livre ; c'était la Nouvelle Héloïse ! Oui
c'était à Diderot que ces paroles blessantes étaient envoyées. — Il y avait bien de l'amertume dans cette conduite , pour celui qu'elle concernait!... Mais Diderot a donné de cette conduite une explication assez convenable.
Rousseau voulait rompre avec Diderot et toute la suite encyclopédique , ou plutôt il voulait rompre avec tout le monde, car son goût pour la retraite n'était pas une exagération. Il était bien comme le génie qui aime et cherche la solitude . et qui pourtant a besoin du monde et de son bruit. Cette pensée est bien admirablement développée dans un livre que Rousseau aurait fait tel qu'il est , s'il eût vécu assez long-
(46 MADAME GEOFFRIW
temps pour voirie inonde comme il est (1) de nos jours.
Rousseau n'était pas né méchant , il était bon même. Il est né avec beaucoup de sensibilité.... On pouvait mieux, à ce que je puis croire , si je porte un jugement sur lui d'après ce qui m'a été dit par tous ceux qui l'ont connu , l'aimer et en être aimé si l'on restait loin de lui. Aussitôt qu'on se rapprochait , tous les plans de bonheur, les liens de cœur, tout s'écroulait, tout se brisait, il croyait qu'on était envieux et jaloux de lui. Tous ceux qui l'entouraient formaient un complot; ils étaient ses ennemis. Il était malheureux , et rendait les autres plus malheureux que lui ; du moins
(1) Le Monde coinme il est, roman de M. le marquis de Custine, ouvrage de la plus haute portée, écrit d'une manière ravissante comme tout ce qu'écrit l'auteur. Il vient de faire, pour la vente des Polonais, des vers sur la mort de Poniatowski, écrits sur sou tombeau, qui sont chefs-d'œuvre comme beauté et facture littéraire et admirables comme pensée de l'âme, et d'une âme soupirant la douleur d'un grand peuple noblement malheureux.
C'est une belle chose !
EU LES HOM^IES DU XVllI SIECLE. 14/
je le crois, car il n'est rien de plus pénible que de se voir soupçonné par ceux qu'on
aime Cette méfiance, qui faisait la base du
caractère de Rousseau , fut la cause de tous les malheurs de sa vie. Il aurait eu des amis , car il en était digne; mais il n'en eut jamais, parce qu'il ne crovait pas aux amis... On naime pas long-temps seul, et le moyen d'aimer un homme qui vous répète chaque jour que vous le trahissez !
(1) Voici les propres paroles de Marmoutel à sou égard :
« Cette méfiance funeste , cette facilité » légère et si prompte, non-seulement à soup- » conner,maisà croire de ses amis tout ce » qu'il y avait de plus noir, de plus lâche, de » plus infâme, i\ leur attribuer des bassesses , » des perfidies , sans autre preuve que les ré- » ves d'une imagination ardente et sombre » dont les vapeurs troublaient sa malheureuse B tête , et dont la malheureuse influence ai-
(1) Ici je plains Piousseau, parce que je le comprends; et que cette susceptibilité est bien souvent le partage des âmt's profondément aimantes.
148 MADAME GEOFFRIÎÏ
» grissait et empoisonnait ses plus douces af- » fections ; ce délire, enfin , d'un esprit om- » brageux , timide , effarouché par le malheur, » fut bien réellement la maladie de Rousseau » et le tourment de sa pensée. »
Cette méfiance dont parle Marraontel était le moindre de ses défauts, peut-être , ou du moins le plus excusable , parce que ses malheurs lui donnaient presque le droit de se méfier des hommes, mais c'était l'injustice avec laquelle il jetait cette méfiance. C'était l'indifférence avec laquelle il accusait sans preuves, ou diaprés des renseignemens tirés de bas lieu... par des rapports enfin !... Il brisait ainsi des liens d'affections avec une légèreté qui devenait criminelle, dès que l'ami accusé n'était pas coupable... Souvent cette folie le portait à faire une accusation infamante contre le meilleur des hommes; ce fut ce qui lui arriva avec Hume, l'historien. Il aimait Rousseau et le lui avait prouvé... Rousseau, dans la croyance qu'il l'a trahi , le calomnie à son tour lui-même, comme chacun peut le voir dans ses œuvres ! il le poursuit avec un poignard dont il régorge sur la simple allégation
ET LES HOMMES DU XVIIl^ SIECLE. 1 49
faite par lui-même, que David Hume, le plus honnête des hommes, en est devenu tout a coup le plus infâme! Etjoignantlaraillerieà l'insulte, il s'écrie:
Premier sinfjîet sur la joue de mon patron! Second soufflet sur la joue de mon pafro7i! Troisième soufflet sur la joue de mon patron !
Lorsque David Hume, sur la recommandation de madame de Boufflers et de madame de Luxembourg, offrit à Rousseau de le suivre en Angleterre pour y accepter de lui une retraite indépendante de l'inquisition des lois, et oii son génie aventureux pourrait créer et donner des chefs-d'œuvre que la Sorhonne ne pourrait plus étouffer dès leur naissance, Rousseau accepta ; mais la chose fut secrète , et ce ne fut qu'au moment de quitter la France. Un jour que David Hume était chez le baron dHolhach , il lui dit qu'il emmenait Rousseau en Angleterre.... le baron d'Holbach ne répondit pas. Hume le regarda, et répéta ce qu'il avait dit. Le baron continua de garder le silence.... Eh! quoi, lui dit Hume, ne m'approuvez-vous pas de délivrer un si grand et si
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beau talent des entraves qui le retiennent ici?... Les lettres et le monde littéraire vous auront peut-être une grande obligation, mon cher Hume , lui dit alors le baron. Mais vous , vous paierez bien cher l'honneur d'avoir délivré ce beau génie de ses chaînes... Cest mie vipèfe que vous réchauffez dans votre sein... prenez garde à sa morsure î
Le baron d'Holbach croyait en effet avoir à se plaindre de Rousseau , parce que, après l'avoir admis dans son intimité la plus grande, Rousseau trahit la sainteté de l'hospitalité, et mit dans son Emile , ainsi qu'on l'y peut voir , toute la société du baron d'Holbach, qu'il peint, ainsi que ses amis, sous les couleurs les plus odieuses. Il les accuse d'athéisme et leur attribue des pensées qui ne furent jamais celles du baron lui-même , mais qui, l'eussent-elles été, ne devaient pas être dévoilées par sa main après avoir été connues de lui par l'habitation intime que l'hospitalité du baron lui avait donnée.... Hume, effrayé d'abord de l'avertissement du baron d'Holbach, lui demanda quelques explications sur les torts de Rousseau, le baron les lui donna. Hume n'y vit qu'une
ET LES HOMMES DU XVIIl^ SIECLE. loi
indiscrétion, et lui-même, ayant une grande admiration pour Emile , il ne condamna pas Rousseau aussi complètement que l'aurait voulu le baron d'Holbach... Il ne vit même dans l'expression de son mécontentement que de la passion excitée par un mécompte, — Il n'en tint donc pas moins la parole donnée à Rousseau, et l'emmena avec lui en Angleterre , malgré les avis réitérés du baron d'Holbach qui les résuma par cette dernière vérité : c'est que, Rousseau s'était toujours brouillé avec tous CEUX qui l'avaient aimé (1) , et n'avait conservé de relations qu'avec ceux qui le flattaient. Car quel est l'homme au monde qui n'a pas do flatteur ?
