Une soirée chez Madame Geoffrin
Vous avez toutes les vertus de madame GeofFrin, mais elle n'eut pas toutes les vôtres, ni votre beauté d'ange ; ni le cœur si parfait, consolation des affligés , bonheur de vos amis; toutefois elle tient assez de vous pour que je la place sous votre protection. Agréezlà et soyez sa patronne.
L\ DUCHESSE d'ABRA\TES.
MADAME GEOFFRIN (l)
LES HOniIVIES DU XVIII° SIECLE.
Le nom de madame Geoffrin rappelle une époque qui nous est encore assez familière , pour que nous trouvions du plaisir à nous entretenir, non-seulement des personnages les plus remarquables de ce temps, mais bien aussi de madame Geoffrin elle-même. Nous connaissons et son caractère et ses goûts, ses
(1) Marie-Thérèse Rodet , née à Paris le 2 juin 1699. Son père était valet de chambre de madame la Dauphine.
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habitudes sociales , sa vie privée enfin, ainsi qu'une foule de détails ayant rapport aux amis qui formaient son cercle habituel. — Nous sommes toutefois les derniers dépositaires de cette tradition conservée au milieu de tant d'orages , et léguée par nos mères plutôt comme un souvenir de leur causerie , que comme des faits historiques oralement conservés. — Il n'est pas un de vous qui n'ait entendu raconter à quelque vieil ami de la famille comment madame Geoffrin était toujours habillée. Nous savons même nous autres femmes comment sa robe était faite, quelle tournure avaient son petit bonnet et sa petite coiffe noire se rattachant sous le menton. — Nous savons que madame Geoffrin prit avant l'âge de trente ans les couleurs de la vieillesse; jamais, à compter de cette époque , on ne lui vit une robe de couleur gaie et même d'une étoffe légère; tout dans sa mise annonçait la femme d'un âge mûr, et cependant elle n'avait pas trente ans!... — Cette bizarrerie est un des côtés les plus remarquables de son caractère — J'ai voulu aller au-devant d'une époque toujours difficile, répondit-elle à quelqu'une
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qui lui parlait avec surprise de l'austérilé de son costume; j'ai voulu me faire veille de bonne heure. Quand la vieillesse viendra véritablement . elle me trouvera toute prête. —
Il faut dire ici qu'elle n'était pas jolie. Cette remarque est nécessaire.
Je n'ai pu connaître madame GeofFrin par moi-même: mais j'ai passé mon enfance et ma jeunesse avec les personnes qui ont pu le mieux la connaître, et me Font racontée, si je puis me servir de ce mot : M™*' de Montisson , l'abbé Delille, M. Suand , M. de Vaisnes, surtout , M. de Vaisnes qui racontait si admirablement , et rendait visibles et nouvelles les choses loin de nous et que nous n'aurions jamais connues sans lui. Que de fois j'ai oublié l'heure qui devait me voir arriver au bal , pour écouter M. de \aisnes!... (1) les soirées de M. et de madame Suand étaient également
(1) M. de Taisnes était conseiller d'État sous le consulat et l'empire : l'empereur l'aimait beaucoup ainsi que l'impératrice Joséphine. — M. de Vaisnes , quoique âgé de plus de 60 ans^ fut aimé passionnément de madame Cottin.
bonnes pour une personne curieuse des temps passés. Que de souvenirs j'ai puisés à ces sources doublement précieuses par leur sûreté de vérité et le charme de la diction des conteurs... C'est par eux que j'ai reçu les impressions qui me guident encore en traçant les portraits des amis de madame GeofFrin et des nombreux personnages qui garnissent cette galerie du dix-huitième siècle. — J'ai appris, par les gens eux-mêmes qui avaient vécu avec eux, comment Fontenelle et madame Geoffrin se querellaient tout en s'aimant. Comment celle-ci fut appelée Lecorne par son ami. — Comment d'Alembert était gai comme un échappé de sa classe, lorsque vers le soir, après avoir été courbé tout le jour sur des calculs algébriques , il sortait de chez sa vitrière pour courir chez mademoiselle de Lespinasse ou chez madame Geoffrin. C'est ainsi que j'ai connu Marmontel, plus encore que par ses propres mémoires. C'est dans ces conversations remplies d'intérêt et avidement recueillies de ma part, que j'ai trouvé les matériaux de la plupart de mes mémoires, et ma reconnaissance aussi à les publier.
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Il est surtout un ami parmi tous ceux que j'aime à placer dans le souvenir de mon cœur, qui fut pour moi plus qu'un père, plus qu'un frère , car il guida mon jeune esprit dans les routes dangereuses d'une époque où la raison s'était voilée le front et où sa vois ne résonnait plus. C'était le moment où les novateurs donnaient carrière à leur verve, et où le torrent littéraire , sans digue , sans barrière , ravageait tout et produisait peu. Mon ami crut voir en moi quelque peu de bien qu'il serait fâcheux de voir s'engloutir dans le gouffre qui attirait à lui tant de jeunes intelligences , sans les rendre ensuite ni au jour nia la vie. — Cet ami me dirigea, m'indiqua mes lectures, causa beaucoup avec moi, et me donna alors une habitude de bonne nourriture qui , depuis, m'a rendue bien difficile et bien friande de ce qui est bon.
