CHAPITRE CINQUIÈME
La France, victorieuse à Fontenoy, apprend la chute de Louisbourg. — Indignation générale, — Le duc d'Anville chargé do la revanche, — Départ de la flotte, — Funestes présages., — Une tempête tronicale — Epidémie — Dispersion de la flotte. — Le duc d'Anville à Chibouctou, son désespoir et sa mort, — Suicide du vice-amiral d'Estournelle, Le marquis de la Tonquière 1ommé commandant. — La peste et ses ravages. — Les Gautier à Chibouctou, — Projet d'une attaque sur Port-Royal. — Nouvelle teinpête.— Retour en France, — Aventure du capitaine Destrahoulal. — Envoi d’une nouvelle escadre, — Combat at défaite,
La chute de Louisbourg eut un grand retentissement des deux côtés 12 l'Atlantique. Dans la Nouvelle- Angleterre, la joie alla jusqu’au délire. On re ré va pas moins que k conquête immédiate du Canada par les troupes coloniales qri, soutenues par une flotte anglaise, renouvelleraient devant Québec l'exploit de Louisbourg.
L'alarme fut générale au Canada où le gouverneur, M, de
Beauharnois, se tint prêt pour repousser une invasion.
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Mais où l'impression fut le plus pénible, ce fut en Acadie, parmi cette population française placée dans la plus compromettante des situations, menacée des deux côtés à la fois. Elle sympathisait naturellement avec la France par qui eile espérait être délivrée du joug des Anglais, mais elle n'osait se déclarer contre eux de crainte d'attirer leur vengeance. Le désastre de Louisbourg ajournait pour longtemps tout espoir,
L'esprit le plus éclairé qu'il y eût aiors parmi les Acadiens, le grand-vicaire de Miniac, épanchait les inquiétudes que lui inspirait leur situation dans une lettre, écrite le 23 septembre, 1745, à l'abbé Vallier, supérieur du séminaire de Québec. “ Dans cet événement funeste (la prise de Louisbourg), à1l se trouve des circonstances qui ne nous permettent pas d'ignorer la conduite de la Providence. A peine cette ville est-elle achevée qu’elle devient la proie de l'ennemi. Le trouble et l’aveuglement de ceux qui y commandent ont été la suite des excès commis. Enfin cette ville, la gloire de la France, la sûreté des pêches, la clef du Canada, le refuge des bâtiments est devenue une attrappe : trois aisseaux de la Compagnie des Indes ont été s’y jeter
et quelques autres !, Mais que dire, nous n'avons que
1— Les Anglais ayant eu le soin de laisser flotter le drapeau français sur Louisbourg, après la prise de cette ville, capturèrent pour un miliion de livres sterling de vaisseaux de cette nation qui vinrent s’y faire prendre.
trop mérité ce fléau, Nons ne manquerons pas ici d'en éprouver la vigueur, et notre espérance ne peut être que sur les secours d’en haut, Nous n'avons plus de communication et ne saurons de nouvelles que de nos côtés, Voyez comme nous sommes bouclés; je regarderais comme le dernier malheur s’il venait encore un parti de Canada. Pour lors il ny aurait plus de ménagement. Déjà nous sentons le gouvernement très prévenu, on ne fait plus de réponse à nos lettres et plusieurs habitants sont aux fers. Dans cet embarras nous sommes travaillés d’une crainte très vive 1 ”.
La France avait été d'autant plus sensible à la perte de Louisbourg qu’elle était encore toute fière de sa belle victoire de Fontenoy. La première satisfaction donnée à l'indignation publique fut le châtiment de la révolte du 27 décembre précédent à laquelle était attribué ce désastre, Un sergent eut la tête tranchée, un caporal et un soldat furent peadus et d'autres condamnés à diverses peines 2
Peudant que ce procès s’instruisait à Rochefort, les ministres de Louis XV, réunis à Fontainebleau, préparaient une éclatante revanche des armes françaises en Amérique. Une flotte composée de soixante-cinq voiles,
1— Archives du séminaire de Québec.
2— Rapport du conseil de guerre tenu à Rochefort, novembre, 1745,
parmi lesquelles onze vaisseau x de ligne et vingt frégates,
portant trois mille hommes, sous le commandement du due d’Anville, reprendrait d’abord la forteresse de Louisbourg, puis irait bombarder Boston et ruiner les villes maritimes de la Nouvelle-Angleterre, La rumeur de ce formidable armement éclata comme la foudre dans cette colonie, qui passa subitement de l'excès de la confiance à l’excès de l’épouvante. Un corps de quinze cents hommes de milice se dirige n ce moment vers la frontière du lac Champlain pour s'emparer du fort Saint-Frédérie, poste avancé d’où partaient des bandes de Canadiens et de sauvages qui répandaient la désolation et la terreur sur les confins des Etats voisins, depuis celui de New-York jusqu’au New-Hampshire, Un contreordre fut immédiatement donné à ce corps qui se replia en toute hâte sur Boston, dont le port fut fermé par des chaînes et des navires coulés à fond, et dont le fort de Castle- William fut muni de nouveaux ouvrages, Les milices furent appelées sous les armes, et bientôt huit à dix mille campagnards encombrèrent les rues étroites et tortueuses de la ville puritaine.
