CHAPITRE TROISIÈME
M. de Pensens, second souverneur, — Recensement de la colonie. — MM, de la Pérelle, du Hager et Duchambon, £ouverneurs. — Le port Lajoie, — Le havre Saint-Pierre, — Les Trois-Rivières. — Le sieur Roma. [a guerre de 1744 à 1748. M, Duquesnel, gouverneur de Louisbourg, — Son caractère, — I] engage imprudemment les hosti. lités. — Duvivier en Acadie. —— Nicolas Gautier. — Les Acadiens refusent de se soulever, __ Retraite de Duvivier,
Lorsque la cour de France avait accordé au comte de Saint-Pierre la vaste concession territoriale comprenant les îles Saint-Jean, Miscou, ete. elle sembla avoir oublié les expériences du même genre faites au siècle précédent. Aucune de ces tentatives n'avait réussi, Les grands fiefs octroyés soit au Canada, soit en Acadie avaient plutôt ruiné qu’enrichi leurs fendataires, et n'avaient été d'aucun avantage à l'Etat, Il était facile
de prévoir qu’il en serait à peu près de même de la
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dernière de ces grandes concessions, Seule, la petite féodalité, telle qu’elle fut établie sur une large échelle au Canada, fut d’une utilité réelle à la colonisation.
La société créée par le comte de Saint-Pierre ne tarda
pas à se dissoudre, et le groupe d’iles érigé en fief
retomba sous le domaine direct de la Couronne. En 1730, l'ile S un était sous l'autorité d’un
nouveau gouverneur, M. de Pensens, Ce gouverneur
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était-il le même que celui qui occupait une position importante à Louisbourg, en 1714, et qui fut envoyé à Port-Royal avec M. de la Ronde, pour engager les Acadiens à se soustraire à la domination anglaise en venant s'établir an Cap-Breton, ou bien était-ce son fils 1?
Question peu imjortante à décider, car le chevalier de Pensens joua un rôle absolument effacé comme gou-
verneur de Saint-Jean.
l— Registres du port Lajoie, 26 octobre, 1730. Acte de baptême d’Anne, fille de maitre Pierson de Saint-Arbenne. ‘# Parrain, maitre le chevalier de Pensens, enseigne d'une compagnie de la marine et commandant actuel de l'ile Saint- Jean ”
Le fac similé ci-dessus ét£blit la vraie orthogr aphe du nom de Pensens qui a été défigurée par la plupart des historiens
Adrrte,
UNE SECONDE ACADIE 59 Au cours de l’année 1735, eut lieu le second recensement qui constata un total de 81 familles établies dans l’île, sur lesquelles 57 étaient exclusivement attachées à la culture des terres ; 35 de ces familles venaient de l’Acadie; 21 de Normandie : 7 de ]1n Saintonge ; 4 de Gascogne ; 4 du Béarn: 3 de Bretagne ; 2 du Canada, et une d’Espagne. Toutes les familles acadiennes étaient des dédoublements de familles primitivement établies dans l’île Saint-Jean, à l'exception d’une famille Dubois, une famille Veceo, composées de 12 personnes, et de deux familles Poirier.
Cette population était répartie comme suit: au port Lajoie et aux environs, 114 habitants ; au havre Saint- Pierre, 294 ; au havre à l’'Anguille, 35; à Tracadie, 39 : à Malpec, 31 l: à la Pointe-de-l’Est, 18 ; aux Trois- Rivières 10; total: 541 2
1— Un recensement des Sauvages inicmacs en état de porter les armes, fait en 1737, en Acadie, à l'ile Royale et dans l’île Saint-Jean, constatait qu'ils étaient au nombre de 46 à Malpec. C'était alors le seul endroit où les Micmacs de l'ile semblaient groupés; du moins, le recensement ne fait mention d'aucun autre endroit où il y en eût de stationnés. Leur population devait, par conséquent, y être fort peu nombreuse,
2 — Rameau, La France aux Colonies, p. 149.
