, tous s'agenouillèrent, et l'abbé Maillard prononça l'absolution générale. Puis la colonne s'ébranla. Les habitants du lieu, sortis pour les voir partir et les accompagner de leurs souhaits, les virent bientôt disparaître dans l'obscurité. La tempête qui durait depuis deux jours, soulevait une poudrerie si épaisse qu'arrivé au centre du village, le guide qui accompagnait M. de Yilliers ne reconnut pas sa route et commit une erreur qui aurait pu devenir fatale. Au' lieii de le conduire à la maison de pierre, il l'arrêta en face d'une habitation voisine.

La sentinelle en faction devant la porte crut apercevoir de vagues formes comme celles d'un groupe d'hommes qui s'avançaient dans le chemin : " Qui va là ? " cria-t-elle en anglais ; et l'instant d'après : " Aux armes " ! La bande de Villiers se jeta à plat ventre dans la neige. La porte de la maison s'ouvrit, et il en jaillit un flot de

174 UKE SECONDE ACADIE

lumière, comme celui d'un feu de cheminée. Un grand mouvement parut se faire à l'intérieur. Le corps de garde sortit et interrogea la sentinelle. Celle-ci ne voyant plus rien crut avoir donné une fausse alarme. La garde rentra, la porte se referma et tout retomba dans le silence. Aussitôt la troupe se releva et se remit en mouvement. Elle n'était plus qu'à trente pas de la sentinelle qui cria de nouveau de toutes ses forces : " Aux armes ! "

— Ce n'est pas la maison de pierre, dit M. de Villiers à M. de Beaujeu qui marchait à ses côtés.

— Il n'est plus temps de reculer, repartit celui-ci ; et couchant en joue la sentinelle il la renversa. Villiers poussa de l'avant. Le corps de garde défila précipitamment devant la maison et il en ])artit une rangée d'éclairs avec le bruit d'une décharge générale. M. de Villiers tomba gravement blessé à l'avant-bras. Le major de Beaujeu le crut mort. La même décharge frappa à l'épaule le jeune Lusignan. Il continua d'avancer au pas de course, l'épée en main, en tête des assaillants, quand une autre balle lui fracassa la cuisse.

— Mes amis, cria en tombant le brave officier ; marchez toujours. Ce n'est pas la mort de deux hommes qui doit vous décourager i.

1 — Lettre de Mc' de Pnnthriand au comte de M aurepas^ piiV)liée dans le Canada-Français, 1889, p. 77.

UNE SKCONDE ACADIE 175

Les Canadiens, tout blancs de neige, se précipitèrent dans la maison comme autant de fantômes. Furieux d'avoir perdu leur chef, ils égorgèrent tous ceux (|ui cherchèrent à se défendre. Jùn moins de dix minutes, toute résistance eut cessé. Des vingt-quatre Anglais qui se trouvaient dans la maison, vingt et un furent tués, trois faits prisonniers '^.

MM. de Villiers et de Lusignan furent trans])ortés aux maisons de Gas])areau,où ils recui-ent les premiers soins du chirurgien, le docteur Lajus. Le chevaher de La Corne, avec ses (juarante liommes, avaient surpris le quartier des officiers avant (pie la sentinelle eût eu le temps de donner l'alarme, et avaient enfoncé la porte à coup de haches. Cette maison était pour lors le quartier général du colonel Noble qui avait fait toutes ses dispositions pour se transporter à la maison de pierre située tout auprès, et y avait même établi une partie de sa garde, mais il ne s'y était pas encore rendu de sa ])ersonne. Il avait avec lui son frère, l'enseigne Noble et les principaux officiers de son détachement. L'irruption avait été si soudaine (jne le colonel n'avait eu ([ue le temps de sauter hors de son lit et d'armer ses pistolets. On lui cria de se rendre, s'il ne voulait pas être tué. Le même cri lui fut répété des fenêtres qui venaient d'être enfoncées. 11 ])ersista à tirer et il reçut deux balles au

1 — Journal de M. de Beaujeit, page 60.

travers du corps. Une troisième le frappa au front et rétendit raide mort. Son frère qui s'était levé en diemise et avait ■ saisi ses armes, tomba à ses côtés. Deux lieutenants qui, paraît-il, étaient dangereusement malades, furent tués dans leurs lits. Un autre officier, nommé Jones, essaya de se frayer un passage vers la porte et reçut un coup de baïonnette en pleine poitrine. Le capitaine Howe, dangereusement blessé, fut fait prisonnier.

