CHAPITRE CINQUIEME
La France, victorieuse à Fontenoy, apprend la chute de-
Louisbourg Indignation générale Le duc d'Anville
chargé de la revanche Départ de la flotte Funestes
présages. — Une tempête tropicale Epidémie — Dispersion de la flotte Le duc d'Anville à Chibouctou, son
flésespoir et sa mort. — Suicide du vice-amiral d'Estournelle — Le marquis de la .Tonquière nommé commandant.
— La peste et ses ravages Les Gautier à Chibouctou.
— Projet d'une attaque sur Port-Royal. — Nouvelle tempête— Retour en France Aventure du capitaine Des-
trahoudal Envoi d'une nouvelle escadre Combat et
défaite.
La chute de Louisbourg eut un grand retentissement des deux côtés de l'Atlantique. Dans la Nouvelle- Angleterre, la joie alla jusqu'au délire. On ne rêva pas moins que la conquête immédiate du Canada par les troupes coloniales qui, soutenues par une flotte anglaise, renouvelleraient devant Québec l'exploit de Louisbourg. L'alarme fut générale au Canada où le gouverneur, M. de Beaubarnois, se tint prêt pour repousser une invasion.
Mais où l'impression fut le plus pénible, ce fut en Acadie, parmi cette population française placée dans la plus compromettante des situations, menacée des deux côtés à la fois. Elle sympathisait naturellement avec la France par (|ui elle espérait être délivrée du joug des Anglais, mais elle n'osait se déclarer contre eux de crainte d'attirer leur vengeance. Le désastre de Louisbourg ajournait pour longtemps tout espoir.
L'esprit le plus éclairé qu'il y eût alors parmi les Acadiens, le grand-vicaire de Miniac, épanchait les inquiétudes (|ue lui inspirait leur situation dans une lettre, écrite le 23 septembre, 1745, à l'abbé Vallier, supérieur du séminaire de Québec. " Dans cet événement funeste (la prise de Louisbourg), il se trouve des circonstances qui ne nous permettent pas d'ignorer la conduite de la l'rovidence. A peine cette ville est-elle achevée qu'elle devient la proie de l'ennemi. Le trouble et l'aveuglement de ceux qui y commandent ont été la suite des excès commis. Enfin cette ville, la gloire de la France, la sûreté des pêches, la clef du Canada, le refuge des bâtiments est devenue une attrappe : trois vaisseaux de la Compagnie des Indes ont été s'y jeter et quelques autres ^. Mais que dire, nous n'avons que
1 Les Anglais ayant eu le soin de laisser flotter le drapeau français sur Louisbourg, après la prise de cette ville, capturèrent pour un million de livres sterling de vaisseaux de cette nation qui vinrent s'y faire prendre.
trop mérité ce fléau. Kods ne manquerons pas ici d'en éprouver la rigueur, et notre espérance ne peut être que sur les secours d'en haut. Xous n'avons plus de coiam uni cation et ne saurons de nouvelles que de nos côtés. Voyez comme nous sommes bouclés ; je regarderais comme le dernier malheur s'il venait encore \\n parti de Canada. Pour lors il n'y aurait plus de ménagement. Déjà nous sentons le gouvernement très prévenu, on ne fait plus de réponse à nos lettres et plusieurs habitants sont aux fers. Dans cet embarras nous sommes travaillés d'um^ crainte très vive ^ ".
La France avait été d'autant plus sensible à la perte de Louisboin-g qu'elle était encore tout*; fière de sa belle victoire de Fontenoy. La première satisfaction donnée à l'indignation publique fut le châtiment de la révolte du 27 décembre précédent à laquelle était attribué ce désastre. Un sergent eut la tête tranchée, un caporal et un soldat furent pendus et d'autres condamnés à diverses peines -.
Pendant que ce procès s'instruisait à Kochefort, les ministres de Louis XV, réunis à Fontainebleau, préparaient une éclatante revanche des armes françaises en Amérique. Une flotte composée de soixante-cinq voiles,
1 — Archives du séminaire de Québec.
2 — Rapport du conseil de guerre tenu à Rochefori, novembre,
parmi lesquelles onze vaisseaux de ligne et vingt frégates, portant trois mille hommes, sous le commandement du duc d'Anville, reprendrait d'abord la forteresse de Louisbourg, puis irait bombarder Boston et ruiner les villes maritimes de la Nouvelle-Angleterre. La rumeur de ce formidable armement éclata comme la foudre dans cette colonie, qui passa subitement de l'excès de la confiance à l'excès de l'épouvante. Un corps de quinze cents hommes de milice se dirigeait en ce moment vers la frontière du lac Champlain pour s'emparer du fort Saint-Frédéric, poste avancé d'où partaient des bandes de Canadiens et de sauvages qui répandaient la désolation et la terreur sur les confins des Etats voisins, depuis celui de New-York jusqu'au New-Hampshire. Un contreordre fut immédiatement donné à ce corps qui se replia en toute hâte sur Boston, dont le port fut fermé par des chaînes et des navires coulés à fond, et dont le fort de Castle-Wilham fut muni de nouveaux ouvrages. Les milices furent appelées sous les armes, et bientôt huit ïi dix mille campagnards encombrèrent les rues étroites et tortueuses de la ville puritaine.
