CHAPITRE PREMIER
Les découvreurs. Jacques Cartier. — Jean Allefonse, — Champlain. — Première concession de l'ile Saint-Jean à Nicolas Denys.— Description qu'il en fait. — Aperçu
géographique. — Seconde concession au comte de Saint-.
Pierre, — Double insuccès.
Le premier Européen qui aurait découvert l'ile Saint- Jean, s'il faut en croire les écrivains anglais, serait Sébastien Cabot. Les Français, de leur côté, attribuent cette découverte à Vérazzani; mais ni les uns, ni les autres n'ont ‘ais pu donner de preuves certaines de leurs avancés.
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Jacques Cartier, lors de son premier voyage au Canada (1534), longea l'île Saint-Jean qu'il prit pour la terre ferme. Il pénétra assez avant entre sa côte occidentale et le rivage du golfe qui regarde cette côte; mais pas assez loin pour reconnaître le détroit qui sépare l'île du continent. “ Congneumes, dit-il, que c’estoit une baye qui a environ vingt lieues de parfont et autant de traverse, Nous la nommâûmes la baye Saint-Lunaire 1”,
Jean Allefonse, pilote de Roberval, est le premier qui, dans sa Cosmographie, mentionne l’île Saint-Jean, “ Et icy, dit-il, trouverez une isle nommée l’isle Sainet Jehan qui est au milieu du destroict et plus près de la terre des Bretons que de la Terre Neufve ”,
On voit par ces indications et encore mieux par la carte qui les accompagne, combien à cette date les notions géographiques sur cette région étaient encore vagues et incomplètes, Jean Allefonse placait l’île Saint-Jean en face du détroit qui sépare Terreneuve du Cap-Breton, tandis que les îles de la Madeleine, dont il parle ensuite, auraient té plus au nord et plus à l’ouest,
dans le golfe Saint-Laurent 2 On constate également
1 — Edition de Michelant et Ramé, p. 25.
2— La Cosmographie de Jean Allefonse, conservée à la Bibliothèque Nationale de Paris, est un manuscrit in-folio de 378 pages, dont on ne peut déchiftrer l'écriture à moins d'être versé dans la science paléographique. En 1867, j'ai
ins j'ai
UNE SECO) DE ACADIE 15
que da temps de Jean Allefonse, l'ile était désigné déjà sous le nom de Saint-Jean.
A quelle époque ce nom lui fot-il donné? On : saurait le dire, pas plus que pour celui du Cap-Pieto, indiqué sur la carte de Jean Allefonse. Au reste, une foule d’endroits avaient dès lors été désignés par‘ d’obseurs navigateurs qui, de temps immémorial, faisaient la pêche et le commerce dans ces parages.
L'île fut reconnue avec plus de précision par les explo-
rateurs qui suivirent immédiatement Jean Allefonse,
Sa forme et sa position sont remarquablement définies
dans la mappemonde royale de 1542 1,
fait copier par M. Roulland, archiviste-paléographe de l'Ecole des Chartes, la parue de cette Cosmographie qui a trait à l'Amérique septentrionale, avec les cinq cartes qui l’accompagnent. C’est une de ces cartes qui se trouve reproduite ci-contre. L'ile de Terreneuve, avec les îlots qui l’avoisinent, est désignée sous le nom d’Zsles de Sainct Pierre. La Nouvelle- Ecosse est Une party de la couste de la Franciscane, laquelle s'étendait des deux côtés de la baie de Norembègue (Baie de Fundy). Les Jsles de Sainct Jeran sont supposées être en face de l Entrée des Bretons où du golte Saint-Laurent,
1 — Cette carte a été reproduite dans les Monuments de la Géographie de Jomard, sous le titre de Mappemonde peinte par ordre de Henri IT; mais le savant géographe a rectifié l'erreur qui l’attribuait à l'initiative de ce prince, Il dit dans une note qu'après examen, il a été reconnu que cette mappemonde avait été exécutée sous le règne de François Ier, en 1542,
Champlain, dans son voyage de 1603, désigne l'ile Saint-Jean, comme étant dès lors connue universellement sous ce nom, “L'isle de Saint-Jean, dit-il, a quelque trente ou trente-cinq lieues de long, et à quelque six lieues de la terre du su 1”.
Et aillenrs : “ Elle est par la hauteur de quarante-six degrés, deux tiers, le (au) bout nort de la dite isle ; ayant environ vingt lieues de longueur, et de ceste isle à la terre du sud, une ou deux lieues: en laquelle sont de bons ports, et bonne pescherie de molue ; les Basques y vont assez souvent; elle est couverte de bois comme ‘les autres isles 2”.
Ce dernier passage de Champlain fait voir que les parages de l’tle Saint-Jean étaient familiers aux pêcheurs basques qui se distinguaient alors par leur hardiesse, Ils leur étaient connus même depuis longtemps ; car plusieurs des navigateurs, la plupart basques, qui, dès l’époque du premier voyage de Cartier, faisaient “grant pescherie ” dans le golfe Saint-Laurent, avaient dû l'apercevoir dans leurs courses. Leurs navires, poussés par les vents, avaient trouvé plus d’une fois un refuge
dans ses havres et les avaient explorés,
1 — Edition de Laverdière, p, 124.
