CHAPITRE ONZIÈME
Physionomie de la population. — M. de Villejoin, septième gouverneur. — [/année 1755.— Prise de Beauséjour, — Déportation des Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, — Affluence des fugitits dans l’île Saint-Jean. Leur dénûment. La misère dans l'ile. — Le chevalier de Drucour supplie vainement le gouvernement de fortifier l'ile, — La guerre déclarée. — Secours donnés aux réfugiés.
Les divisions et les maux qui tourmentaient l’Acadie, trouvaient un écho syrapathique dans l’île Saint-Jean, mais n’en troublaient pas sensiblement la tranauillité.
Il ne s’y passa aucun événement remarqucsie, et la physionomie sociale du pays ne varia pas sensiblement jusqu’à la n#morable année 1755, l’année du grand | dérangement, pour employer l'expression caractéristique | transmise aux générations acadiennes!. La vie était ;
1— Voir à l'Appendice, N° VI.
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laborieuse et dure parmi les anciens aussi bien que parmi les nouveaux habitants. Mais la masse des familles n'ayant pas connu d'autre genre d’existence, étaient contentes de leur sort. Bornant leurs désirs à être à l'abri du besoin, et se voyant établies sur des terres d’une fertilité reconnue, elles en visageaient l'avenir avec sérénité, Le nuage sombre qu’elles entrevoyaient à l’horizon, la guerre dont les lointains’ . ‘enaces arrivaient jusqu’à leurs oreilles, pouvait dissiper ou porter ailleurs ses ravages.
L n’y avait de vraiment misérables que les familles qui, poursuivies à leur départ du continent par les patrouilles anglaises qui sillonnaient l’isthme, et pendant la traversée par les corsaires, n'avaient pu emporter avec elles ni effets, ni provisions.
L'abbé Girard en a fait un triste tableau dans une lettre datée du 24 octobre, 1753 1, et adressée au commissaire-ordonnateur Prévost. Il les lui peignait dans un état de dénûment lamentable, les enfants entièrement nus, sans souliers, sans bas, sans chemises, n'ayant absolument rien pour se garantir du froid, ni le
jour ni la nuit. Quand il allait les visiter dans leurs
1-- M. Parkman fait erreur en indiquant le 27 octobre, 1753, comme date de la lettre de l'abbé Girard, et en la supposant adressée à M. de Bonnaventure.
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ns ki maisons, il les trouvait entassés autour du feu, d’où la a ï honte les faisait fuir à son approche 1.
ne | | Il ne faut pas oublier, toutefois, pour bien se rendre ia 1 compte de la situation des insulaires, que cette misère Fa È excessive n’était que passagère ; car le gouvernement, ve È comme on l'a vu, envoyait périodiquement, tant de ne 1 Louisbourg que de Québec, des chargements d'effets +5 | et de vivres, lesquels, distribués judicieusement, sub- “ 4 vonaient aux premiers besoins, Au moment où écrivait l'abbé Girard, l’état général is ; de l’île, loin d’être aésespéré, était même satisfaisant. u 1 Le 31 octobre, 1753, c’est-à-dire une semaine après la ni lettre de l'abbé Girard, le commissaire-ordonnateur de Re Louisbourg exposait au ministre le succès des cultures à l’île Saint-Jean ; et le 27 septembre de l’année sui- . vante, le comte de Raymond vantait son état prospère ?, à À La misère vraiment à plaindre, je le répète, se resit à treignait, en général, aux nouveaux venus, que le * gouvernement assistait par des distributions hebdoma- "à Ë daires, F4 À Secours insuffisants, dira-t-on, et bien tardive protec- Lu tion accordée par la France à ces léroïques réfugiés qui 4 avaient tout abandonné en Acadie, terres et foyers : ; A a 1 — Voir le texte de cette lettre à l’Appendice, N° VII,
2— Le chevalier de Drucour au ministre.
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paternels, pour rester catholiques et Français. C’est une honte pour la France de Louis XV. Mais de quelle expression qualifier la tyrannie du gouvernement d'Halifax qui, d’un côté, persécutait les Acadiens de sa domination, leur refusait des prêtres, cherchait à les pervertir, et de l'autre, les empêchait par tous les moyens de se soustraire à cette oppression ?
L’écho de ces persécutions, qui arrivait périodiquement à l’île Saint-Jean avec de nouvelles recrues, justihuit de plus en plus les promoteurs de l’émigration, et attachait davantage les réfugiés à leurs nouveaux établissements,.