Cet ami est M. Lageard de Cherval. Sa noble naissance, sa position sociale l'avaient jadis placé aux premiers rangs de ce monde élégant qu'il faut voir de près pour le bien juger. Intimement admis dans les premières maisons de Paris, non-seulement comme connaissance,
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mais comme parent, M. de Cherval vécut tout à la fois , en sortant de ses études , de la double vie littéraire et de cour, qui alors était celle dont existait une partie de la France. Mais tous ceux qui en avaient la volonté n'y pouvaient parvenir. Les alimens étaient souvent d'une nature trop forte pour ces personnages débiles qui reculaient devant ce qu'ils désiraient, et bien souvent étaient forcés d'y renoncer , ou bien prenaient alors une nourriture contraire à leur nature, qui ne produisait qu'un mauvais résultat.
Mais M. de Cherval n'était pas de cette portion de malheureux destinés à passer à côté du savoir, tout en le cherchant. Admis dans l'intiraité de la duchesse de Brancas , dont l'esprit charmant et gracieux servait de type à tout ce qui entrait dans le monde, M. de Cherval profita d'abord de ce qu'il y trouvait de bien comme homme du monde, ce que nous pouvons encore apprécier aujourd'hui , en adn»irant en lui la grâce et le bon goût de ses manières , et il a pourtant quatre-vingt-trois ans ! — Mais il fit mieux , il vit de près, et aussi intimement que le lui permit son âge de jeune
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homme, d'Alembert, Marmoutel , Cerutti et tous ces esprits supérieurs qui ont formé les bases de Técole philosophique; mais il sut se garantir de leurs erreurs , et ne puisa à cette source que ce qu'il devait y trouver de salutaire pour son esprit.
Jamais conversation ne fut plus attachante , plus palpitante d'intérêt , soit qu'il décrivit les mœurs de son temps , soit qu'il en racontât les fabuleuses aventures. — On connaît la duchesse de Luxembourg , la duchesse de Grammont, madame du Deffant , madame la duchesse de Brancas surtout , et la charmante duchesse de Mailly, mademoiselle de Périgord, celle que Marie-Antoinette aimait de cœur et qu'elle appelait ma gra?ide.
Je causais encore hier de toutes ces personnes avec M. de Cherval. — Il me semblait que je venais de les voir et de les entendre.
Un autre homme de ma société intime m'a bien révélé aussi des mystères de la même époque. C'était M. de Sainte-Foii. Quelle source inépuisable d'histoires de toutes les sortes ! car il eu avait pour tous les goûts. 31. de Sainte- Foix avait vu Voltaire, Rousseau, Diderot, le
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baron d'Holbach ; il avait particulièrement vécu dans cette dernière société surtout, et avec d'Alembert et Heivétius ; il avait contribué pour sa part à la mystification faite par Diderot et plusieurs autres au baron d'Holbach , lorsqu'on lui donna pour véritable le conte d'un livre de Diderot assez mauvais pour n'être pas avoué, tandis que rien n'en était vrai. M. de StiinteFoix possédait au plus haut degré le talent de bien conter ; et je n'ai même vu ce talent qu'à lui à ce point de supériorité.
Un autre homme, mais bien moins aimable, était M. de la Yaupalière. Celui-ci savait beaucoup , mais parlait peu , attendu qu'il mangeait et jouait toujours. Mais quand on se résignait à le feuilleter comme un livre , on était stupéfait de tout ce qu'on y trouvait comme faits et comme aventures vraiment curieuses.
C'est à l'aide de tous ces souvenirs , transmis par des témoins oculaires, que j'entreprends de retracer une époque dont au reste aujourd'hui la mode et le mauvais goût veulent nous rapprocher par le moins beau et le moins gracieux, côté.
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Parmi les personnes remarquables de ce temps, de 1730 à 1780, madame Geoffrin est sans doute une des plus dignes d'attention. C'est un type à étudier que cette femme qui , n'étant ni noble ni belle, ni excessivement riche ( puisqu'elle n'avait que -iO.OOO livres de rentes ) , dont l'esprit n'avait pas même cetle transcendance qui impose et proclame un nom, fut cependant connue comme l'étaient alors les personnages les plus distingués de cette époque... 11 y a , dans cette renommée sans spécialité , un caprice du sort amusant à étudier. L'époque où vivait madame Geoffrin avait ellemême un tour original... Les formes de la société n'étaient, de son temps, ni ce qu'elles avaient été , ni ce qu'elles furent depuis. La révocation de l'édit de ^Nantes avait glacé tous les esprits de la vieille cour de Louis XIV... On n'écrivait plus, car on craignait les censeurs royaux; mais on s'agitait, parce que jamais une cour n'est plus intrigante que lorsqu'elle est stationnaire.
Les femmes s'éloignèrent de ces cabales et de ces intrigues, que le libelle intitulé l'Ombre de Scanon fait au reste assez bien connaît re~.
