‹ Une soirée chez Madame GeoffrinChapitre 2 sur 29 · LES DEUX AGES DE L'HOMME · texte numérisé non relu

LES DEUX AGES DE L'HOMME

Il est un âge heureux, mais qu'on perd sans retour Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces

Le plaisir vif avec l'amour

Et les désirs avec les grâces.

ET LES HOMMES DU XVlll* SIECLE. 41

Il est un âge affreux, sombre et froide saison,

Où rhorame encor s'égare, et prend , dans sa tristesse,

8on impuissance pour sagesse

Et ses craintes pour la raison.

Ce dernier morceau est remarquable... Celte pensée :

Son impuissance pour sagesse.

me paraît d'une haute portée ! Que de

réputations frappées de nullité . si on leur appliquait cette pensée pour les juger ! que de gens qui n'ont pour égide que leur incapacité et leur impuissance !

D'Alembert(l) était celui de tous les hommes de lettres que voyait madame du Deffant , qui savait le mieux apprécier l'esprit remarquable qui la distinguait ; il avait compris cette merveilleuse vivacité d'intelligence qui en faisait une femme hors de ligue. Aussi l'avaitelle complètement captivé. Il y allait tous les jours sans y manquer, malgré la distance qui existe de chez lui à la rue Saint-Dominique,

(1 M. d'Alembert était frère de H. Yilleroy.

OÙ était situé le couvent de Saint-Joseph , qu'habitait madame duDeffaut (1). .. Il l'aimait et l'aurait aimée toujours , sans un événement qui arriva dans l'intérieur de madame du Detfant. Ce fut l'admission de mademoiselle de Lespinasse chez elle , en qualité de demoiselle de compagnie. — D'Alemhert s'y attacha bientôt avec passion. — Il y avait dans le sentiment qui l'attirait vers elle un attrait produit par la ressemblance d^ leur situation. Tous deux étaient enfans naturels; tous deux , frappés du préjugé qui alors était bien plus régulateur

de l'opinion qu'aujourd'hui D'Alemhert

était surtout le plus à plaindre , car il connaissait sa mère (2) , il était aussi le plus aimant

(î) C'est sur l'emplacement, du couvent de Saint- Joseph qu'on a construit , dans le temps de l'empire , les communs et les écuries de Madame mère. Maintenant ces mêmes bâtimens servent pour les bureaux particuliers de la guerre.

(2) Bîadame de ïericin ; c'est à elle que le régent , pour qui elle avait eu un caprice et qu'elle ennuyait parce qu'elle lui parlait politique , lui dit : Quelle est la nou- Teîîe maîtresse de votre frère ?

Son frère était le cardinal de Tencin.

ET LES H03i:UES DU XVIIl" SIECLE. AZ

des deux, et cela devait être, il était le plus malheureux.

Madeiuoiselle de Lespinasse avait eu jusqu'à ce moment une existence toute romanesque. Elevée (1) dans un couvent de province, et sous la protection invisible d'une personne qui fournissait à ses besoins sans se découvrir à elle , mademoiselle de Lespinasse éprouva de bonne heure tous les chagrins d'une existence sans appui etsansavenir.il paraît positif qu'elle est née tandis que sa mère avait encore son mari : mais qu'elle était le fruit d'une infidélité. Sa mère , en mourant , lui laissa une somme d'argent qui ne lui fut remise qu'à la condition expresse qu'elle ne chercherait jamais à faire valoir les droits indubitables de sa naissance. 3Iadenioiselle de Lespinasse le promit , et jamais elle ne viola son serment , même lorsque la passion de 3L de 3Iora pour elle pouvait lui faire souhaiter d'être son égale, au moins par le droit d'avoir un nom.