M. de Beaujeu qui avait pris le commandement de l'escouade de M. de Villiers, l'avait remise en marche aussitôt après son premier succès, pour aller au secours des autres détachements qui semblaient en avoir grand besoin, car on entendait une vive fusillade de loin comme de près des deux côtés du village. Il fut rejoint en route par M. de Lotbinière et ses Canadiens qui avaient pris une des maisons ; et un peu plus loin par M. Marin <pii, avec sa bande de sauvages, avait été repoussé. Les sauvages, toujours prêts à céder dès qu'ils rencontraient une sérieuse résistance, ayant eu un homme de tué et trois de blessés, s'étaient découragés.

M. de Beaujeu proposa de renouveler l'attaque et d'incendier la maison ; mais ce projet parut téméraire, car le poste anglais était nombreux. Ils avaient barricadé les portes et s'étaient réfugiés dans le haut de la maison, d'où ils faisaient un feu continuel. Le jour commençait îi paraître, et on voyait de tous côtés de

grands mouvemenls de troupe, sans qu'on pût distinguer quels étaient les amis et les ennemis. La distance, empêchant de communiquer avec les autres détachements, on ne pouvait savoir si on était vainqueur ou vaincu. Les guides manquaient, et la plupart des hommes avaient perdu leurs raquettes dans le tumulte des divers engagements. Malgré cela, on résolut d'aller attaquer un corps de logis où se trouvaient beaucoup, de munitions et tout le bois de construction des deux fortins. Ce bâtiment était situé vers l'embouchure de la rivière Gaspareau, où avaient été mis en hivernement les deux navires arrivés l'automne précédent. Il fallait pour s'y rendre passer ])rès des maisons où se battaient MM. de la Colombière et de Boishébert, qu'on jugeait en danger par les continuelles détonations qui se faisaient entendre de ce côté. Tendant qu'on s'y rendait péniblement à travers d'épais bancs de neige, on eut l'agréable satisfaction de rejoindre ces deux détachements qui revenaient victorieux. Le corps de logis fut emporté et dix Anglais, presque tous officiers, faits prisonniers. C'était une prise importante, et dans la prévision d'y êtie attaqué, le major de Beaujeu s'y fortifia et s'apprêta à y mettre le feu dans le cas où il serait forcé.

Le grand jour était venu ; mais, quoiqu'on n'eût plus à marcher dans les ténèbres, on ne pouvait voir de loin, car la neige continuait à tomber. La fusillade s'était concentrée vers le milieu du village. M. Marin fut dépêché auprès du chevalier de La Corne à qui était échu le commandement de tout le détachement depuis la blessure de M. de Villiers, pour obtenir des renseignements et demander des ordres. Marin revint deux heures après avec la nouvelle des brillants succès obtenus dans la nuit. MM. de Repentigny, de Langy, de Gaspé et de Bailleul avaient chacun emporté leur poste. M. de Eepentigny à lui seul avait attaqué trois maisons et pris deux. Ce brave officier était le même qui plus tard sous les ordres de Montcalm devait montrer tant d'intelligence et d'intrépidité. M. de La Corne tenait les Anglais bloqués dans la maison de pierre où s'étaient réfugiés tous ceux d'entre eux qui avaient pu s'échapper. Il s'était établi solidement dans le poste où il avait tué le colonel Noble et qui n'était qu'à une petite portée de mousquet de celui des Anglais. Les deux partis se fusillèrent assez longtemps sans beaucoup d'effets. A la fin le capitaine Gnldthwait qui avait remplacé le colonel Noble dans le commandement, tenta une sortie à la tête de deux cents hommes, mais

il fut repoussé avec grande perte. Le chevalier eut deux des siens blessés à côté de lui. L'un d'eux mourut deux jours après de ses blessures. L'arrivée de quelques détachements délivra M. de La Corne de la position critique où il se trouvait. Celui de M. de Beaujeu eut à passer sous le feu des Anglais, ce qu'il put faire toutefois sans subir de perte.

