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CHAPITRE TREIZIÈME

Ravages des Anglais au Cap-Breton, à Gaspé. Lettre du lieutenant Leslie. Que devinrent les déportés ? — Navires sombrés en mer, — L'odyssée de l'abbé Cassiet. — Son œuvre à Bétharram. — L'abbé Maillard à Malogomiche avec les derniers réfugiés. — Rentrée de quelques familles dans l’île Saint-Jean.—Leurs descendants actuels. — Conclusion.

Avant d'aller plus loin dans ce récit, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur ce qui se passait le long des côtes voisines où habitaient plusieurs groupes acadiens,

Là, comme ailleurs, l’adversité semblait être leur compagne inséparable; on serait même tenté de dire, leur destinée, La Grèce antique les eût pris pour les descendants d'Œdipe. Jetés sur ces côtes par une suite d'infortunes, fils et petit-fils d’exilés, voués à toutes les

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épreuves, ils arrivaient eux-mêmes aux dernières étapes

du malheur, Comme Oreste, ils pouvaient dire :

! Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance ! Oui, je te loue, à ciel, de ta persévérance.

Appliqué sans relâche au soin de mepunir,

| Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.

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J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, Pour être du malheur un modèle accompli 1.

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Pendant que les patrouilles de Lord Rollo sillon- : naient en tout sens l’île Saint-Jean, enlevant et détrui-

sant tout sur leur passage, un autre détachement de

l'armée d’Amherst exercait les mêmes ravages dans l'île du Cap-Breton et sur les côtes de Gaspé jusqu’au Mont-Louis.

Les principaux endroits habités du Cap-Breton avaient, lors du passage de Franquet (1751), une population de 1009 habitants, ainsi répartis :

| Havre-de-Lorembec ............... 280 | L Havre-de-la-Baleine ........,..... 99 Port TONIOUAO nes sssaivites 200 jun D AM sta bie à da cuves sancaié et à OT fslas Maddie... bises 100 f | Patite DdBin us his PTS LS D'OR CR landes TU

La Rivière-des-Habitants..…....... 29

1— Racine, Andromaque.

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Les colons de ces divers endroits possédaient ensemble 898 têtes de bétail, tant chevaux que bêtes à cornes, pores et moutons, La masse de la population était acadienne, et elle avait dû augmenter considérablement durant les sept années qui suivirent, principalement depuis l'expulsion de 1755. Ce n’est pas exagtrer que d'affirmer qu’elle devait être de 12 à 1500 individus.

Tous ces malheureux avaient cru jusqu'au dernier moment qu'ils ne seraient pas chassés de leurs propriétés :

“ Presque tous ces habitants, écrivait l'abbé Maillard dans la lettre déjà citée, restent sur l’isle Royale dans l'espérance que l'Anglais aura pitié d'eux, et qu’il les souffrira sur leurs habitations”. Ils avaient eu d’adord la pensée de se retirer à Miramichi, mais M. de Boishébert, qu’ils étaient allés consulter, leur ayant dit qu'il n'y avait là aucun moyen de vivre, “ils retournèrent tout de suite chez eux bien attristés, et en même temps bien résolus de rester sur l’isle Royale ”.

Vain espoir ! ils allaient avoir le même sort que les

colons de l’île Saint-Jean.

Le général Wolfe avait été chargé de cette exécution avec les trois régiments d’Amherst, de Bragg et d’Anstruthers, montés sur sept vaisseaux de ligne et trois frégates commandées par Sir Charles Hardy. Wolfe n'obéit qu’à regret aux ordres qui lui enjoignaient de

commettre ces déprédations aussi impolitiques que

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cruelles, Avant de quitter Louisbourg, il écrivit à son père (21 août, 1758) :

“Sir Charles Hardy et moi, nous nous préparons à voler aux pêcheurs leurs filets et à brûler leurs chaumiéres. Quand ce grand exploit sera accompli (ce qui, croyons-nous, sera l’ouv age d’un mois ou de cinq semaines), je reviendrai À Louisbourg ”.

À son retour de l'expédition, Wolfe ne put s'empêcher de faire connaître à Amherst son sentiment sur les actes de brigandage qu’il lui avait imposés, Ambherst venait d'arriver à New-York. “ Vos ordres ont été exécutés, lui écrivit-il (30 septembre, 1758). Nous avons fait beaucoup de mal, et répandu la terreur des armes de Sa Majesté dans toute l’étendue du golfe; mais nous

n'avons rien ajouté à leur gloire 1”, IT

À partir de l'automne de 1758, quel fut le sort des cinq à six mille proscrits de l’île Saint-Jean, dont la destination, selon la promesse verbale des commandants anglais, devait être les ports de France ? Combien 4 parvinrent? Quel fut le nombre de ceux qui évitèrent la déportation en se cachant dans les bois de l'tle ou en

1— Wright, Life of Wolfe, p. 455 et suivantes.

gagnant la terre ferme ? On l’ignore, 11 n’existe sur la suite de cette proscription que de rares écrits et de plus ares traditions. Ce qu'il y a de certain, c’est que, d'après un rapport de 1763 conservé au ministère de la marine à Paris, il ne parvint en France que 3,000 à 3,500 Acadiens, en y comprenant tous ceux qui avaient pu s'y rendre des différentes parties de l'Amérique et de l’Angleterre à la suite de la première déportation ; par conséquent, il ne dut pas arriver en France plus de la moitié de la population de l'ile Saint-Jean.