La méme nouvelle, parvenue au Canada, y fit succéder à la crainte la confiance et l’exultation, L'été de 1746 s’'éconla cependant sans justifier ni les appréhensions des uns, ni les espérances des autres, Quelques vaisseaux francais avaient bien été signalés sur les côtes de l’Acadie,
d’autres étaient entrés dans le port de Québec, mais n’y
UNE SECONDE ACADIE 119 avaient apporté aucune nouvelle positive, Ce ne fut qu'au milieu d'octobre qu'on apprit avec certitude l’arrivée de l’escadre du due d’Anville, entrée dans la rade de Chibouctou (Halifax), le vingt septembre précédent !, La joie causée au Canada par cet événement aurait bientôt cessé, si on avait pu prévoir la cruelle
déception qui devait lui succéder.
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Au sortir de Brest, la flotte ne s'était pas dirigée directement vers l'Amérique. Par une incompréhensible manœuvre qui était déjà de mauvais augure, elle alla faire escale devant La Rochelle, d'où, à cette saison, il était difficile de sortir, Elle y fut en effet retenue par les vents contraires jusqu'au vingt juin. La baie de Biscaye tut tempêtueuse. Il y eut de sérieuses avaries, des voiles emportées, des mâts rompus, des abordages. Quelquesuns des vaisseaux étant mauvais voiliers, il fallait souvent mettre en panne pour les attendre, ce qui retardait considérablement la marche,
Personne autre que l'amiral ne connaissait la desti-
nation de la flotte. La course suivie durant les premiers
[— Par une lettre de M. Bigot, intendant de la flotte, à d’abbé Le Loutre, missionnaire des Micmacs.
ner raurèn snen
jours fit supposer que l'objectif était quelque part de la Méditerranée, soit Mahon, soit Gibraltar ; mais une déviation vers l’ouest dérouta ces calculs. On paraissait faire route pour les Antilles ; mais à cette saison avancée de l'été, le fait était invraisemblable, Les vivres commencaient à diminuer, l’eau encore davantage. Les officiers inquiets et impatientés harcelaient le commandant de questions de plus en plus pressantes. Celui-ci était lié par les instructions les plus absurdes qu’on puisse imaginer, ‘“ M. le duc d’Anville, dit le récit d’un des ofliciers, voyait, entendait tout avec un chagrin extrême, en sorte qu’il prit le parti de déclarer sa destination, Je vous laisse à penser quelle fut la surprise de tous nos marins. Leurs réflexions et leur étonnement augmentèrent nos alarmes 1”,
Il fallut diminuer les vivres frais des officiers, pour en donner aux malades qui étaient déjà en grand nombre, La ration de chaque homme fut fixée pour le breuvage à une demi-bouteille de vin, et autant d’eau.
On était au sud des Açores vers le trente-deuxième degré de latitude, c’est-à-dire celle du golfe du Mexique. La chaleur était si intense qu’il était impossible de
rester plus d’un instant sur le pont,
1— Journal historique d'un oflicier capitaine dans le régiment de Ponthieu, embarqué sur le vaisseau Le Prince d'Orange, publié dans Le Canada-Français, année 1888, d’après un manuscrit conservé aux Archives du séminaire de Québec.
Le vingt-six juillet, le vaisseau Lu Renommée, excellent voilier, recut l’ordre de devancer l’escadre en Acadie pour y annoncer son arrivée et encourager les partis de Canadiens et do sauvages qui s'y étaient avancés, à ne pas quitter la presqu'ile.
Des jours de calme plat suivirent, L'atmosphère embrasée par un soleil de feu reflété par la surface de la mer, immobile et plane tel qu'un miroir métallique, enveloppa la flotte conme dans une fournaise, C'était le présage d’un ouragan tropical qui éelata le dix août. D'éncrmes nuages s’'amoncelèrent dans le ciel qui se couvrit de ténèbres, A bord du Prince d'Ora nge, les matelots dans les huniers achevaient de carguer les voiles, lorsque tout à coup un éclair déchira la nue et la foudre tomba sur le mât de misaine emportant une des voiles et brisant les haubans, Le même coup frappe un transport, à une demi-encablure de distance, brise un de ses mâts de hune, tue six hommes sur le pont et en blesse quatre. Pendant qu'on lui hèle pour s'enquérir du dommage, un autre choc électrique s'abat sur Le Murs, vaisseau de soixante-dix canons, brise son grand mât, fait sauter un dépot de cartouches et de gargousses qui causent un horrible dégât, tuent dix hommes et en blessent vingt et un.