La mên)e nouvelle, parvenue au Canada, y fit succéder à la crainte la confiance et l'exultation. L'été de 1746 s'écoula cependant sans justifier ni les appréhensions des uns, ni les espérances des autres. Quelques vaisseaux français avaient bien été signalés sur les côtes de l'Acadie, d'autres étaient entrés dans le port de Québec, mais n'y
avaient apporté aucune nouvelle positive. Ce ne fut qu'au milieu d'octobre qu'on apprit avec certitude l'arrivée de l'escadre du duc d'Anville, entrée dans la rade de Chibouctou (Halifax), le vingt septembre précédent ^ La joie causée au Canada par cet événement aurait bientôt cessé, si on avait pu prévoir la cruelle décei)tion qui devait lui succéder.
Au sortir de lirest, la flotte ne s'était pas dirigée directement vers l'Amérique. Par une incompréhensible maud'uvre ([lû était déjà de mauvais augure, elle alla faire escale devant La- Kochelle, d'où, à cette saison, il était difficile de sortir. Elle y fut en effet retenue par les vents contraires jusqu'au vingt juin. La baie de Biscaye fut tempétueuse. Il y eut de sérieuses avaries, des voiles emportées, des mâts rompus, des abordages. Quelquesuns des vaisseaux étant mauvais voiliers, il fallait souvent mettre en panne pour les attendre, ce (pii retardait considérablement la marche.
Personne autre que l'amiral ne connaissait la destination de la flotte. La course suivie durant les premiers
1 — Par une lettre de M. Bigot, intendant de la flotte, à' l'abbé Le Loutre, missionnaire des Micmacs.
jours fit supposer que l'objectif était (luelque part de la Méditerranée, soit Mahon, soit Gibraltar ; mais une déviation vers l'ouest dérouta ces calculs. On paraissait faire route pour les Antilles ; mais à cette saison avancée de l'été, le fait était invraisemblable. Les vivres commençaient à diminuer, l'eau encore davanta,iie. Les officiers inquiets et iiniiatientés harcelaient le commandant de questions de plus en plus pressantes. Celui-ci était lié par les instructions les plus absurdes qu'on puisse imaginer. " M. le duc d'Anville, dit le récit d'un des officiers, voyait, entendait tout avec un chagrin extrême, en sorte qu'il }ivit le parti de déclarer sa destination. Je vous laisse à penser quelle fut la surprise de tous nos marins. Leurs réflexions et leur étonnement augmentèrent nos alarmes ^ ".
Il fallut diminuer les vivres frais des officiers, pour en donner aux malades qui étaient déjà en grand nombre. La ration de cha([ue homme fut fixée pour le breuvage à une demi-bouteille de vin, et autant d'eau.
On était au sud des Açores vers le trente-deuxième degré de latitude, c'est-à-dire celle du golfe du Mexique. La chaleur était si intense qu'il était impossible de rester plus d'un nistant sur le pont.
1 — Journal historique (Vun ojlicier capitaine dans le régiment de Ponthieu, embarqué sur levaisseatt, Le Prlnced'Oranye, publié dans Le Canada- Français, année 1888, d'ai^rès un manuscrit conservé aux Archives dn séminaire de Québec.
Le vingt - six juillet, le vaisseau La Renommée, excellent voilier, reçut l'ordre de devancer l'escadre en Acadie pour y annoncer son arrivée et encourager les partis de Canadiens et de sauvages ([ui s'y étaient avancés, à ne pas quitter la presqu'île,
Des jours de calme ])lat suivirent. L'atniosiihère embrasée par un soleil de feu reflété par la surface de la mer, immobile et plane tel (pi'un miroir métallique, enveloppa la flotte comme dans une fournaise. C'était le présage d'un ouragan tropical (pii éclata le dix août. D'énormes nuages s'amoncelèrent dans le ciel (jui se couvrit de ténèbres. A bord du Prince d'OrdiKje, les matelots dans les huniers achevaient de cars^uer les voiles, lorsque tout à coup un éclair déchira la nue et la foudre tomba sur le mât de misaine em[)ortaiit une des voiles et l)risant les haubans. Le môme coup tiajtpe un transport, à une demi-encabluie de distance, brise un de ses mâts de hune, tue six hommes sur le pont et en blesse (piatre. Pendant (ju'on lui hèle pour s'enquérir du dommage, un autre choc électrique s'abat sur Le Mars, vaisseau de soixante-dix canons, brise son grand mât, fait sauter un déjjot de cartouches et de gargousses qui causent un lionible dégât, tuent dix hommes et en blessent vingt et un.