— Arrivé en Angleterre, Hume rend à R.ousseau tous les services que son cœur excellent put lui faire juger nécessaires, — il établit Rousseau dans une retraite charmante, et le mit pour la première fois de sa vie en face d'un
(1) Quand je vois un homme n'avoir pas d'amis dont Taniiiié date de son enfance , j'ai de la méfiance de lui. ;>iais il y a toujours du bon dans celui qui compte même une seule vieille amitié.
152 MADAME GEOFFKIIî
avenir de bonheur... Rousseau, d'abord reconnaissant, ne put que donner à Hume toutes les preuves d'un cœur dévoué et sensible... Aussi le bon David Hume écrivit-il au baron d'Holbach qu'il se trompait, que Rousseau était un excellent homme. . reconnaissant surtout , répétait David. — Patience , disait le baron ! — il ne le connaît pas encore! arrivera le jour de la déception , et le réveil sera peutêtre terrible pour Hume....
Pendant long-temps néanmoins , Rousseau ne donna pas lie^ de penser que le baron aurait jamais raison. Lorsque tout à coupj sans préparation , David écrit un jour au baron d'Holbach : — Monsieur le baron , vous aviez raison, Rousseau est un monstre!...
Le baron d'Holbach , à ce que raconte Marmontel , reçut cette lettre a.u milieu d'un de ses fameux dîners!... Ah I ah! dit-il froidement. Hume le connaît donc enfin!
— Quelle pouvait être la cause d'une rupture aussi prompte entre deux hommes qui paraissaient unis si étroitement ? Nous en voyons une explication dans le caractère bien connu de Rousseau, et dans sa confession à lui-même,
ET LES H03I3ÏES BU XVlIl'' SIECLE. loS
il prétend d) que Hume le perdait à Londres, tandis que ce même Hume se défendait à Paris par les lettres les plus parfaites, comme pouvaient l'être les lettres d'un homme tel que lui... être accusé mais surtout soipçû>.né par un homme qu'il avait aimé et obligé ^vec tout le déyoùment de son cœur, a dû paraître, à David Hume, le comble de l'ingratitude.... aussi s'écrie-t-il : Rousseau est vs monstre î aussitôt que la méfiance de Rousseau se dévoile cà lui en montrant son ingratitude. L ingratitude ! le vice le pi us lâche et le plus vil de l'humanité. Et cependant Tâme de Rousseau était de sa nature douce, aimante et tendre. Que de douleurs, de souffrances inconnues cet homme infortuné n'a-t-il pas dû supporter!... mais en même temps que de petitesse dans cette àme qui craignait toujours qu'on ne la voulût bles-
(1 ) Les gens qui out des torts envers tous , cherchent toujours a se persuader à eux-mêmes que vous en avez envers euï. — Cette conduite est presque toujours celle des hommes qui ne sont pas tout-à-fait méchans et qui n'ont pas une nature assez forte pour agir , soit par euxmêmes, soit sans vtotif.
]^A M\DAME GEOFFRlPf
ser!... Cette susceptibilité venait aussi d'un amour-propre qu'un rien irritait. C'est ainsi que les bienfaits lui étaient bientôt insupportables, et les bienfaiteurs étaient enveloppés
dans le même anathènie La reconnaissance
si douce à ressentir , la reconnaissance si pre'ciease aux cœurs bien nés... Eh bien! il ne la connaissait que pour la transformer en poison. Elle lui était importune; elle lui devenait odieuse. C'est ainsi que cette nature si malheureuse le rendait malheureux lui-même et lui faisait maudire la vie. — Je n'ai jamais aimé Rousseau ni Voltaire, mais je crois maintenant que la raison m'éclaire davantage; je crois que je préfère encore Voltaire à Rousseau : il y a dans celui-ciune continuelle guerre avec l'espèce humaine, une perpétuelle dénégation de tout ce qui est beau et bon dans la vie : que je suis toujours mal à l'aise , lorsque se passe une heure avec Rousseau. Il ne me fait ni pleurer ni rire, — il ne m'émeut jamais — Je le trouve faux lorsqu'il parle d'amour, dont il parle en sophiste; je le trouve faux lorsqu'il parle d'amitié, dont il parle en rhéteur; et je le trouve plus faux que tout cela,
ET LES HOMMES DU XVUl' SIECLE. 15o
lorsqu'il parle d'amour maternel , parce qu'il en parle en ignorant. Cet amour est profané par un père qui mettait ses enfans a l'hôpital. Voici un trait de lui.
Lorsque Rousseau habitait l'Ermitage, madame la maréchale de Luxembourg habitait, elle, le chcâteau de Montmorency qui, depuis a été abattu... Madame Rousseau , ou mademoiselle Thérèse , était alors enceinte du trois ou quatrième malheureux , que son père repoussait par la seule pensée, selon moi. qu^il ne voulait pas qu'on dit de son enfant , qu'il était laid, sot et misérable; ce qui pouvait arriver. Madame de Luxembourg voulut mettre tin à cette indigne conduite.
Rousseau, lui dit-elle, donnez moi Lenfant que porte votre femme. Je m'engagerai par écrit, entre vos mains, de lui reconnaître une pension assurée sur sa tète pour sa vie entière de SIX MILLE francs!... Jc Ic ferai élever. J'en aurai soin. Donnez-le moi !...