La fusillade continua de part et d'autre jusque vers trois heures de l'après-midi qu'une suspension d'armes fut demandée par le capitaine Howe qui gisait dangereusement blessé au bras gauche dans le poste de M. de La Corne, où il avait été fait prisonnier. C'était, au dire de Beaujeu, un homme d'un caractère ferme ; mais affaibli par sa blessure, il supplia M. de La Corne de ne pas le laisser mourir au bout de son sang et de lui permettre de faire venir un chirurgien anglais ; car il n'y en avait point d'autre dans le voisinage, celui des Français étant resté à Gaspareau, où il était occupé au soin de M. Coulon et de ses autres blessés. Après avoir consulté ses officiers, le chevalier consentit à la prière du blessé, et chargea de ce message M. Marin qui sortit à la porte en agitant un drapeau blanc. Il fut rencontré à mi-chemin par deux officiers qui lui bandèrent les yeux et le conduisirent à leur commandant à qui il remit un billet de M. Howe. Le capitaine Goldthwait n'en eut pas plutôt pris connaissance, qu'il envoya le premier de ses chirurgiens faire le pansement, et garda Marin en otage.

Goldthwait profita-t-il de cette occasion pour s'informer du capitaine Howe qui, en qualité de commissaire général, occupait une position importante dans le détachement anglais, quel était son sentiment sur la situation ? Toujours est-il qu'au retour du chirurgien, il envoya son second officier, le capitaine Prebble, au poste français pour demander de prolonger l'armistice jusqu'au lendemain, à neuf heures du matin. M. de La Corne parut faire des difficultés, quoique au fond il en fut très content; car après une pareille nuit succédant à dixsept jours de marche des plus pénibles, tout son monde était sur les dents. Il écrivit à M. de Yilliers pour connaître son avis. Celui-ci lui fit réponse qu'ayant perdu beaucoup de sang, il était trop faible pour s'occuper du commandement, que M. de La Corne avait de bons officiers, ([u'il se fiait à eux, qu'ensemble ils ne feraient rien qui ne fût honorable aux armes de France K L'armistice fut accordé.

Au lever du jour, on s'aperçut que les Anglais rassemblaient les bestiaux des habitants voisins pour s'en faire des provisions. M. de La Corne envoya le cheva-

1 — La Relation de M. de La Corne diffère ici du Journal de M. de Beaujeu. M. de La Corne dit (lue ce fut le lendemain matin seulement qu'il écrivit à M. de Villiers pour le consulter sur la capitulation qu'il devait accorder, et que ce fut M. de Montigny qui lui apporta sa réponse de vive voix.

lier Le Mercier leur signifier qu'ils enfreignaient par là les conditions stipulées, et que s'ils ne relâchaient ces animaux, il regarderait l'armistice comme rompu, " et qu'il ferait main basse sur eux ^ ". Cette menace détermina le commandant à oftrir des termes de capitulation. Une résolution aussi précipitée a lieu d'étonner quand on considère le nombre d'hommes qu'il avait encore à sa disposition et la forte position qu'il occupait dans la maison de pierre. Malgré les pertes en tu(';s, blessés et prisonniers que son détachement avait subies durant la nuit, il comptait encore trois cent cinquante hommes, tandis que les Canadiens étaient réduits à moius de trois cents, par suite de la retraite des sauvages qui, suivant leur coutume, après avoir fait coup et pillé tout ce qu'ils pouvaient, avaient repris le chemin de leurs villages. Contrairement aux habitations en bois occupées par les Canadiens, la maison de pierre était une petite forteresse qui offrait peu de prise à l'incendie. Elle était défendue par cinq pièces d'artillerie, deux canons de quatre et trois pierriers -. Il n'apparaît pas clairement que les Anglais se soient servis de ces pièces, soit qu'elles n'aient pas été montées sur leurs affûts, soit qu'il n'y eût pas de

1 — Relation de M. de La Corne, page 13.

2 — Journal de ce qui s^est passé d'iniéressanf dans la colonie à l'occasion des mouvements de guerre et des différents avis reçus depiiis le départ des vaisseau):, au mois denovemhre, 1746.

munitions ainsi qu'ils l'ont prétendu i. Ces munitions seraient restées à bord des vaisseaux qui les avaient apportées. Les officiers ont prétexté dans la suite qu'ils étaient dans l'impossibilité de faire des sorties, faute de raquettes, dont la plus grande partie avaient été également laissées dans les vaisseaux, ce qui est difficile à concilier avec certains faits admis par les deux partis. Comment en effet deux cents hommes du détachement anglais auraient-ils fait la longue course de la Grand- Prée à Pigiquit, s'ils n'avaient pas eu de raquettes ? Et le détachement de soixante hommes du capitaine Howe n'aurait-il pas été à Pigiquit si le mauvais temps ne l'en avait empêché ? Les Anglais ont encore prétexté qu'ils n'avaient de vivres que pour un jour et de munitions que pour huit coups par homme, qu'ils ne pouvaient se procurer de l'eau qu'en allant la chercher à un ruisseau voisin. La vraie cause de la capitulation fut l'entière démoralisation du détachement anglais. La surprise delà nuit précédente l'avait jeté dans un affolement dont il n'était pas revenu.