Un des transports avariés par la tempête dut être déchargé et abandonné après qu'on y eut mis le feu.
Le scorbut qui s'était déclarL' sur la flotte avait pris un caractère pestilentiel d'une extrême malignité. Plus d'une cinquantaine de cadavres étaieut jetés chaque jour à la nier. Il n'y avait pas la moitié du monde à bord qui fût en santé. Les commandants ne pouvaient plus dissimuler leurs alarmes.
Aux approches de la Nouvelle-Ecosse, des brumes persistantes amenèrent de nouveaux retards et de nouveaux dangers, d'autant plus qu'on se trouvait dans le voisinage de l'île de Sable, dont on ne connaissait pas la iiosition jn'écise.
Le quatorze septembre au matin, ces brumes se levèrent pour faire place à une des plus violentes tempêtes qui se soient vues dans ces régions orageuses.
" Le temps devint si sombre, dit le Journal déjà cité, qu'à deux heures après-midi, on n'aurait pas pu lire sur le ])ont. Il ne fut j)his ])0ssible de porter delà voile, les coups de mer commençaient à nous abîmer. Nous n'eûmes pas la peine de carguer notre misaine, car un coup de mer, (|ui nous embarqua au moins dix barils d'eau, nous l'emporta avec trois matelots qui se trouvèrent sur le gaillard d'avant.
" Le temps devenait plus affreux de moment à autre, les éclairs, le tonnerre qui se fit rudement entendre sur
UNE SECONDE ACADIE 12î
les quatre heures, reiidaienc la tempête effroyable et déconcertaient tous nos marins.
" Plusieurs vaisseaux étant abîmés d'un bord mirent sur l'autre, de sorte que ne courant plus tous sur le même côté, il était très dangereux de s'aborder, ce qui arriva à un vaisseau de transiiort qui ayant touché L^ Amazone, fut à l'instant coulé bas, sans avoir pu sauver un mousse. La mer s'élevait plus haut que les mâts, et à ([uatre h;.'ures et demie, l'on n'avait de clarté que celle des éclairs. L'on n'était plus occupé qu'à couper les mâts, les manœuvres, et à jeter à la mer tout ce qui tombait sous le vent ".
L'auteur du JoutiucI se tenait accroché sur le }iont du Prince d'Orange, pouvant à peine respirer à travers l'embrun qui lui fouettait la figure, lors([u'il vit s'approcher, chassé par la tempête avec une effrayante rapidité, Z'^//i'aso)ic(lecinquant(!-quatre canons, à moitié désemparée, ayant son beau])ré emporté et son grand mât de hune abattu, ne tenant plus ([ue par quelques haubans, qui n'étaient ])as encore coupés. La collision paraissait inévitable. En quelques instants, les deux vaisseaux se touchèrent ; la même vague les enleva, mais au lieu de les broyer, les fit glisser l'un à côté de l'autre sans les heurter. Durant la nuit, il n'y eut plus de crainte d'abordage ; car la flotte avait été trop dispersée. Au lever du jour, il n'y avait autour du Prince d'Orange que cinq voiles en vue. Mais la mer était couverte de
débris de mutures, de caisses, de futailles et autres pièces indiquant le sort de quelques-uns des navires. Le soir,, vers trois heures, il y en avait trente et un de ralliés. A quatre heures Le Prince d'Orange aperçut sous le vent un navire qui tirait cinq coups de canon de distance en distance. C'était Le Mercv/re qui, démâté de son petit mât de perroquet, battait la mer pour découvrir par ordre du vice-iiinival, M. d'Estournelle, le reste de la flotte. V Argonaute avait été complètement démâté, et roulait au gré des flots, ayant perdu son gouvernail. Le Caribou avait (Hé obligé de jeter à la mer tous les canons de sa batterie haute à tribord. Le Trident, que montait le vice-amiral, et La Palme, n'avaient pas été moins maltraités. A un conseil tenu à bord du vice-amii'al, il fut décidé que Le Mars, qui menaçait de couler bas, ferait route pour la Martinique, escorté par L'Alcide et un autre vaisseau de transport.
La terre de l'Acadie avait été signalée ; mais le temps ne permettait pas de s'en apiirocher. Le vingt-trois septembre, on était encore dans la brume, se mettant en garde contre les collisions en sonnant les cloches, battant du tambour, tirant du fusil ou du canon.
