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croyait perdu, probablement sur l'ile de Sable. [1 n’en était rien cependant ; il s’était trouvé en avant après la tempête, avec trois autres vaisseaux qui comme lui achevaient de consumer leurs vivres. Ils étaient au milieu de cette perplexité, lorsque heureusement ils rencontrèrent un navire anglais, dont ils s’'emparèrent, Il y avait à bord quelques barils de biscuit et de bœuf salé, et parmi l'équipage un pilote qui se vanta de bien connaître la côte de l’Acadie, L’'amiral lui promit cent louis d’or et la liberté s’il le conduisait dans un port où il trouverait de l’eau et du bois. Le pilote y consentit : mais de retour parmi les autres prisonniers, ceux-ci le traitèrent de lâche et de traître, l’accablèrent de tant d’injures qu’il vint rétracter sa promesse. Le duc fut fort déconcerté ; mais le commandant du Northumberland, M. Duperrier, bien noins conciliant que son chef, lui déclara que s’il ne le conduisait directement dans un port, il lui ferait attacher deux boulets ramés aux pieds et jeter à la mer. Cet argument fut plus persuasif que l'or de l'amiral, et le même soir (vingt septembre), les vaisseaux étaient à l'ancre dans la baie de Chibouctou.
Le duc d’Anville espérait y trouver quatre vaisseaux français commandés par le comte de Conflans 1, qui
avait reçu ordre de venir l’y rejoindre après avoir con-
1— C'était Le Terrible, Le Neptune, L'Alcion et La Gloire.
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voyé des navires marchands à la Martinique, Il devait y avoir de plus Z’Aurore, de cinquante canons, et Le Custor, de quarante-deux, expédiés de Brest en février pour annoncer l'arrivée de la flotte, et probablement aussi La Renommée, Le duc fut déconcerté de n’y voir qu'un de ses transports qui l'avait devancé, Le vaste havre au bord duquel s’étage aujourd’hui la ville d'Halifax, était désert, Aucun signe de vie n'apparaissait sur les coteaux qui l’environnent, alors ombragés de sapins, d’épinettes et autres arbres à feuilles jaunies par l'automne. Les quatre vaisseaux du comte de Conflans n'étaient pas encore arrivés, L’Aurore et Le Castor avaient croisé dans ces parages jusqu’à la fin d'août, et manquant de vivres, n’attendant plus la flotte, avaient repris le chemin de la France, La Renommée, après avoir mis un courrier à terre sur les côtes de l’Acadie, avait rencontré deux vaisseaux anglais, distancé l’un et changé des boulets avec l’autre jusqu’à ce que les deux braves compagnies du régiment de Ponthieu, qu’elle avait à son bord, eussent été décimées, et elle avait
ensuite regagné Brest,
L'amiral ignorait ce qu'était devenue sa flotte. Après
six jours d'attente à Chibouctou, il n’en avait eu encore
aucune nouvelle, Il était atterré en pensant à l’état
effroyable où se trouvaient ceux de ses vaisseaux qui
avaient échappé à la tempête, manquant de vivres
comme ceux qu'il avait avec lui, encombrés de malades qui mouraient par centaines, Cet armement qui avait tant coûté à la France et sur lequel elle fondait de si grandes espérances, devenait done un désastre, Le due d’Anville, au dire d'un de ses officiers était un homme “ bien fait pour commander, digne d’être aimé et qui avait tout supporté avec une constance et une | grandeur d'âme qui ne peuvent se décrire 1 7. Mais
cette catastrophe l'avait anéanti ; il mourut subitement
le vingt-sept septembre, à deux heures du matin. Le bruit courut parmi les prisonniers anglais qu’il s'était empoisonné ; mais il est certain qu'il fut emporté par un Coup d’apoplexie,
Le soir même de cette mort, vers six heures, le viceamiral d'Estournelle entra dans la rade avec la flotte, C’est sur lui que retombait désormais le fardeau de cette expédition ruinée, et il n’était pas de taille à le porter.