Appelée à Paris par des affaires , elle y ren-

(l)Julie-JeanneÉ:éonore,née en 1732. On ne sait si elle naquit en province ou bien à Taris.

contra Madame du Deffant , dont l'esprit habile et fin eut bientôt reconnu tout le charme du sien. Madame du Deffant était aveugle ; depuis long-temps elle cherchait une jeune personne instruite qui fût en même temps bien élevée et formée aux belles manières. Mademoiselle de Lespi nasse réunissait toutes ces qualités; de plus elle était pauvre et malheureuse ; elle parlait d'une voix, douce. Madame du Deffant se dit à elle-même'qu'elle ne trouverait jamais une pareille occasion, et le marché fut conclu. C'était bien en effet un marché, et la malheureuse fille devait payer bien cher l'intérêt de l'argent qui formait son salaire ! — Elle avait une santé délicate que ses chagrins avaient encore altérée. On lui recommandait surtout le repos et le siletice , et toutes les nuits, son impérieuse maîtresse la faisait lire à haute voix jusqu'à six heures du matin , et cela , depuis une heure après minuit. Bientôt sa santé s'altéra. Elle n'en dit rien , car elle craignait madame du Deffant, et encore plus d'être sans asile. Mais une toux sèche et fréquente , sa voix affaiblie qui souvent laissait tomber les mots , auraient du avertir la vieille aveugle , qui

ET LES HOMMES DU XVIII^ SIECLE. JtO

n'avait de pitié que pour elle-mérae. Ce fut alors que mademoiselle de Lespinasse conçut un projet qui pouvait s'excuser, mais qui ne prouve qu'un cime peu élevée , ayant été accompli dans le secret.

J*ai dit que madame du Deffant demeurait au lit jusqu'à six heures du soir ; à cette lieure elle recevait ses amis jusqu'au moment où ellemême sortait pour aller passer le reste de la journée chez madame de Luxembourg ou madame la duchesse de Chaulnes.

Mademoiselle de Lespinasse, retirée dans une petite chambre solitaire et sombre donnant sur la cour du couvent de Saint-Joseph , passait tristement ses matinées qui, pendant long-temps, s'écoulèrent péniblement pour elle. Sa position dépendante lui rendait la vie odieuse ; bientôt elle souffrit de violentes douleurs, et sentit, à ce qu'elle raconta depuis, que la mort l'attaquait. Alors, elle prit une distraction a laquelle elle n'avait osé se laisser aller dan^ les premiers mois de son séjour à Saint-Joseph : elle reçut quelques personnes chez elle. C'étaient Turgot , Chastellux, d'Alemhert , Marmontel , Laharpe et plusieurs au-

très.... Ces hommes étaient tous de la société intime de madame du Deffant ; mademoiselle de Lespinasse leur demanda le secret de leur réunion chez elle , et pendant long-temps , elle fut exacte à les envoyer à six heures chez madame du Deffant. Mais enfin elle cessa d'y donner son attention , et s'il faut le dire, je pense que ce fut lorsqu'elle jugea son empire assez établi sur tous ceux qui , depuis , abandonnèrent madame du Déifiant pour elle.

Madame du Deffant apprit enfin le mystère des réunions de mademoiselle de Lespinasse qui , dans le fait , aurait dû penser qu'elle dépendait de madame du Deffant, et ne pouvait ainsi recevoir à son insu. Aussi , le jour oii elle en fut instruite , ce fut une terrible scène , dit Marmontel. — Et je le crois vraiment bien. — Je juge la conduite de mademoiselle de Lespinasse peut-être sévèrement, mais je la regarde comme une perfidie, surtout lorsqu'on voit l'issue de cette affaire.

Ce qui en est pour moi comme une sorte de confirmation, ce fut comment le monde prit la chose : tout le monde donna tort à la vieille aveugle; on la blâma!... elle qui était trahie!

ET LES HOMMES DU Wlll SIECLE. 4 /

tant les mesures avaient été prises à l'avance pour établir une innocence qu'on avait dès long-teuips entourée de pitié et de plaintes. Mademoiselle deLe>pinasse continua cependant à proclamer un grand désespoir du méconten-

ment de madame du Deffaut Elle pleura,

fut malade et finit enfin par s'empoisonner avec plus de quarante grains dopium. Elle fut vraiment malade ; des secours prompts et habiles arrêtèrent les effets de cette folie... Un seul

motif peut faire excuser le suicide pour

une femme c'est lamour ; pour uo homme c'est l'honneur; toutes les autres raisons sont insensées. — Pendant le temps du danger de mademoiselle de Lespinasse , madame du Deffant était auprès de son lit et 1 ui tenait les mains en pleurant, ce qui , pour cette femme naturellement égoïste avec franchise . était une preuve de ce qu'elle souffrait.

— Revenez à vous, ma chère enfant . disaitelle à mademoiselle de Lespinasse... Revenez à vous et à moi.

