‹ Une semaine de l'histoire de ParisChapitre 24 sur 35 · CHAPITRE XXfl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXfl

AiMSi, par des efibrts surnaturels, par tout ce que le courage peut offrir de plus sublime^ le peuple de Pans se rétablissait dans ses droits en assurant ceux de toute 4a France ; il j avait en lui quelque chose de grand Comme la victoire, et de calme comme la justice j la conviction intime qu'il combattait pour l'observance des lois lui donnait une énergie irrésistible, et qui nécessairement devait triompher. Dieu était pour notre cause contre des parjures qui profanaient la sainteté de son nom en Tinvoquant au profit de leur ambition : insensés! Dieu qui n*est ni pour les rois, les oints quand ils aspirent à la tyrannie , ni pour les prêtres dès qu'ils quittent Tantel.

Le château des Tuileries renfermait encore les ministres qui n'osaientse décider à abandonner la partie; ils voyaient leur pouvoir expirer, et néanmoins essayaient de le maintenir encore ; ils crurent faire un acte très-important en faisant appeler auprès d'eux toute la cour royale pour siéger et rendre des arrêts foudroyans contre les rebelles. Ceci devait être combinéavec un arrêtde Mangin, daté de la veille etconçu en ces termes:

« Nous, conseiller d'état, préfet de police, etc.,

» Depuis avant-hier ao soir des troubles graves ont • été commis dans Paris par des attroopemens sédis tieax ; le pillage ^ l'incendie, les coups de poignard

» paraissent signaler la présence d'un grand nombre dt » brigands dans la capitale.

» Habitans de Paris , éloignez -vous de ces misé* » râbles.

1» Qu'une curiosité indiscrètene vous porte pas à vous » réunir aux rassemblemens.

» Restez dans vos demeures.

» Placez le soir sur vos croisées des lampions qui » éclairent la voie publique.

»> Prouvez par la prudence, la sagesse de votre con- B duite, que vous êtes étrangers à des excès qui vous » déshonoreraient si vous y preniez part.

r> Des mesures sévères de répression ont été prises. * Des mesures plus sévères seront prises aujourd'hui.

» Rassurez* vous, la force restera toujours à Tau* » lorité. »

« Paris ^ le a8 juillet i83o.

» Signé Mavgin. it

Cette pièce curieuse ne fut pas affichée le a8, cela ne se pouvait plus. Les ministres, et Chantelauze en particulier, attendaient un bon effet du concours des tribunaux j celui-ci chargea M. Bayeux, avocat général, de l'exécution de cette mesure. La Gazette des Tribunaux , toujours bien instruite , et qui a , dans les circonstances actuelles , donné de si grandes marqnes de civisme, a rapporté les particularités de l'entrevue de ce magistrat du parquet de Pans avec leurs excei-^ tences défuntes. Je lui emprunte son récit, attendu qu'il est complet.

H. Bayeax, qui remplaçait ie procureur général abient , reçut le mercredi a8, à trois heures aprèsmidi, du garde -des-sceaux, nne dépèche contenant une ordonnance royale, contre-signée Polignac, qui mettait Paris en état de siégé. Certain alors que les ministres étaient encore à Paris, il essaya , mais inutilement, dn parvenir jusqu'à eux. Le jeudi matin, il fit une nouvelle tentative^ au moment où les Suisses prenaient de s'emparer des maisons qui sont au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Echelle; il se rendit aux Tuileries au travers de la fusillade.

A son arrivée , on lui dit que les ministres étaient chez le gouverneur , M. de Glandève. £n efiet , M. l'avocat-général trouva dans un salon. MM. Chantelauze, Peyronnet et d'Haussez. Les deux premiers étaient sur un canapé ; ils paraissaient ne s'être pas mis au lit , et M. Peyronnet était sans habit ^ le troisième se promenait avec un air profondément affecté.

M. Chantelauze demanda k M. Bayeux quel était Té* Ut de la ville.

u — Admirable , lui répondit ce magistrat , plein de calme, mais en même temps de courage et de fermeté.

« •— Ce sont sans doute, dit M. Peyronnet, les fédérés qui ont conservé leur ancienne organisation. •

« — C'est,reprit M. Bayeuxy la population tout entière qui est armée contre vous : ce sont lett femmes qui montent des pavés dan« leurschambres pour les jeter sur la tète des soldais pendant que leurs maris se font tuer dans les rues; c'est la France qui de tous cotés accourt à notre aide.»

