‹ Une semaine de l'histoire de ParisChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

Lb parti furibond qui 'veot TasterTiMement de la France ne garde dans sa rageni mesure ni discrétion, il saisit la boue à pleines mains pour salir ceux qn*il déteste; mais comme son bras vieilli n*a plus de force, et qae sa maladresse est extrême , la boue n'arrire pas au but voulu, et le parti qui la jette en demeure seul souillé. Il est vraiment pénible pour tout esprit sage de lire chaque matin, dans deux feuilles héritières du père Dnchène, les horreurs que des écrivains dont la honte est payée & tant la ligne vomissent contre la vertu et les grands talens. Parmi ces rameurs de la galère ultramontaine, il Q*y a ni considération pour la vieillesse ni respect pour aucun beau nom; ils sont comme la vipère , lâches et vils ; ils infectent le tronc du laurier dont ils ne peuvent flétrir les branches. Je voudrais vous faire lire^ en vous cachant le nom de Tobjet de leur haine vénale, ce que débitent chaque jour la Quotidienne et la Gazette contre l'homme le plus probe qui existe j vous vous figureriez entendre tonner contre liobespierre ou Trestaillon ; non, il s^agit de La* fayette. L^excès de cette infamie est ridicule , je le sais; mais parfois elle est indigne. Il est affreux qu'on la tolère, et que, de façon ou d'autre, on ne la punisse pas. M. de Lafayette a un grand tort : il est Thomme immobile de Tépoque , le dieu ferme de la liberté et delà vertu. Ses opinions depuis cinquante -quatre ans

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n*ont pas Yarié, ni sa droiture fléchi ; il reçut de la nature des idées justes, une magnammiié de héros; il aima le peuple lorsque les grands seigneurs n'en parlaient qu*avec mépris ; il compta la nation pour quelque chose lorsque la cour prétendait être tout. Eleiré dans les préjugés héréditaires de sa caste, il n*en conserva aucun ; il préféra être Français plutôt que marquis , sa qualité de citoyen le toucha plus que son titra de gentilhomme. 11 assura Tindépendauce de.rAmérique ; il frappa au cœur TAngheterre , notre perpétuelle ennemie , à l'âge on ses compagnons Ti valent avec des courtisanes, faisaient des dettes qu'ils ne payaient point, appelant cela vivre nohlement ; il était bon mari quand les mœurs autorisaient le libertinage parmi les époux.

11 méritait une gloire dont les rayons ont conservé tout leur éclat. L'Amérique le salua du nom de Ubi' rateur, ei plus de quarante ans après, elle lui a prouvé sa reconnaissance : elle Ta reçu , cette nation libre , comme en Europe on reçoit les souverains , avec la différence qu^ici les transports ont quelque chose d*of» Bciel , que les acclamations y sont d'étiquette , et que rhommage des villes est si bien forcé, que Louis XI et Henri IV ont été fêtés de même , et qu'on leur a parlé également de soumission et d'amour.

Là-bas , au contraire , on était libre d'accorder on de refuser les marques d*attachement et de respect ; rien ne fut commandé , tout partit du cœur et des aoa> venirs. C'était l'ami , l'hôte de tout un peuple ; on n'avait à lui parler que d'amitié et d« gratitude , on

( «>3) était libre dans Taccudil. Aussi combien il fut sincère et admirable ! Quelle récompense valut jamais celle-là? rhistoire ne présente pas un fait pareil, ni une manifestation d*un enthousiasme aussi par , aussi dégagé de flatterie.

M. de Lafayette, dès la première assemblée des notables, épouvanta les courtisans ; il leur tint un langage qui n'était pas le leur ; il montra des sentimens inconnus à Tceil- de-bœuf de Versailles; et ceux qu'il fit rougir de leur bassesse ne lui pardonnèrent pas sa franchise sévère. La voix de la France entière le porta au commandement suprême de la garde nationale de toutes les provinces ; un ambitieux aurait tourné cette grandeur populaire au profit de ses intérêts , lui n'y vit que l'avantage commun , que l'honneur de veiller h la sûreté générale, et parce qu*il ne fut pas le duc de Guise de la ligue , ceux qui le haïssent doutèrent de sa capacité. On n*en accorde dans les révolutions qu*à ceux qui se soulèvent , et point à ceux qui conservent.

M. de Lafayette demeura pur ; il fut ce qu'il devait être « rhomme de confiance de la nation , qu'il ne trahit point, et pour laquelle il ne renversa pas la monarchie.

