‹ Une semaine de l'histoire de ParisChapitre 22 sur 35 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

ÂOX prepaiérs rayons du jour la générale battit dans tous les arrondisaeniens municipaux de la ville , le tocsin , Suspendu pendant une heure , peut-être , recoin* menca à tinter avec une nouvelle vivacité, les citoyens reprirent leurs armes et se rendirent aux postes que dès la veille ils s'étaient assignés; des chefs enfin venaient de leur être donnés. Les généraux Gérard et Dubourg, les colonels Dufay, Girard et nombre d'autres se mettaient à la tête des colonnes civiques. Le vertueux Lafayette, se dévouant au triomphe de la bonne cause, annonce quMl paraîtra dès qu'il en sera requis par le peuple. Les députés présens h Paris s'engagent à prendre part au monVement national , il y a déjà une sorte d'autorité légitime qui régularise ces opérations de géans. L'H6tel-de- Ville occupé devient le rentre d'un' gnurernement provisoire dans lequel le peupie place déjà son espérance; la garde nationale, par Kon concours, achève de rendre légale la résistance.

Lts tambours battent Tappel, et bientôt la charge; le combat recommence sur tous les points qui environnent les lieux occupés par la troupe ; des colonnes nombreuses, de» masses immenses descendent des faubourgs , de Tintérieur delà ville, et tant sur les rives tic la Seine que dans les rues voisines du Palais-Royal, dt'bouchent de toutes parts en bon ordre ,et attaquent

(«93) aTCC non moins de râleur que la Teille maii certaine* nentavec plus de préciBion et d^ensemble.

La bataille fut opiniâtre dans la rue Saint-Honoré; la ligne , poussée de poste en poste , finit par abandonner la place du Palais^Royal, mais se retrancha dans les maisons, depuis la rue Richelieu jusqu'à celle de TÉchelle. Cet espace si court de la rue Saint-Honoré fut attaqué et défendu pendant toute la journée jusqu'à trois heures que le feu cessa > bien long -temps par conséquent après la prise des Tuileries. 11 fut fait là des prodiges de valeur; là se distinguèrent pour la dernière fois y après avoir vivement contribué à la conquête du Louvre et des Tuileries, une foule de citoyens 2 dans le nombre je signalerai un jeune homme qui , monté sur 1A1 cheval blanc, se précipita avec une valeur extraordinaire sur la pièce de canon située en face de la petite rue Saint-Louis ; il essuya le feu de Tennemi ; son cheval fut tué ; lui-môme, blessé dangereusement^ tomba soosmes yeux; nous ne pûmes le secourir, tantTardeur de la mêlée était grande, mais plus tard je le vis emporter ; poissse la Providence lui conserver une existence qu'il a si généreusement exposée pour la patrie !

Je nommerai MM. Vergnaud frères : Tun, Abel, ancien capitaine de corps-franc; Taulre^ Albert, avoué maintenant en première instance; tous les deux montrèrent un noble courage, et eurent le bonheur de ne pas être blessés, quoique des balles eussent percé leurs vècemens. Le même bonheur ne fut pas le partage du docteur Miguel de Villefranche de Lauiaguais, qui, après avoir prodigué au péril de ae» jours des soins

( «an

ronstans aux bleasés pendant les journées précédentes, fut atteint de la dernière balle qae Ton tira dans la rue Saint-Honoré : il perdra Toeil droit. M. Layssac continua à cette attaque meurtrière ce que la veille il avait ëi htiUreusement commencé. M. Dispect, officier de l'ancienne armée et peintre en miniature avec un vrai talent, prouva , lui aussi , que Tétude des arts n*enlève lien h la bravoure de l'ex-railitaire. Sa conduite fut digne d'éloges : aussi il a bien mérité de ses concitoyens.

Les Suisses et les gardes royaux placés en cet endroit furent indignement abandonnés par rétat-major, an moment'de la retraite ; aussi presque tous perdirent la vie, notamment ceux embusqués aux balcons des maisons qui font les angles des rues de Bohan et de TÉchelle avec celle Saint-Honoré. Cependant le peuple, après la victoire, leur pardonna magnanimement. Notre héroïque jeunesse , ces belliqueux , ces estimables ouvriers , étaient les premiers à crier avec cette naïveté touchante : Il faut être humain après la victoire^ et lâcher de bien faire pendant le combat.