— Ah ! madame . il n'est plus temps , disait la malade... il est trop tard pour me montrer de la pitié!

48 MADAME GEOFFRIW

Cette manière de montrer de la dureté dans la souffrance, quand le mal qu'elle endurait pouvait commander le pardon, ne me plaît pas du tout.

Mais enfin , Dieu ne voulut pas que mademoiselle de Lespinasse mourût ainsi, frappée par elle-même : elle guérit. Alors , madame du Deffant ressentit de nouveau son injure , et ne voulut pas que mademoiselle de Lespinasse demeurât chez elle un jour de plus. Ce fut alors que le résultat de la conduite, long-temps dissimulée , de cette fille artificieuse , parut sans voile au grand jour. Prenant une figure de circonstance, elle se mit à raconter d'une voix doucereuse plutôt que douce , les torts qu'elle prétait à madame du Deffant qui , après tout , avait été pendant long-temps sa bienfaitrice. Excitée par ses plaintes , ses larmes, guidée aussi par un mouvement de jalousie contre madame du Deffant, madame Geoffrin fit obtenir à mademoiselle de Lespinasse une pension du roi , par les soins du duc de Choiseuil. C'était à cela que tendaient tous ses vœux. Elle n'avait pas tort ; mais la route qu'elle a prise est cou-

ET LES H0M51ES DL' XVIIl^ SIECLE. 49

traire aux lois de l'honneur et de la délicatesse (1).

Cette pension était suffisante pour la mettre au-dessus du besoin. Elle ne fut jamais très riche, mais alors, à Paris, on ne tarifait pas le plaisir qu'on avait à entendre causer telle ou telle personne, selon la fortune qu'elle })Ossédait , et mademoiselle de Lespinasse était recherchée dans toutes les meilleures maisons de Paris. Elle était jeune , pas jolie, mais fort simple et modeste en apparence dans ses manières et dans sa personne : toujours mise avec une modestie outrée ; affectant même dans ses vétemens une sorte de puritanisme , et dans son langage cette douceur, ce sottovoce qui donnaient à son langage un très grand charme,

(1) Une des preuves de la décadence de la société est cette évaluation selon la fortune. La restauration avait au moins cela de Lon qu'elle avait ramené une sorte de justice basse et haute pour exercer une juridiction sans laquelle labélise, les vices les plus honteuï, tous les cas de réforme enfin, déserteront le Botany-Bay , où le bon goût seulement, sans invoquer autre chose, doit les reléguer!...

oO MADAME GEOFFRIW

parce qu'on ne comprenait pas qu'une femme aussi ardente dans son imagination , dont le brûlant délire ressemblait, dit Marmontel , à celui de Sapho , ne pouvait pas être douce de paroles, de manières^ de regards, de sourire , et cela constamment , si le cœur avait eu quelque chaleur. Une femme passionnée, ne le fût-elle que passagèrement, le sera toujours assez pour que cette passion se fasse jour dans plusieurs moraens de sa vie. Ainsi donc, je ne regarde pas mademoiselle de Lespinasse comme une femme admirable sous le rapport intellectuel. Elle était calculée, comme il le faut voir, à l'occasion de madame du Défiant.

Une fois maîtresse d'une fortune médiocre, mais indépendante, mademoiselle de Lespinasse vécut à son tour pour les lettres et les arts. Sa maison fut le rendez-vous des gens de lettres distingués et des artistes renommés, ainsi que de la plus haute société. Quoique son caractère ne me plaise pas (1), je ne puis lui re-

(1) Si madame du DefFaiit eût été seulement sa tante ou son aïeule, sa conduite devenait odieuse, mais elle lui était étrangère.

ET LES HOMMES DU WIIl^ SIÈCLE. ol

fuser un esprit supérieur , quoique sans force dans tout ce qui n'est pas excité par une violente passion où sa tête était embrasée. Je trouve du calcul dans toute sa vie. Laharpe lui-raème, qui en a fait un portrait qu'il a voulu rendre flatteur, me donne raison.

