‹ Une seconde Acadie [microforme]Chapitre 62 sur 81 · DSL PTS PNEUS ES · texte numérisé non relu

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Après s'être ainsi ch«rgée de butin, l'expédition reprit la route de l’tle Saint-Jean sans être molestée,

A la fin de l'automne de 1756, il y avait eu un échange de prisonniers entre le chevalier de Drucour et l'amiral Holmes, commandant de la flotte anglaise. L'amiral expédia deux vaisseaux de guerre qui débarquèrent à Louisbourg, l’un cent quatre-vingts hommes, femmes et enfants acadiens “ pris au bord de la rivière du Canada, allant à Québec et sortant de l’île Saint- Jean, l’autre cent trente hommes de mer pris sur les caboteurs de la colonie, ou malades restés à Halifax ”,

“ Ces familles acadiennes, écrivait Drucour, nous ont été remises dans les plus tristes situations à tous égards, malades et exténuées de misère et de fatigue, extrêmement dépouillées, et tellement que les femmes et les enfants n'avaient pas de quoi couvrir leur nudité... 1”,

Dans l'impossibilité où se trouvait le gouverneur de nourrir ces trois cent dix personnes pendant l'hiver, il fréta un navire chargé de vivres suffisants pour les transporter à Gaspé, d'où elles pourraient remonter jusqu’à Québec.

“ Cette sortie de vivres, continuait le gouverneur, n’est pas la seule à laquelle nous ayons été forcés, car

nous avons appris, lorsque nous nous y attendions le

1 — Louisbourg, 25 novembre, 1756.

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moins, la ruine presque totale des récoltes de l'Isle Saint-Jean par les vents de nord-est et du sud qui ont SOUfHÉ à la fin d'août, M. de Villejoin nous en a fait un triste et long exposé par une dépêche du 26 août, qui est rapporté moins en détail dans une autre lettre qu’il nous à écrite le trois de ce mois, et dont nous avons l'honneur de vous remettre ci-joint une copie, Vous y verrez, Monsaigneur, que la disette de vivres est le principal objet sur lequel il nous fait des représentations, que les blés ont été échaudés, et que si ïes habitants sont obligés d'entamer le peu qu'ils ont sauvé pour vivre, il n’y aura pas de quoi faire les semences prochaines, Il est bien vrai que M. Prévost avait fait passer au printemps dernier la ration complète pour cinq cents personnes, pendant un an à la dite Isle : et depuis, au delà de deux cent cinquante quarts de farine, qui n’ont pas dû suffire à la subsistance de tous les réfugiés qui ont inondé l'Isle Saint-Jean pendant cette année, et nous ne nous attendions pas que le nombre en fût si considérable, I] n’y a de vivres au port Lajoie que jusqu’à la fin de décembre, encore n'y en a-t-il que sur le peu de retranchements faits par M. de Villejoin pour la farine. Nons devons cependant assurer la subsistance de cette peuplade, et nous sommes dans l'impossibilité d’y satisfaire convenablement. jusqu'à

ce que nous recevions des secours d'Europe, car les magasins, quoique bien pourvus au mois de mai dernier,

ont fourni seuls à toute la colonie, au commerce, aux

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sauvages, aux prisonniers français et anglais ; et toutes ces dépenses ou .ventes ont si fort diminué l'approvisionnement général que nous ne pouvons nous dégarnir davantage, Nous ne somines pas même sans de grandes inquiétudes sur ce qui reste à venir de France, et sur les nouveaux envois que nous vous avons priés d’ordonner, car la saison s’avance beaucoup, et s’il ne nous parvenait rien, d'ici au printemps prochain, on souffrirait ici, et la farine manquerait, Tout ce que nous pouvons risquer dans l’occurrance présente, Monseigneur, en faveur des habitants de l'Isle Saint-Jean, c’est de nous défaire de six cent cinquante quarts de farine, que M. Prévost y fait passer sur différents bâtiments, avec quelques salaisons, cent burriques de’ sel et de grosses étoffes, qu’il a heureusement trouvées sur les prises pour couvrir cette multitude d’infortunés Acadiens, dont la situation est

plus malheureuse que nous ne pouvons vous l’exposer ”,

La lettre de M. de Villejoin qui vient d’être mentionnée, s’adressait à la fois au gouverneur et au commissaire-ordonnateur.

“Je vous ai représenté, leur disait-il, la triste situation de l'Isle, et l'embarras dans lequel je me trouve pour

faire subsister au moins quatorze cents personnes qui

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UNE SECONDE ACADIE 327 sont, Messieurs, encore à la ration, étant sur l'Isle, les uns depuis l’antomne dernier, les autres du printemps, Le peu de vivres qui me restaient, et les cinq cents rations de l'envoi du printemps ainsi que les deux cents et quelques quarts du dernier envoi, sont fondés pour la subsistance de ceux qui existent sur l'Isle, ou pour celle de ceux qui ont passé en Canada ou qui sont retournés sur les terres de l’Acadie, Il ne me reste, Messieurs, qué pour environ deux mois de subsistance pour tout ce peuple, encore faut-il que je suive ce que j'ai commencé, qui est de donner vingt livres de farine, dix livres de légumes, douze livres de bœuf, une livre de beurre ou un pot de melwse tout au plus par tête, Je m'aperçois, Messieurs, qu’ils ne peuvent subsister avec cette rat'on et je ne peux les continuer longtemps, Toutes les parties de la ration nous manqueront à la fois. L'ancien habitant, ainsi que j'ai eu l’honneur de vous le mander par mes précédentes, n’a, pour la plupart, que la moitié de ce qu’il lui faut pour passer l'hiver en ne réservant rien pour semer. Si vous n'avez la bonté de nous secourir, il nous faudra vivre à la viande, ce scrait bien dommage, car nous avons du foin plus qu’il ne nous en faut pour hiverner environ sept mille bêtes

