CHAPITRE XX
Cbbtbs, la position des défenseurs du despotisme était bien précaire , la force physique les abandonnait, soit par la lassitude de chaque individu pris isolément, soit par le refus des corps de la ligne de continuer à tirer sur leurs concitoyens. Ce nouveau sentiment •i digne d'éloges s'était manifesté dans la soirée; leSS** en avait donné la preuve si évidente^ que le colonel^ dans un moment de fureur^ lui enleva son drapeau. Ce régiment fut ramené mercredi ai| soir sur la place Vendôme par les rues Sainte- Anne , Traversière et Saint-Honoré ; sa contenance était morne, la douleuret l'irritation éclataient sur les traits des soldaU; les officiers en général ne cachaient pas non. plus leur peine extrême; plus tard , le lendemain, ne les ayaut pas fait combattre , on les amena pèle-mèle au moment de la retraite, et plus d'une fois l'ofdre fut donné de asilier les officiers.
La garde royale elle-même n'était pas toute composée de soldats fidèles à une cause devenue illégitime. "Un noble exemple fut donné par un ancien noble et issu d^one des meilleures familles de France, le comte Ilaoulde la Tour du Pin : ce généreux militaire, digne émule du vicomte d'Orthez, qui , par une lettre si célèbre, refusa de prendre part au massacre de la Saint- Barthélémy, écrivit en ces' termes à Polignac, ne pouvant plus supporter les horreurs de cette guerre civile:
i( Monseigneur, après une journée de massacres et de }t désastres entrepris contre toutes les lois divines et » humaines, et à laquelle je n^ai pris part que par un » respect humain que je me reproche, ma conscience me » défend impérieusement de servir un moment de plus.
» J*ai donné dans ma vie d'assez nombreuses preuves » de dévouement an roi pour qu'il me soit permis, sans « que mes intentions puissent être calomniées , dedii- » tinguercequi émane de lui des atrocités commises en » son nom. 3'ai donc l'honneur de vous prier, Monsei« » gneur, de mettre sous les yeux de S, M, ma dé- » mission de capitaine de sa garde.
Il J*ai l'honneur d*être ,
» Monseigneur,
» De Votre Excellence, 9 Le très hnmble et très-obéissant serviteur.
f Sigjié comte Raoul db la Tour du Pik.»
db,GoogIe
D'autrei oflicieri n6n moins recommanclablet en firent autant. Je citerai MM. Torgot, qai porte un nomansii cher que rei pectable ; Famat , ancien officier de cbaiteursy élèfe de TÉcole militaire, Roustelet, gardedacorpsde la compagnie de Grammont; Clary , officier au premier régiment des cuirâ&siers^de la garde, élèTC de Ï^École militaire , etc. 11 est certain que , même dés le 27 , plusieurs gardes du corps de la compagnie Crorayaient rédigé une démission qui n*a pu être signée et envoyée que par Tun d'eux malade à Thôpital, les autres ayant reçu dans la nuit l'ordre départir avant d'aToir apposé leurs signatures.
Le i5< régiment de ligne n*avait pas encore tiré le 38, lorsque le colonel baron Périgueux , menacé par la gendarmerie d*être dénoncé, commanda le feu, qui fut exécuté avec autant de nonchalance que de pen d'effet. Ainsi tout manquait h ce pouvoir odieux et usurpateur; il se désorganisait d'ailleurs lui-même dans ses principales administrations : la préfecture de police, par exemple, était entrée en pleine vacance. Bèc Uûj , i dix heures du matin, chaque employé ayant reçu l'invitation de se retirer ^ Mangin épouvanté fit comme eux , et , de même que les ministres , transporta, dit-on^ au château des Tuileries son établisement de roalfaisauce.
