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CHAPITRE XV

Les membres patriotes de la'garde nationale de Paris ne ▼(mlarent par demeurer 'en arrière da mouvement général; ils décidèrent, dans le silence de la naii,qne le lendemain ils se reconsiiiueraieut par le seul effet de lenr Tolonlé ; qu*ils se rendraient à leurs mairies res-v pectites , d*oti ils aideraient h la résistance que la )eu« nesse belliqueuse préparait de toutes parts. Les femmes de Paris se placèrent au-dessus des femmes de Tantique Lacédémone par la manière avec laquelle la plupart accédèrent aux désirs de leurs époux ou de leurs fils ; ce fut dans les familles une émulation touchante d*héroïsme , et ici Tenlhousiasme était pur et dégagé de toute.fnreur; mais quoique cal me il n*en était pas moins énergique. Ce n'était plus sans doute le fanatisme de 1789, c'était un amour raisonné de la liberté , un besoin de rester indépendant , une réflexion profonde , une détermination positive de vaincre ou de périr ; on allait au combat k pas lents , et on voulait en revenir de même. La raison avait dit au cœur: c*est pour le coup qu'il faut vaincre ou périr. •

Ce fut une grande pensée que la recomposition instantanée de cette garde nationale qui avait laissé de si glorieux souvenirs ; noble armée de citoyens , où des pères de fan&ille, des chefs d'atelier légitimaient les efforts de leurs fils, de leurs subordonnés. Il y avait impossibilité , à la tyrannie lâche , de résister k ce

( "8) tnoaf ement généreux ; elle devait être vaincue ^ elle le fat.

De temps en temps , au milieu des ténèbres , partaient des coups de fusil isolés que des citoyens ardens tiraient sur les postes avancés de la troupe , ou que les pelotons de celle-ci adressaient aux habitans paisibles qui regagnaient leurs maisons. Partout la guerre écla^ tait, la guerre avec tontesrses borreurs, non point en plate campagne , où , en peu d^heures , une grande bataille livrée est gagnée ou perdue , mais dans Tenceinte d*une ville immense , toujours sur un terrain étroit ou la science miliuire ne pouvait déployer ses combinaitons savantes, où chaque demeure du citoyen devenait une forteresse qu*il fallait emporter d'assaut et arec perte d'hommes. Sans cesse auraient lieu de nonveanz combats , car , d*un côté la résistance serait permanente , et de Tautre le despotisme commanderait sans relâche de nouveaux efforts. Quelles scènes auraient lien an jour renaissant , et quelle querelle importante pliait être vidée ! ce serait un duel à mort entre le monarque et ses sujets.

£n attendant de raconter les événemens de ces immortelles journées, je reviens sur mes pas pour placer à peu près dans son lieu ce qui s^était passé lorsque la cour prit la résolution de charger le duc de Raguse du commandement suprême et de la direction des affaires.

Malgré les assurances de Polignac et de Peyronnet , il y avait dans Charles X un instinct caché qui lui faisait redouter le mauvais effet que produiraient les ordonnances à leur apparition; le dauphin non plus B*é-

( "9 ) tait pat tans inqaiétade , et par une sorte de pré? itioo bien tingullère en des têtes aussi faibles , ils foukirent à rayance faire choix d'an officier de haut grade qui pût diriger les troupes et ayoir des certitudes de succès.

Le roi en parla au chef du conseil ; celui-ci, surpris d'une idée qui ne lui était pas yenue , demande k quoi cela seryirait.