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Parmi les femmes de la haute société, beaucoup cultivaient les lettres et les aimaient ; quelques-unes avaient même un nom littéraire; mais comme on était craintif, elles prirent un vol moins haut qu'elles ne l'auraient peut-être fait dix ans plus tôt... Elles se contentèrent de protéger les lettres , sans les cultiver elles-mêmes... et dès-lors il n'y eut plus que des exceptions , et même assez grandes. Mais , comme parmi ces femmes beaucoup étaient de grandes dames, riches, jolies et parfaitement agréables , ce fut alors que commencèrent à se former les sociétés particulières... Les femmes de qualité ne sortaient que rarement. Elles ne couraient point comme aujourd'hui sans plaisir et sans but et simplement pour tuer le temps qu'elles appellent Vennemi. On était sûr jadis de les trouver chez elles... Elles causaient et conversaient essentiellement, comme le disait madame de Caylus... Les plus galantes elles-mêmes ne se prenaient qu'à la conversation , et y conservaient toujours un ton de dignité qui n'est pas si déplacé qu'on le pense. Ce fut alors que se formèrent les coteries, mais qui étaient réellement
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des coteries. On y causait... Et, ce qu'on ne croira peut-être pas aujourd'hui , on se querellait, et on savait se quereller et oublier les querelles... La hideuse licence de mœurs de la régence , après la mort de Louis XIV , ne porta point atteinte, lors de la réaction naturelle des esprits , comprimés par une dévotion tracassière, à ces lois du monde que le besoin de la sociabilité nous avait fait adopter... Telle était la force de ces lois , que les mœurs , d'ailleurs si corrompues, n'étendirent pas leur mauvais renom jusqu'à ces lois... elles n'avaient pas encore fait ce dernier pas de déclinaison... Il appartenait à notre temps de le faire... Une femme ofirait un appartement à un savant, à un ami , et le venin de la critique
respectait l'hospitalité de l'amitié La science,
si elle n'était qu'un prétexte, en était du moins un plausible... Comme on connaissait ceux avec qui l'on vivait , et qu'on vivait longtemps, on connaissait le cœur humain......
On ne s'éloignait pas mutuellement , on vieillissait ensemble. On avait une amie , on ne la quittait pas. Les visites de l'amitié ou de l'esprit étaient aussi réglées que la pen-
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dule, et on avait des habitudes qui devenaient douces.
Mais pour suivre cette vie que je viens de dépeindre, il fallait plusieurs conditions indispensables. Les premières étaient une condition dans le monde, soit par la naissance, soit par la fortune... La haute société connaissait seule de ces lois sociables et sociales qui réunissaient comme en une grande famille tout ce qui avait q-uelque agrément, tout ce qui wsavait vivre enfin... Aujourd'hui toutes les classes sont confondues; aucune spécialité n'est au-dessus d'une autre , c'est le hasard , le caprice du moment qui décident... C'est la mode qui donne une célébrité ou une position momentanée , et c'est de mêm-e le caprice qui vous en fait descendre...
Je n'ai pas besoin d'observer qu'à tout il y a des exceptions.
Ce qui rend madame Geoffrin une personne extraordinaire , c'est qu'elle vint dans ce même temps que je viens de signaler... et que, sans aucune des qualités rigoureusement exigées par ce tribunal du monde qui jugeait alors sans appel , elle conquit , par le
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seul fait d'une volonté ordinaire, mais souienue. un nom qui est devenu célèbre et une position de premier rang.
3Iadame Geoffrin était fille d'un nommé Piodet , valet de chambre de madame la Dauphine. Elle naquit en 1699. Elle avait donc vu Louis XIV et sa vieille cour ! madame de Maintenon dans tonte la pompe de son humilité!... et ses souvenirs de jeune fille firent sans doute souvent le charme de ses réunions intimes... Elle avait vu la cour de Sceaux; cette duchesse du 3Iaine . si fantasque et si célèbre, dont la renommée fut à la fois causée par ses ridicules et ses agrémens î... cette femme qu'on voulait aimer et admirer et dont on ne pouvait que se moquer î...
Madame Geoffrin fut veuve de bonne heure : dès qu'elle fut maîtresse d'elle-même, sa maison devint le rendez-vous des artistes les plus distingués , des étrangers de marque ; et bientôt, des souverains eux-mêmes lièrent avec elle une correspondance qu'elle ne cherchait pas.
«3Iaman, lui écrivait Stanislas Poniato\Nski(l), votre fils est roi 1... Venez voir votre enfant! »
(l) Celui qui fut roi de Pologne, le favori de Cathe-
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Elle y fat... En passant par Vienne pour se rendre à Varsovie , elle rencontra dans les jardins de Schœnbrunn l'empereur d'Allemagne et l'impératrice Marie-Thérèse...
— ^ Voulez-vous me permettre de vous présenter mes filles, madame? lui dit l'impératrice en faisant arrêter sa voiture....
Et le nom de Marie-Thérèse double le prix d'une telle distinction.
Arrivée à Varsovie, elle y trouva un appartement parfaitement semblable à celui qu'elle occupait à Paris , et passa dans un continuel enchantement tout le temps de son séjour en Pologne.
Lorsqu'on cherche les causes d'un tel empressement et qu'on ne le trouve ni dans la fortune , ni dans la naissance , ni dans le rang... il est naturel de se demander par quelle route une femme était arrivée à un but vers lequel rien ne semblait devoir la conduire. .. C'est qu'elle était bonne.
Une qualité qui la distinguait encore , était
rine TI. Il avait connu madame Geoffrin lorsqu'il vint à Paris , avant élection.