Rousseau se refusa non-seulement à cette demande, mais s'étant aperçu que Thérèse y prétait l'oreille, il prit autant de précautions pour que l'enfant ne put être remis h la mare-
]o6 MADAME GEOFFKin
cliale , qu'il en aurait pris pour le sousiraire au malheur le plus menaçant. Je tiens ce fait d'un témoin, qui alors était au château de Montmorency (1). Une pareille conduile n'a qu'un nom. Aussi, je n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais Rousseau. Il a des vices de cœur qui, à mes yeux , compensent aussi par trop les qualités que la nature lui avait données. Je sais qu'il avait une âme née pour le bien ; mais je ne puis en faveur de ce hazard lui pardonner ses torts. C'est ainsi qu'on tue, et qu'après le meurtre , l'assassin arriverait en disant : Je ne l'ai fait que jyour le bien et pour ina défense ! Il y aurait toujours ce moi , qui est le mobile de toutes les actions. — C'est ainsi qu'avec une âme qu'on dit sensible , on afflige , et qu'on blesse pour ne pas soutfrir , et que toutes les douleurs sont infligées pour 'en éviter une. C'est également ainsi que Rousseau envoyait ses enfans à l'hôpital pour s'éviter UN JOUR la peine de les voir sans fortune ! Non , je ne puis pardonner à cet homme son aflectation de sensiblerie. — Je ne l'aime pas,
(1)M. de L de C
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je le répète , et cette impression ne peut que prendre des forces , en voyant le mal qu'il a fait non-seulement à la littérature par un goût entièrement faux, mais aux mœurs, par une morale que mon àme, trop difficile peut-être , ne peutadmettre comme règle de la vie sociale. (1) J'ai parlé de Diderot et de lui, bien qu'ils ne fussent pas du salon de madame Geoffrin , parce qu'ils tiennent à cette littérature du dix-huitième siècle dont j'ai fait apparaître tous les acteurs dans cette galerie de tableaux; les détails que j'ai donnés sur eux, étant d'ailleurs peu connus , ne peuvent qu'intéresser.
(1) Le cardinal 3Iaury qui, pendant le huit années qu'il a passées é Paris , venait tous les jours chez moi, ei qui avait beaucoup connu Diderot, Mamiontel, Rousseau et tous ceux dont je parle , Fontenelle excepté, et qui avait été présenté chez madame Geoffrin , dont il avait même un portrait donné par ellemême, m'a habituée à vivre par le souvenir , au milieu de cette société à la fois élé;jante et spirituelle dont la tradition n'est plus gardée aujourd'hui surtout que par ceux à qui elle fut transmise oralement par des personnes qui elles-mêmes avaient fait partie de cette société.
158 M\D\ME GEOFFRITT
Il me reste à parler d'un homme qui a un nom bien étrangement usurpé depuis longtemps comme littérateur distingué ; c'est encore là une de ces bulles de savon bien brillantes et bien légères, sur lesquelles on souffle et qui s'évanouissent sans laisser de traces de leur passage. Cet homme est celui qu'on appelait le Gentil Bernard. . Rien ne fut jamais plus en opposition avec la lourdeur de son esprit et le peu de grâces de son humeur, que ce surnom de Gentil. Il était froid, compassé, mettant une attention extrême à ses paroles , — affectant d'avoir une; amitié exaltée pour la plus jolie fenuTie de la cour; ne se trompant pas, et prenant madame d'Egmond , fille du maréchal de Richelieu, femme d'un grand d'Espagne, belle et à la mode, et dès long-temps l'objet de son culte. Il était là en adoration devant son idole, la louant connue la vierge des sept douleurs, et parlant de son regret de perdre un amant pendant les huit jours qu'il lui fallait pour en avoir un autre, avec la même bonhomie qu'il aurait apportée à louer la reine Marie Leczinska. Ce n'est pas qu'il ne sût parfaitement que madame d'Egmond était plus
ET LES HOMMES DU XYIU^ blÈCLE. 139
que joveuse dans son humeur , et que cette humeur était même galante : il savait cela à mer- Acille; mais il voulait paraître un martyr de Taffection la plus pure, tandis quil n'était qu'un niais. — Du reste, toujourssur ses gardes, il avait une manière d'être qui , dans le monde , était une raison pour l'y faire aimer par la société qu'il voyait. Toujours avec les gens de cour, avec M. de Coigny, avec le maréchal de Richelieu, avec madame d'Egraond. avec madame de Brionne. il était bien avec tous. Avec les premiers, il disait en mauvais vers :
J'aivu Coigny, Bellone et la victoire...
Et avec les autres, il ajoutait toujours en mauvais vers :
J"ai \u Daphné , je vais chanter l'amour.
Tout cela jargonnait à merveille ce partage qu'on avait alors et qui contrastait d'une manière si tranchée avec la belle prose de gens qui ne sacrifiaient jamais à la flatterie, et qui alors étaient éloignés des salons dont Bernard remplissait et occupait les loisirs en lisant VArt
160 MADAME GEOFFRIiX
d'aimer , en remplissant des bouts-rimés et faisant des madrigaux. — Madame GeofFrin l'aimait beaucoup.
« Personne ne se plaindra de Bernard , disait-elle, il ne fait de mal à personne, celuilà ! Aussi , voilà un homme qui est bien reçu partout... on n'a jamais besoin de le défendre ! s
Ce mot caractérise ce côté de madame Geoffrin qui, malgré qu'elle fut extrêmement bonne , n'avait pas assez de courage pour lutter avec le monde et défendre un homme malheureux. Cependant elle était bonne!... C'est que la bonté n'est jamais complète!
Bernard , qu'on a surnommé le gentil Bernard, parce qu'il faisait des madrigaux, comme je l'ai dit plus haut , et qu'il portait le manlelet de madame d'Egmond , comme on portait il y a dix ans le schall ; Bernard, qui n'était gentil ni par lui-même ni par ses écrits maniérés , surtout au milieu de ce bataillon sacré d'esprits vigoureux et d'hommes à têtes carrées qui taillaient de l'ouvrage à la génération à venir, faisaient peut-être du mal , mais en voulant faire du bien , et qui , du moins , avaient
ime intention quelconque. Il est odieux de marcher ninsi dans la vie et d'aller en aveugle devant soi, ne connaissant ni le mal ni le bien des choses . et faisant consister l'existence dans une saison passée dans un château , une autre dans une maison de campag^ne et l'hiver selon les invitations à diner qu'on reçoit". C'était la vie de Bernard et de beaucoup d'autres. jS'on pas celle de d'Alembert , de Diderot . de Rousseau même malgré ses défauts, et encore moins de Carracciol i et d'autres esprits à larges routes dans lesquelles ils pouvaient s'égarer, mais jamais se prosterner devant une idole. — Je n ai nulle pilié pour les caractères bas et calculateurs. Le génie et même le talent fuient l'habitation de ces ames-la , le talent lui-même n'y loge qu'en passant et tellement à Fétroit , qu'il s'en sauve encore.