2 Idem, p. 1087.
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Nicolas Denys, entreprenant et industrieux négociant, venu en Acadie en même temps que le commandeur de Razilly (1632), obtint, en 1653, de la Compagnie de la Nouvelle-France, “ la concession des pays et îles situés entre la grande Baye Saint-Laurent, à commencer depuis le cap Canseau jusqu'au cap des Rosiers 1”. Dans l’histoire de ses vastes domaines, qu’il a publiée et dédiée à Louis XIV (1672), ouvrage aussi curieux qu'instructif, Denys s'intitule “ Gouverneur lieutenant
général pour le Roy, et propriétaire de toutes ces terres et isles 2”,
L'île Saint-Jean se trouvant comprise dans ses domaines, il en donne une intéressante description,
Après avoir parlé des îles Brion et de la Madeleine, dont il dit qu’il avait chassé plusieurs fois les Anglais, “les François estant en possession de ces lieux-là, de temps immémorial ”, il ajoute :
“ À huit ou dix lieues de là, l’on rencontre l'Isle Saint-Jean sur la route de l'Isle Percée, l’on en passe à
1— Archives de la Marine et des Colonies.
2— Description géographique et historique des costes de l'Amérique septentrionale, à Paris, 1672, 2 vol. in-12,
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la veue selon la rencontre des vents, il ne la faut pas approcher de près, car toute la côte du côté de la baie n’est que sable et qui a des battures à plus d’une lieue au large, Cette isle a bien vingt-cinq ou trente lieues de longueur et une lieue de large au milieu, estant à peu près la figure d’un croissant, et pointue des deux bouts : le côté qui regarde la terre ferme est bordé de rochers, il y a deux anses où deux ruisseaux viennent se décharger dans la mer, des barques y peuvent entrer y ayant dedans des espèces de petits havres ; de ce côtélà les bois y sont très beaux; ce qu'il y a de terre y paraît assez bonne; cette isle n’est couverte que de sapins mêlés de quelques hêtres et bouleaux, Du côté qui regarde la grande baye il y a aussi deux havres d'où sortent deux petits ruisseaux, mais les entrées sont fort plattes, il y a assez d’eau dedans, j'ai autrefois entré dans celui qui est le plus proche de la pointe de Miscou, j'y ai vu trois grands vaisseaux basques, mais pour y entrer il leur fallait tout décharger en rade, porter tout à terre, et ne laisser de lest que pour soutenir les vaisseaux, et puis les coucher sur le costé comme pour leur donner carenne, puis les remorquer dedans avec des chaloupes : ils sortaient de mesme manière, après quoy ils portaient tout leur poisson en rade pour le
charger, L'on ne peut plus y aller à présent, les entrées
en estant bouchées et le risque trop grand, ce qui les
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obligeait d'aller à où estait l'abondance du poisson qui est à cette coste, outre qu'ils estaient proche du bane aux Orphelins ou le poisson est aussi grand que celui du grand banc. La marée entre bien avant en des endroits de cette isle, ce qui fait de grandes prairies et plusieurs estangs ; en tous ces lieux-là le gibier y abonde, il S'y trouve force pasturage, ils y font leurs nids et S'y déplument : l'on y trouve des grues, des oyes blanches et des grises comme en France, Pour des orignaux, il n'y en a point, il y a des cariboux qui est une autre espèce d'orignaux... Il y en a peu, les sauvages les trouvent trop bons pour les y laisser croistre 1”.
Les anciennes descriptions de l'ile Saint-Jean qu'on vient de lire, ont un intérêt et un mérite que ne peuvent avoir les meilleures qui en ont été faites depuis ; car elles montrent les progrès graduels des explorations. L'île n'apparaît d'abord que comme une pointe de terre aperçue de loin par Jacques Cartier ; plus tard Champlain en approche davantage, en suit les contours et détermine sa forme générale ; enfin Denys arrive qui y pénètre, y séjourne et en décrit l'intérieur avec la nature de sa végétation, ses bôtes forestières, ete,
Il ne reste que peu de choses à ajouter à ces aperçus
géographiques pour l'intelligence des événements que
1— Vol. I, p. 199.
j'ai à raconter, L'ile Saint-Jean, vue à vol d'oiseau, a bien, comme le dit Denys, la forme d’un croissant, dont une des cornes regarde le nord-est, l’autre le nord-ouest, Ses rivages, peu élevés en général, présentent des lignes fréquemment vrisées, qui donnent ouverture à des havres, à des anses, à des embouchures de rivières ou à de petits cours d’eau,
La colonisation primitive s’est d’abord portée presque toute entière aux environs des havres, dont il importe de retenir la situation, Ce sont, du côté du nord, en allant de l’est à l’ouest, les havres des Naufragés, de Saint-Pierre, des Sauvages, de Tracadie et de Malpec; et à l’est, le port des Trois-Rivières l, qui a recu son nom de trois cours d’eau quis'y jettent; au sud, le havre de Pédèque et celui du port Lajoie, le plus remarquable de tous, et dont l'aspect est si gracieux, avec les trois belles rivières qui s’y déchargent, nommées autrefois rivières du Nord-Est, du Nord et de l'Ouest, que cet aspect lui a valu le nom de port Lajoie,
Les grands privilèges accordés à Denys n’eurent pas le résultat de favoriser la colonisation, comme l'avait espéré la Compagnie de la Nouvelle-France, Denys s’occupa presque uniquement de commerce et de pêche-
ries et ne laissa après lui aucun établissement permanent
1— Cardigan Bay.