On était fort inquiet du vaiss(mu amiral, Le Northumberland ^, dont on n'avait aucune nouvelle, et qu'on
1 — Vaisseau de soixante-seize canons pris sur les Anglais, en 1744.
croyait perdu, probablement sur l'île de Sable. Il n'en était rien cependant ; il s'était trouvé en avant après la tempête, avec trois autres vaisseaux qui comme lui achevaient de consumer leurs vivres. Ils étaient au milieu de cette perplexité, lorsque heureusement ils rencontrèrent un navire anglais, dont ils s'emparèrent. Il y avait à bord quelques barils de biscuit et de bœuf salé, et parmi l'équipage un pilote qui se vanta de bien connaître la côte de l'Acadie. L'amiral lui promit cent louis d'or et la liberté s'il le conduisait dans un port où il trouverait de l'eau et du bois. Le pilote y consentit ; mais de retour parmi les autres prisonniers, ceux-ci le traitèrent de lâche et de traître, l'accablèrent de tant d'injures qu'il vint rétracter sa promesse. Le duc fut fort déconcerté ; mais le commandant du Xorthumberland, M. Duperrier, bien moins conciliant (|ue son chef, lui déclara que s'il ne le conduisait directement dans un port, il lui ferait attacher deux boulets rames aux pieds et jeter à la mer. Cet argument fut plus persuasif que l'or de l'amiral, et le même soir (vingt septembre), les vaisseaux étaient à l'ancre dans la baie de Chibouctou. Le duc d'Anville espérait y trouver quatre vaisseaux français commandés par le comte de Conflans ^, qui avait reçu ordre de venir l'y rejoindre après avoir con-
1 — C'était Le Terrible, Le Neptune, U Aie ion et Lm Gloire.
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voyé des navires marchands à la Martinique. Il devait y avoir de plus L Aurore, de cinquante canons, et Le Castor, de quarante-deux, expédiés de Brest en février pour annoncer l'arrivée de la flotte, et probablement aussi La Renommiée. Le duc fut déconcerté de n'y voir qu'un de ses transports qui l'avait devancé. Le vaste havre au bord duquel s'étage aujourd'hui la ville d'Halifax, était désert. Aucun signe de vie n'apparaissait sur les coteaux qui l'environnent, alors ombragés de sapins, d'épinettes et autres arbres à feuilles jaunies par l'automne. Les quatre vaisseaux du comte de Contlans n'étaient pas encore arrivés. L'Aurore et Le Castor avaient croisé dans ces parages jusqu'à la fin d'août, et manquant de vivres, n'attendant plus la flotte, avaient repris le chemin de la France. La Renounniée, après avoir mis un courrier à terre sur les côtes de l'Acadie, avait rencontré deux vaisseaux anglais, distancé l'un et changé des boulets avec l'autre jusqu'à ce que les deux braves compagnies du régiment de Ponthieu, qu'elle avait à son bord, eussent été décimées, et elle avait ensuite regagné Brest.
L'amiral ignorait ce qu'était devenue sa flotte. Après six jours d'attente à Chibouctou, il n'en avait eu encore aucune nouvelle. Tl était atterré en pensant à l'état
UNE SECONDE ACADIE ll57
effroyable où se trouvaient ceux de ses vaisseaux qui avaient échappé à la tempête, manquant de vivres comme ceux qu'il avait avec lui, encombrés de malades (jui mouraient par centaines. Cet armement qui avait tant coûté à la France et sur lequel elle fondait de si grandes espéi'ances, devenait donc un désastre. Le duc d'Anville, au dire d'un de ses officiers était un homme " bien fait pour commander, digne d'être aimé et qui avait tout supporté avec une constance et une grandeur d'âme qui ne peuvent se décrire ^ ". Mais cette catastrophe l'avait anéanti ; il mourut subitement le vingt-sept septembre, à deux heures du matin. Le bruit courut parmi les prisonniers anglais qu'il s'était empoisonné ; mais il est certain qu'il fut emporté par un coup d'apoplexie. .
Le soir même de cette mort, vers six heures, le viceamiral d'Estournelle entra dans la rade avec la flotte. C'est sur lui que retcmibait désormais le fardeau de cette expédition ruinée, et il n'était pas de taille à le porter.
Le vingt-huit, à la pointe du jour, les restes de l'amiral furent inhumés dans une île du port à laquelle on donna comme souvenir le nom d'île d'Anville, en lecomrnandant aux sauvages du lieu de ne la jamais désigner autrement. Les Anglais l'appellent aujourd'hui l'île George.
] — Journal historique, etc.
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Les funérailles du duc se firent sans aucune pompe, afin de ne pas augmenter la consternation. Son cœur fut conservé pour être déposé daus le tombeau de ses ancêtres, les La Kocliefoucauld.