Cette façon d'être, dont je viens de parler, influe plus qu^on ne pense sur le plus ou moins de talent qu'on possède. Avec ce besoin d'un patronage à' habitation . c'est-à-dire pour une maison dans laquelle on est l'été à la campagne , et l'hiver à la ville, on n'a plus d'indépendance , on ne peut plus parler comme on le
362 MADAME GEOFFRIiN
veut , il faut se modeler sur Topinion du maître de la maison où l'on dine, — ses amis sont vos amis , ses ennemis sont les vôtres, — et cela sans aimer ]es uns et haïr les autres !... quelle est Tâme un peu élevée qui comprendrait ainsi la vie littéraire ?... C'est pourtant l'existence que je connais à beaucoup de gens qui se donnent à la fois pour littérateurs et gens de bien, et ne sont l'un ni l'autre.
Saint-Lambert , sans être de même que Bernard, parce que sa position était difiérente, avait un peu de cette politesse obséquieuse , résultat de son séjour habituel dans une petite cour où tous les hommes pliaient le genou devant un roi , détrôné à la vérité , mais beau-père de leur roi. — M. de Saint- Lambert , raestre-des-camps de cavalerie, et major des gardes du roi Stanislas, duc de Lorraine, était de l'Académie française. — Il était Lorrain et de Nancy même. — Ses premières productions furent toutes religieuses , sa première pièce de vers fut une ode sur l'Eucharistie ! Elle fut imprimée en 1732 , — et M. de Saint-Lambert est né en 1717 : il avait donc quinze ans lorsqu'il composa cette ode. — Il
prononça plusieurs discours à l'Acadéraie de ]Nancy; ces discours étaient remplis de sagesse, froids , raisonnes , mais toujours concluans et jamais étouffés sous cette multitude d'argumens et de paradoxes dont Thomas et Rousseau luimême firent depuis et faisaient déjà un si grand abus. — Bientôt son esprit se fit jour au travers des nuages qui se posaient, non pas sur son intelligence, mais sur Tagrénient de son esprit. Il publia des poésies légères qui pourraient être entendues avec plaisir après celles de l'abbé de Bernis, de monsieur le chevalier de Boufflers et alors de Gentil Bernard. — }Ionsieur de Saint-Lambert publia ensuite le poème des 5af«o;i.s^ dans lequel on trouve de charmans détails, mais qui pèche par la contexture de chaque chant, pour ainsi dire, et qui me faisait l'effet, encore hier où je le parcourais de nouveau pour en reprendre une idée plus précise et plus impartiale, d'une compilation demorceaux faits Tun après l'autre dans son cabinet , pour lire ces morceaux le soir dans quelques salons où long -temps d'avance on disait (1) :
(1) Ceci me rappelle une petite histoire dans laquelle
164 MADAME GEOFFRITf
Venez demain : n'y manquez pas ! M. de Saint-Lambert nous lira le poème des ^aiçows/...
je joue vin rôle et que je puis ainsi avoir le droit de raconter, — J'habitais l'Abbaye-aux-Bois et j'avais alors 44 ans. (Ceci est nécessaire à dire pour expliquer la chose.) Madame la comtesse d'Hautefeuille , femme fort spirituelle et fort agréable, était également habitante du même couvent. Elle réunissait souvent les femmes auteurs qui étaient dans l'abbaye , et nous passions chez elle des soirées fort agréables. Vn jour elle avait convoqué le ban et Tarrière-ban des savantes dont au reste je n'avais pas encore l'honneur de faire partie , mes Mémoires n'ayant pas encore paru à cette époque ; mais ils étaient écrits et parurent un mois après). 11 y avait madame la comtesse d'IIaupouU Beaufort. madame la comtesse de Brécy , auteur de Madame de Palastro , ouvrage rempli de beautés et qui devrait être plus connu. La maîtresse de la maison, auteur fort agréable elle-même, et quelques autres femmes dont j'ai oublié le nom'. Madame llécamier y monta vers la fin de la soirée. — Il y avait devant la cheminée un monsieur que je ne connaissais pas et qu'on pressait beaucoup de dire des vers de sa composition. Il s'en défendait avec cette mollesse qui dit :
Priez-moi donc plus fort'
ET LES HOMMES DU XVIII^ SIECLE. 1 6o
Et la maîtresse de la maison , quand elle était jeune et jolie, me disait un témoin ocu-
et ces dames de lui demander presque à genoux , une petite pièce de \ers '...
Mais riea du tout , disaient ces dames... Monsieur , la première chose venue!., une ode , ou le premier chant de ce poème ? la moindre chose!... et le monsieur se défendait toujours en reculant... heureusement qu'il était devant la cheminée, et plus heureusement encore qu'elle n'était pas mobile... Enfin il sourit et je crus qu'il consentait , il toussa , se moucha , regarda tout autour de lui avec un air charmé, et dit enfin : Mais mon Dieu! je ne me rappelle de rien du tout par cœur!...
— Improvisez, s'écrièrent ces dames!., est-ce donc si difiicile à vous 1... Allons!... soyez-nous donc favorable!...
Je ne me rappelle qu'une petite niaiserie . dit le monsieur en se repliant sur lui-même d'un air modeste... C'est une pièce de vers intitulée la Marguerite et In Rose.