Le vingt-huit, à la pointe du jour, les restes de l'amiral
furent inhumés dans une île du port à laquelle on donna Comme souvenir le nom d’ile d'Anville, en recommandant aux sauvages du lieu de ne la jamais désigner
autrement, Les Anglais l’appellent aujourd’hui l’île
Gecrge.
1 Journal historique, etc.
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ne ren
Les funérailles du duc se firent sans aucune pompe, atin de ne pas augmenter la consternation. Son cœur fut conservé pour être déposé dans le tombeau de ses ancêtres, les La Rochefoucauld,
Dans l’après-midi du vingt-huit, les troupes furent débarquées à terre et logées sous des tentes. Des courviers partirent en même temps pour le bassin des Mines, afin d’y faire des levées de bestiaux et autres comestibles. On savait que les Acadiens ne se laisseraient pus tenter par des lettres de change, et les courriers se munirent de pièces d’or, ce qui eut l’effet désiré.
Dans l'après-midi du vingt-huit, le vice-amiral avait convoqué à bord du Trident tous les capitaines de vaisseaux pour dépouiller les papiers du duc d’Anville, On y trouva la lettre st ivante écrite de la main du roi :
“ Partez, mon cousin, et profitez des force: que je “vous donne pour reprendre Louisbourg. Si vous ne ‘“ pouvez, ayez-m’en l'équivalent, ou du moins établissez- “vous dans le pays de l’Acadie d’une facon qui me “ mette à même d’y faire des conquêtes. Sur toute chose, “ secourez ma colonie de Québec. Ce sont des sujets “qui me sont attachés, et que j'aime, vous y enverrez “ des munitions de guerre, et le régiment de Ponthieu
“y hivernera. Je prie Dieu, mon cousin, qu’il vous
ait en sa sainte garde et qu’il bénisse mes armes ”. Le conseil fut fort agité, Les uns opinaient pour
une attaque sur Port-Royal, à défaut de Louisbourg
auquel tout le monde convenait qu'il fallait renoncer, Les autres, considérant l’état désespéré des troupes, copseillaient un retour immédiat en France, D'’Estournelle soutint cet avis avec emportement, Il sortit du conseil dans un état d'extrême agitation. A la fin de la soirée, il se retira dans sa chrmbre, dont il ferma la porte à double verrou, qu’il avait fait poser dans le cours de la journée, Durant la nuit, un bruit insolite se fit entendre à l’intérieur, comme celui d’une chute, suivi de sourds gémissements. On s’inquiéta, et les officiers finirent par faire enfoncer la porte, Ils apercurent le vice-aniral étendu dans une mare de sang, percé de son épée, Dans son désespoir, il s'était jeté dessus avec une telle violence que l’arme avait traversé d’outre en outre. Le chirurgien accouru retira le fer ; mais d’'Estournelle refusa obstinément de se leisser panser, Ce ne fut qu'après les instances de deux Jésuites, aumôniers de l'expédition, qu'il y consentit. Il fit ensuite assembler les capitaines de tous les vaisseaux, en fit lui-même l'appel, et leur dit : “ Messieurs, je demande pardon à Dieu et au roi de ce que je viens de faire, et proteste à ce dernier que je n’ai eu d'autre dessein que d'empêcher mes ennemis de pouvoir dire un jour que je n'ai pas exécuté ses ordres ?.
Il fit ensuite rédiger en sa présence l'acte de sa démission, le signa de sa main et désigna pour lui
suecéder le marquis de la Jonquière. Cet officier avait,
ne
au reste, par son rang, droit au commandement. Il avait la réputation d’être brave et habile homme de mer, doué des qualités d’un chef d'expédition, Le roi l'avait nommé gouverneur du Canada en remplacement de M. de la Galissonnière ; mais il ne put prendre pos-
session de son gouvernement qu'au retour de la paix.