Vers neuf heures, le commandant Goldthwait, accompagné du capitaine Prebble et précédé d'un drapeau

1 Le Journal de M. de Beaujeu dit cependant que Par-

tillerie anglaise " consistait en deux canons de six montés sur leurs affûts, trois autres petits canons de deux livres et un grand nombre de grenades ", page 69.

blanc, se rendit au quartier du chevalier de La Corne. Il choisit pour interprète le capitaine Howe qui savait le français, et commença à expliquer de vive voix les conditions auxquelles il offrait de se rendre. M. de La Corne lui fit remarquer qu'elles devaient être couchées par écrit. Alors le capitaine Prebble sortit de sa poche un papier sur lequel il lut ces propositions. M. de La Corne refusa de les accepter et rédigea lui-même les articles de capitulation qu'il entendait accorder et qui stipulaient eu résumé que le détachement anglais sortirait avec les honneurs de la guerre et partirait pour Annapolis sous deux fois vingt-quatre heures ; que les prisonniers faits par les Français resteraient entre leurs mains ; que les vaisseaux, consistant en une goélette et un bateau ne seraient pas rendus ; que le pillage, n'ayant été fait que par les sauvages, ne serait pas restitué ; que les malades et les blessés anglais auraient la liberté de demeurer jusqu'à leur rétablissement dans la paroisse voisine, la Eivière-aux-Canards, sous la protection d'une garde française ; qu'enfin le détachement ne servirait pas, durant l'espace de six mois, dans la haute Acadie, c'est-à-dire depuis le bassin des Mines jusqu'à la baie de Chignectou.

Le capitaine Howe fut relâché sur parole, à condition qu'il renverrait en échange le sieur Lagroix, alors détenu à Boston : " ce qu'il exécuta fidèlement ", ajoute M. de La Corne,

. L'acte de capitulation fut signé par tous les officiers anglais et français, et porté par l'aide-major Des Ligueris à M. de Villiers qui apposa sa signature en présence du commandant Goldthwait. Aussitôt après, le chevalier de La Corne ordonna de descendre le drapeau anglais qui flottait au sommet du clocher de l'église i. Tel fut le couronnement de ce fait d'armes, l'un des plus glorieux des annales de la Nouvelle-France.

La marche de l'expédition au cœur de l'hiver, sur un parcours de soixante lieues '^ presque toujours à travers les forêts, était tellement hardie, qu'aux yeux des Anglais elle paraissait au-dessus des forces de la nature. Le plan d'attaque avait été combiné et exécuté avec tant d'habileté et d'audace que sur onze maisons assaillies, dix furent prises.

Les Anglais ont essayé de grossir le chiffre du détachement français ; mais leurs assertions ne résistent pas à la critique. Les trois relations françaises de M. de Beau jeu, de M. de La Corne et du Journal manus-

1 — Les Anglais qui, en ce moment, employaient tous les moyens pour se concilier les Acadiens, avaient fait une faute politique en arborant sur l'église de la Grand-Prée le drapeau anglais regardé par ces derniers comme un emblème de l'hérésie. Ils en avaient été indignés, considérant cet acte comme un affront fait à leurs convictions et comme une profanation de leur temple. Journal de ce qui s^est passé dHntéressani, etc.

2 — C'est le calcul de M. de Lusignan dans sa lettre au comte de Mau repas.

crit que nous avons citées s'accordent à très peu de variantes près, lesquelles se concilient facilement par le contexte. Quant au détachement anglais, le capitaine Howe lui-même a assuré à M. de Beaujeu qu'il était de cinq cent vingt-cinq hommes, et " qu'il avait domié le prêt à ce nombre, indépendamment de vingt-cinq, partis deux jours auparavant sous les majors Phili])]) et Gorham, pour se rendre au Port-Royal ^ ".

D'après M. de Beaujeu dont le Journal est évidemment fait avec autant de soin que d'étendue, la perte des Anglais fut de cent trente liommes tués, quiii/e blessés et cinquante prisonniers -. Celle des Français, de sept hommes tués, et quinze blessés. M. de La Corne ordonna un piquet de quatorze hommes pour aider à enterrer les morts des deux partis, il tint à rendre les honneurs militaires aux restes du colonel Noljle qu'il

J — Journal de M. de Beaujeu, jDage 71.