Dans l'après-midi du vingt-huit, les troupes furent débarquées à terre et logées sous des tentes. Des courriers partirent en même temps pour le bassin des Mines, afin d'y faire des levées de bestiaux et autres comestibles. On savait que les Acadiens ne se laisseraient pas tenter par des lettres de change, et les coiUTiers se munirent de pièces d'or, ce qui eut l'effet désiré.
Dans l'après-midi du vingt-huit, le vice-amiral avait convoqué à bord du Trident tous les capitaines de vaisseaux pour dépouiller les papiers du duc d'Anville. On y trouva la lettre suivante écrite de la main du roi :
"Partez, mon cousin, et profitez des forces que je " vous donne pour reprendre Louisbourg. Si vous ne " ])ouvez, ayez-m'en l'équivalent, ou du moins établissez- " vous dans le pays de l'Acadie d'une façon qui me " mette à même d'y faire des conquêtes. Sur toute chose, " secourez ma colonie de Québec. Ce sont des sujets " qui me sont attachés, et que j'aime, vous y enverrez " des munitions de guerre, et le régiment de Ponthieu " y hivernera. Je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous " ait en sa sainte garde et qu'il bénisse mes armes ".
Le conseil fut fort agité. Les uns opinaient pour une attaque sur Port-lîoya], à défaut de Louisbourg
auquel tout le monde convenait qu'il fallait renoncer. Les autres, considérant l'état désespéré des troupes, conseillaient un retour immédiat en France. D'Estournelle soutint cet avis avec emportement. Il sortit du conseil dans un état d'extrême agitation. A la fin de la soirée, il se retira dans sa chamLre, dont il ferma la porte à double verrou, qu'il avait fait poser dans le cours de la journée. Durant la nuit, un bruit insolite se fit entendre à l'intérieur, comme celui d'une chute, suivi de sourds gémissements. On s'inquiéta, et les officiers finirent par faire enfoncer la porte. Ils aperçurent le vice-amiral étendu dans une mare de sang, percé de son épée. Dans son désespoir, il s'était jeté dessus avec une telle violence que l'armeavait traversé d'outre en outre. Le chirurgien accouru rétira le fer ; mais d'Estournelle refusa obstinément de se laisser panser. Ce ne fut qu'après les instances de deux Jésuites, aumôniers de l'expédition, (|u'il y consentit. Il fit ensuite assembler les capitaines de tous les vaisseaux, en fit lui-même l'appel, et leur dit : " Messieurs, je demande pardon à Dieu et au roi de ce que je viens de faire, et proteste à ce dernier que je n'ai eu d'autre dessein que d'empêcher mes ennemis de pouvoir dire un jour que je n'ai pas exécuté ses ordres ".
Il fit ensuite rédiger en sa présence l'acte de sa démission, le signa de sa main et désigna pour lui succéder le marquis de la Jonquière. Cet officier avait,
au reste, par son rang, droit au commandement. Il avait la réputation d'être brave et habile homme de mer, doué des qualités d'un chef d'expédition. Le roi l'avait nommé gouverneur du Canada en remplacement de M. de la Galissonnière ; mais il ne put prendre possession de son gouvernement qu'au retour de la paix.
L'approvisionnement de la flotte et les préparatifs de l'attaque contre Port-Eoyal retardèrent le départ jusqu'à la fin d'octobre. L'épidémie continuait à faire de nombreuses victimes. Il y eut, dit-on, plus de deux mille trois cents cadavres jetés à la mer ou inhumés à Chibouctou.
Les sauvages étaient d'abord venus en foule vendre ou échanger pour divers objets les produits de leur chasse ; mais quelques-uns ayant apporté la contagion dans leurs tribus où elle fit des ravages, ils rompirent toute relation. Ils fuyaient même les Français de loin, (juand ils les rencontraient à la chasse.
Le neuf octobre, quatre vaisseaux (ju'on reconnut pour ceux du comte de Conflans, louvoyèi'ent au large de la baie. C'était un renfort qui pouvait assurer la conquête de Port-Eoyal. Chose incroyable ! Ils n'avaient ]ias de pilote côtier, et n'osant a] )procher, ils reprirent la
route de France, avant que la Jouc^uière eût eu le temps de communiquer avec eux.
Peu de jours après, un Acadien vint annoncer au niar(|uis que la garnison de Port-lioyal avait reçu des secours qui la portaient à mille ou douze cents hommes. Le brave homme (|ui faisait ce rapport commettait sans le savoir une grossière exagération. La résolution de la Jonquière n'en fut ce])endant pas ébranlée, quoiqu'il n'eût guère à sa disposition qu'un millier de soldats valides, dont clia([ue jour quel({ues-uns tombaient attaqués de l'épidémie.