L'approvisionnement de la flotte et les préparatifs de l'attaque contre Port-Royal retardèrent le départ jusqu’à la fin d'octobre, L’épidémie continuait à faire de nombreuses victimes. 11 y eut, dit-on, plus de deux mille trois cents cadavres jetés à la mer où inhumés à Chibouctou.
Les sauvages étaient d’abord venus en foule vendra ou échanger pour divers objets les produits de leur chasse ; mais quelques-uns ayant apporté la contagion dans leurs tribus où elle fit des ravages, ils rompirent toute relation, Ils fuyaient même les Francais de loin, quand ils les rencontraient à la chasse.
Le neuf octobre, quatre vaisseaux qu’on reconnut pour ceux du comte de Conflans, louvoyèrent au large ae la baie, C’était un renfort qui pouvait assurer la conquête de Port-Royal. Chose incroyable! Ils n'avaient
pas de pilote côtier, et n’osant approcher, ils reprirent la
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route de France, avant que la Jonquière eût eu le temps de communiqu2r avec eux.
Peu de jours après, un Acadien vint annoncer au marquis qu® la ga-nison de Port-Royal avait recu des secours qui la portaient à mille ou douze cents hommes, Le brave homme qui faisait ce rapport commettait sans le savoir une grossière exagération. La résolution de la Jonquière n’eu fut cependant pas, ébranlée, quoiqu'il n’eût guère à sa disposition qu’un millier de soldats valides, dont chaque jour quelques-uns tombaient attaqués de l'épidémie,
Le bruit de ce qui se passait à Chibouctou avait d’abord été transmis à Boston par des flibustiers anglais, dont l’un, Sylvanus Cobb, s'était aventuré à l'entrée de la baie, y avait compté le nombre des navires et s'était ensuite dérobé aux poursuites. D’autres renseignements venus de divers côtés achevèrent de dissiper les craintes,
Le vingt-deux octobre, La Mégère, commandée par un neveu de la Jonquière, partit en chasse à la vue d’un navire aperçu au large à la pointe du jour. A son approche, il hissa le pavillon blanc à son grand mât et dans ses haubans le pavillon anglais ; ce qui dénotait un parlementaire. Sous prétexte d'échange de prisonniers, il était envoyé par le commandant de Louisbourg pour surprendre de nouvelles informations. “ Aussi, dit le Journal, lorsqu'il eut jeté l'ancre près du
Northumberland, n’y avait-il pas un Anglais qui n’eût
sa lunette et qui continuellement ne s’en servit pour voir et compter les vaisseaux de guerre qui étaient dans la rade ?,
Leur attente fut trompée, car le navire fut retenu
Jusqu'à ce que la flotte eût repris la pléine mer.
La Jonquière s'était assuré un excellent pilote en vue de son expédition contre Port-Royal : c'était Pierre Gautier, tils de cet habitant de Belair, que nous avons fait connaître lors de l'attaque de Duvivier contre cette place. Comme nous devons retrouver plus tard cette famille dans l’île Saint-Jean, où nous la verrons occuper une position prééminente parmi les nouveaux habitants que la proscription y fit affluer, il est nécessaire de nous arrêter un instant pour raconter les vicissitudes que cette famille eut à subir jusqu’à la date où nous sommes,
En 1745, lorsque le capitaine Marin renouvela la tentative de Duvivier, ce fut chez Gautier qu’il rassembla ses troupes. Il établit même un camp retranché autour de Belair. Ce fut sur Gautier qu’il se reposa pour lui fournir ou lui acheter toutes les provisions de bouche et de guerre dont il avait besoin, On sait comment Marin dut se retirer précipitamment pour obéir
aux ordres de Duchambon qui l’appelait à Louisbourg.
Le concours que lui avait donné Gautier acheva de le
nee
perdre aux yeux de Mascarène, Son fils, Pierre, avait déjà été arrêté avec un nommé Paul Suret sous l’accusation d'avoir connu l’arrivée du capitaine Marin sans en avoir averti le gouverneur ; lui-même fut prévenu que l’on ne tarderait pas à envahir sa maison. Il se tint done sur ses gardes ; de telle facon qu’il pût se mettre en sûreté dès que l’arrivée des soldats serait signalée. Il s’esquiva, eu effet, à temps et gagna le bassin des Mines à travers les bois avec son fils Joseph.