Et alors, avec une expression que je n'oublierai de ma vie , parce que cela ne s'oublie pas... il tourna nonseulement les yeux ; mais s'inclina demi-circulairement vers nous toutes au hot rose , et ajouta avec un air pénétré :
J'en vois beaucoup autour de moi!...
lo
laire , avait grand soin de sa toilette , pour que Saint-Lambert la remarquât. Ce à quoi il avait déjà bien pensé ; aussi apportait-il ce jour-là tout un texte à commenter , et le mois de mai était-il sur de voir le jour. C'étaient des allusions aux roses , aux fleurs, une telle rage de comparaisons que Flore et sa cour n'y auraient plus rien trouvé même à glaner. — S'il lisait chez une femme âgée, l'autorame était là avec ses fruits... et même l'hiver pour une grand'more à cheveux blancs. C'était vraiment très drôle à suivre que cette façon de dire et de faire des poèmes. C'est sur «celui des Saisons qu'il y a de madame Geofi'rin , cet excellent jugement
S'il y avait eu de la malice , la chose eût été grossière et pas même spirituelle ou quoique ce fût !... mais c'était de la plus entière bonne foi !... Il était charmé d'avoir trouvé cette manière d'exorde. Or , il faut dire qu'excepté la maîtresse de la maison , j'étais la plus jeune de l'assemblée!!... Le monsieur, dont après cela je n'ai rien ù dire, parce que, je le répète, il croyait nous faire un compliment, et qu'il est d'ailleurs homme de beaucoup d'esprit, était M. Albert IVionthémont , traducteur de AValter Scott. — C'était peut être une traduction qu'il faisait là !
ET LES HOMMES DU XVIIl" SIECLE. 167
que j'ai rapporté plus haut; mais qui trouverait bien mieu\ sa place en cet endroit.
Saint-Lambert était un homme bon et estimé parce qu'il était estimable, malgré sa manie d'encenser le pouvoir et la richesse. — 11 a fail des fables dont le mérite est bien reconnu.
— 11 les a mises d'abord sous le nom de Saadi.
— un sage persan . et tout d'abord on l'a cru. C'était bien un penseur de l'Inde! un de ces hommes qui disent adieu au monde, et dans une vie contemplative con'^ ersent avec le ciel !.. Rien dans Saint- Lambert ne devait faire croire à ce genre de talent , et pourtant, c'était lui qui était ce sage, ce penseur de l'Inde ^ ce brame aux idées profondes et aux belles pensées!
— Cet ouvrage est un des meilleurs ert ce genre; il est peu connu, parce que aussitôt que le mot fable (1 ) est prononcé il y a tout de
(]) Il est un homme qui prouve qu'après La Fonl.iiue, on peut non-seulement plaire mais attacher fortement et même a\oir un nom mérité comme gloire 'iitéraire, c'est 51. le comte de Sabran ; j'ai déjà ciîé son talent ra\issant avec une conviction que je me plais à proclamer encore. Les fables de >L le comte de Sa-
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suite une voix générale qui s'élève et prononce à son tour , le nom de La Fontaine , comme si l'on ne pouvait plus faire de comédie, parce que Molière en a fait. — Comme si Racine et Corneille nous avaient fermé la scène dramatique ! toutes ces exclusions sont autant d'entraves au génie , et encore plus au talent qui , plus timide et moins novateur, n'ose les franchir , comme le génie qui, s'élevant dans les cieux , d'un vol rapide,
bran sont de telle sorte, qu'on ne pense jamais à le comparer avec le grand fabuliste. Le talent de M. de Sabran est lui, il est l'inventeur de ce genre d'apologue qui plaîi et instruit à la fois, — Il y a de ses fables que j'ai entendues plus d'une fois , toujours avec un îiouveau plaisir. Quelques-unes sont plus sérieuses qu'une fable ne l'est ordinairement , et jamais elles ne paraissent trop longues. Il faudrait que M, le comte de Sabran fit un recueil de ses Fables , et qu'elles fussent répandues et connues comme doit l'être un ouvrage fait pour être apprécié par tous les gens d'esprit et de goût. Ceux-là seront heureux de retrouver dans l'ouvrage de M. de Sabran, l'esprit de l'auteur, son bon goût et cette fleur de bonne compagnie dont la suavité se perd chaque jour.
ET LES HO-^niES DU VYllI*^ SIECLE. 169
reQverse du pied les barrières qu'on élève devant lui.
L'ouvrage de 31. Saint-Lambert est . selon moi , une ex:cellente chose en ce genre. C'est un type particulier ; chaque fable est un petit poème , un petit roman , j'oserai dire. Le style oriental y est observé ainsi que le choix d'images et des maximes qui lui est propre . l'union fréquente des idées morales et religieuses, une gravité majestueuse qui tient à la fois à la simplicité des mœurs , et à la pompe de l'imagination ; deux caractères dominans chez les Orientaux. Toutes ces qualités se retrouvent dans l'ouvrage de 3L Saint-Lambert. — Il a fait là un ouvrage qui doit être considéré avec une profonde estime , par ceux dont l'âme accueille ces pensées nobles et grandes , comme leur appartenant. C'est le domaine des cœurs nobles et bons... 3Iadanîe Duchàtelet qui n'avait pourtant guère de bonté , mais qui avait bien de l'esprit et même plus que cela , madame Duchàtelet avait distingué Saint-Lambert, au point de le préférer à Voltaire qui , dans sa colère , la quittait pour toujours, et qui , deux heures après, revenait cà elle, parce qu'il
lo.
170 MVDAME GEOFFRITC
l'aimait , et qu'on ne peut jamais quitter ce qu'on aime (l).-.
Saint-Lambert était de l'Académie française.
— J'ai parlé dans cette notice du siècle de Louis XV , sous le rapport littéraire ; c'est-àdire que j'ai parlé avec intérêt et détails des hommes de lettres de cette époque, si remarquable déjà par elle-même , par l'influence qu'elle a exercée depuis sur la France. Ses résultats sont immenses, luéme encore aujourd'hui... L'influence de l'école encyclopédique, en ce qu'elle a fait de mal et de bien , a été tellement immense, que nous ne pourrons jamais nier ses deux eff'ets , il y a dans ces deux influences des résultats bien positifs. — Nous les sentons, nous les voyons même ceux-là, sans remonter aux sources. — Nous allons comme des enfans aveugles; — aussi que résulte-t-il de cette façon?... Qu'en éprouvant les effets du mal, et ne sachant pas comment il fut fait, nous
(1) Cela est si vrai qu'où peut se séparer d'une personne aimée , mais on ne l'est que matériellement.
— La pensée est toujours un lien que rien ne peut rompre.