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le mérite d'avoir un caractère à elle , mérite si rare dans le monde. Elle osa être heureuse
à sa manière Par un contraste assez bizarre
elle avait un esprit sage , uni à une grande vivacité de caractère, et beaucoup de sensibilité de cœur. Elle était bienfaisante par penchant et non par calcul ; elle faisait du Lien parce que de soulager un être souffrant la soulageait elle-même... Cette bonté, jointe à une brusquerie dont elle ne pouvait se défendre , lui donnait, dit Thomas , une originalité piquante et une sorte d'impatience de se montrer qui était involontaire. Par une suite de la même vivacité , sa sensibilité se montrait quelquefois 60US des formes brusques, qui ne faisaient que la rendre plus aimable; elle prétendait qu'elle s'était fait un état dans le monde ; celui de grondeuse. Sa principale manie était surtout d'empêcher ses amis de faire des livres.
Elle avait beaucoup de mots heureux qu'elle plaçait, non pas adroitement, car elle était trop naturelle pour être adroite , mais toujours heureusement. Elle était fort ignorante ; mais elle parlait si bien des choses qu'elle ne savait pas , m*a dit quelqu'un qui l'a beaucoup con-
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nue , qu'on ne désirait pas qu'elle les sût mieux. Aussi disait-on d'elle comme de sa grand'nière , qu'elle citait à tout propos , que jainais son esprit ne V avait abandonnée au besoin...
Elle s'occupait beaucoup des arts... Mais elle le faisait comme toutes les femmes devraient le faire... pour les aimer et non pour les juger... Elle ne croyait pas qu'excepté en littérature , les connaissances des femmes dussent s'élever au-delà des besoins de leur nature naturellement faible... Elle avait raison , non-seulement pour son temps , où l'éducation différait totalement de celle de notre époque... mais pour celui-ci , où les femmes ne trouvent dans la poursuite de la science que déception, douleur, et souvent ruine de leur propre intelligence consumée par son propre feu!
On parlait un jour du poète anglais Glover devant madame Geoffrin... Il était , disait-on , pesant et lourd, et sans nulle politesse... Tandis que le comte Algarotti, homme du monde, était d'une figure agréable et du meilleur ton... Je ne lirai probablement iamais aucun de lenrs ouvrages , dit madame Geoffrin, mais je
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suis bien tentée de croire que ce sont ceux du comte Algarolti qui sont les meilleurs...
Voilà bien un jugement de femme! dit Fontenelle.
Eh ! sans doute . reprit madame Geoffrin , je dois juger comme une femme, puisque je suis une femme, et non pas une Licorne !...
C'est de là que lui vint le nom de Licorne , que Fontenelle lui donna toujours depuis.
Elle répondait un jour à un billet critique qu'on lui avait écrit sur le poème des Saisons :
« Il faut avoir bien vu , bien connu , et bien senti les beautés d'un ouvrage pour se justifiera soi même la liberté d'en dire les défauts. Je suis pressée de jouir, je ne le suis pas de détruire. La critique n'est bien souvent qu'une destruction, et n'est presque jamais une instruction. Voir les beautés d'un objet est une jouissance , le critiquer noie notre àme dans l'amertume, et l'habitue à cette mauvaise nourriture. Faisons mieux si nous pouvons, mais ne détruisons pas ce qui est fait. »
Tout ce qui était ardent l'inquiétait. Elle craignait surtout les partis violens... Attendez... Réfléchissez atatit de vous dt terminer à prend le
un grand parti, disait-elle toujours... Les niouvemens brusques, les changemens trop prompts, quelque utile qu'en fut l'objet, étaient blâmés par elle... On est étonné de trouver une aussi grande modération d'esprit avec cette violence, cette vivacité qu'elle avait. Cette bizarre dissemblance était, je le crois, causée par ceux qui vivaient le plus dans son intérieur...
La personne la '{)lus intimement liée avec elle , était Fontenelle... C'était un homme célèbre pour son esprit, comme chacun sait. Sans vices et presque sans défauts, parce qu'il était sans chaleur et sans passions, mais n'ayant aussi que les vertus d'une âme froide, des vertus molles et peu activés, et qui, pour s'exercer, avaient besoin d'être averties, et surtout en public... Fontenelle était profondément égoïste , et les preuves qu'il en a laissées sont accablantes contre lui.
C'était Fontenelle qui disait à une femme qu'il voyait pleurer : Voulez-vous vivre longtemps ? ayez un bon estomac et un mauvais cœur!
D'Alembert valait mieux que lui. Il était gai.
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spirituel , a^ait un profond savoir ; et lorsque , le soir , il quittait la maison de sa vitrière (1) , il était gai comme un écolier échappé de sa classe. Son attachement pour mademoiselle de Lespinasse et pour madame Geoffrin était profond ; aussi lorsqu'il perdit madame Geofirin, chez laquelle il passait ses matinées , et qu'il appelait son matin pour cette raison , comme pour la même il appelait mademoiselle de Lespinasse son soir!... J'ai perdu ma journée , disait-il tristement... Je 7i ai plus ni soir ni matin!...
Mais la Tie presque entière de d'Alembert fut surtout remplie par l'étude, et par son singulier sentiment pour 31"^ de Lespinasse. C'était aussi une personne h part que celle-ci... Mais j'avoue que je n'ai jamais eu pour elle l'admiration qu'on a voulu m'imposer... Elle m'a toujours paru un être affecté dans sa douceur , une de ces personnes qui n'adressent jamais
(1) Il était fils naturel de )i"^ de Tencin. Lorsqu'il devint célèbre , elle voulut alors le reconnaître pour son fils, raais lui s'y refusa : Je ne connais de mère que cette nourrice à laquelle vous m'avez abandonné , lui dit-il !... Et il demeura avec sa vitrière.