2 — "Les ennemis ont eu cent trente hommes de tués, sur la place, dont on compte six officiers, trente-quatre blessés. On a fait cinquante-trois })risonniers ". Journal de ce qui s^esi passé dHnléreasant, etc.

Le chiffre de 34 blessés indiqué dans cette relation semble plus en rapport avec le nombre des morts, que celui de 15 écrit en chiffres arabes dans le Journal de M. de Beaujeu. Le copiste a jiu mal transcrire, soit par distraction, soit par difficulté de lire des chiffres mal formés ou à demi-eftacés, comme cela arrive souvent.

fit ensevelir sous ses propres yeux avant d'être remis au commandant Goldthwait. Les restes du colonel et ceux de son frère furent inhumés entre deux grands pommiers qui servirent pendant longtemps à désigner leur tombe et que des vieillards qui vivent encore aujourd'hui ont vus debout et chargés de fruits. Le tronc de l'un d'eux n'a été enlevé que depuis peu d'années.

Les autres morts anglais furent enterrés dans une large fosse creusée a\i flanc d'un coteau près du cimetière de l'église ^

Les Canadiens étonnèrent les Anglais par leur courtoisie, autant qu'ils les avaient stupéfaits par leur bravoure. " Les officiers, raconte M. de La Corne, passèrent la journée avec nous ; ils furent surpris de voir que ces Canadiens qu'ils regardaient auparavant comme des sauvages, sans presque aucun sentiment d'humanité, les traitaient aussi poliment et avec autant de douceur après l'action, surtout les prisonniers auxqiiels ils ont

] — Battle of Minas, 1747. by Sir Adams G. Archibald, publié i\B.n?,\e Halifax Critic, Juhilee Kumher,]mn, 1887. D'après Sir Adams Archibald, Arthur Noble serait né à Enniskillen, en Irlande, d'où il aurait émigré très jeune aux colonies anglaises. Etabli dans l'Etat du Maine, sur une grande ferme située à l'embouchure de la rivière Kennebec, il y avait acquis de la fortune et de l'influence dans le pays environnant. Il s'était distingué en 1745 au siège de Louisbourg durant lequel il commandait en qualité de lieutenant-colonel.

Voir à V Appendice, No. IL

tâché d'adoucir, autant qu'il fut possible, la peine de leur sort ^ ".

" La capitulation signée, ajoute M. de Beaujeu, nous devînmes on ne peut plus les meilleurs amis en apparence... Le commandant anglais nous pria tous d'aller dîner avec lui et ses officiers, pour avoir le plaisir de faire connaissance en buvant le punch. Pendant le dîner, nous reçûmes de leur part force compliments sur notre habileté à faire la guerre et sur nos manières polies.

" Les députés de chaque paroisse des Mines se présentèrent aussi pour nous complimenter sur notre victoire. Nous eûmes la satisfaction d'être félicité en présence des Anglais jDar des gens à qui ils disaient quelques jours auparavant que les Canadiens seraient fort heureux d'éviter de tomber sous leurs coups, se proposant de les bien étriller ".

1 — Le gouverneur Mascarène écrivit au capitaine Howe une lettre en français dans laquelle il lui exprimait combien il était iirofondément touché des bons traitements qu'avaient reçus les blessés et les prisonniers anglais. Il le priait en même temps de communiquer sa lettre aux officiers canadiens, Battle of Minas, jjar Sir Adams Arcliibald.

Le quatorze, à huit heures du matin, jour fixé pour le départ des Anglais, un détachement de cent Canadiens aux ordres de M. de Beaujeu, se rangea sur une double haie devant la porte de la maison de pierre. " Nous eûmes le plaisir, dit-il, d'en compter trois cent cinquante, dont vingt-cinq ou trente officiers ^ ".

De ce nombre était un nommé Newton remis en liberté à la prière de M. De la Goudalie, curé de la Grand-Prée, et de M. De Miniac, curé de la Rivièreaux-Canards, parce que son oncle, membre du conseil de Port-Eoyal, avait rendu d'importants services aux missionnaires. Vn piquet de vingt Acadiens, commandé par MM. Marin et Le Mercier servirent d'escorte jusqu'aux premières maisons de Port-Royal.

Les vainqueurs des Mines avaient la foi des croisés, comme ils en avaient la vaillance. Le dix-huit février, ils étaient réunis dans l'église de la Grand-Prée, pour remercier Dieu de leur victoire. Une messe d'actions de grâces, suivie da Te Deum, fut chantée, au bruit de l'artillerie prise sur l'ennemi.