( 'iofi ) Quelques lignes de doute sVtant mamfesléf , M. Baveux ajouta, avec plus d'instance encore, que dans moins de deux heures, six mille citoyens occuperaient les Tuileries ; qn*il n'y avait plus de ressources ; que lu lutte était complètement inégale ; qu'un seul parti Jeur restait, c^était de faire cesser les hostilités et de s'en aller ; que la troupe de ligne Refusait de tirer sur le peuple yp|ue même beaucoup de soldats avaient donné leurs oArtouches, et que c'était avec ces munitions qu'on «e battait. M. d^Haussez prit alors M. Bayeux en particulier, et lui montrant par la fenêtre les bataillons de la parde royale, il dit :— aVoos avez bien raison : ce sont là nos seuls défenseurs , et ils n'ont pas mangé depuis vingt- quatre heures! »

Les ministres passèrent dans une autre pièce,prirent âm caféjCt dirent à M. Bayeux qu'ils allaient luiremettre des ordres. Ils se rendirent en effet à Fétat^major, en passant par un souterrain qui établit une communication entre un des guichets de la cour des Tuileries et les apparte* mens où se trouvait Tëtat-major , sur la place du Carrousel. M. Bayeux remarqua qn'il y avaîtdes prisonniers dans les caves ; il entendit même dire par nn officier de faire lortir M. le sous-lie a tenant de la garde nationale qui était venu la veille parler à l'état-major.

Arrivé chez le major-général avec les trois ministres, M. Bayeux trouva réunis MM. Guernon-Ranville, Montbel et le duc de Raguse. Le magistrat leur répéta tout ce qu*il avait dit ; mais il n'obtint de sa démarche d'autre résultat que de bien faire connaître à ces messieurs que leur position était désespérée.

Un des ministres demanda pour quelle heure !<• roi les avait convoqués à Saiiit-Clond : u Pour onze heures, lui répondic-on — Alors, reprit celui qui avait fait la question, il fauteuvoyer tout de suite nos voitures au Pont-Tournant, o

M. Cbantelauze remit à M. Bayeux un ordre signe du major- général, et qui convoquait la cour royale de Paris au château des Tuileries M. Tavocal-général fit remarquer que Tordre était inexécutable, et qu*il eti> gageait le ministre à le faire parvenir lui-même à lu coar. — «Monsieur, lui dit M. Chantelauze, vous êtes le procureur- général; je tous charge de Texécution. >

M. Bayeox .demanda qo*on ]ui donnât un ofBcIer dWdonnance poursortii sans être tué par les soldats, bien certain que le peuple ne tirerait pas sur lui. On lui répondit que cela était impossible, mais qu*on allait lui donner un laisser-passer. Bientôt M. Raguse (it remettre à M. Tavocat général un permis de sortir par les postes militaires établis aux Tuileries et au Louvre. M. Bayeux fit observer l'inutilité de cette feuille de papier pour parer des coups de fusils que tiraient les soldat de tous les étages des maisons, mais il ne put obtenir autre chose.

Après avoir vainement tenté de passer par les guichets qui vont au Pont-Royal, le magistrat revint par la rue de TËchelle, convaincu que s'il était assez heureux pour échapper aux coups des Suisses, les habitans de la rue Traversière^ qu'il habite , ne tireraient pai sur lui. U réussit en effet h rentrer chez lui san»

(ao8) accident; mais on malheor^x fruitier , tout étonné de ▼oir passer quelqu'un dans un pareil moment , mit la tète à la porte . et reçut un coup mortel.

Peu de temps après, un parlementaire fat enroyé, qui Toulut traverser la rue de la Paix , mais il succomba. La fusillade dura encore pendant prèf de quatre heures.

Ainsi, malgré les avis , malgré les sollicitations près» santés de M. Bayeax , avocat- général, malgré l^assurance que tout était inutile , que la cause de Tabsolutisme était infailliblement perdue ^ les ministres s'obstinaient comme par plaisir à continuer le carnage. Honneur au magistrat qui tenta du moins d'arrêter l'effusion du sang français , et qui s'est ainsi associé an triomphe de la patrie ! Honte et châtiment exemplaire pour des hommes qui ont provoqué de longue main et commandé l'assassinat des Parisiens !

Il — Prenez-y garde , disait , le 27 juillet , M. Mangin à un avocat ; on tirera , on sabrera , on canonnera jusqu'à extinction : nous savons que nous jouons notre tète; il faut la défendre !

Les infirmes! grâce a leur lâcheté , ils n'ont pas même on seul instant couru risque de la vie, et maintenantiU s'éloignent de cette capitale , qu'ils ont jonchée des cadavres de nos soldats et de nos citoyens. Mais si leur tète n'est pas là p onr répondre de tant de forfaits, qœ du moins un solennel arrêt de la jostice nationale livre à jamais à l'oppiobre leurs noms et leur mémoire!