Les boulevards dégagés, les patriotes se portèrent dans l'intérieur de la ville.

Le 5" régiment de ligne était posté avec qnelqaet pelotons de la garde dans la rue de la Paix. Les citoyens armés débouchaient par le boulevard. Le capitaine Breiderbachy officier d'état-major , efirayé de reflusion da sang français qui pouvait résulter d*un premier coup de fnsil lâché de part ou d*autre , s'élance de son propre mouvement en tête de sa colonne ; il défend aux soldats de tirer et s'avance vers les patriotes:

— • Citoyen! , leur dit-il , ne tirez pas, et la troupe ne tirera pas.»

— u C'est an piège qn*on nous tend , crie-t-on de toutes parts ; quelles sont nos garanties ?»

-— « Ma parole, répond ro(ficier;je suis soldat de Tancienne armée j j*ai vingt-huit ans de service ; je reste au milieu de vous ; si Ton tire , les balles seront pour moi comme pour vous.»

Sur ces simples paroles, les citoyens s'avancent con« fians vers les troupes, et sVngagent au milieu des pelotons embusqués des deux côtés delà rue. Sur leur demande, les soldats retirent leurs baïonnettes, et les patriotes , après avoir embrassé leurs frères de l'armée au milieu des plus vives acclamations, se portent à l'attaque des Tuileries.

On cite un grand nombre d*élrangers qui ont voulu prendre partii la lutte glorieuse que lepeupledeParisa soutenue contre le pouvoir absolu. Nous avons vu dans nosrangsdes Espagnols , des Italiens , des Portugais et des Anglais. M. Lindo^ Anglais, employé dans la maison Orr et Goldsmidt , à Paris, s*est volontairement fait inscrire sur le rôle de la garde nationale ; il a bravé les feux de Pennemi commun , et depuis que celui-ci a été honteusement chassé de la capitale , M.Lindo n*a pas quitté un instant le poste qui lui a été assigné ; ilamonténne garde de quarante-huit heures.

Un antre Anglais 9 logé à Phôtel Meurice , a constamment combattu avec le peuple dans les journées du 98 et du 39. Son enthousiasme et sa valeur avaient telle* ment animé les citoyens , qu'ils Pavaient élu à Puna-

( '96 ) nimité lear capitaine. Ce brave étranger les a conduits au fea avec une ardeur sans égale , et n*a abandonné le commandement qu'il avait si bien mérité qu'après avoir vu le calme entièrement rétabli. De tels actes honorent & la fois les deux nations, et montrent com> bien la conduite du peuple français inspire de sécurité aux étrangers.

Un troisième Anglais, qui contribuait également de sa personne h la défense de notre belle cause, a été frappé d'une balle à la tète au moment où il s'avançait k la fenêtre de Thôtel qu'il habitait rue Saint Honoré, pour jeter des pavés sur les troupes royales.

Le Louvre fut attaqué en même temps que la place du Palais-Royal , que les boulevards , et que la ci^rne de la rue de Babylone. Le général Gérard , décidé à se montrer, prit le commandement de l'armée parisienne, et la dirigea d'abord vers le Louvre , en pre* nant par la rive droite de la Seine , tandis que des colonnes nombreuses inquiétaient les soldats de l'autre côté du Pont-Neuf, du pont des Arts et du Pont-Royal. Les Suisses , chargés par Raguse de la défense du Louvre, dont la garde leur était confiée depuis la restauration prétendue , garnissaient les fenêtres et les sommités de ^majestueux et solide palais, bâti de manière à servir presque de citadelle à Paris ^ et tout an moins propre h soutenir pendant plusieurs jours les efforts d'une troupe régulière qui n'aurait pas arec elle de l'artillerie de siège ; il paraissait impossible de les dégager de ce poste majeur : l'enthousiasme des citoyens l'entreprit et en vint à bout.