Le bruit de ce (|ui se passait à Chibouctou avait d'abord été transmis à Boston par des flibustiers anglais, dont l'un, Sylvanus Cobb, s'était aventuré à l'entrée de la baie, y avait compté le nombre des navires et s'était ensuite dérobé aux poursuites. D'autres renseignements venus de divers côtés achevèrent de dissiper les craintes.
Le vingt-deux octobre, La Mégère, commandée par un neveu de la Jonquière, partit en chasse à la vue d'un navire aperçu au large à la pointe du jour. A son approche, il hissa le ])avillon blanc à son grand mât et dans ses haubans le pavillon anglais ; ce qui dénotait un parlementaire. Sous prétexte d'échange de prisonniers, il était envoyé par le commandant de Louisbourg ])Our sur])rendre de nouvelles informations. " Aussi, dit le Journal, lors(|u'il eut jeté l'ancre près du Xorthuinberland, n'y avait-il pas un Anglais qui n'eût
sa lunette et (|ui continuellement ne s'en servît pourvoir et compter les vaisseaux; de guerre qui étaient dans la rade ".
Leur attente fut trompée, car le navire fut retenu jusqu'à ce que la flotte eût repris la pleine mer.
La Jonquière s'était assuré un excellent pilote en vue de son expédition contre Port-Eoyal : c'était Pierre Gautier, fils de cet habitant de Belair, que nous avons fait connaître lors de l'attaque de Duvivier contre cette place. Comme nous devons retrouver plus tard cette famille dans l'île Saint-Jean, où nous la verrons occuper une position prééminente parmi les nouveaux habitants que la proscription y lit afftuer, il est nécessaire de nous arrêter un instant pour raconter les vicissitudes que cette famille eut à subir jusqu'à la date où nous sommes.
En 1745, lorsque le capitaine Marin renouvela la tentative de Duvivier, ce fut chez Gautier qu'il rassembla ses troupes. Il établit même un camp retranché autour de Belair. Ce fut sur Gautier qu'il se reposa ])Our lui fournir ou lui acheter toutes les provisions de bouche et de guerre dont il avait besoin. On sait comment Marin dut se retirer précipitamment pour obéir aux ordres de Ducliambon qui l'appelait à Louisbourg. Le concours que lui avait donné Gautier acheva de le
perdre aux yeux de Mascarène. Son fils, Pierre, avait déjà été arrêté avec un nommé Paul Suret sous l'aecusation d'avoir connu l'arrivée du capitaine Marin sans en avoir averti le gouverneur; lui-même fut prévenu que l'on ne tarderait pas à envahir sa maison. Il se tint donc sur ses gardes ; de telle façon qu'il pût se mettre en sûreté dès que l'arrivée des soldats serait signalée. Il s'esquiva, en effet, à temps et gagna le bassin des Mines à travers les bois avec son fils Joseph.
" Marie Alain, sa digne et courageuse femme, fit tête à l'orage avec la dignité et l'énergie qui lui étaient propres ; mais les Anglais, irrités de ne point trouver son mari, l'arrêtèrent elle-même et l'amenèrent à Annapolis avec un de ses enfants.
" Le courage ne lui fit point défaut ; elle supporta cette arrestation sans faiblir bien qu'elle eût été chargée de fers avec son fils, et ([u'ou les eût laissés presque mourir de faim. Après dix mois de cette dure captivité, tous deux parvinrent à s'évader en brisant une des grilles de la prison, et en se sauvant dans les bois. C'était en février, par un froid excessif, ils faillirent périr avant d'arriver aux habitations françaises. Enfin ils parvinrent sains et saufs à rejoindre Gautier, père, à son habitation du haut de la rivière, où il se tenait caché. Ne s'y trouvant pas en sûreté, il se retira à Beaubassin, où il s'occupa à recueillir les débris de sa fortune, vivant tantôt chez les habitants, ses amis, tantôt
dans les bois, selon que les poursuites toujours dirigées contre lui étaient plus ou moins actives.
" Il faut que son influence ait été considérable, puisque les commandants anglais cherchèrent à plusieurs reprises à le séduire par des promesses. Ils lui offrirent de le réintégrer dans tous ses biens, d'augmenter même sa fortune, s'il voulait retourner sous leur allégeance ^ ".
Pierre Gautier avait à cette date recouvré la liberté, probablement par une évasion quoiqu'on ne voie pas clairement que ce fût en même temps que sa mère et sou frère.
Les Gautier, père et fils, furent les premiers à offrir leurs services à Chibouctou, où ils se tirent admirer par leur intelligence et leur activité comme pourvoyeurs de la Hotte. Leur réputation comme hommes de mer était faite, et la Jonquière ne voulut pas avoir d'autre pilote côtier à son bord que Pierre Gautier.