Tandis que tout manquait au pouvoir , une é^nergie nouvelle devenait le partage des citoyens. Loindes*endormir dans le beau f jiccès acquis au prix du sang de tant débrayes, ils se hâtèrent de déterminer celui plus granJ encpre ^uil^ atj,ead9Mm de leur courage en
employant de plus grands efforts.' Ce fat dans la soirée ft pendant la nuit diiaS au 39 que Ton éleva dans toutes les rues de Paris ces dix mille barricades qui le rendirent imprenable , ces barricades qui sauvèrent la liberté , et construites avec une rapidité et un ensemble qui ne purent être qne le fruitde Tentbousiasme : chacun y travailla, les forts comme les faibles; les vainqueurs mal« gré leurs fatigues , les femmes malgré leur douleur ; ceux qui avaient perdu on des leurs dans cette journée terrible venaient en versant des larmes concourir à la défente commune. On dépava les rues; on entassa les barriques, les chairettes, les voitures, les planches, les poutres , les meubles même ; on. forma des redoutes imprenables et qui annulaient sans retour Tin tervehtion de la cavalerie et de Tartillerie ; douze mille hommes auraient tous péri s'il avait fallu à une armée plus nom* brenae forcer le passage à travers la rue Saint Jacques.
Cet appareil formidable, ce moyen invincible de se protéger , acheva d^éteindre tonte pensée de succès dans le cœur des royaux : leurs espions leur rapportèrent Tassurance que ce serait en vain que l'on s^avancêrait dans Paris , qu'arrêté à chaque pas par une forteresse improvisée , il faudrait l'attaquer de front uniquement avec un désavantage marqué , et puis essuyer sans relâche par les côtés le feu de la mousqueterie qui partirait des fenêtres et les grêles de piertnes qu'on lancerait également. Tout espoir de triomphe disparut sans retour : on dut se décider à conserver ce qu'on occupait, et ce n'était pas moins difficile que le reste.
On reconnut la rage qui animait les derniers défeu-
(188) •eurs d'une monarcliie expirante des blessures que §«s propres mains lui avaient faites, à Tatrocité de leur conduite. Pendant cette nuit d^alarmes leurs patrouilles fréquentes dans les rues Saint-Honoré et Rivoli, ainsi que sur les quais du Louvre et des Tuileries , leurs sentinelles avancées faisaient feu à tout instant et par caprice sur les passans égarés loin de leur demeure. J'ai ▼u à neuf heures du matin , et devant moi , un détachement de la garde royale faire feu sur un groupe de six personnes, dont deux femmes, qui passaient tranquille* ment sur le trottoir; une des femmes tomba sans vie. Le calme ordinaire de la nuit n'exista pas pendant celle-là; on entendait le tocsin retentir dans tous les quartiers de la ville évacués par la troupe, le cri de divers portes qui communiquaientainsi, le retentissement des instrumens de fer avec lesquels les habitans enlevaient le pavé des rues; les plaintes des blessés, les regrets de leurs familles; et dans le lointain, le chant des hymnes patriotiques; dont les jeunes gens répétaient les refrains de temps en temps ; une fusillade rapide, des coups de fusil isolés; le canon aussi, qui grondait, apprenait à la ville que tous ses défenseurs ne se reposaient pas, ou que ses ennemis se livraient à de fausses alarmes. Qui put goûter un instant de sommeil pendant cette nuit? aucun bon Français, sans doute. Les malheurs de la journée écoulée faisaient préjuger de ceux du lendemain; nul n'espérait en des succès entiers; on craignait de perdre l'avantage acquis, et de retomber sous le joug du despotisme. ,
Les royaux, accablés du poids de la chaleur, car
( '89 ) le» ténèbres étaient brûlantes , de celui de leurs armes« moarant de soif, d'inanition, démoralisés par le mauvais effet de leurs tentatives, ne pouvaient non plus se reposer paisiblement. Leurs chefs, dévorés d'inquiétude, comprenaient Phorreur de leur position, se jugeaient perdus; et, pour comble de misère, ne voyaient aucun bonheur dans la carrière qu*ils poursuivaient. Les mi'> nistres, chassés de leurs hôtels, séparés de leur famille, déjh en fuite et renfermés dans les Tuileries ^ se regardaient avec consternation ,n*osant plus se parler , se redoutant, ou plutôt se haïssant Tun Tautre.