On peut se figurer, d’après quelques-uns des aperçus de Franquet cités plus haut, quelle devait être la physionomie des paroisses de l’île Saint-Jean, particulièrement de Saint-Louis-du-Nord-Est, l’une des mieux situées et des plus progressives, dont l'aspect pittoresque et les belles cultures l'avaient frappé. La vie patriarcale de ces petites sociétés, formant un monde à part, séquestré du reste des hommes, leurs habitudes pastorales, d’une simplicité antique, les occupations uniformes de chacune des familles, attachées à la glèbe et à l'élevage des troupeaux, tout cela était la fidèle reproduction de ce qui se passait à la même date autour du bassin des Mines. Ces paroisses n'étaient, au reste, que le dédoublement de celles de l’ Acadie, les constructions
étaient les mêmes : maisons à un seul étage, bas et percé
d'un petit nombre de fenêtres, avec ces toitures raides, si bien adaptées au climat, granges, étables et autres dépendances, la plupart couvertes en chaume, églises en bois de même structure. ornées de leurs petits
clochers, et, à côté, cimetières reconnaissables à la grande
croix qui en dominait l’enclos, presbytères ressemblants aux maisons des habitants. Le mouvement rural n’offrait pas plus de différence. Les dimanches et les fêtes, les foules affluaient vers les rustiques sanctuaires, comme à Port-Royal, à Pigiquit, à Beaubassin, La monotonie de l'existence n’était, d’ailleurs, interrompue que par de rares réjouissances, comme à l’occasion d’une noce, par exemple, ou de la visite de parents ou d'amis venus d’une paroisse voisine ou du continent, Les soirées auprès du foyer étaient alors animées, parfois nombreuses et bruyantes, surtout lorsqu'on avait la bonne fortune d’avoir un joueur de violon pour accompagner les danses,
En un mot, c'était les tableaux champêtres qui ont inspiré l'Evangéline de Longfellow, dont le charme est d'autant plus pénétrant et exquis, qu’il est l'expression de la vérité historique.
Ici, comme à la Grand-Prée, “ c'était
. the thatch-roofed village, the home of Acadian farmers, —
Men whose lives glided on like rivers that water the woodlands, Darkened by shadows of earth, but reflecting an image of heaven!
les toits de chaume du village, la demeure du laboureur
acadien, dont la vie, voilée par les ombres de la terre, s'écoulait comme les ruisseaux qui arrosent les terres nerves ” vierges ”.
Ce ne fut qu’au printemps de 1755, lorsqu'on apprit à l'ile Saint-Jean les armements qui se faisaient dans la Nouvelle-Angleterre, et plus tard la descente d'une armée à Beaubassin, suivie bientôt après de la reddi-
tion de Beauséjour, qu’un sentiment d’appréhension se
répandit dans la jeune colonie,
Un soir de la fin de juin, l'abbé Cassiet, curé de fl Saint-Louis-du-Nord-Est, avait recu la visite de son voisin, l’abbé de Biscaret, curé de Saint-Pierre-du-N ord. Assis tous deux à la porte du presbytère, ils s’entretenaient des dernières nouvelles venues du continent, en EE suivant de l’œil les esquifs qui montaient et descendaient | la rivière du Nord-Est, dont la belle nappe d’eau
bleuissait sous l’azur du ciel, aux rayons du soleil
couchant. Un de ces esquifs qui venaient de remonter
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Hit: le courant, aborda au rivage en face du presbytère.
Un des voyageurs qui le conduisaient mit pied à terre et
gravit la berge. Les deux curés eurent bientôt reconnu |F ON un prêtre, à la soutane que portait le nouveau venu.
C'était une visite rare dans l’île à cette date, Ils s’avan-
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cèrent au-devant de lui. Le prêtre, en les voyant venir, les salua de loin en enlevant son chapeau qui laissa voir une tête blanchie par les année; ou par les fatigues.
— L'abbé Girard ! s’écrièrent ensemble les deux curés d’une voix toute joyeuse.
C'était en effet le curé de la Pointe- Prime,
Les trois prêtres échangèrent de chaleureuses poignées de main, et regagnèrent le presbytère en traversant le jardin soigneusement entretenu, dont le curé de Saint- Louis se plut à faire admirer les fleurs, les légumes, les : jeunes plants d'arbres fruitiers, avec d'autant plus de complaisance qu’il les cultivait de ses propres mains. Après un moment d’adoration à l’église et un coup d'œil jeté dans l’intérieur fraîchement achevé, ils vinrent s'asseoir sur des bancs rustiques disposés devant la porte d'entrée du presbytère,
— Nous upportez-vous des détails certains sur la prise de Beauséjour, demanda l'abbé Cassiet 2
— C'est précisément ce qui m'amène, repartit l'abbé Girard, Je viens de recevoir une longue lettre de l'abbé Le Guerne, où il me raconte tous les incidents du siège. Malheureuse affaire! continua le curé; et
qui peut en prévoir les conséquences ? Qui aurait cru qu'une place si bien armée ferait une si faible résis-
tance ? Pourquoi aussi a-t-on confié un poste si important à ce lâche et vaurien de Vergor? Ah! si le brave
Pier