« Elle rassemblait dans sa maison , dit La- » harpe, la société la plus choisie et la plus

■ agréable en tous genres, depuis cinq heures » jusqu'à dix; on était sûr d'y trouver l'élite » de tous les états : hommes de cour , hommes » de lettres, ambassadeurs, femmes de qua- » lité. C'était presque un titre de considération » d'être reçu dans cette société. Elle en faisait » le principal agrément. Je puis dire que je n n'ai pas connu de femme qui eût plus d'es- » prit , moins d'envie d'en montrer, et plus » de talent pour faire valoir celui des autres. » Elle mettait tout son monde à sa place, et > chacun était content de la sienne. Avec un

■ grand usage du monde, elle avait le plus » aimable, celui qui a le ton de l'intérêt. — « Ce ton lui était facile : son àme singulière-

■ ment aimante attirait tout ce qui avait ce K genre de rapport avec elle; aussi perso/? «e

52 MADAME GEOFFRIPr

)> n'a jamais eu autant d^amis , et chacun » d'eux en était aimé comme s'il eût été seul » à Vêtre. »

Je souligne celte deruière phrase; elle est, selon moi, assez concluante pour me donner raison relativement à ce que je pense sur l'esprit calculé de mademoiselle de Lespinasse.

Elle avait une imagination volcanique qui détruisit sa santé. Sa passion pour M. de Mora , celle tout aussi brûlante pour M. deGuibert, lui causèrent une telle douleur qu'elle finit par y succomber. M. de Mora était l'oncle de M. de Fuentès, que nous avons tous connu à Paris, et qui lui-même fut comte de Mora, après la mort de son oncle. Cet oncle aimait madem.oiselle de Lespinasse avec une passion égale à la sienne; et si je consulte Marraontel , il me dit que l'ambition de mademoiselle de Lespinasse était démesurée, et que l'altération de sa santé était surtout causée par le chagrin d'être dans le monde aussi mal placée qu'elle l'était... Quoi qu'il en soit , M. de Mora contraint d'aller en Espagne, la quitte au désespoir... arrivé à Madrid, il trouve sa famille peu disposée à donner son consentement à ce ma-

riage qui paraît disproportionné sous bien des rapports. M. de Mora, contrarié dans sa volonté de cœur , déjà malade , reçoit de ce refus un tel accroissement de souffrance, que bientôt il est dans le danger le plus immédiat d'une phthisie pulmonaire, accompagnée de cracheraens de sang et de tous les accidens de cette terrible maladie. En apprenant cette nouvelle, mademoiselle de Lespinasse y voit la destruction de toutes ses espérances Désespérée,

elle a recours à d'Alembert , dont elle ne voit pas qu'elle torture l'àme bonne et aimante ; mais la peine des autres était toujours la dernière qu'elle voyait. Ce qu'elle voit, ce qu'elle sait, c'est que d'Alembert lui est dévoué; elle lui demande à genoux d'aller chez Tronchin , le plus habile médecin d'alors , et que la famille du comte de Mora a fait consulter... Elle demande, elle prie, elle pleure, et d'Alembert se résout à décider Tronchin à déclarer que le comte de }lora ne peut guérir qu'à Paris.

— Mais je vous préviens , dit l'homme habile a d'Alembert, que ce n'est pas mon opinion.

L'autorité du nom de Tronchin fit changer

la famille de Fuentès d'opinion à son tour. Le jeune homme quitte Madrid... Le voyage ramène une nouvelle inflammation , et à Bordeaux , le malheureux, surpris, suffoqué par une hémorrhagie , meurt sans avoir même revu un moment celle qu'il aimait. Mademoiselle de Lespinasse fut au moment de le rejoindre; elle sentit doublement son malheur, car c'était elle qui l'avait attiré vers Paris, et cependant elle savait que ce voyage lui serait peut-être fatal !... En admettant que son calcul ne fût que de l'amour, il était au moins bien personnel.

D'Alembert souffrait de sa peine , l'excellent homme ! car il l'aimait avec passion aussi , lui ; et son afi'ection était méconnue tellement que , lorsque les lettres d'Lspagne «l'arrivaient pas , elle était sans pitié au point de le supplier d'aller lui-même à l'ambassade d'Espagne pour avoir des nouvelles ; et d'Alembert y allait... et même il était malheureux quand il revenait sans lettres...

La liaison de mademoiselle de Lespinasse avec M. deGuibert, un homme marié, un père de famille, est encore, selon moi, une chose

Page 1