Le soir du vingt-quatre octobre, la baie de Chibouctou était redeveuue déserte. Seuls, quelques sauvages attirés par les présents de fusils et de couvertes que
1 — E. Eameau, Nicolas Gantier, étude publiée dans Le Courrier des Provinces Maritimes.
leur avait fait distribuer le marquis de la Jonquière, erraient encore sur cette plage où dormaient plus de onze cents morts, braves soldats et marins de France qui n'ont jamais eu une pierre pour m;ir(|uer leurs tombes.
Le matin de ce jour, les signaux de départ avaient t'té hissés sur le vaisseau amiral, Le Northuinherland . Le Prince (VOrange, ancré à l'entrée du port, avait appareillé le premier, et s'était mis en panne pour attendre le reste de la Hotte dont les derniers vaisseaux n'arrivèrent qu'au coucher du soleil. Cinq avaient été convertis en hôpitaux ]iour les malades. Un autre de cin(|uante canons, armé en Ijrfdot, La Parfaite, avait été condamné peu de jours auparavant et brûlé dans la rade. A bord de chaque vaisseau, comme sur Le Northuinherland, avait été embanpié un pilote côtier.
La partance s'annonçait bien, le vent était favorable, " un p&tit frais du nord, la mer belle et l'horizon fin". Ce n'était pourtant qu'une trompeuse apparence ; car la malchance devait s'acharner jusqu'au bout à la fatale expédition. En doublant le cap ae Sable, une tempête mit de nouveau la fiotte en i)éril et la dispersa. Deux jours de biunies suivirent qui ne se dissipèrent que le vingt-sept au matin. Le commandant en profita jiour appeler à lui tous les capitaines de vaisseaux. Le conseil décida que la saison était trop avancée pour attaquer Port-Eoyal et iju'il ne fallait plus songer qu'à
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sauver les débris échappés à tant de malheurs. Le navire parlementaire fut relâché avec tous les prisonniers anglais qu'on transféra à son bord. Les pilotes eôtiers, réunis sur un scnau mirent à la voile pour la baie Verte avec une dépêche de la Jonquière que Pierre Gautier avait ordre de remettre à M. de Eamezay, qui s'était avancé avec un corps de Canadiens sur l'isthme de la Nouvelle-Ecosse pour combiner un mouvement avec la flott<!.
A la suite de la dernière tempête, deux vaisseaux français séparés des autres entrèrent dans la baie de Port-lîoyal. Avertis que deux vaisseaux de guerre anglais étaient ancrés sous les canons de la place, ils virèrent de bord et reprirent la mer. C'était la dernière menace de cette expédition qui, dejiuis l'année précédente, avait été l'épouvantail de la Nouvelle- Angleterre. Le quatre novembre une teinpête plus furieuse que la précédente souleva de nouveau l'Océan. Le lendemain, Le Prince cVOrange se trouva séparé de l'escadre, n'ayant en vue que huit transports. Le capitaine du régiment de l'onthieu, auteur du Journal, se vit chargé du commandement de cette Hottille, comrue étant le plus ancien capitaine. Sur les onze compagnies distribuées sur les neuf vaisseaux qu'il avait sous ses ordres et dont il se fit donner un état, il n'y avait que quatre-vingtonze hommes en santé. Les équipages n'étaient pas moins atteints : il ne se passait pas de jour (^u'on ne
jetât à la mer quatre ou cinq cadavres de matelots. On craignit même de ne pouvoir achever la traversée, faute de marins pour manœuvrer les navires. Enfin, le sept décembre, après avoir échappé à grand'peine à une escadre anglaise, ils prirent terre au Port-Louis, en Bretagne, où les avait précédés une partie de la Hotte.
" Dois-je vous exprimer, conclut le capitaine annaliste, la joie que nous ressentîmes lorsque nous vîmes les terres de France et celle avec laquelle nous chantâmes le Te Deum l Après tant de maux et un si long voyage, revoit-on sans émotion sa ])atrie ? Et fait-on des vœux bien sincères de ne plus s'exposer à tle tels événements !
" Hier, je sou])ai avec M. Destralioudal, commandant de La Palme, vaisseau de dix canons que l'on avait cru perdu. 11 me fit un récit de choses qui seraient incroyables dans la l)ouche de tout autre. Voici ce (^u'il me conta, c'est lui (pii parle ".
Le capitaine rapporte ensuite que La FuÂme s'était vue dans la position la plus critique après la tempête du quatorze se])tembre, séparée de la tlotte qu'elle avait inutilement cherché à rejoindre et ayant épuisé presque toutes ses provisions. Destrahoudal tint conseil avec ses officiers ; il fut reconnu que la seule chance de salut qui restait pour le vaisseau, était de renoncer à l'expédition et de fiiire voile en toute diligence pour l'Europe, puisque le port le plus rapproché que possédait alors la France de ce côté-ci de rxltlantique était Québec, auquel
on ne pouvait songer. La ration de chaque homme fut fixée à trois onces de biscuit, autant de viande salée, un verre do vin et un verre d'eau. Après vingt-deux jours de navigation, il fallut encore réduire cette ration de moitié. Les hommes tombaient d'inanition. Plusieurs des affamés se tenaient à l'affût pour attraper quelques rats, et quand cette faible ressource eut été é])uisée, on les voyait ronger des bouts de cordage.