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On a vu que le port Lajoie, où viennent se jeter trois rivières appelées autrefois rivière du Nord-Est, rivière du Nord et rivière de l'Ouest, avait en tout temps été remarqué par les Francais, comme un des plus beaux havres de l’île, et comme un endroit propre à y asseoir une colonie, La nourriture de tout le bétail qu'on voudrait y transporter s’y trouvait en abondance sur de vastes estuaires où croissait une grande quantité de foin de grève, Cet avantage attira plus tard des colons en d’autres endroits de l’île,
Le port Lajoie Ctait, depuis l’origine, le centre civil et religieux de la colonie, Le gouverneur qui était le commandant militaire avait sa résidence auprès de la garnison, ainsi que le subdélégué de l’intendant, dont les attributions étaient à peu près les mêmes que celles de l'intendant général du Canada, c’est-à-dire la justice, police et finances. La charge de subdélégué était alors remplie par M. Bonnain La Chaume, qui avait succédé, en 1726, à M. du Buisson.
Le curé-missionnaire était spécialement attaché au service de la garnison, et recevait, en qualité d'aumônier, un léger traitement de l'Etat, Il habitait dans le même corps de logis que les uffciers, Tout auprès s'élevait la petite église dédiée à Saint-Jean l'Evangi-
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liste par l'abbé de Breslay, dans laquelle se faisaient les exercices du culte, tant pour la garnison que pour les habitants de la paroisse.
Un des événements qui venaient suspendre la monotonie de l'existence dans ce poste isolé, était le débarquement d'une ou deux compagnies des troupes de Louisbourg expédiées pour relever la garnison, L'officier placé à leur tête devenait à la fois le commandant de ia place et le gouverneur de l’île, Le chevalier de Pensens fut ainsi successivement remplacé par M. Eurry de la Pérelle 1 (1732), M. du FREE (1736) et le chevalier
Dupont Duchambon (1758) 2. Cv dernier était le même
qui commandait D à Louisbourg en 1745, où il fit une si faible défense,
lors du siège de cette ville, et dont le fils était le fameux
Vergor, d’ignominieuse mémoire,
l— Registres du port Lajoie. Acte de baptême d’un enfant de Joseph Haché et de Marie Gaudet. Parrain, M. Jean- François Eurry de la Pérelle, écuyer, capitaine d'une compaguie, commandant pour le roi. Marraine, Madame Renée d’Aiïllebout de Saint-Villemée.
2— Duchambon apparaît comme témoin dans les registres du port Lajoie au mariage de sa fille Anne avec le sieur Louis de Coux (13 janvier, 1739). Il est qualifié de sieur ‘“ Louis Dupont, écuyer, sieur Duchambon, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, lieutenant de roy, commandant en cette isle ”
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La plus forte partie de la population de Saint-Jean,
comme on vient de le voir par le recensement qui précède, était au havre Saint-Pierre, situé un peu vers l’est sur la côte nord, . S'il faut en croire Pichon, auteur des Lettres sur le Cap-Breton, les premiers habitants de ce havre furent des naufragés échappés d’un navire qui avait sombré en mer, [ls vinrent aborder dans une anse appelée depuis l’Anse ou l'Eung du Naufrage, sise à une petite distance à l’est du havre Saint-Pierre, Les sauvages du lieu, les ayant reconnus pour des Français, les accueillirent avec beaucoup d'humanité, et les aidèrent à vivre en partageant avec eux le produit de leur chasse, Les naufragés se firent des abris aa havre Saint-Pierre, et y commencèrent des établissements 1,
Durant la période qui suivit le recensement, la petite colonie eut un progrès lent mais régulier, grâce aux années de paix dont jouit le pays jusqu’en 1744, De nouveaux noyaux de paroisses se formèrent sur divers points: au sud, à la Pointe- Prime et à Bédèque (Summerside); au nord, au havre aux Sauvages; à l'est, à la rivière à la Fortune; au centre, le long des rivières du Nord-Est, du Nord et de l'Ouest.