dans l’île Saint-Jeau, pas plus que dans les autres parties de ses possessions,
Quelques auteurs anglais, tels que Stewart 1 et Osgood ? ont prétendu qu'une concession de l'ile Saint. Jean avait été faite, en 1663, à un capitaine de la marine francaise nommé Doublet, dans le but d'y faire des établissements de pêche, IL est probable que ces auteurs ont défiguré le nom de Denys, et en ont fait celui de Doublet ; ear Denys qui exploita son privilège plusieurs années avant et après, et qui eut à le défendre en deux circonstances différentes, la première, contre les prétentions de Le Borene, l’un des feudataires de l'A adie, la seconde, contre celles d’un armateur du nom de la
Giraudière, ne fait aucune mention de Doublet,
D'après Thomas Caulfield, gouverneur de la Nouvelle- Ecosse, il y aurait eu une tentative de colonisation de l'île Saint-Jean, avant 1716, mais elle aurait été abandonnée 3,
1— An account Of Prince Edward Island, 1806.
2— Maritime Provinces.
‘3— {The Island of St. Johns,...is entirely abandonned by those inhabitants who went there out this government ”.
Nova Scotia Archives, Cuulfeld to Board 0f Trade, May 16th, 1716, p. 10.
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Les tribus de sauvages inmiemacs qui habitaient l'île Saint-Jean, en restèrent les paisibles p\sesseurs jusqu’en 1719, date à laquelle une nouvelle 1 ssion de l’île Saint-Jean et de celle de Miscou fut accon de au comte de Saint-Pierre, premier écuyer de la duchesse d'Orléans, dans la vue d'y créer une colonie stable, Aux termes de la patente royale, les deux îles furent concédées en franc-alleu noble, sans justice, que Sa Majesté se réservait à charge de porter foi et hommage au château de Louisbourg, dont il relèvera sans redevances, août, 1719,
Au mois de janvier de l’année suivante, le comte de Saint-Pierre obtint de nouvelles patentes de concessions aux mêmes titres et conditions, pour les îles de la Madeleine, Botou où Ramées, îles et îlots adjacents, tant pour la culture des terres, exploitation des bois, que pour les pêches de morues, de loups marins et vaches marines. Un des principaux motifs qui engagèrent le gouvernement français à accorder ces grands privilèges, fut de favoriser les Acadiens de la Nouvelle- Ecosse qui désiraient venir se fixer dans les possessions francaises, et qui trouvaient bien plus avantageux de s'établir dans l’île Saint-Jean que sur les côtes stériles
et brumeuses du Cap-Breton!, Le comte de Saint-
1— Archives de la Marine et des Colonies. Lettre de M. de Saint- Ovide de Brouillan au ministre, Louisbourg, 2 décembre, 1715.
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UNE SECONDE 4 CADIE 23 Pierre s’adjoignit comme associés deux riches spéculateurs, MM. Farges et Moras. Tous trois s'engagèérent dans des dépenses qui s’élevèrent, dit-on, à plus de 1,200,000 livres 1, mais des conilits d'intérêts firent avorter l’entreprise, “Le comte de Saint-Pierre, dit Charlevoix, eût apparemment exécuté son projet, si tous ses ass”iés lui eussent ressemblé, Mais il essuya bientôt tous les dégoûts inévitables dans des sociétés dont les membres ne sont pas nés pour penser en grand,
et qui ne sont unis que par l'intérêt 2”,
1— Archives de la Marine.
D's Charlevoix, Histoire de la Nouvelle - France, vol, II, p. 401.
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Es CHAPITRE DEUXIÈME
Naissance de la colonie, L'abbé de Breslay, premier missionnaire, — M, Gotteville de Belle-Tsle, premier gouverneur.— Etat de la population. Les Récollets au port zaitjoie,
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° La tentative du comte de Saint-Pierre ne fut cependant pas aussi inutile à l'ile Saint-Jean qu’on pourrait le supposer d'après le P. de Charlevoix; car elle donna à naissance À quelques petits centres de colonisation qui, f grâce aux dépenses que faisait la compagnie pour créer 2e ses comptoirs, ne tardèrent pas à se développer et à i prospérer, | On n'a sur ces premiers établissements que de rares fs etsuccinets renseignements, mais ils sont inappréciables, 1 cat ils sont officiels: ce sont d’äbord les registres des | baptêmes, mariages et sépultures tenus dès l'année ï 1721, par les missionnaires, et ensuite les recensements je
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