“ Marie Alain, sa digne et courageuse femme, fit tête à l’orage avec la dignité et l'énergie qui lui étaient propres ; mais les Anglais, irrités de ne point trouver son mari, l’arrêtèrent elle-même et l’amenèrent à Annapolis avec un de ses enfants.
“ Le courage ne lui fit point défaut ; elle supporta cette arrestation sans faiblir bien qu'elle eût été chargée de fers avec son fils, et qu’on les eût luissés presque mourir de faim. Après dix mois de cette dure captivité, tous deux parvinrent à s'évader en brisant une des grilles de la prison, et er: se sauvant dans les bois, C'était en février, par un froid excessif, ils faillirent périr avant d'arriver aux habitations françcuises. Enfin ils parvinrent sains et saufs à rejoindre Gautier, père, à son habitation du haut de la rivière, où il se tenait caché, Ne s'y trouvant pas en sûreté, il se retira à Beaubassin, où il s’occupa à recueillir les débris de sa fortune, vivant tantôt chez les habitants, ses amis, tantôt
UNE SECONDE ACADIE dans les bois, selon que les poursuites toujours dirigées contre lui étaient plus où moins actives.
“Il faut que son influence ait été considérable,
puisque les commandants anglais cherchèrent à plusieurs
reprises à le séduire par des promesses. Ils lui offrirent
de le réintégrer dans tous ses biens, d'augmenter même sa fortune, s’il voulait retourner sous leur allégeance 1”.
Pierre Gautier avait à cette date recouvré la liberté, probablement par une évasion quoiqu’on ne voie pas clairement que ce fût en même temps que sa mère et son frère.
Les Gautier, père et fils, furent les premiers à offrir leurs services à Chibouctou, où ils se firent admirer par leur intelligence et leur activité comme pourvoyeurs de la flotte, Leur réputation comme hommes de mer était faite, et la Jonquière ne voulut pas avoir d'autre
pilote côtier à son bord que Pierre Gautier.
Le soir du vingt-quatre octobre, la baie de Chibouctou était redevenue déserte, Seuls, quelques sauvages attirés par les présents de fusils et de couvertes que
1—E. Rameau, Nicolas Gautier, étude publiée dans Le Courrier des Provinces Maritimes.
leur avait fait distribuer le marquis de la Jonquière, erraient encore sur cette plage où dormaient plus de onze cents morts, braves soldats et marins de France qui n'ont jamais eu une pierre pour marquer leurs tombes,
Le matin de ce jour, les signaux de départ avaient été hissés sur le vaisseau amiral, Le Northumberland, Le Prince d'Orange, ancré à l'entrée du port, avait appareillé le premier, et s'était mis en panne pour attendre le reste de la flotte dont les derniers vaisseaux n'arrivèrent qu'au coucher du soleil, Cinq avaient été convertis en hôpitaux pour les malades, Un autre de cinquante canons, armé en brûlot, La Parfaite, avait été condamné peu de jours auparavant et brûlé dans ia rade. A bord de chaque vaisseau, comme sur Le Northumberland, avait été embarqué un pilote côtier.