On vient de voir qu'à l’époque du recensement de
1735, le havre des ‘Trois-Rivières (Georgetown), à
1— Pichon, Lettres et Mémoires sur Le Cap-Breton, p. 58.
l'extrémité orientale de l'île, commencait à être habite. Le principal personnage de ce poste était le sieur Roma. homme instruit et remuant, l’un des rares habitants de l'île sur lequel on possède quelques renseignements,
I avait d'abord séjourné À Québec, où l'intendant Hocquart lui avait donné de l'emploi dans ses bureaux ; mais n'ayant aucune notion de comptabilité, il mit un tel désordre dans les livres, qu’un des secrétaires de l’intendance, Estèbe, dut refaire tout son travail. Roma fut congédié 1, Passé à Louisbourg, il erra dans les parages du golfe, et réussit à former une société de colonisatiou, dont il devint le directeur. Ayant obtenu à titre de franc-alleu, dars le port des Trois-Rivitres, une concession de 3,500 arpents “ de face à la côte, sur 40 de profondeur”, il y forma un établissement qui était en voie de prospérité, et qui aurait fait de ce port, l’un des plus favorables de l'ile, à cause de sa sûreté et de la fertilité du sol, un des centres principaux du pays,
S'il n'avait pas eu à subir l'invasion de 1745, [11
La guerre s'était allumée en Amérique l’année précé-
dente. C’Ctait le contre-coup de cette fameuse guerre
de la succession d'Autriche qui tenait l'Europe en feu
l— Prévost au ministre, 27 novembre, 1752,
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depuis 1741, ‘Tant que l'Angleterre avait gardé la neutralité, la phix n'avait pas été troublée de ce côté-ci de l'Atlantique; mais du moment que la Grande- Bretagne se fut jointe au conflit en faveur de lAutriche, le Canada et la Nouvelle-Angleterre s’'armérent l’un contre l’autre,
Cette guerre eut une importance tellement décisive sur les destinées de l’île Saint-Jean que les événements qui se passèrent dans son voisinage forment une partie essentielle de son histoire. La direction nouvelle qu’elle imprima à la politique des deux puissances rivales :ut pour effet de quintupler sa population dans l’espace de dix ans,
Outre cela, une partie de ses habitants prirent une part active dans la guerre ; quelques-uns même, comme les Duchambon, les d’Aillebout de Saint-Villemée, les la Pérelle, y jouèrent un rôie prééminent, D’autres qui n'habitaient pas encore l’île, vinrent s’y tixer alors, attirèrent un grand nombre de colons et y occupèrent d'importantes positions : telles étaient les familles acediennes des Gautier, des Bugeau, de la Nouvelle- Ecosse, qui, poursuivies par les Anglais pour avoir pris les armes contre eux, furent foretes de s'y réfugier.
Le gouverneur de Louisbourg était alors M. Duquesnel, qui paraît avoir été un ambitieux, plus entreprenant qu'éclairé, songeant plutôt à son avancement qu'au bien
de son pays. Il était capricieux et emporté, adonné au
vin, et ne gardait aucune réserve dans ses moments d'ivresse, se répandant en invectives et en injures au moindre prétexte, Au dire d’un citoyen de Louisbourg, il n’y avait presque aucun officier de la garnison qu'il n'eût insulté. Ces excès l'avaient rendu extrêmement impopulaire, aussi bien dans la ville que dans la garnison !, Tel était l’homme qui allait prendre l'initiative des hostilités en Amérique,
Duquesnel assumait par là une responsabilité dont il était loin de prévoir les suites funestes : c’est-à-dire Louisbourg pris, l’île Royale et l’île Saint-Jean conquises par les Anglais, pas un pouce de terre laissé à la France sur les bords de l'Atlantique, et comme conséquence, les portes du Canada fermées à ses navires. Il ne
devait pas être témoin de ces désastres, car il mourut
1— Lettre d'un Habitant de Louisbourg contenant une Relalion exacte et circonstanciée de la Prise de l'Isle Royale par les Anglais. A Québec, chez Guillaume le Sincère, à l'Image de la Vérité, 1745. Cet opuscule, de quatre-vingt-une pages, est excessivement rare, Il s'en trouve un exemplaire à la Bibliothèque Nationale de Paris, qui porte pour signature : B. L. N., avec la date du 28 août, 1745. L'auteur anonyme a voulu dérouter le public en indiquant Québec comme le lieu d'impression de l'ouvrage. Il a été certeinement imprimé en France, M. Parkiman en a publié les passages importants dans .Appendice de son livre : À Half-Century of Conflict.
Un autre exemplaire de cet opuscule a été annoncé en vente, l’année dernière, chez le bouquiniste Chadenat, de Paris, et a été immédiatement acheté aux Etats-Unis.