Tandis que M. Bayeux s'exprimait ainsi, et lattait avec tant d'énergie contre l'illégalité , une antre dé-

( ao9 ) marche non moins honorable, toute conciliatrice, et trop conciliatrice peat-étrcy était faite dansPintér^t de cette monarchie, qai croulait sous ses propres fureurs. ' Des députés en petit nombre, et sans aucun mandat de la majorité de leurs collègues^ s^étaient réunis le 39 au matin chez M. Jacques LafEtte : ils décidèrent avec lai qu'il fallait tenter de racoramoder les choses et d*ob« tenir des ministres et du duc de Raguse des concessions propres ë ramener la pais au milieu de l'efTervescence universelle

Ces messieurs, peut-être aussi un i>ea trop renfermés pendant qu'on se battait depuis trois jours , et n'ayant par conséquent aucune idée positive de la juste exaspération des citoyens, s'imaginaient que ceux-ci consentiraient à mettre bas les armes aussitôt que le gouYernement le voudrait ; qu'il suffirait pour les apaiser de replacer les choses dans l'état où elles étaient cinq jours auparavant ; ils ignoraient que tant de sang versé ne pouvait être expié par des réparations ordinaires , que le peuple vainqueur avait acquis le sentiméntdesa force, qu'il ne prétendait plus retomber sous un joug odieux , et voulait en finir pour cette fois avec une maison vieillie et incapable de le gouverner avec énergie et bonté; il était décidé à ne plus s'accorder avec elle , à la chasser du royaume en poursuivant les avantages qu'il avait remportés , et qu'à aucun prix il ne reviendrait sous la domination de la camarilla française et du jésuitisme menaçant.

M. Laffite donc, en pleine erreur, mais avec des intentions louables, trayersa , suivi de ceux qui étaient

venus chez lui , les boulevarda et Jet mes aa milieu de la mouftqueterie qui sifflait continuellement ; ils eurent beaucoup de peine h se faire introduire auprès du maréchal : leur instance euBn Temporta et ils purent remplir It mission qu'ils s'étaient donnée eux-mêmes.

M. Laffitte , prenant la parole au nom d^ ses collègues 9 exposa rapidement au maréchal la situation critique de Paris, lui fit la peinture des scènes affreuses qui se renouvelaient à chaque instant , Tiovita à les faire cesser, et, le rendant personnellement responsable de toutes calamités qui seraient la suite de som obstination à poursuivre le combats, il ajouta quM s'énonçait au nom de tous les députés de la France.

Le maréchal , sans répliquer aux diverses parties de son discours , lui dit :

«— L'honneur militaire est Tobéissance. t*

a — Et rhonneur civil, reprit vivement M. Laffitte, est de ne pas égorger les citoyens. »

Rnguse , après un instant de silence qu'il employa h réfléchir, dit :

» — Mais, messieurs, quelles sont les conditionsque vous proposez? »

« — Nous croyons pouvoir répondre, repartit 2J. Laffitte , que tout rentrera dans l'ordre aux conditions suivantt;s : le rapport des ordonnances du 35 juillet, le renvoi des ministres , et la convocation des chambres le 3 août. i>

Il — Comme citoyen , dit le maréchal , je puis ne pas désaprouver , partager même les opinions de MM. les députés; mais, comme militaire, )*ai des ordres, \fi>

( a-t) do S les exécuter. An iurplu«, si vous Totiliez en conférer avec M < de Pulignac, il est ici ^ je fais luidemaitders'il peut vons recevoir. i»

Le duc de Raguse sortit à ces mots. Une vive anxiété remplissait le cœur des députés, qui comprenaient la «oleronité de la réponse qu'on allait leur faire. Le duc rentre bientôt après , sa figure est renversée, ses gestes expriment la consternation; il apprend aux députés sans mission du peuple , que Polignac se refuse à une conférence inutile , parce qu*il ne consentira jamais à céder ce qu*on lui demande.

n — C*est donc la guerre civile, » dit M. Laffitte avec, une juste indignation.

Le maréchal se tut. ...

Les citoyens qui avaient désiré rendre la paix à la capitale se retirèrent la consternation sur leurs traits, et la mort dans Pâme. Ils purent voir alors quels hommes ils voulaient ménager , et de quel prix immense ils consentaient II payer Tabrègement de quelques heu* res d'une guerre terrible, mais dont le résultat devait nous délivrer sans retour.

M. de Montbel , instruit peu après de la réponse de Polignac, s'emporta contre celui-ci, lui i eprochant son obstination coupable, it — Vous renversez le trône , lui dit-il , et au profit de votre ambition : quant à moi, puisque je suis un obstacle à la concôrdeentre le roi et la nation , jerenonce à mon portefeuille, et je ne suis plus ministre de ce moment »

( aia )

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