Un officier anglais, le lieutenant Leslie, dans uve lettre qu’il adressait à Louisbourg au général Wolfe (30 octobre, 1758), indiquait les mouvements qui se faisaient sur la côte nord de l’tle Saint-Jean pour échapper à la déportation, Il disait avoir suggéré les moyens d'arrêter cet exode,

“Un rapport de- Lord Rollo, en date du 14 octobre, écrivait Leslie, dit que les habitants de l'ile Saint-Jean s’embarquaient bien lentement, et qu'ils craignaient que plusieurs de ceux qui habitaient les endroits reculés de l'île ne viendraient pas cette année : que plusieurs chaloupes et goélettes, dont deux armées, se trouvaient sur la côte nord de l’île, occupées à emporter les habitants et leurs effets. On dit que c'était un dangereux essai que d'envoyer de grands vaisseaux pour arrêter ces départs; sur quoi, je me suis offert al gouverneur

pour aller avec les rangers sur un petit navire quel-

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conque qu'on pourrait me procurer, et que j'essaierais de mettre fin à ces départs. Le gouverneur a demandé un petit vaisseau à l'amiral, mais celui-ci, jaloux de me voir aspirer à un pavillon par mes exploits sur mer, a dépêché pour ce service un autre vaisseau, le Xennington, pour recueillir les lauriers que je convoitais. Toutefois, ce vaisseau, faute de provisions, n’a pu faire voile que le vingt, et arrivera trop tard pour ne rien faire,

“ Hier soir est arrivé un autre rapport de Lord Rollo. Quinze cents habitants étaient embarqués; mais il y avait toute une paroisse dont les habitants ne pourraient partir cette saison, étant très éloignés du havre où étaient les transports. Le fort est fini 1, et Lord Rollo devait s'embarquer pour Louisbourg samedi dernier, Il n'est fait aucune mention qu’on ait arrêté le transport des habitants du nord vers le Canada, qui se faisait par des vaisseau." ; ainsi je suppose qu'il continue à s’opérer avec succés, comme il n’y a rien pour l'arrêter, Je crois qu’il se fait beaucoup de bruit et peu de besogne dans cette île 2”,

Le lieutenant Leslie avait évidemment de l'humeur

lorsqu'il écrivit cette lettre. Il était contrarié de n'avoir

i — Ce devait être le fort Amherst placé à peu de distance du fort Lajoie,

2— Correspondence of William Pitt, earl of Chatham, vol. I, p. 284.

UNE SECONDE ACADIE 551 pu recueillir les lauriers qu'il espérait moissonner en accomplissant la glorieuse tâche d'arrêter de malheureuses familles, en grande partie composées d'enfants et de femmes, fuyant devant un impitoyable vainqueur,

Il paraît que l'approche des glaces empêcha l’expédition proposée, et que la transmigration, commencée sur la côte nord, se continua sans être molestée. Les habitants, décidés à tout risquer, ne craignirent pas de s'aventurer sur le fleuve malgré l'hiver, Quelle direetion prirent-ils, et dans quels ports allèrent-ils se cacher ? Le lieutenant dit simplement qu'ils se dirigèrent vers le Canada, Ils ne durent cependant, à cette saison si avancée de l’année, ne faire voile que pour les parages les plus voisins,

La paroisse dont on craignait que les habitants ne pourraient être déportés avant le printemps suivant, devait être celle de Malpec, la plus éloignée du port Lajoie,

Ce qu'il y a de certain, c’est que, peu de mois après la prise de Louisbourg, des cinq belles paroisses du port Lajoie, de la Pointe-Prime, de Saint-Louis-du-Nord-Est, de Saint- Pierre-du-Nord et de Malpec, pourvues chacune d'églises et de presbytères, entourées de villages naissants et de vastes champs en culture, d'où surgissaient çà et là les maisons des habitants avec leurs dépendances, abritant neuf à dix mille têtes de bétail, chevaux, bêtes

à cornes, moutons, porcs et animaux de basse-cour, de

rames

toutes ces richesses, il ne restait rien, absolument rien que des cendres : le fer et la flamme avaient tout dévoré, L'ile Saint-Jean était redevenue déserte comme aux jours où Champlain et Denys l'avaient trouvée au

siècle précédent,

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