< — Mais s'ils se réyoltent. «

« — Eh bien, Sire , ayec des fusils et de la poudre on les rappellera à leur deyoir. »

« — Mon Dieu « je sais bien que c*est la chose la pins simple et la plus légitime ; cependant ces misérables peuyent avoir des militaires qui les dirigent dans lenr insurrection; il me semble qu'il serait bon d*opposer à ceux-là un gentilhomme habile , chéri de nous tons, et ayant une certaine réputation , afin que mon armée prenne confiance en lui , et ^marche certaine de la yictoire. »

« — C'est bien facile , reprit Polignac ; puisque cela yons plait , Sire , nous ayons cent hommes de qualité trèa-aptes à cela ; choisissez. »

On ya au choix , et la force des choses est telle que ni le roi ni son cher fils( ce n'est pas du dauphin que je parle ) ne peuyent trouyer, parmi leurs courtisans, nn bras assez yaleureux, une capacité assez prouyée pour le mettre à la tète de lenr coup de main. Ils reconnurent eux-mêmes l'impossibilité de se servir ayec avantage de ces nullités titrées , bien qu'on épuisât la b»te de tons les lie|it«uins-généraux. On n'osa pas même employer le marquis de Glermont-Tonnerre on le baron

( i3ô ) de Damas ; ce fui aiôvê que des regreu amers éclatèreut •ur la mort du maréchal prince de Hobeiilobe.

Force il y eut aux deux quêteurs de se rabattre fur les gens de la révolution, sur cette canaille pari'enue, ainsi que Ton désignait toujours, dans Tintérienr du château, les héros, les administrateurs, les diploma» tesUe la république et de Terapire. On |)roposa, on écarta tour-à-tour les maréchaux Muncey, Oudinot, Sonlt, celui-ci à cause que sa dévotion n'était pas bien constatée.

« — Mais, dit le roi, pourquoi ne pas prendre Mar« mont? Cest un homme tout à nous , qui est Hiché de nWoir pu aller à Alger rétablir ses dettes, qui abhorre les Parisiens ; je présume qu'il en rendra boa compte. O^ailleurs il est de service et de plus gouver* nenr de Paris, enfin sa conduite en i8i4 nous répond de sa loyauté. »

« — Va donc , Sire , pour Marmont , répliqua Poligriac. Il est certain que si celui-là ne va pas franchement nous ne pouvons compter sur aucun militaire.

Cela convenu , on dépêcha M. de D...., olHcier supé* périeur aux gardes du corps, fort avant dans les bonnes grâces du premier ministre, et qu*il employait souvent à toutes sories de missions secrètes; on le charge défaire venir Murmont tout de suite , et voilà Marmont en face de Polignac.

Marmont , habile capitaine non moins qu'administrateur supérieur , aurait parcouru sans doute une carrière honorable sans sou amour immodéré du faite et

dra folies prodigalités ; il avait les mains royales , jetant l'argeot au lieu de le donner 9 ne sachant pas le compter surtout, et par conséquent en manquant sans cesse. Toujours nécessiteux, toujours réduit aux emprunts , aux ezpédiens , noyé dans un déluge de dettes , il lui fallait sans cesse des ressources nouvelles , et rien ne lui coûtait pour en trouver. Napoléon, qui se connaissait en hommes et çn souverains, exprimait par un mot la dissipation efi'royable de ce militaire en le qualifiant de Marmont l*c.

Le vice qui entraîne h tant d'actions honteuses^ h des crimes, même, fut la cause de la défection en i8i4 du duc de Baguse ; non que je lui reproche la capitulation de Paris, que la circonstance commandait impérieusement, mais bien son traité avec les ennemis lorsqu'il livra pour une somme d'argent énorme , et cent mille francs de rentes viagères que lui firent l'Autriche et la Bussie, le corps d'armée sous ses ordres h Versailles. Depuis cette trahison manifeste , repoussé par la gloire, par la France , et plus tard fle'tri irrévocablement par les paroles foudroyantes de Napoléon , il dut se rallier de toute nécessité à la cour des Bourbons , et se donner h elle corps et âme , ainsi que déjà il lui avait vendu son honneur.