La partance s'annoncait bien, le vent était favorable, “un petit frais du nord, la mer belle et l’horizon fin”. Ce n’était pourtant qu’une trompeuse apparence ; car la malchance devait s’acharner jusqu’au bout à la fatale expédition, Eu doublant le cap ae Sable, une tempête mit de nouveau la flotte en péril et la dispersa. Deux jours de brumes suivirent qui ne se dissipèrent que le vingt-sept au matin, Le commandant en profita pour appeler à lui tous les capitaines de vaisseaux. Le conseil décida que la saison était trop avancée pour attaquer Port-Royal et qu’il ne fallait plus songer qu’à
sauver les débris échappés à tant de mtlhews, Le navire parlementaire fut relâché avec tous les prisonniers anglais qu’on transféra à son bord, Les pilotes côtiers, réunis sur un senau mirent à la voile pour la baie Verte avec une dépêche de la Jonquière que Pierre Gautier avait ordre de remettre à M. de Ramezay, qui s'était avancé avec un corps de Canadiens sur l’isthme de la Nouvelle-Ecosse pour combiner un mouvement avec la flotte,
A la suite de la dernière tempête, deux vaisseaux français séparés des autres entrèrent dans la baie de Port-Royal. Avertis que deux vaisseaux de guerre anglais étaient ancrés sous les canons de la place, ils virèrent de bord et reprirent la mer. C'était la dernière menace de cette expédition qui, depuis l’année précédente, avait été l'épouvantail de la Nouvelle-Angleterre. Le quatre novembre une tempête plus furieuse que la précédente souleva de nouveau l'Océan, Le lendemain, Le Prince d'Orange se trouva séparé de l’escadre, n'ayant en vue que huit transports. Le capitaine du régiment de Ponthieu, auteur du Journal, se vit chargé du commandenient de cette flottille, comme étant le plus ancien capitaine, Sur les onze compagnies distribuées sur les neuf vaisseaux qu’il avait sous ses ordres et dont il se fit donner un état, il n’y avait que quatre-vingt-
onze hommes en santé, Les équipages n'étaient pas
moins atteints: il ne se passait pas de jour qu’on ne
jetât à la mer quatre ou cinq cadavres de matelots, On craignit même de ne pouvoir achever la traversée, faute de marins pour manœuvrer les navires. Enfin, le sept décembre, après avoir échappé à grand’peine à une escadre anglaise, ils prirent terre au Port-Louis, en 3retagne, où les avait précédés une partie de la Hotte,
“ Dois-j2 vous exprimer, conclut le capitaine annaliste, la joie que nous ressentimes lorsque nous vimes les terres de France et celle avec laquelle nous chantâmes le Te Deum ! Après tant de maux et un si long voyage, revoit-on sans émotion sa patrie ? Et fait-on des vœux bien sincères de ne plus s’exposer à de tels événements !
“ Hier, je soupai avec M. Destrahoudal, commandant de Lu Palme, vaisseau de dix canons que l’on avait cru perdu. Il me fit un récit de choses qui seraient incroyables dans la bouche de tout autre, Voici ce qu’il me conta, c’est lui qui parle ”.
Le capitaine rapporte ensuite que La Palme s'était vue dans la position la plus critique après la tempête du quatorze septembre, séparée de la flotte qu’elle avait inutilement cherché à rejoindre et ayant épuisé presque toutes ses provisions. Destrahoudal tint conseil avec ses officiers ; 1l fut reconnu que la seule chance de salut qui restait pour le vaisseau, était de renoncer à l’expédition et de faire voile en toute diligence pour l’Europe, puisque le port le plus rapproché que possédait alors la
France de ce côté-ei de l'Atlantique était Québec, auquel
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on ne pouvait songer, La ration de chaque homme fut tixée à trois onces de biscuit, autant de viande salée, un verre de vin et un verre d’eau, Après vingt-deux jours de navigation, il fallut encore réduire cette ration de moitié. Les hommes tombaient d’inanition, Plusieurs des affamés se tenaient à l'affût pour attraper quelques rats, et quand cette fuible ressource eut été épuisée, on les voyait ronger des bouts de cordage.