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subitement avant la fin de la même année, Mais il laissa l’héritage de sa faute à son successeur qui devait en être Ja principale victime.
La nouvelle de la déclaration de la guerre avait été connue à Louisbourg quelques semaines avant qu’elle fût annoncée dans les colonies anglaises. Duquesnel crut le moment opportun pour frapper un coup décisif avant qu'elles eussent été averties, ou du moins qu’elles eussent eu le temps de se mettre en défense. I] espérait par là s’attirer la plus belle part de gloire et rendre un service signalé à la France,
L’Angleterre n’était fortifiée que sur deux points de la Nouvelle-Ecosse, à Canseau et à Port-Royal (Annapolis). En s'emparant de ces deux positions, l’Acadie toute entière se trouvait reconquise par la France, Le poste de pêcherie de Canseau, situé à l'entrée et au sud du passage de Fronsac (Gut de Canseau) qui sépare la Nouvelle-Ecosse du Cap-Breton, n'était défendu que par une enceinte de palissades et un blockhaus qui pouvaient être emportés d’un coup de main, Mais il n'en était pas de même de Port-Royal qui était un fort régulièrement construit selon l'art militaire, avec remparts à bastions protégés par un fossé. Il avait soutenu plusieurs sièges : le dernier commandant français de l’Aca-
die, M. de Subercase, S'y était vaillamment défendu,
en 1710, jusqu'à ce qu’il eût épuisé toutes ressources,
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Il est vrai que, depuis l'occupation anglaise, les ouvrages n'ayant pas té réparés, menaçalent ruine en plusieurs endroits, et qu’il n’était défendu que par une centaine d'hommes, Si, comme l’espérait Duquesnel, les Acadiens se soulevaient et se joignaient aux troupes régulières qu’il pouvait jéter sur l'isthme de la Nouvelle-Ecosse, la conquête de Port-Royal n’était pas douteuse, PDuquesnel avait commis une première faute en engageant les hostilités ; il en commit une seconde en ne marchant pas directement sur Port-Royal avec toutes les forces dont il disposait.
Dans les premiers jours de mai, il expédia sur Can-
seau un corps de six cents hommes, sol‘'ats et marins,
sous le commandement du capitaine Duvivier, qu'il fit convoyer par deux petits navires armés. Les quatrevingts hommes de garnison qui gardaient le fort de Canseau se rendirent sans résistance, à la seule condition qu'ils seraient transportés À Boston. Le fort, avec les constructions adjacentes, fut rasé.
Fier de ce facile succès, Duquesnel se mit à l'œuvre pour exécuter la seconde partie de son plan de campagne; mais il le fit avec tant de lenteur que l’expédition ne débarqua à la baie Verte qu'au milieu de l'été,
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Le commandement en avait encore été confié à Duvivier, Peu d'hommes étaient mieux qualifiés que lui pour créer de l'agitation dans les paroisses françaises de la péninsule et pour les entrainer sous ses drapeaux, Il descendait de Charles de la Tour, l’un des grands feudataires de l’Acadie au siècle précédent, Marié à une Acadienne de la famille d’'Entremont, il y avait beaucoup de parents et d'amis, avec qui il entretenait depuis longtemps de nombreuses relations, Aux deux cents hommes de troupes qu'il avait sous ses ordres, s'étaient Joints environ quatre cent cinquante sauvages micmacs et malécites recrutés en route 1,
Le mois d'août était avancé quand il parut devant Port-Royal, où commandait le gouverneur Mascarène, un Français d’origine, fils de huguenots exilés de France depuis la révocation de l'édit de Nantes. Mascarène, soldat brave et actif, n'avait pas perdu de temps pour mettre son fort en état de défense, et faire venir des secours de Boston. Aïdé des Acadiens du voisinage qui lui fournirent des matériaux, il eut bientôt fait les r'éparations urgentes et réuni une garnison de plus de trois cents hommes ?,
Tout l'espoir de Duvivier était dans un soulèvement
des Acadiens, Ceux-ci avaient en effet, de l’aveu de
1— Nova Scotia A rchives, Mascarene to Lords of Trade, p. 151.
2— Idem, p. 132,
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