Cependant, dans cette position nouvelle, il n'était ni heureux ni tranquille. Bourrelé parles remords, ac< câblé sous le poids de la haine publique, traité en canaille /parvenue par les amis du jour, criblé de dettes, avili par des procès scandaleux, il trai* naît avec désespoir son existence empoisonnée par le

( «3* ) •ouvenir da passé elles traces du présent. Il atait souhaité avec ardeur le commandement de Texpédition d* Alger, dans Tespérance de refaire sa fortune et de réhabiliter sa gloire ; mais une trahison et une misère plus récente et plus noble l'emporta sans trop de com« bats, fiourmont fut choisi pour décider do succès de rentreprise ; Ragnsereçat seulement la promesse d'aller à son tour s^enrichir de la dépouille des Africains lort« que le premier appétit du ministre de la guerre aurait été calmé.

Il était de très*manvaise humeur de ce passe-droit, et de ce qu'il y avait une perfidie mieux prisée que la sienne, lorsque Polignac le fit appeler vers le ao juillet pour lui appendre le choix que le roi faisait de lui.

Marmont a de Tesprit , ses fautes sont volontaires , il vit d*un coup-d'œil tout le désagrément de la mission qui lui était offerte, et se défendit de l'accepter. Ce refus contraria le superbe de Polignac, qui lui dit avec aigreur : « — Le moment est venu , monsieur le mare* chai, de servir le roi pour lui et non pour soi, de sa^ crifier tout pour l'obliger et pou raffermir sa coaro.nne.r Ceux qui ne mettront pas 1 a main à l'ouvrage n'auronC plus rien & attendre de lui ; on va jouer dans la farenr le tout pour le tout. »

La déclaration était formelle, Ragnse balança et demanda un jour afin de se décider. Le dauphin fut instruit une heure après par Polignac de l'hésitation dir maréchal; aussi, dès qu'il le vit, il l'appela , le prit à l'écart, et se plaignit à lui de ce qu'il balançait h servir la cause monarchique. Raguse, en retour, lui

( .33) donna lei raitoof , m flattant de les faire conprendre an prince; mais ce dernier, tout entier perda dans Tégoiame royal ; ne vit là qae des défaites.

On TOUS haïra davantage dans le public , prétendez- TOUS, dit-il, qa*iniporte7 notre bienTeillancc tous en dédommagera. Est-^ce qoetoas viyez arec les liberaax, avec les boutiquiers? c'est ayec nous, je pense. Vous aurez notre estime, leur mépris ne tous atteindra point.* Eaguse se taisaU. Le dauphin se fâcha , lui dit des mots désagréables, et termina par lui mettre le marché en main : agir ou la disgrâce. Le roi vint par là-dessus{ il cajola le maréchal, le fit jouer avec lui ; bref, un peu d^argent lui fut avancé ; et pour trente deniers de la monnaie de la banque française , ce nouveau Judas se décida à une autre perfidie. Ce ne fut pas néanmoins sans une douleur amère qn*il se rendit. Je tiens d'une personne digne de foi, et à laquelle il racontait ce que je viens d'écrire, qu*il accompagna ton récit de larmes et de contorsions , en s'écriant :

tf — Que je suis malheureux ! je vais achever de me rendre exécrable. Mais le moyen d*abandonner la cour sans tomber dans la pauvreté la plus complète ! j'appartiens par ma première faute à des gens que je ne puis souffrir , il faut poursuivre ma funeste destinée. »

An reste, Raguse, ni aucun du château, ne s'attendait k une résistance pareille k celle qui nous a sauvés; il se flattait, lui personnellement, que des charges de gendarmerie , que des courses de troupes dans les rues seraient suffisantes; que lui surtout n'ayant pas nécessité de paraître, le blâme s'arrêterait an général

( '34 ) coDunandant la division; il s'eo berçait, et répéta plaiieari foii à la même personne :

«( — Je me tiendrai à l'écart tant que je pourrai; on ne verra dans Paris ni moi ni ma signature. Je ferai marcher tout ceux qui seront sous mes ordres avant de mettre le nez hors ma porte. «

RèycB dont il se berçait endernièfre ressource, et qui ne tardèrent pas à se dissiper,* pour le laisser en présence d*une affreuse réalité. Les récompenses lui forent promises en nombre : d'abord, le gourvemement d*Al* ger cumulé avec celui de Paris; puis, la direction de la première guerre qui aurait lieu; enfin, M. de Po* lignac lui promit le porte-feuille qnUl tenait pendant Tabsence de Bourmont , si une quatrième expédition militaire se faisait trop attendre. Ceci le consola quelque peu.