à cornes, que nous avons actuellement sur l'Isle, et que nous Conserverons, j'espère, à moins de mortalité sur les bestiaux ou d’un hiver extraordinaire, Vous savez, Messieurs, nos besoins pour la défense de l'Isle, et j'ai

eu l'honneur de vous exposer combien nous étions mal, sans vêtements, et les difficultés d’en trouver pour son argent, Ceux qui en auront; Car ceux qui n'auront ni argent ni bestiaux, ne pourront rien avoir de la viande, si la ration leur manque 1”,

M. de Villejoin n'avait pas attendu les secours demandés à l’île Royale, pour mettre en usage le peu de moyens de défense qu’il avait sous la main, 11 commença par mettre à l'abri ses approvisionnements en les envoyant dans :e haut de la rivière du Nord-Est, Il y fit monter également les femmes et les enfants des bords de la mer. Puis, il distribua le petit nombre d'armes à feu dont il disposait (à peu près deux cents fusils), aux jeunes gens qui lui parurent les plus braves, et 1] les stationna par escouades aux endroits de la côte les plus exposés aux descentes des ennemis, Toute son artillerie consistait en trois pièces qui n'étaient pas même montées en batteries, et qui ne pouvaient guère servir que pour signaler l'approche du danger.

L’exposé de ces moyens insignifiants de défense fait éclater une fois de plus l’incurie du gouvernement, et l'absolu dénûment de protection, dans lequel avaient été laissés les malheureux colons, que ce même gouvernement avait invités à peupler l’île dans l'intérêt de la France.

1— Voir à l’Appendice, N° X.

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Le 19 avril, 1757, le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, que M, de V illéjoin tenait au courant de sa situation, écrivit les lignes suivantes au ministre de la marine, M. Peirenne de Moras :

“M. de Villejoin a réussi à attirer tous les habitants qui étaient du côté de Cobequid, Tagamigouche et des Mines, Il à fait passer plus de cinq cents bœufs à Louisbourg, il ne néglige rien pour enlever des bestiaux à l'ennemi.

“ La récolte de l'Isle Saint-Jean a été extrêmement Mauvaise, outre que M. de Villejoin n'a pas reçu de grands secours de Louisbourg.

* Suivant les ordres de M. de Drucour, il a évacué son poste des bouches inutiles. Cependant, il lui restait encore environ treize cents personnes qui vivent t:ès misérablement, Il est À souhaiter qu'il ne soit pas obligé de détruire ses animaux, car l'Isle Saint-Jeen serait bientôt déserte

Enfin, M. de Villejoin n'avait tout au plus que pour six semaines de vivres À donner aux ré ffugiés, et plusieurs des anciens habitants n'avaient point de quoi subsister, ni faire leurs semences, le printemps. Les femmes et filles n’osent point sortir, ne pouvant cou vrir leur nudité, il en est de même de nombre d'habitants.

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“ L'Isle Sainte-Jean mérite attention ; il serait bien dommage de la perdre, d'autant mieux qu’il y a actuellement six mille bêtes à cornes. Il est done bien essentiel, Monseigneur, que le Roy ait destiné des frégates pour cette Isle, et même qu'il y en hiverne, sans cela, les Anglais pourront fort aisément piller et brûler les habitations qui sont assez Cloignées ?

Au cours de la même année (30 octobre, 1757), l'évêque de Québec, dont la sollicitude pour ses dioctsains de l’île Saint-Jean n'avait pas cessé, voulut joindre sa voix à celle du marquis de Vaudreuil pour réveiller, s’il était possible, l’apathie de la cour de Versailles sur l'éminent danger auquel était exposée l’intéressante colonie dont il avait suivi les progrès d'année en année, et hâté le développement par l’organisation religieuse qu’il y avait créée,

Il écrivit à son correspondant, l'abbé de L’Isle-Dieu, un Mémoire destine à être soumis au ministre :

“ L'Isle Saint-Jean, disait-il, serait un pays de blé, si elle était établie et cultivée à proportion de ce qu’elle est présentement habitée, Depuis ce qu’il y a passé de nouveaux Acadiens, il n’y a actuellement guère moins de six mille habitants, tant dans le voisinage du fort

que dans les quatre paroisses qui y sont établies !,

1 — Les habitations desservies par l'’aumônier du fort Lajoie, ne sont pas comptées ici, quoique nombreuses, comme une paroisse régulière,

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“ La terre y est neuve et bonne, mais il s’agit de la déserter et de la travailler, d'y former de nouvelles habitations pour y établir les nouveaux Acadiens qui y ont passé.

“ Cette Isle, si on ne lui envoye des secours, ser: forcée de consommer des bestiau x et le peu de blé qui lui reste,

“ Elle manquera donc de bestiau x pour labourer et de blé pour ensemencer ses terres... D'ailleurs, quand on Jui fournirait des semences, et qu'elle aurait l’espérance d’une bonne récolte, elle manque de moulins ; elle est obligée de manger des blés bouillis, ce qui en occasionne une plus grande consommation, et forme une très mauvaise nourriture pour la force et la santé du corps ”,

Les représentations de M de Pontbriand et du marquis de Vaudreuil ne furent pas plus écoutées que les précédentes, et les secours venus de Louisbourg se réduisirent à fort peu de chose. Cet abandon ne ralentit cependant ni le zèle, ni l’activité du gouverneur de Villejoin, qui se prépara à faire toute la résistance dont l'ile Saint-Jean, abandonnée à elle-même, était susceptible,

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