M. de Monlbel , éclairé enfin sur les conséquences de son dévouement, et mortellement frappé à la vue de taift de calamités , 'proposa à ses collègues de donner leur démission, et d'engager le roi à retirer les ordonnances fatales. Polignac s'^opposa à cette ouverture, en déclarant que, comme ministre provisoire de la guerre, il connaissait les ressources immenses qui étaient h la disposition de Tautorité ; que dans la soirée du lendemain, et d'après les ordres qu'il avait donnés, Paris serait inondé de troupes, qui lui feraient payer cher sa folle résistance.
a — Prince, répliqua M. de Monlbel, est ce que vous voulez perpétuer la guerre civile? Quant à moi, je proteste qu'elle n'aura par lieu par mon consentement. »
er ~^ Vous abandonneriez donc le roi? » repartit Polignac.
« — Plaise à Dieu, dit alors M. de Montbel d'une voix grave et mélancolique, que la providence ne le
( »9«> ) place |)o'mi Uaus le cas où nons pourrons proover tous ei moi qui le quittera le premier!
Les autres ministres envoyèrent chercher le doc de Hagase ^ pour qu'il fit lui-même un rapport au conseil sur la position réelle des choses. Le maréchal protesta (] lie le sacc^8 était désormais impoiBsihle dans Paris: « Le système des barricades employé en ce moment , et que nous ne pouvons empêcher ^ dit-il , à cause de iifvtre petit nombre , ne permet plus k une armée « fûtelle de cent mille hommes, d'occuper militairement la ville. Tout ce que Ton peut, c'est de se maintenir 9 si des renforts nous arrivent avec des munitions, si
Cette réplique consterna le conseil. Peyronnet , dont la valeur toute en fanfaronnade avait disparu en tàce de rimminence du péril , dit alors :
« •— Mais ^ monsieur le maréchal, est-ce que tout serait perdu par une retraite? »
« — > Je le crains : le découragement saisirait la troupe , elle en profiterait pour déserter. »
« — Ne peut-on tenir la campagne environnante et afiamer Paris ? »
« — Oui , avec.une armée fraîche et nombreuse ; mais où la prendie ? on a eu tant de difficultés àorga* niser celle d'Alger ! »
ft — Eh bien ! s'écria Polignac , on la fera revenir cette armée victorieuse et fidèle ; nous abandonnerons notre conquête par la faute des séditieux', et ce sera sur eux que retombera le poids de cette responsabilité. <»
« — Prince , répliqua Eaguse , il faut que tout sait
• ( «9> ) décidé dans huit joars au plus; jugez si vous aurez le temps d*appeler des troupes qui sont outre-mer. » ~
Les autres ministres se moquèrent de l'ineptie de Poliguac,et celte preuve nouvelle de son ignorance les dédommagea an peu de leur embarras présent.
11 y avait dans Paris des personnes attachées sincèrement à la royauté; elles voyaient la situation des affaires^ et comprenaient leur gravité ; parmi celles-là , madame de Maillé ^ toaiours généreuse et dévouée, imagina d'envoyer h Saint-Cloud son fils , déguisé en domestique^ pour qu'il apprit à Charles X de sa propre boache ce qui se passait. Le jeune homme, ému du même sentiment que sa mère, part au travers de mille danger», arrive au château, se fait connaître , demande à remplir sa mission. Le premier gentilhomme de la chttmhre de service répond que Tinconvenance de son costume lui interdit l'approche du roi ; que c^e&t par un tel oubli de l'étiquette que la première révolution a eo lien , et qu'en conséquence sa majesté ne veut plus laisser paraître devant elle lea personnes non vêtues do grand habit. En vertu de cette résolution si royale, M. de Maillé ne pat remplir sa mission.