ET LES HOMMES DU XYIIl' SIECLE. 171
ne pourrons pas nous préserver d'une autre i'ivosion de l'ennemi sur nos terres. — Et pourtant ce n'est plus, comme alors, par des routes souterraines qu'il parvient dans nos âmes pour les bouleverser . c'est en s'annonçant au nom de tout ce que l'homme avait encore la pudeur de voiler ta cette époque... L'impiété , le scandale surtout . le brisement des liens de famille, la sainteté du mariage, le respect de la tombe, tout cela est maintenant regardé comme abusif, comme injure au bon sens... comme attentatoire à tout ce qui est esprit et décourerles de bonnes choses! — Oh! nous sommes de drôles de gens ! — Que répondre ta de telles stupidités ?... En rire. Hélas! le moyen de rire à la vue de ce qu'il y a de plus destructif et de plus effrayant dans son résultat!... La soumission est alors une vertu impossible!
Il serait nécessaire pour l'époque encyclopédique de mettre sur la scène les hommes des deux partis... Le jugement serait plus facile à prononcer alors : j'ai déjà parlé de Rousseau à propos de Diderot. — Je n'en parlerai donc pas davantage, parce que Rousseau est trop connu et jugé, soit en bien, soit
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en mal, pour que mes réflexions fassent changer l'opinion de ses admirateurs comme de ses détracteurs! Voltaire est de même! que dire de lui?... Qu'il est un grand homme! Je ne le dirai pas. — Qu'il est un génie ! — Je ne le pense pas ; je ne le dirai donc pas non plus. Je suis aussi franche dans mes paroles et mes opinions littéraires que dans celles de la vie habituelle. Je regarde ensuite ce que j'écris comme un sacrement religieux.... Si je n'écris pas toujours juste peut-être sur les hommes et les choses, c'est qu'alors je me trompe, sans pour cela vouloiç tromper les autres : lorsqu'on est assez heureux ou assez malheureux pour avoir un nom littéraire auquel on s'attache comme à une bannière , alors il faut avoir une extrême circonspection dans ses paroles, non pas que je croie que mes jugemens aient une valeur à laquelle l'on doive attacher la moindre importance , mais pour être pure de mensonge et de mauvaise intention devant moimême , et devant mon temps auquel je suis comptable de ce que je dis, et de ce que je fais, pour qui me fait l'honneur de me lire et de me croire. — Une femme d'esprit qui est
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mon ennemie , sans que je puisse seulement présumer ni deviner pourquoi, disait en parlant de mes 31 é moire s sur V empire :
« C'est étonnant que ce soit aussi ennuveux pour un livre qui n'est pas vrai. »
Lorsqu'on me rapporta ce mot qui pourrait être spirituel, si lui-même il était vrai , je ne voulus pas y répondre parce qu'il aurait fallu donner de l'extension à cetteparoledésagréable, et je préférai y répondre seulement par le silence et l'indifférence, calme qui, je ne sais pourquoi , est toujours ce que nous appelons en français taquinant pour celui qui attaque. Quant à moi, la chose m'était d'autant plus facile qu'avec ma vivacité d'esprit, d'àme et de corps même , je suis la personne la plus apathique, la plus ridiculement indolente pour le passé, le présent et l'avenir de ma vie littéraire, non pas par misanthropie, mais parce qu'après une vie aussi agitée que la mienne . je me repose dans une paix profonde comme un homme fatigué, après une course bien longue, se coucherait sous un arbre touffu et frais qui lui donnerait de l'ombre. — Cet homme est sur une colline élevée, loin du
fracas de la ville, de ses rues boueuses , de ses cohues déplaisantes, aux bruyantes joies , aux nuits étoutï'antes et ennuyeuses, aux amitiés factices et aux langues de vipères. — Voilà ce que je fuis , et à quoi je ne réponds pas , lorsque l'envie de me promener me quitte, et que je reviens dans cette ville, qui, après tout, a encore quelque chose de bon. Mais alors je fais comme la princesse Parizade qui se bouchait les oreilles avec du coton pour aller chercher l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante et l'eau qui danse; quant à moi pour l'oiseau qui parle, j'ai assez du parlage , ]e n'en veux plus. — Je me contente de ceux qui pensent; ils sont déjà assez difficiles à trouver. — L'arbre qui chante ! — Je me contente encore de mademoiselle Grizi. — L'eau qui danse!... A mon âge on laisse danser, et on ne danse ni on ne fait danser. Ce n'est donc pas pour tout cela que je mets du coton dans mes oreilles (1) ? — Non, certes; c'est pour mieux que cela. C'est pour mon repos. C'est une merveille
(1) Charmant conte des Mille et une Nuits intitulé les Sœurs jalouses.
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après laquelle on court bien autrement qu'après un oi«:eau qui parle. — Malgré cela, le coton vient a tomber quelquefois! alors, malgré qu'on en ait , il faut bien entendre de ces oiseaux moqueurs qui plutôt que de parler . se cognent le bec contre les arbres , et font un chamaillis de désespérés'.... Alors on écoute malgré soi . ces vieilles perruches, ces paons au vilain cri , à la voix rauque. — Enfin, à tout re qu'il y a de déplaisant dans l'organe du parler, ce qui est désagréable pour des langues qui ne savent faire que celai... Ainsi donc, je les laisse faire, ces pauvres oiseaux , — ils parlent . crient . mangent et je les laisse aller pour leur propre contentement.
Au surplus , la société d'aujourd'hui est une autre étude à faire. Il ne faut pas juger l'époque où. liée avec lesprit de la nôtre , nous ne ferons que de la mauvaise besogne...
Retournons à madame Geoffrin... Cela vaut mieux... Marmontel fut très influent sur la vie intérieure de madame Geoffrin. Il avait de l'empire sur elle . et cela m'étonne ; car il avait tout ce qui lui était opposé : il était libertin , elle était vertueuse et même sévère dans ses
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principes. 11 était rude dans ses façons , et madame Geoffrin était plus que polie,- mais on sait que les caractères se réunissent par les contraires.
En parlant de madame Geoffrin, j'ai parlé de tous ceux qui faisaient partie de sa société etMarmontel en est un des principaux personnages. Voici une aventure qui le fait connaître particulièrement ainsi que les mœurs d'alors :
Il était un jour à Auteuil à dîner chez Duclos ( non pas l'historiographe ) , et il se proposait d'y demeurer plusieurs jours , lorsqu'un homme de la société de M. de la Poplinière lui dit qu'il est cHargé de l'emmener et qu'il faut qu'à l'instant même il vienne avec lui ; Marmonîel lui demande oîi il le mènera ?
Chez mademoiselle L de ***, actrice remarquable et l'amie du maréchal de Saxe. Elle a lu votre pièce de Denys-le-Tyran , et depuis elle est folle de votre talent ; elle est à Paris pour quatre ou cinq jours, et elle veut vous voir. Je me suis engagé à vous y conduire , et c'est pour aujourd'hui.