Un des transports avariés par la tempête dut être
déchargé et abandonné après qu’on y eut mis le feu.
Le scorbut qui s'était déclaré sur la flotte avait pris un caractère pestilentiel d’une extrôme malignité, Plus d'une cinquantaine de cadavres étaient jetés chaque jour à la mer, Il n'y avait pas la moitié du monde à bord qui fût en santé, Les commandants ne pouvaient
plus dissimuler leurs alarmes.
II
Aux approches de la Nouvelle-Ecosse. des brumes persistantes amenèrent de nouveaux retards et de nouveaux dangers, d'autant plus qu’on se trouvait dans le voisinage de l’ile de Sable, dont on ne Connaissait pas la position précise,
Le quatorze septembre au matin, ces brumes se levèrent pour faire place à une des plus violentes tempêtes qui se soient vues dans ces régions orageuses.
“ Le temps devint si sombre, dit le Journal déjà cité, qu'à deux heures après-midi, on n'aurait pas pu lire sur le pont. Il ne fut plus possible de porter de la voile, les coups de mer CoMmMmencalent à nous abimer. Nous n’eûmes pas la peine de carguer notre misaine, ar Un Coup de mer, qui nous embarqua au moins dix barils d’eau, nous l'emporta avec trois matelots qui se trouvèrent sur le vaillard d'avant,
“ Le temps devenait plus affreux de moment à autre,
les éclairs, le tonnerre qui se fit rudement entendre sur
les quatre heures, rendaient la tempête effroyable et déconcertaient tous nos marins.
“ Plusieurs vaisseaux étant abtmés d’un bord mirent sur l’autre, de sorte que ne courant plus tous sur le même côté, il était très dangereux de s’abo: ler, ce qui arriva à un vaisseau. de transport qui ayant touché L'Amazone, fut à l'instant coulé bas, sans avoir pu sauver un mousse, La mer s'élevait plus haut que les mâts, et à quatre heures et demie, l'on n'avait de clarté que celle des éclairs, L'on n’était plus occupé qu'à couper les mâts, les manœuvres, et à jeter à la mer tout ce qui tombait sous le vent ”.
L'auteur du Journal se tenait accroché sur le pont du Prince d'Orunge, pouvant à peine respirer à travers l'embrun qui lui fouettait la figure, lorsqu’il vit s'approcher, chassé par la tempête avee une effrayante rapidité, L’Amuzone de cinquante-quatre canons, à moitié désemparée, ayant son beaupré emporté et son grand mât de hune abattu, ne tenant plus que par quelques haubans, qui n'étaient pas encore coupés. La collision paraissait inévitable. En auelques instants, les deux vaisseaux se touchèrent ; la même vague les enleva, mais au lieu de les broyer, les fit glisser l’un à côté de l’autre sans les heurter. Durant la nuit, il n’y eut plus de crainte d'abordage ; car la flotte avait été trop dispersée. Au lever du jour, il n'y avait autour du Prince d'Orange
que cinq voiles en vue. Mais la mer était couverte de
débris de mâtures, de caisses, de futailles et autres pièces indiquant le sort le quelques-uns des navires. Le soir, vers trois heures, il y en avait trente et un de ralliés, A quatre heures Le Prince d'Orange apercut sous le vent un navire qui tirait cinq coups de canon de distance en distance, C'était Le Mercure qui, démâté de son petit mât de perroquet, battait la mer pour découvrir par ordre du vice-umiral, M. d’Estournelle, le reste de la flotte. Z’Argonautle avait été complètement démâté, et roulait au gré des flots, ayant perdu son gouvernail, Le Caribou avait été obligé de jeter à la mer tous les canons de sa batterie haute à tribord. Le Trident, que montait le vice-amiral, et La Palme, v’avaient pas été moins maltraités. À un conseil tenu à bord du vice-amiral, il fut décidé que Le Mars, qui menaçait de couler bas, ferait route pour la Martinique, escorté par L’Alcide et un autre vaisseau de transport,
La terre de l’Acadie avait été signalée ; mais le temps ne permettait pas de s’er approcher. Le vingt-trois septembre, on était encore dans la brume, se mettant en garde contre les collisicus en sonnant les cloches, battant du tambour, tirant du fusil ou du canon.
On était fort inquiet du vaisseau amiral, Le Northum-
berland 1, dont on n'avait aucune nouvelle, et qu’on
1— Vaisseau de soixante-seize canons pris sur les Anglais, en 1744.