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une parole blessante , parce qu'elles réfléchissent tellement à ce qu'elles disent , qu'elles ne se hasardent ni ne se compromettent jamais ; elle était enfin une de ces femmes au continuel sourire, à la continuelle bonté et qui n'en marchent pas moins avec suite dans le sentier frayé par leur égoïsme et leur amour-propre excessif. J'ai connu de cers personnes-là ! fouillant jusqu'au fond d'une âme pure, mais passionnée , et par cela sans défense , pour y découvrir des défauts, sur lesquels une feinte pitié ou bien un rigorisme exagéré lui donneront le droit de porter un jugement presque toujours partial ; et tandis que cette enquête est faite avec un regard doux et voilé qui semble ne traduire que -des sentimens de mansuétude... ce jugement est prononcé avec une voix si harmonieusement douce qu'on ne put croire d'abord que dans ces accens suaves, ce regard affectueux, il y ait une intention dont le but est souvent de blesser à mort.
Mademoiselle de Lespinasse avait le cœur et l'âme froide et la tête passionnée. — Avec une telle organisation , on va loin dans le chemin du mal , sans quelquefois même s'en do\iter.
La conduite de mademoiselle de Lespinasse avec madame du Deffant en donne la preuve... Je le répète . j'ai connu de ces personnes-là!..
Madame du Detfand était une personne d'un tout autre genre. Je ne prétends pas dire qu'elle valût mieux et qu'elle a été calonuiiée... à Dieu ne plaise ! mais je crois . qu'ainsi que beaucoup de gens, elle a été jugée sans plaider et sans être entendue ; ce qui arrive souvent au tribunal du monde.
Madame du Deffand était fort spirituelle n'étant encore qu'une très jeune fille. Les religieuses du couvent delà Magdeleine du Tresnel , où elle était élevée , furent tout étonnées de trouver un jour dans leur pensionnaire une controversiste de première force. La mère des novices lui fit la leçon sur nn très haut ton... mais la jeune fille n'en fit que rire et répondit par une nouvelle parole plusspirituelleet pluspiquante que les autres à la leçon de la mère des novices... La supérieure, effrayée de cet esprit insurrectionnel, écrivit à un évèque de ses amis, pour le prier de venir voir ce petit lutin que Satan avait certainement envoyé sur la terre pour tourmenter les servantes et les
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épouses de Jésus-Christ; l'abjjesse terminait sa lettre en suppliant l'évêque de venir examiner la jeune tille , et l'exorciser si c'était le diable sous la forme d'une femme.
L'évêque était un homme en Dieu s'il en fut jamais , ce que vous direz avec moi lorsque je vous l'aurai nommé. 11 sourit en lisant la lettre de l'ahbesse , et dit à l'un de ses grands vicaires :
— Je suis sûr que nous allons trouver là une jeune fille bien gaie et bien sautante, qui aura caché les lunettes de l'abbesse. et fait des niches aux plus révérendes mères.
Mais lorsqu'il eut vu et entendu la jeune pensionnaire, il pensa tout autrement. Celle ci ne fut pas du tout déconcertée lorsque l'évêque lui parla ; et elle lui répondit avec tant d'aplomb et de finesse, que l'évêque fut enchanté de son esprit avant de se fâcher de son impiété , qui , après tout , n'avait rien de bien alarmant pour le salut du couvent, mais qui, pour celui de la jeune personne, pouvait donner de l'inquiétude... L'évêque lui parla avec douceur, comme il savait parler d'ailleurs , et lui recommanda de faire de bonnes lectures qu'il lui prescrivit.
ET LES HOMHES DU XVIir SIECLE. 2o
— Eli Lien ! monseigneur . comment la trouvez-YOïis ? demanda l'abbes^^e à l'évèque , quand la jeune fille fut sortie du. parloir.
— ^la mère , lui répondit Tévéque , c'est ud esprit supérieur ! qu'il faut guider et cultiver avec soin... 3îais croyez quela jeunefilleiraloin!
Et savez-vous quel était cet é\èque si indulgent !... ce prêtre si évangélique ?... C'était Massillo:v !...
Madame du Deffant (1) était une fort jolie jeune fille . lorsqu'on lui pré-enta le marquis du Deffant . homme presque inconnu , et qu'on croirait un être de raison . s'il n'y avait une femme célèbre , qui s'appelle la marquise du Deffant, qui a avoué qu'elle ne savait pas dire de son mari s'il était plus laid que bète et méchant ! Elle épousa donc cet homme et fut séparée de lui par une aventure d'éclat-
Mais le temps n'était pas sévère. C'était celui de la régence. Madame du Deffant avait même été l'objet d'un moment de caprice du régent.
(1) Elle était fille de ^I. de \icby , d'une assez bonne noblesse, mais sans forlune. Dès son enfance , elle montra en efft'i un esprit nIoIciiI et porté à l'athéisme.
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Ce rnoiivement avait été bien court; car on ne lui donnait que quelques heures d'existence !... La raison du peu de bienveillance du régent n'était pas qu'il fut mécontent de madame du Défiant : au contraire.... mais c'est qu'il l'était , disait-on , de lui-même...
Elle était fort liée avec madame de Prie , maîtresse préférée du régent, femme corrompue comme elle. Voici un trait qui peint les mœurs de cette époque mieux que tout ce qu'on peut en dire.