L'injustice des reproches amers qu'on lui adresse sur son repos pendant la nuit du 5 au 6 octobre 1789 eut prouvée ; il fil en cette circonstance tout ce que la sagesse humaine peut faire , et s'il %éda forcément au besoin impérieux de la nature , il ne fut pas le seul qui dormit dans cette nuit fatale. Quelqu'un , bien autre* ment auguste, goûta un si profond sommeil, qu'il ne sut

qae le lendemain à son réveil, et bien avant dam li journée, le péril qoe sa famille avait couru.

M. de Lafayette connut la fuite du roi et la favorisa de tout son pouvoir. Si le roi futarrèté, k qui la faute? à personne 9 pas même à Drouet, mais au roi lui>mème, k sa funeste manie du bien-être, à son indécision , à ses relards , à son défaut de prudence, à son manque d'épnergie. Il ne sut, pendant tonte la route, qn^être un voyageur qui sait jouir de toutes ses aises, lorsqu'il aurait fallu être un monarque qui se sauve, et qui doit s'affranchir h tout prix des obstacles qu'on lui oppose. Ceci résulte de toutes les pièces écrites sur cette catastrophe. Qui , plus tard, tenta de sauver Louis XVI ?qui edireprit de conduire une armée à son secours ? Ce fut l'homme que maintenant on outrage. Il fit preuve de dévouement et d'amour lorsque la France était vide de défenseurs de Louis XVI. Lorsque l'émigration , sous prétexte de sauver la monarchie , avait complètement abandonné le monarque, les défenseurs du trône ne manquaient pas ; le seul Lafayette se montra le défenseur de celui qui l'occupait. Ainsi , singulière destinée ! les éloges sont pour ceux qui cherchèrent la France où elle n'était pas , le blâme et les injures pour celui qui se montra Français , et qui combattit en France pour le roi; et pourtant, dans lesmaximes que professent ceux qui le dénigrent, où est le roi, là aussi est la France. La générosité de cet effort fut inutile , M. de Lafayette dut fuir ; on lui devait tles éloges , on le jeta dans les fers. L'àutriche, qui hait toute grandeur exempte de servilité, se chargea de satisfaire la

( "5 ) haine de cenx que tonte vertu civile importune. Elle pesa sur un homme de bien qu'elle rendit en tremblant k la volonté d'un héros qu'elle redoutait.

M. de Lafayette rentra en France au i8 brumaire. Bonaparte [comptait en faire un de ses partisans; il ne put en obtenir que de la reconnaissance. Il lui offrit des titres , des honneurs pour le décider k se montrer son sujet. M. de La(ayette s'opiniâtra à n'être que Français ; il refusa d'ôtre courtisan , même d'un grand homme. Celui qui avait paru à la tète de tous les citoyens , et par leur volonté libre et spontanée, rentra dans la retraite. Cincinnatus, en lui, reprit la charrue. Il for-^ mait de vœux pour l'indépendance de la patrie , et néanmoins il ne conspira pas en sa faveur. La vie du libérateur de l'Amérique est toute en dehors. Il est de ces gens qui ne savent qu'èire vertueux , dût-on ne pas les prendre pour habiles.

La restauratio n ramena la famille royale ; la liberté parut en France pour la première fois h la suite de Louis XV III , la liberté sage et fondée sur un pacte non équivoque ; M. de Lafayetiela reconnut , et consentit à se placer parmi ceux qui aideraient à la consolider. Il la salua avec cette joie qui fit tant palpiter son cœur quand autrefois il en avait vu briller Taurore. Mais cette liberté déplaisait à ceux qui trouvent profit à être esclaves ; ils s'indignèrent de lui voir un tel défenseur, et dès ce moment il plut un déluge d'outrages, de clabauderies, d'épigrammesde harpies, de scélératesses sans mesure sur Thomme sans tache , sur celui dont les paroles furent toujours les mêmes et

dont la conduite n*a jamais varié. Les jacobins, devenus des Marat blancs , s*unirent dans cette rage k ces fuyards 4^ périls qui allèrent chercher nn lieu sûr pour y faire montre de courage ^ tandis que Louis XVI était dans les Tuileries.

' L*amour que la France témoigne à celui qui ne rêva que son bonheur ; ces triomphes publics d*un «impie particulier, ces populations saluant de leur vivat non ordonnés , celui qui autrefois les commandait dans rintérèt de la chose publique , sont des griefs énormes qui servent de base k des accusations extravagantes et à des fureurs dont Tatrociié n'est pas effacée par le ridicule.

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