L'expédition fit ses préparatifs de départ, afin d'être de retour à Beaubassin avant que le soleil de mars eût

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rendu les glaces dangereuses. Les cinq pièces d'artillerie ne pouvant être emportées, furent brisées. Des denx voiliers pris sur l'ennemi, la goélette était la propriété de Nicolas Gautier, laquelle lui avait été confisquée à Port-Royal. M. de Kamezay ordonna, de la lui restituer parce que cet Acadien et ses deux fils, disent conjointement MM. de La Corne et de Beaujeu, avaient rendu de grands services durant la guerre. Le bateau fut brfdé.

A l'arrivée du détachement à Beaubassin, M. de Eamezay remit à MM. de La Corne, de Beaujeu, de Gaspé et Le Mercier des ordres du uiari|uis de Beauharnois qui les rappelaient à Québec. M. de Gaspé ne put partir étant tombé malade. M. de Beaujeu termine ainsi son journal :

"Partis avec la ra([uette et nos traînes, nuilgré les neiges et le mauvais temps, nous arrivâmes à Québec le vingt-sept, n'ayant marché que (juatorze jours pour faire deux cents lieues par les terres que nous trouvâmes bien fatigantes, n'ayant pour vivres que de la farine avec du suif à chandelle, dont nous faisions de la colle ".

Après avoir lu le récit de cette ex[)édition, on se demande quelle espèce d'hommes étaient ces anciens Canadiens, de quelle nature ils étaient doués, quelles habitudes de fatigues ils avaient contractées ? Leur capacité d'endurance semble avoir été plus remarquable encore que leur courage.

lUO UNE SECONDE ACADIE

Le détachement de liamezay contiuua à séjourner à Beaubassin, afin de maintenir dans la péninsule le prestige ({ue les armes françaises venaient d'y acquérir. Les Anglais, de leur côté, se hâtèrent de réparer leurs désastres en revenant en forces occuper leur position de la Grand- Prée, dès le mois d'avril suivant. Les deux partis se disputèrent avec plus d'acharnement que jamais la soumission des Acadiens. Raraezay leur écrivit, au nom du gouverneur du Canada, que la victoire des Mines les avait ramenés sous la puissance française, qu'elle les avait affranchis du serment prêté aux Anglais et (ju'ils devaient désormais prendre les armes contre eux. 11 accompagnait sa lettre de menaces de châtiments contre les réfractaires i. D'autre part, Mascarène, par ordre de Shirley, les obligeait à réitérer le serment d'allégeance sous peine de bannissement, avec confiscation de tous leurs biens. On peut juger de la position lamentable faite à ce pauvre peuple poussé entre deux abîmes (|ui se creusaient toujours davantage autour de lui; Il avait beau se demander quel parti prendre, il

1 — Lettre de Ramezay aux déptitéa et habitants des Mines, 31 mars, 1747. Le même aux habitants de Chignectou, 25 mai,

ne pouvait deviner de quel côté était le moindre danger. Honnête et pacifique comme il était, il ne s'imaginait pas que les Anglais en viendraient aux barbares extrémités de l'expulsion. Je l'ai déjà observé, je le répète, on fait sonner bien haut l'absence de culture intellectuelle des Acadiens, et l'on en déduit la cause de leur ruine finale. Ceci n'est qu'un euphémisme qui au fond signifie que s'ils avaient été éclairés d'après les leçons de leurs maîtres, ils auraient fait litière de leur nationalité et de leur religion. Shirley le laisse voir clairement dans sa correspondance avec le duc de Newcastle ^

Il est intéressant d'étudier l'attitude des Acadiens en face du double danger qui semblait prêt à fondre sur eux. Elle fut admirable de sagesse et d'habileté. Au reste, il se rencontrait parmi ces illettrés des hommes

1 — "I should hope that methods might be found for weakening the ties of oonsanguinity and religion between even the ^^resent génération of the IVench inhabitants of Nova Scotia and those of Canada, by beginning nevv ones between His Majesty's English and French subjects there, and at the same time controling the pernicious Power of the Romish Priests over the french inhabitants and the Indians ". Lettre de Shirley au duc de Newcastle, 20 octobre, 1747.