Marmontel ne connaissait pas mademoiselle L ; mais il la connaissait de réputation pour
ET LES HOMMES DU XVIIl* SIECLE. 177
être la plus ra\issante personne qu'il y eût alors dans ce monde de femmes dont la beauté faisait la fortune. Il se laissa donc facilement emmener de chez Duclos, et il rentra dans Paris, une heure après l'avoir quitté.
Son conducteur le mena dans un bel hôtel de la rue Saint-Dominique, au faubourg Saint- Germain; et le luxe de yaîets , de livrées qui s'otfrit à lui le confondit. — En arrivant, on le conduisit dans un salon qui donnait sur un très beau jardin, en les priant d'attendre que mademoiselle eût achevé sa toilette.
31armontel était un homme aux passions vives et fort impressionable. En voyant cette maison si élégamment ornée, cette profusion de fleurs odorantes , ces meubles parfaitement distribués, ce demi-jour qui éclairait tout cela d'une teinte voluptueuse et mystérieuse, ces parfums, cette attente elle-même : tout contribua , comme il le dit lui-même, à lui causer un sentiment extraordinaire en vovant arriver mademoiselle L... Non-seulenment elle était belle... mais d'une beauté qui devait frapper d'amour tout homme même insensible à la beauté. Quel effet devait-elle produire sur un
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homme qui ne vivait que pour lui vouer un culte de tous les instans ? — Il dit lui-même
qu'en voyant mademoiselle L , il demeura
stupéfait, et ne put que s'incliner en silence.
Elle avait une polonaise d'une étoffe jaune qui faisait valoir à la fois l'élégance de sa taille et la beauté de ses yeux noirs dont l'éclat velouté avait peine à se faire soutenir; dans ses cheveux d'un noir de jais, et sans poudre, ce que faisaient quelques unes de (;es demoiselles du théâtre , à l'exemple de mademoiselle Clairon Dumilâtre, étaient des jonquilles doubles naturelles qui embaumaient l'air autour d'elle. En voyant Marm'ontel, elle rougit, et, s'approchant de lui , elle dit d'une voix d'une douceur finie :
— Me pardonnerez-vous, M. de Marmontel , de vous avoir enlevé à une société toute charmante, pour vous faire faire un mauvais diner avec des personnes ennuyeuses et inconnues ?
]\Iarmontel ne put que s'incliner en silence et ne pouvait toujours parler. Mademoiselle L... était assez expérimentée pour que ce ne (ùt pas d'un mauvais augure. Elle sourit, pré-
senta sa main à Marraontel pour passer dans la salle à manger.
La plus helle argenterie, du linge, une chère exquise, des vins admirables , un service fait par les gens du maréchal de Saxe, n'étaient pas faits pour justifier les excuses de mademoiselle L... Elle le savait bien; aussi avait-elle fait Toir des craintes qu'elle était sure de ne pas justifier.
Le diner fut aimable. Marmontel , bientôt convaincu qu'il plaisait , fut ce qu'il savait être chez des hommes comme le baron d'Holbach, et bien d'autres qui étaient loin de valoir mademoiselle L... Cette manière de causer, talent totalement perdu aujourd'hui , était alors le charme le plus puissant de tons les hommes qui. comme Marmontel, n'étaient quelquefois tolérés dans le monde que pour leur esprit. II voulut plaire ce jour-là , et plut si bien qu'après diner. sur un signe de mademoiselle L ,
tout le monde se retira et ils demeurèrent seuls.
C'était le moment où elle prenait sa leçon de danse. iNoverre arriva pour la lui donner. Ce fut le coup de grâce pour la raison de
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Marmontel , et le dernier moyen de le vainere s'il eût eu la fantaisie de résister. Mais il n'^y songeait pas, et s'abandonna sans réserve au charme qui entourait l'enchanteresse qui était là, devant lui, avec toutes les joies, les voluptés du cœur, et l'appelait pour l'en accabler.
Lorsque Noverre fut parti , ils demeurèrent seuls de nouveau, et ce ne fut que vers minuit que Marmontel se retira,
— Qu'avez-vous à faire en ce moment à Paris, lui dit la magicienne ?
— Moi ? — rien autre chose que vous aimer.
— Vraiment ? ,
— Sur mon âme.
— Eh bien ! écoutez-moi. Je pars demain matin pour la Champagne, pour aller mettre des affaires en ordre.
— Vous!... comment, vous partez ?
— Oui ; mais écoutez-moi. Je vous précéderai ; et si vous voulez vous tenir prêt dans quatre ou cinq jours, vous recevrez une lettre de moi qui vous dira ce que vous avez à faire. Le voulez-vous ?
Marmontel ne put que tomber à genoux et
baiser sa main en fonrlant en larmes ; il l'aimait déjà avec délire.
Ils se séparèrent , et ce moment , dit luimême Marmontel , fut un des plus douloureux de sa vie , et il ne connaissait cette femme que depuis quelques heures. Etrange mystère du cœur humain !
Après le départ de mademoiselle L... , Marmontel fut comme insensé. Il ne vit personne , et fut d'une telle tristesse , qu'il crut lui-même être au moment de mourir. Pendant cinq jours , la poste ne lui apportait rien ; il se sentait défaillir lorsque le facteur qu'il interrr)geait luimême , ne lui répondait qu'en lui donnant une lettre timbrée de Paris ou d'une ville du midi. Enfin , le sixième jour au matin , on lui remit une lettre timbrée de Reims ! Il l'ouvrit avec
un battement de cœur qui lui fit mal Mais
le contenu de cette letttre le rappela à la vie 3Iaderaoiselle L... lui annonçait que tout était prêt pour le recevoir.
« Faites vos adieux pour un mois , lui disaitelle. >
Un mois !... Je serai un mois auprès d'elle !
Et Marmontel , malgré sa tournure très peu
leste et fringante , courut comme un trait à la poste ; arrête sa place dans le courrier de Reims , revient chez lui , met ordre à ses affaires d'intérieur , et sans dire un adieu à madame Denis , à mademoiselle Clairon , ni même à madame Geoffrin , il part pour Reims, y arrive le lendemain vers le soir , prend un bidet de poste , fait cinq lieues à franc-étrier dans l'intérieur des terres , et arrive enfin pour l'heure du souper auprès de mademoiselle L... qui l'attendait avec autant d'impatience qu'il était venu.