Madame de Prie et madame du Défiant causaient un soir confidemment au coin du feu. Tout à coup madame du Défiant demande h madame de Prie :
— Pourquoi donc ne voyez-vous plus M. d'Arlincourt (1), et vous plaignez-vous autant de lui ?...
• — Pourquoi ! répond madame de Prie, parce qu'il se conduit mal avec moi !
— C'est égal , vous avez tort, après avoir été liée avec lui comme vous l'avez été !
— Mais notre liaison ne fut jamais intime !
(l) M. (rArllncouit était frère de M, de ViHeroy.
ET LES HOjLMES DU XVIll'' SIECLE. 27
— En voici bien d"ane autre ! Corumeiil vous n'avez pase?* M. d'Arlincourt ?
— Ison certainement î
— Mais je vous assure que si... j'en suis bien sûre, peut-être !-
— Lh î comment le sauriez-vous ?
— Comment je le saurais ! Eh ! c'est vous qui rae l'avez dit î...
— }Ioi ! s'écria madame de Prie stupéfaite!., puis, se replongeant dans son fauteuil en se croisant les bras et allongeant les jambes, elle dit en baillant: — Ah! c'est vrai je l'avais oublié !
C'est avec peine que je rapporte ces faits scandaleux. Mais, pour peindre un caractère, pour faire connaitre une époque, il faut charger sa palette de toutes les couleurs, et emplover sans crainte toutes les teintes.
Madame de DefFant avait tout à la fois la corruption du cœur et celle des mœurs. Elle avait ce qui produit le mal et qui repousse le bien. C'était une femme née pour l'époque où elle vivait. Elle avait été liée avec le chevalier d'Aïdye , qui, en écrivant plus tard à mademoiselle de Lespinasse, lui disait :
« Ne me parlez plus de cette femme ; je ne
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» puis trop la mépriser ; car ce n'est pas une B femme tendre, qui a un amant, ni une femme » faible, qui en a deux , mais une femme per- » due qui a envie de tout, et ne s'attache à » rien. Elle [>rend un amant, comme elle » prend une robe, parce qu'il faut en avoir » une, qu'elle quitte le lendemain pour le seul » plaisir d'en avoir une autre. »
Il est rare que le vice, alors même qu'il n'est pas puni par la flétrissure de l'opinion du monde, ne trouve pas en lui-même son propre châtiment. Ce fut ce qui arriva à madame du Défiant au travers des excès de sa vie licencieuse :1a malheureuse aima !... Elle avait une
amie, madame d'A qui avait été, comme
elle, la maîtresse d'un jour du régent. Ces deux femmes repoussées par le vice lui-même qui les trouvait trop impures, s'unirent au milieu des larmes, que la rage seule fit couler, et devinrent inséparables. Madame d'A admit
madame du Deffant à sa plus intime confiance, et lui révéla qu'elle aimait un homme , dont son mari était jaloux, chose d'autant plus à redouter, qu'alors la jalousie était peu en vogue. Madame du Défiant trouva quelque plaisir dans
ET LES H03nîES DU XYlIl^ SIECLE. ^9
la nouveauté de la trahison (I). Et comme alors elle était jolie, elle n'eut pas de peine à faire faillir le comte de T... . amant de madame d'A... Mais, ce qui n'était d'abord qu'un goût devint une passion et madame du Deffant s'y abandonna avec toute la fougue de son caractère passionné. Elle aima enfin jusqu'à avoir pour M'^'^d'A... cette haine qui devient d'autant plus profonde dans les âmes basses qu'on a tort... Mais le comte de T... ne partagea ni sa passion ni sa haine; il revint à ses premiers liens, il avoua tout à madame d'A... Celle-ci sourit, et sans faire de reproches trop sévères à celui dont elle voyait bien qu'elle possédait toujours le cœur, elle lui dit seulement qu'elle ne lui pardonnait qu'a une condition... il promit d'être docile Cette condition imposait à M. deT... de perdre madame
(1) Elle disait un jour à une Anglaise qui a\ait adopté une petite fille :
— Vous aimez donc beaucoup cette enfant! Vous êtes bien heureuse ! Moi, je ne puis rien aimer.
Et cette femme enlevait à son amie nn homme que cette amie aimait !...
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du Deffant publiquement, aux yeux de tous, avec de .elleLireonstance» que sa tête hum.Uee nepùt jamais se relever.
si de T... obéit ; la vengeance fut complète , et madame du Deffant d'autant plus perdue, que le ridicule de Vaventure é.a.t ega a sa Lrceur. A cette époque, la société uavat
d-indulsencequepo«rlesvicesqu.osa.entw diraent s'avouer : le mystère annonça t la mal .dres^e... Madame du Deffant fut aussUo proscrite et son jugement prononcé. Des lemmes en ore plus' d'érégl- qu'elle lui fermeren eurporl. Madame d'A... pardonna au conue de T.. qui, le même jour, cessa de vo.r Idame du Deffant,-Celle-ci futau desespo.r I elle aimait ; elle quitta Paris toute chargée de l'anathème d'un monde dans lequel on aurait peut-être difficilement trouve la mam
nui aurait pu lancer la première pierre, et ?ut cacher sa honte au fond d'une provmce
''"cen^énement a partagé sa vie en deux époques :1a première, formée de cette .smte
ILreurs et d'aventures scandaleuses, fut néanmoins, pour elle, brillante et même heureuse
50US le rapport de la manière dont elle était placée dans le monde. Elle était admise dans !es réunions de Sceaux , où n'entraient que les personnes dignes d'y figurer par leur esprit et ieur spécialité amusante en quoi que ce fut ; car il fallait y payer son tribut ; la duchesse du Maine était là-dessus d'une sévérité et d'une exigence qui a fait dire à 31. Alézieu un mot charmant. Il appelait la société de Sceaux les Galères du bel-esprit , parce qu'il fallait toujours y avoir de l'esprit. On voit dans la correspondance de M™^ du Deffant avec mademoiselle de Launay , depuis madame de Staël , combien elle avait elle-même de quoi fournir sa part dans une société où les chansons, les vers de circonstance . et surtout un esprit ayant du trait, de là-propos, et le piquant de la réplique, caractère de celui de madame du Deffant, devait être accueilli favorablement. La position de madame du Deffant dans le monde était donc agréable au moment où son aventure avec M™^ d'A.... la contraignit à s'exiler de Paris pour quelques années..