Le but de Shirley est ici facile à saisir. II cherchait un moyen, voulait organiser un système pour Viriser peu à peu les liens de consanguinité qui unissaient les Acadiens avec les Canadiens et les liens de religion qui les unissaient à leurs prêtres ; en d'autres termes, pour détruire leur nationalité et leur religion. Ce système, il le trouva et le développa plus

d'un grand sens, doués souvent d'un jugement plus sûr que bien des gens qui se targuaient d'instruction. Ils avaient en outre des conseillers aussi fiables que désintéressés dans leurs curés, particulièrement les grandsvicaires De Miniac et 1 )e la Goudalie, vieillards pleins d'expérience, qu'ils ne manquaient pas de consulter. Dans leurs réponses à M. de Itamezay, les députés des paroisses protestaient de leur attachement pour les Français auxquels ils restaient toujours unis de cœur, mais ils faisaient voir l'impossibilité où ils étaient de rom}»re avec les Anglais sans s'exposer aux plus terribles représailles. La réj)onse des députés des Mines, aussi peu grammaticale et aussi fruste de style que les autres, contenait un appel touchant aux sympathies du commandant français.

tard. C'était, — je l'ai déjà dit ailleurs, — d'enlever aux Acadiens une partie de leurs terres et de les transférer à des protestants, en intercalant ceux-ci au milieu d'eux, afin de noyer l'élément catholique dans le flot étranger. Pour y mieux réussir, il établissait des écoles protestantes dans les paroisses acadiennes, et promettait des récompenses en argent à ceux qui apostasieraient le catholicisme. Voilà comment Shirley prétendait éclairer les Acadiens.

Les écrivains protestants de nos jours n'osent pas avouer tout haut la même pensée; mais les euphémismes dont ils se servent en parlant des moyens qu'on aurait dû prendre pour éclairer les Acadiens, signifient au fond la même chose. Cf. Un Pèlerinage au Pays d' Eimngéline.

" Nous VOUS prions, lui disaient les députés, de regarder notre bon cœur et en même temps notre impuissance, pauvre peuple, chargés la plupart de familles nombreuses. Point de recours, s'il fallait évacuer, à quoi nous sommes menacés tous les jours, (ce) qui nous tient dans une crainte perpétuelle en nous voyant à la proximité de nos maîtres depuis un si grand nombie d'années ^ ".

On connaît assez la situation des Acadiens pour juger que ces réponses, tout inofïénsives qu'elles étaient, pouvaient leur susciter des difficultés auprès des autorités ombrageuses de Port-Royal. Les députés le comjjrirent et s'en expliquèrent avec Mascarène. Afin de mieux se justifier, ils lui remirent une copie des lettres de Eamezay, en y joignant de nouvelles assurances de soumission et de fidélité. Ces explicatious coïncidèrent avec le départ du détachement canadien rappelé à Québec par le marquis de Beauharnois. Mascarène, délivré d'un danger prochain de ce côté, se montra plus conciliant vis-à-vis des Acadieus, afin de regagner leur confiance et de raffermir l'influence anglaise parmi eux. Ceux-ci cependant voyaient toujours suspendue audessus de leurs têtes l'épée de Damoclès, c'est-à-ciire la

] — B épouse des Dépulés des Mines à M. de Rainezai/, 24: mai, 1747.

menace de l'expulsion réclamée avec persistance par une partie des colons anglais. Il fallait à tout prix éclaircir ce doute, ou bien se résoudre à ëmigrer sans délai sur les terres françaises. Les députés acadiens se décidèrent donc à interroger le représentant le plus autorisé de la Grande-Bretagne eu Amérique, le gouverneur Shirley. Ils lui écrivirent afin de s'assurer si telle était réellement l'intention du gouvernement anglais. Une pareille demande était déjà rendue à Londres. Il avait dî\ en être question surtout depuis le jour où un homme haut placé, tel que l'amiral Knowles, avait proposé le bannissement général des Acadiens en s'offrant lui-même pour exécuter cette noble besogne. On doit dire à l'honneur de l'Angleterre que les ministres de George II répudièrent cette idée, de même ([u'ils devaient la repousser encore une fois plus tard, lorsqu'elle leur fut suggérée par le gouverneur de la Xouvelle-Ecosse, Charles Lawrence. On sait, en. effet, que ce fut à l'insu et contre les ordres du cabinet anglais que le crime fut consommé.

Lorsque Shirley reçut la lettre des députés acadiens, il avait entre les mains une dépêche du premier ministre d'Angleterre qui lui dictait sa ligne de conduite.