La faim est mauvaise conseillère. Il y avait à bord cinq prisormiers anglais. Le commandant fut un jour saisi d'horreur en entendant dire que son équipage demandait qu'on les livrât au boucher pour les égorger et les distribuer en rations. 11 assembla ses officiers ; tous lui déclarèrent qu'il était inutile de résister, que l'équipage, affolé par la famine, était résolu d'enfreindre tonte défense. Un des prisonniers fut donc livré au boucher qui l'entraîna à fond de cale et le lia prêt à être immolé. Destrahoudal réussit sous divers prétextes à f;iire surseoir l'horrible exécution jusqu'au lendemain matin. Il passa la nuit à marcher sur le pont, le désespoir dans l'âme. L'aurore parut ; Je gabier en observation sur les barres du perroquet, ci'ia : " Une voile sous le vent" 1 Ce secours providentiel était un navire venant du Portugal, lequel était neutre dans cette guerre. Il se laissa api>ro(.'her à la [lortée de la voix. Destrahoudal ne lui eut pas plus tôt fait connaître sa situation qu'il s'empressa de mettre sa chaloupe à la mer et de lui
envoyer cinq moutons, avec d'autres comestibles. Les animaux tués et dépecés furent en partie dévorés avant qu'on eût le temps de les faire cuire, La Palme ravitaillée atteignit sans accident les côtes de France ^.
Lorsque le marquis de la Jonquière entra au ministère de la marine avec les officiers de sa suite, le comte de Maurepas leur adressa ces nobles paroles : " Quand les éléments commandent, ils peuvent bien diminuer la gloire des chefs, mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur mérite ".
Quelle part le duc d'An ville a-t-il eue dans la ruine de son expédition ? Il est assez difficile de le dire. Il a été blâmé par les uns, exonéré par les autres. Quelques-uns n'ont pas trouvé de preuves suffisantes pour prononcer un jugement définitif.
La fierté française ne se laissa pas vaincre par cet échec. Il y avait alors un mouvement qui rappelait les beaux temps de la monarchie. Le maréchal de Saxe s'apprêtait à soutenir, durant la campagne de 1747, la brillante réjuitation qu'il s'était faite à Fontenoy.
1 — Relation du voyage de retour de M. Destrahoudal, faisant suite au Journal historique.
De bonne heure au printemps, une escadre moins considérable que celle de l'autre année, mais encore imposante, appareillait dans le port de La Eochelle. Elle était aux ordres de la Jouquière et forte de cinq vaisseaux de ligne, une frégate, une flûte et six vaisseaux de la compagnie des Indes, convoyant vingt-six navires marchands, dont dix-neuf frétés pour le Canada, le reste pour les Antilles. Partie le dix mai, elle était le quatorze au matin à une vingtaine de lieues des côtes d'Espagne, entre le cap Ortega et le cap Finisterre, lors(|u'aue flotte anglaise parut à l'horizon. Elle était composée de dix-sept vaisseaux commandés par l'amiral Anson et le contre-amiral Warren. La Jonquière ([ui n'avait à leur opposer que neuf vaisseaux de guerre, fut écrasé comme il devait l'être ; mais il se battit jusqu'au soir avec un héroïsme qui força l'admiration de ses ennemis, et il donna au convoi le temps de s'éloigner i.
Parmi les prisonniers conduits à Londres avec le marquis de la Jonquière, se trouvait l'abbé Le Loutre qui venait de passer quelque temps en France dans l'intérêt des missions de l'Acadie. Il se trouvait à bord du vaisseau La Gloire, commandé par le chevalier de
1 — Relation du combat rendu le 14 mai, 174:7, par l'escadre du roi commandée par M. de la Jonquière, publiée par Le Canada-Français, année 1888, page 33.
Salliers, qui fut le dernier à se défendre et qui eut la tête emportée par un boulet. " On ne peut pas se battre avec plus de courage et de distinction, écrivait ce missionnaire, et les vaincus ont eu plus de gloire à se battre contre des forces aussi supérieures que les vainqueurs n'en ont acquis par leur victoire ^ ".
1 — Lettre de V abhé Le Loutre à F abbé Du Fau, supérieur des Missions Etrangères, à Paris, 12 juillet,. 1747. Le Canada- Français, 1888, p. 31.