— La seconde époque de sa ^ie eut un autre caractère; son esprit, d'une nature supé-
32 MADA5IE GEOFFRIN
rieurc à celle qui l'avait fait aimer à Sceaux , lui fit voir quelle conduite elle devait tenir à son retour. Elle ne revit et ménagea que ses anciennes relations de la haute société ; les intéressa à son sort et les engagea , presque solidairement, à la rétablir ou plutôt à l'établir dans une position honorable. La duchesse de Luxembourg, la duchesse de Grammont, la duchesse de Chaulnes , le duc et la duchesse de Choiseuil , le marquis de Ijeauveau , David Hume , Horace-Walpole Montesquieu , Montesquieu qui écrivait de La Brède (1) qu'il ne regrettait, de Paris, que le salon de M*"^ du Deffant !... Le cardinal de Polignac fut aussi un de ceux qui la soutint de son nom et de son amitié. C'est à lui que M'"^ du Deffant répondit un jour où il lui parlait, avec une sorte de conviction apparente, du miracle de saint Denis qui porta sa tête dans ses mains : Mon Dieu ! monseigneur , cela se conçoit, dans de semblables occasions il n'ij a que le pranier pas qui coûte.
Pont de Veyle fut aussi l'un de ses plus in-
(1) Château de M. de ^îontesqnieu.
ET LES HOMMES DU XYIIl® SIECLE. BS
timesarais. C'est à lui. et non pas au président Hainault , qu'elle disait :
« Pont de Veyle, pourquoi, mon ami, depuis quarante ans que nous sommes liés ensemble , ne nous sommes-nous jamais querellés ?
» Je n'en sais rien , répondit Pont de Veyle , dont le flegme et la froideur de cœur étaient à l'unisson de madame du Defl'ant.
> C'est peut-être, reprit-elle, parce que nous ne nous aimons guère ni l'un ni l'autre. ■
Pont de Veyle se tourna vers elle en ouvrant de grands yeux comme s'il venait de faire une découverte.
« Je crois que vous avez raison » , lui dit-il.
Toutes les personnes dont je viens de parler avaient dans le monde une grande influence, soit dans le monde littéraire, alors tout-puissant, soit dans la société élégante dont elles formaient le tribunal.
L'une de ces personnes surtout , qui était la duchesse de Luxembourg (1) autrefois 31™^ de
(1) Lorsqu'elle enfra dans le monde, elle était jeune et belle , et jamais femme ne le sut mettre mieux à profit. Les résultats ordinaires à celte époque s'en sui-
Boufilers , qui avait elle-même conquis sur le monde une sorte d'estime de convention , tandis que le mépris aurait pu la frapper , se déclara Famie de madame du DefFant. Celle-ci , appuyée sur d'aussi puissans soutiens, la seconda par son habileté ; le président Hainault lui prêta aussi son secours , et l'aida puissamment à reconquérir sa considération.
— Elle s'établit au couvent de Saint-Joseph , comme beaucoup de femmes qui , ainsi qu'elle, étaient veuves ou séparées de leurs maris , et avaient peu de fortune. Frajjpée par le plus grand malheur qui puisse accabler,
virent. On la cliansonna; elle n'en fit que rire. Un jour, 31. de Cherval , l'homme le plus spirituel de cette époque , et que mon amitié a encore le bonheur de posséder , me racontait qu'étant auprès de la maréchale de Luxembourg, il entendit un homme chantant à demi-voix , à quelques pas de là , cette chanson si commune, commençant ainsi:
Quand Eoufflers panil à la cour, On crut voir la mère d'amour.
E/ avant que monsieur eût le temps de poursuivre,
ET LES HOMMES DU XVIIl" SIECLE. 85
celui d'être aveugle, madame du Deffant expia, long-temps avant de mourir , les joies de sa jeunesse et les jours tout aussi mal employés pour le compte de la bonté et de la vertu d'un âge plus avancé. Sa vieillesse fut affreuse!., elle dissimulait les douleurs de Tàme qui, chaque jour, creusaient plus avant dans la vie en la détruisant ; mais on voyait à quel point elle souffrait , et devait en effet souffrir de l'isolement dans lequel elle est morte m.algré toutes les relations intimes quelle avait con-
la maréchale s'avance, lui prend la main en s'inclinant à demi et lui chante le vers qui terminait la phrase :
— Et chacun lavait à son tour.