" Comme vous et M. Warren m'ont représenté, écrivait le duc de Newcastle en date du 30 mai, 1747, qu'une rumeur circule parmi les habitants de la Nouvelle- Ecosse ([u'il existe un projet de les expulser des établis-

sements et des habitations qu'ils possèdent dans cette province, et comme ce bruit a dû probablement être répandu habilement parmi eux afin de les pousser à se soustraire à l'allégeance de Sa Majesté, et de se joindre à l'ennemi. Sa Majesté croit qu'il est nécessaire de prendre des mesures convenables pour dissiper ces. suggestions mal fondées ; et dans ce but, il plaît au Roi que vous déclariez publiquement, et d'une manière authentique, à ceux de ses sujets qui habitent cette province qu'il n'y a })as le moindre fondement pour aucune appréhension de cette nature ; mais qu'au contraire, c'est la résolution de Sa Majesté de protéger et de maintenir tous ceux d'entre eux qui continueront îi rester dans le devoir et à garder l'allégeance due à Sa Majesté dans la tranquille et paisible possession de leurs habitations et établissements respectifs et qu'ils continueront à jouir du libre exercice de leur religion.

" Sa Majesté se proposait de signer une proclamation à l'effet susmentionné et de vous la transmettre, afin qu'elle fût publiée dans la Nouvelle-Ecosse ; mais comme il a été reçu ici avis qu'un corps de troupes de la Nouvelle-Angleterre qui s'étaient avancées jusqu'aux Mines, ont été surprises par un parti de Canadiensfrançais et de sauvages et qu'elles ont été défaites ou faites prisonnières ; et comme il y a une grande probabilité que ce malheur ne serait point arrivé à ce corps de troupes, sans l'assistance, ou au moins la connivence-

des habitants de la Nouvelle-Ecosse, cela rend très difficile de fixer les termes de la proclamation proposée ; Sa Majesté pense qu'il est plus à propos de vous laisser faire une telle déclaration en son nom, selon ce que les circonstances présentes de la province peuvent exiger ".

Shirley avait tout intérêt à publier la proclamation du roi, afin d'empêcher un soulèvement qui aurait pu se produire si les Acadiens avaient été poussés au désespoir. Elle fut signée le vingt-huit octobre, 1747, et affichée dans toutes les paroisses de l'Acadie. Douze individus seulement en étaient exceptés : c'était Nicolas Gautier, et deux de ses fils Pierre et Joseph, Amand Bugeau, Joseph Leblanc dit le Maigre, Charles et François Eaymond, Charles Leroy et son frère Philippe Leroy, Joseph Brassard dit Beausoleil, Pierre Guidry dit Grivoir et Louis Hébert, ci-devant domestique du capitaine Handfield, tous convaincus du crime de lèsemajesté pour avoir pris les armes en faveur des Français. " Et, ajoutait la proclamation, pour encourager, d'autant mieux les habitants bous sujets de la dite province, à s'emparer des susnommés, leur promet une récompense de cinquante livres sterling pour chaque criminel qu'ils remettront dans six mois du jour de la date du dit manifeste, et ceux d'entre les coupables qui livreront eux-mêmes dans le dit temps quelques-uns des cou-

pables mêmes, outre les cinquante livres sterling, ils recevront le pardon de leur crime ^ ".

Le traité d'Aix-la-Chapelle qui mit fin à la guerre l'année suivante, parut apporter aux Acadiens de nouvelles garanties de paix et de bien-être. Nantis de promesses royales solennellement proclamées, qui les raffermissaient dans la possession de tous leurs anciens privilèges puisqu'elles ne contenaient aucune restriction, hormis pour les douze proscrits, pouvaient-ils encore entretenir des appréhensions ? N'auraient-ils pas traité de pessimistes ceux qui leur auraient expliqué le vieil adage classique : Tlmeo Danaos et cJona ferenfes ? Cependant deux années ne s'étaient pas écoulées que leurs illusions étaient évanouies, les promesses royales foulées aux pieds et le spectre de la déportation réapparu devant eux. Va-t-on s'en prendre à leur ignorance, s'ils ont été honteusement trompés ? Qui ne l'aurait pas été à leur place ? Au reste, ce n'est pas eux qu'il faut plaindre ; car ils sont restés fidèles à eux-mêmes, ils ont suivi le droit sentier et laissé après eux une mémoire sans tache ; ceux qu'il faut plaindre, sont leurs ennemis. Ce sont eux qui ont été les vrais ignorants; ils n'ont pas vu au delà de leur fanatisme, ni qu'ils attachaient à leurs noms une flétrissure indélébile.

1 — Journal de ce qui s'est passé cV intéressant, etc., 1747.

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