A part les Suites, deux régimens de la garde royale étaient placés dans la cour et dans les jardins voisins; il y avait là des pièces de campagne , des munitions de toute espèce et des moyens terribles de soutenir la lutte qui s'engageait. Nos camarades, conduits par le général Gérard , par d'autres bons officiers , par des élèves de rBcole polytechnique , avancèrent au pas de charge , et , après un feu soutenu et meurtrier, se logèrent dans toutes les maisons de la place Saint-Germain» TAuxerrois.

L^anci en capitaine Lançon, suivi d^une cinquantaine de braves , y arriva vers midi ; il tua lui-même plusieurs Suisses, et contribua puissamment, avec le concours de ceux qui le suivaient , à la prise du Louvre , que trois colonnes attaquaient à la fois , une par le pont des Arts , Tautre par le quai de l'Ëcole , et la troisièros par devant la colonnade. Des deuils précieux concernant cette prise glorieuse sont consignés dans une lettre que je transcris ; elle donne un aperçu rapide des efforts tentés dans les deux journées des 38 et 39, pour arriver k la possession de cette antique demeure de nos rois.

Dans Taprès-midi du 28 , la garde nationale fut repoussée par un feu nourri des environs du Louvre, par la garde royale et les Suisses; ces derniers, reîbnlés des rues adjacentes, vinrent, s* installer sur la place de la colonnade , en faisant n^ettre à couvert ses tirailleurs dans le coin de |a rue Saint-Germain- TAuxerrois et derrière les palissades, et de plus ils se tr<Mivaient protégés par un détachement placé derrière \u colonnes dn Louvre. Le lea ne discontinua pas un

( «98 ) ifittant depais cinq heures jusqu'à minuit, et le lende» main 39, à quatre heures du matin, les tirailleurs parisiens, en très-petit nombre , qui avaient seuls contenu un détachement nombreux, recommencèrent de le harceler. On fondait des balles chez M. DuTaud-Brazer. Un jeune homme qui n*avait plus de poudre se désolait de ne pouvoir tirer; il fut victime de son courage : atteint d'une balle a la tête , au coin de la rue Jean Tison; il est mort sur-le-champ. Il y eut bien des victinaes de part et d'autre, et les Suisses, quoique cachés par les colonnes , étaient souvent atteints. Le malin k quatre heures , nous nous approchâmes de cinq Suisses, dont un ofTicier, qui ava^ient passé la nuit près du marchand de vin qui fait le coin de la rue Saint-Germain TAuxerrois ; il» nous parlèrent, ils déploraient les ordres qu'ils avaient reçus.

a -" Nous sommes voués à la mort, disaient ils ^ déj& plus de dix de nos meilleurs officiers sont tnés ou blessés; mais il le faut. Nous ne pouvons nous rendre; nous sommes décidé» ai mourir! »

Le feu commençant, ils se retirèrent au Lonvre. On continua à tiri^ 6^ç la colonnade, où ils étaient h couvert, et d(tfcroiséeadu,ipès, où ils ne pouvaient être vus. Leur feu contftiuel er juste blessa beaucoup de monde : nneflame de la maison n® 13, ayant détourné sa jalousie poi^^egtrder , fut atteinte d'une balle k la tète; une autre veut sortir, deux coups partent dirigés sur elle ; une autre sort pour acheter du pain , une balle lui traverse la cuisse. Fhbien, ceci n'empêche pas eio/| hommes dévoués de venir braver la fusillade^ en §•

( -99 ) cachant derrière un petit mur de denx picHs de haut, où les balles tirées d*en haut pouTaient les atteindre, et pendant trois quarts-d'heure tirent sur les Suisses cachés derrière les colonnes; ils chargeaient couchés, ajustaient, et aussitôt recommençaient; Tun d'eux a la tête partagée par une balle, sa cervelle est h dix pas; mais ceci redouble Taudace d*un autre, qui s'élance, le drapeau tricolore h la main, jusqu'à la porte du Lourre, en ciiant : ji moi! et brave une décharge formidable. Cet élan fut bientôt, suivi : un jeune élève de rÊcole polytechnique s^avance suivi d'un assez grand nombre de citoyens ; trois montent sur la petite porte, et menacent de tirer si Ton n'ouvre pas ; mais bientôt la petite porte se brise ; la grande est ouverte par ces héros, et on entre en foule , malgré les décharges faites de Tautre porte. On emmène des gardes royaux, tous dépouillés de leur uniforme; on les fait crier vive ia Charte ! et on les embrasse après.