Elle était fort -vieille alors , et diaait tout ce que l'esprit du meillenr ton peut produire dans une tête et un être en tout point corrompu autant qu'on peut l'être et ce qu'en effet elle était, — Sa conversation avait un fond inépuisable de gaité libre et de profondeur qui la rendait la personne la plus désirable à connaître et a entendre causer.
Voilà qui est perdu pour ne plus revenir et qui n'est remplacépar rien.
36 BIADAaiK GEOFFRIN
servées, mais qu'au reste la mort avait détruites : Horace Walpole lui était demeuré attaché; mais obligé de retourner en Angleterre, cette affection qui, d'ailleurs, pour madame du Deffant, devenait moins douce, étant éloignée, eut le sort de toutes les affections entre personnes supérieures, n'aimant que par l'esprit et la tête, elle s'éteignit. Ce fut vers cette époque qu'il arriva à r^adame du Deffant de rencontr;er mademoiselle de Lespinasse , qu'elle attacha à elle comme demoiselle de compagnie. Elle en fut très malheureuse, et je le conçois; aussi ai-je toujours blâmé mademoiselle deLespinasse, dont, au reste, je n'ai jamais aimé le caractère mielleux et faussement passionné.
Il existe beaucoup de portraits et même de biographies de madame du Deffant (1). Aucune
(1) II parut, en 1804 ou 1805, je ne me rappelle pas bien l'année , un article sur madame du Deffant dans le Dictionnaire Historique àe MM. Chaudon et Landine ; cet article est très court et tellement incomplet qu'on n'y trouve même pas le nom de famille de madame du Deffant. Elle s'appelait mademoiselle de Vilchy.
de ces dernières ne sont exactes et plusieurs sont même altérées dans la vériié des détails. Madame de Genlis, qui avait connu madame du Deffant et pouvait naturellement en parler comme peu de personnes pouvaient le faire , n'en a donné qu'une ébauche à peine tracée, dans laquelle les traits distinctifs de l'original paraissent faiblement crayonnés, et dont la couleur eat vague et terne. Cependant madame de Genlis fait, comme toujours, une grande préface à son article, et dit avec emphase : Je vais foire connaUre madame du Deffant. J'ai eu le temps de Vétudier, et je la connais pai-faitement (1).
Madame de Genlis avait, en effet, assei connu madame du Deffant pour en parler , et assez d'esprit pour la juger et la faire connaître, si elle l'eût voulu. Je crois donc que ce ne fut pas sa volonté. — H y aurait, au reste , bien des choses à dire sur les souvenirs de madame de Genlis!... Mais je parle maintenant de madame du Deffant.
Elle était, comme je l'ai dit, d'une famille
(1) Soutenir» de Felicie.
noble sans illustration (1). — J'ai parlé des événeraens les plus remarquables de sa vie. Sa vieillesse et sa mort furent ce qu'elles devaient être, avec un caractère comme le sien. Naturellement incrédule , on a vu , par ce que j'ai rapporté de son aventure avec Massilîon , combien son esprit était porté même à l'atliéïsme. Devenue vieille, elle voulut se faire dévote , pour réaliser au moins l'un des rêves de sa jeunesse , lorsqti'elle disait :
Quand je serai vieille, j'aurai trois ressources pour me désennuyer. Je me ferai joueuse , ou dévote ou gourmande {Tj.
Elle tàclia donc , tant qu'elle put , au moins de se faire dévote , mais il n'y avait pas moyen ; elle écrivait , un jour, à la suite d'une conversation avec son confesseur :
Four le rouge et le 'président , je ne leur ferai pas r honneur de les quitter (S).
Elle se faisait lire les épîtres de saint Paul
(1) 3Iarie de Yicliy Chambron , née à Paris.
(2) Elle n'était pas dévote mais elle était gourmande.
(3) Le président ïïainault. Il était intimement lié TTCc elle depuis long-temps.
ET LES H03I5ÏES DU XVlIl" SIECLE. S&
par sa femme de chambre, et s'impatientait de ne pas en saisir le sens figuré. Enfin elle frappa de la main sur sa table , et dit à cette fille :
Mademoiselle, est-ce que vous comprenez rien à cela ?
Dans sa dernière maladie, lorsqu'elle fut à l'extrémité, le curé de Saint-Sulpicé fut la voir. La manière dont elle le reçut mérite d'être connue.
« Monsieur le curé, lui dit-elle, vous allez sûrement être content de moi, tâchez que je le sois de vous. Faites-moi grâce de trois choses : ni questions, ni raisons , ni sermons. »
Elle mourut en 1780, âgée de quatre-vingtquatre ans. Il y en avait trente qu'elle était aveugle.
Elle a fait des vers charmans et remarquables par une finesse d'esprit et un charme d'autant plus singulier qu'il nV a jamais de mouvement venant du cœur. En voici quelques-uns :
Quand l'humeur vient me prendre Et que je fais du noir , J'écoute sans entendre, Je regarde sans voir.
Si de ma léthargie Je sors par un soupir , Je sens que je m'ennuie, Ça fait toujours plaisir.
En voici d'autres faits pour une chanson :
Le ver à soie est à mes yeux L'être dont le sort vaut le mieux.
Il travaille dans sa jeunesse , Il dort dans sa maturité , Et meurt enfin dans sa vieillesse Au comble de la volupté.
Notre sort est bien différent j
Il va toujours en empirant :
Quelques plaisirs dans la jeunesse,
Des soins dans la maturité,
Tous les malheurs dans la vieillesse ,
Puis la peur de l'éternité.