Polignac , qui malgré son amour-propre se sentait incapable de manier une épée, se crut certain de réussir dans sa grande tentative , dès qu'il s*appuierait sur celle deMarmont. Le choix de ce général pour diriger en cas de besoin la guerre civile, lui donna une audace nouvelle, enfla son courage, et acheva de le faire déraisonner; aucune sagesse humaine n^aurait pu le détourner de la, route périlleuse dans laquelle il entrait. Une de ses monomanies était de se figurer en commerce intime avec le ciel, et, par conséquent, de recevoir de celui-ci, au moyen d'inspirations soudaines, la règle de conduite qu'il devait tenir; il ne taisait à aucun la connaissance de ce secours extraordinaire; Charles X en dtait dans Tadmiration.

« , Jules est un saint, disait-il à ceux de son intérieur. Dieu loi parle comme je tous parle C'est une grande faveur que la providence nous accorde; par ce concours, nous battrons let libéraux. »

Or, puisque Polignac avait le Sairjt-Esprit pour directeur des affaires terrestres ,^ on doit croire avec quel mépris il recevait les avis des sa^es d*i ci-bas. Une lettre lui fut écrite dans la nuit du 37 au 28 par quelqu^un qui, pour être royaliste , ne trouvait pas bon que tant de sang fût répandu ; elle lui parvint le matin k sept heures. Je vais la rapporter , son auteur me Tarant donnée en communication.

« Prince , on vous trompe ; vous ignorez ce qui se » passe et la disposition des esprits. Vous vous figurez

• le Parisien déjà las; apprenez que ses forces ciyiis-

• sent avec le sentiment qu'il a de la faiblesse des moyens

• qu'on lui oppose ; lisait, à dix hommes près, le nombre » des troupes disponibles.]! est certain de les vaincre,

• rien seulement qu'à les fatiguer. La garde nationale » agira demain, sa présence procurera aux citoyens une » force morale immense; àoixante mille hommes avant f dix heures rempliront les rues. Un échec vous sera ]i funeste : ayez peur pour le roi.

» Je sais que M. de Lafayette, dont le nom tout » populaire soulèvera des masses énormes, a promis » de se montrer à la première chance de succès. On » parle du général Gérard , du duc de Broglie et de > quelques autres ; on affirme que le duc d'Orléans » n'hésitera pas à se ranger du i:ôié du peuple^ si on » pousse h bout celui-ci.

( «36) 9 11 ne faut pas perdre une minaté , que le roi rap^ )i porte les ordonnances, qn*il change aon conseil; c'est i> un sacrifice auquel yotre amour pour lui doit se i4- » soudre ; mais que ce conseil ne soit pas composé de . » tos amis , de yos créatures , ni même de gens de la n cour ; il faut le prendre tout entier dans la majorité » constitutionnelle.

• Les questions les plus dangereuses sont agitées.

* On parle de forcer le roi à abdiquer : on repousse n le dauphin; k peine si on voudrait du duc de Bordeaux. » Vous voyez par là Timminence du péril , il sera ex- » trème pendant cette journée ; si vous ne triomphez « complètement , unie chute affreuse e«6 certaine. La

• ligne ne se battra aucunement , la cavalerie sera » arrêtée par les barricades , ainsi que Tartillerie ; et 1* la guerre de votre part , qui , pour produire un réo sultat avantageux , devrait être offensive , sera pen- » dant le cours de cette journée réduite à la défense; i> dès lors ne comptez plus sur rien.

• Je vous le répète , plus de retard ; ou vous y le » monarque , et peut-être la monarchie , n*exittereK M plus à la nuit prochaine.

» Je suis, etc.

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