La faim est mauvaise conseillère, Il y avait à bord cinq prisonniers anglais. Le commandant fut un jour saisi d'horreur en entendant dire que son équipage demandait qu’on les livrât au boucher pour les égorger et les distribuer en rations. Il assembla ses officiers ; tous lui déclarèrent qu’il était inutile de résister, que l'équipage, affolé par la famine, était résolu d’enfreindre toute üéfense. Un des prisonniers fut done livré au boucher qui l’entraina à fond de cale et le lia prêt à être immolé, Destrahoudal réussit sous divers prétextes à faire surseoir l’horrible exécution jusqu'au lendemain matin, Îl passa la nuit à marcher sur le pont, le désespoir dans l'âme. L’aurore parut; le gabier en observation sur les barres du perroquet, cria : “ Une voile sous le vent”! Ce secours providentiel était un navire venant du Portugal, lequel était neutre dans cette guerre. Ilse laissa approcher à la portée de la voix. Destrahoudal ne lui eut pas plus tôt fait connaître sa situation qu’il
s’empressa de mettre sa chaloupe à la mer et de lui
envoyer cinq moutons, avec d'autres comestibles, Les
animaux tués et aépecés furent en partie dévorés avant qu'on eût le temps de les faire cuire, La Palme ravi. taillée atteignit sans accident les côtes de France 1,
Lorsque le marquis de la Jonquière entra au ministère de la marine avec les officiers de sa suite, le comte de Maurepas leur adressa ces nobles paroles : “ Quand les éléments commandent, ils peuvent bien diminuer la gloire des chefs, mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leur mérite ”,
Quelle part le due d’Anville a-t-il eue dans la ruine de son expédition ? 11 est assez difficile de le dire, I] a été blâmé par les uns, exonéré par les autres. Quelques-uns n’ont pas trouvé de preuves suflisantes pour P'ononcer un jugement définitif.
La fierté francaise ne se laissa pas vaincre par cet échec. Il y avait alors Un mouvement qui rappelait les beaux temps de la monarchie. Le maréchal de Saxe s’apprétait à Soutenir, durant la Campagne de 1747, la brillante réputation qu'il s'était faite à Fontenoy.
1— Relation du voyage de retour de M. Destrah ‘dal, faisant suite au Journal historique.
De bonne heure au printemps, une escadre moins considérable que celle de l’autre année, mais encore imposante, appareillait dans le port de La Rochelle, Elle était aux ordres de la Jonquière et forte de cinq vaisseaux de iigne, une frégate, une flûte et six vaisseaux de la compagnie des Indes, convoyant vingt-six navires marchands, dont dix-neuf frétés pour le Canada, le reste pour les Antilles, Partie le dix mai, elle était le quatorze au matin à une vingtaine de lieues des côtes d'Espagne, entre le cap Ortega et le cap Finisterre, lorsqu'une flotte anglaise parut à l’horizon. Elle était composée de dix-sept vaisseaux commandés par l’amiral Anson et le contre-amiral Warren. La Jonquière qui n'avait à leur opposer que neuf vaisseaux de guerre, fut écrasé comme il devait l'être ; mais il se battit jusqu’au soir avec un héroïsme qui forca l'admiration de ses ennemis, et il donna au convoi le temps de s'éloigner 1.
Parmi les prisonniers conduits à Londres avec le marquis de la Jonquière, se trouvait l'abbé Le Loutre qui venait de passer quelque temps en France dans l'intérêt des missions de l’Acadie, Il se trouvait à bord
du vaisseau La Gloire, commandé par le chevalier de
1— Relation du combat rendu le 14 mai, 1747, par l'escadre du roi commandée par M. de la Jonquière, publiée par Le Canada-Français, année 1888, page 33.
UNE SECONDE ACADIE 141 Salliers, qui fut le dernier À se défendre et qui eut la tête emportée par un boulet, “ On ne peut pas se battre avec plus de courage et de distinction, écrivait ce missionnaire, et les vaincus ont eu plus de gloire à se battre contre des forces aussi supérieures que les vainqueurs
n'en ont acauis par leur victoire 1”,
1— Lettre de l'abbé Le Loutre à l'abbé Du Fau, supérieur des Missions Etrangères, à Paris, 12 juillet, 1747. Le Canadu- Français, 1888, p. 31.
Ra oh VOTRE RE LME Dre