Nous remarquâmes dans la foule deux on trois mes* sieurs sans armes, décorés, et semblant diriger la prise du Louvre; l'un d'eux conseilla de monter sur une coulisse placée dans le jardin de l'Infante, qui servait à la descente des gravais.' Ce conseil , suivi avec hardiesse, fitson effet, car aussitôt ta colonnade se trouva évacuée; j*ai appris qUe cet officier était M. Dumont, ancien chef de bataillon à la grande armée ; il n'avait pas d'armes, mais bravait les balles avec un sang-froid qui nous rappelle bien les anciens défenseurs de notre gloire. Placé h côté do jeune héros de l'Ecole polytechnique qui pénétra au Louvre le premier, il conseillait

la prudence et retenait Timpétuoiité. Je me suis in* formé, mais inutilement , du nom de celui qui le premier, bravant la fusillade depuis une heure, s'était élancé avec fon drapeau ; on me Ta dit avoir été grièvement blessé , h l'entrée de la porte. Je dois dire aasti que M. Kemilieu, marchand de vin qui fait le coin de la rue Saint -Germain, distribua du vin à tous indistinctement, et qu'en un instant deux feuillettes furent vidées ; pendant ce temps il pansait les blessés.

Devant le Louvre, comme ailleurs, les beaux faits dWmes se renouvelèrent. Ce fut un enfant de seize ans qui , armé d^un fusil à deux coups et de deux pistolets,ouvrit le premier la porte du Louvre au peuple j ce brave jeune homme , criblé de douze ou quinze blessures, fat emporté dansTéglise Saint-Germain-i'Auxerrois. transformée en ambulance ; des soins lui furent prodigués , et Dieu nous le conservera peut-être, car il n*en est pas de plus digne de sa protection.

Un autre enfaot du même âge, élève de Tbospice des Orphelins, nommé Pierre Charles Petit-Père , esca» lada , lui aussi le premier, malgré le feu des gardes royaux et des Suisses , une autre grille dii Louvre. Assez heureux pour n'avoir reçu aucune atteinte, il alla continuer de se battre , le palais étant rendu , dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré : une balle, après lui avoir percé la main gauche, fracassa son bras droit qu'il a fallu lui amputer. 11 tomba, ce jeune héros, en poussant le cri rive la Charte l Fhe la France /....Oh ! que de reconnaissance nous devons à de tels frères d'armes , à de si nobles citoyens !

Auprèl de lui an aatre jeune homme de dix>huit ans^ nommé Charles Bourgeois, serrurier de Kocroi, département des Ardennes , monta sur la colonnade , armé de pistolets non chargés ( il manquait de poudre ) , pour y planter le drapeau tricolore ; cinq Suisses le poursuivirent , le blessèrent à coups de baïonnette, mais ne purent mettre £iu à ses jours.

Le nommé Lévy Abraham, Israélite , demeurant rue des Vieilles 'Audriettes-Saint-Mart in , no 9, au premier bruit du canon, sort sans armes pour se battre, saisiit Parme d'un lancier, et entre le cinquième dans le Louvre. Après avoir combattu long-temps, il rapporte un morceau du drapeau des Suisses. Ce brave homme , avant de retourner à ses travaux , a voulu déposer sa lance à la mairie du septième, arrondissement. Là, des secours lui ayant été offerts, il les a d'abord refusés,en disant qu'il ne s'était pas battu pour de Targent. Pressé d'accepter dix francs pour subvenir à ses premiers besoins, il a enfin consenti à les recevoir, en disant : t( — Puisque vous voulez ab solume nt que je les accepte , |e les prends , mais sous la condition que je vous les remettrai à l'instant à vous-même , pour que vous en disposiez en faveur des orphelins. »

Le 29 , le Musée du Louvre , dans lequel les Suisses «'étaient embusqués , est devenu le théâtre d'événemens qui auraient pu être du plus grand danger pour les richesses qu'il renferme.Il n'est pas un ami des arts qui n*ait pensé avec inquiétude aux risques que devait courir ce grand dépôt de nos richesses nationales, et surtout ve que nous y possédons de Técole italienne, et dont ,

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