Il est difficile de se faire une idée de leur existence pendant un mois , dans cette retraite solitaire, loin de tous les humains, livrés à eux-mêmes et à leur amour. Mais il faudrait surtout connaître le cœur et la tête de mademoiselle L... pour pouvoir comprendre tout le bonheur, tout le malheur qu'elle donna au pauvre Marmontel pendant cette lune de miel.
M^^'^ L aimait Marmontel avec passion.
Mais sa passion était folle ; elle craignait de n'être pas assez aimée , et pour s'en convaincre , elle faisait les plus drôles d'essais que l'on puisse s'imaginer dans un pays chrétien !
ET LES HOMMES DU XVlIl'' SIECLE. l8 3
Un jour, elle s'absenta pendant plusieurs heures. Inquiet d'elle. Marraontel la cherche; ne la trouvant pas , se met à sa recherche avec une nouvelle sollicitude. Enfin , vers le soir , elle revient avec un air abattu, contrit, et lui demanda de lui pardonner.
— Qu'a vez-vous donc fait, lui dit-il?
Mademoiselle L... lui avoue, en baissant les
yeux , que le jeune marquis de Beaufort qui l'aimait depuis long-temps , l'avait découverte , et venait de lui demander avec instance une preuve de pitié.
— Eh bien! demanda Marmontel , pâle et froid de crainte.
— Je la lui ai accordée, poursuit-elle toujours timidement.
Marmontel s'écrie et pleure avec un tel désespoir , que mademoiselle L fut attendrie.
— Rassure-toi , lui dit-elle. Ce n'est pas vrai il n'est venu personne.
Et elle se met à rire aux éclats.
— Mais pourquoi cette comédie ?
— Pour voir si tu m'aimais.
Je ne raconterai pas dix autres épreuves toutes aussi folles.
184 aiADAME GEOFFRTÎT
Mais un jour , elle parut vraiment très malheureuse , et l'était en effet. Le maréchal de Saxe, qui n'était pas accoutumé aux rivaux triomplians, lui écrivit en menaçant Marmontel de sa vengeance.
— Tu vas partir, lui dit mademoiselle L..., et à l'instant même. 3Ioti père ne veut pas que tu demeures avec moi plus long-temps. Retourne à Paris; moi , je pars pour Bruxelles.
Les adieux furent décliirans, ils s'aimaient vraiment avec un amour qui était de ces passions qui, pendant leur durée, troublent la raison. Mademoiselle L... promit d'écrire tous les jours et fit fairp la même promesse à Marmontel.
Pendant quelques semaines elle fut exacte à remplir sa promesse , mais insensiblement elle se relâcha , et les lettres ne vinrent que tous les quatre jours , puis tous les huit jours , enfin plus du tout.
Marmontel qui l'aimait toujours autant, fut désespéré. La fièvre le prit et il fut très malade.
Un jour, un domestique lui remet une lettre dont le timbre le fait tressaillir, elle était de Bruxelles. Voici ce qu'elle contenait :
ET LES HOMMES DU XVIII^ SIECLE. 1 8o
« Xos sentimens ne dépendent pas de nous, je vous ai passionnément aimé , vous le savez. Mais je ne vous aime plus d'amour ; je crois , mon ami, qu'il appartient à une femme qui se respecte de parler ainsi à un homme comme vous. J'aime le chevalier de Mirabeau. Mais si vous ne me rendez pas ma parole, je ne lui serai jamais de rien. Cependant vous ne voulez pas par votre inutile obstination, faire le malheur de trois personnes?.... Le mien, celui du chevalier et puis le vôtre, car vous ne serez pas heureux quand vous me ferez souffrir, Sovez donc nob!e et généreux , soyez ce que vous êtes et ce qui a fait que je vous ai aimé. »
A la lecture de cette étrange lettre , Marmontel tomba dans un évanouissement qui dura plusieurs heures, et dont il ne sortit que pour entrer dans un délire qui le mit au bord du tombeau en quelques semaines; une fièvre ardente enflamma son sang , et on désespéra de lui : cependant la vie triompha. A peine iùt-il en convalescence qu'il écrivit à mademoiselle L
« Vous êtes libre , je vous rends toute votre
186 MADAME GEOFFRIÎf
liberté : puissiez-vous en jouir sans remords , en apprenant qu'elle me coûte la vie. »
Celte lettre demeura sans réponse ; mais , quelques semaines après , un matin , comme Marraontel était encore dans son lit, et que son domestique était absent, il entendit une voix inconnue demander si l'on pouvait lui
parler : il répondit affirmativement et vit
entrer dans sa chambre un grand et beau jeune homme dont la physionomie douce et remarquablement spirituelle, le frappa d'abord. Il se souleva , car il était encore d'une faiblesse extrême , et indiquant un fauteuil de la main , il demanda à l'inconnu le sujet de sa visite.
— Je n'ose me nommer, monsieur, lui répondit-il ; je crains que mon nom ne vous rende ma présence pénible...
— Ah! s'écria Marmontel , vous êtes le chevalier de Mirabeau.
— C'est vrai.
— Et que me voulez- vous ? voulez-vous donc me tuer par votre vue ? Que puis-je pour vous, si ce c'est d'augmenter votre triomphe eu voyant le triste état où ma réduit la personne que je n'ose nommer?
— Soyez juste , dit 31. de 3Iirabeaa : pourquoi accuser mademoiselle L... de votre malheur ? elle vous a aimé comme elle m'aime. Peut-être cessera-t-elle aussi de m'aimer... Je n'étais pas votre ami, vous m'étiez même inconnu. Je ne suis donc pas un homme sans honneur et sans foi. Soyez équitable , et vous verrez plutôt en moi un ami qu'un ennemi.
— Ah 1 votre voix me fait mal ! Que puis-je à cela ? Ma raison vous défend, mais mon cœur parle plus haut, et je ne puis vous regarder sans que tout mon corps frissonne !
— Mais que puis-je à cela , dit 31. de 3Iirabeau ? J'en suis malheureux ; car vous êtes un de ces hommes dont on veut acquérir l'estime.
3Iarmontel se recueillit un moment, puis relevant sa tête et essuyant quelques larmes , il tendit enfin sa main au chevalier de 3Iirabeau.
— Soyons amis, lui dit-il. Je vous prouverai que je suis un homme ayant quelque force sur lui-même. 3Iais que voulez vous de moi ?
— D'abord je dois vous dire que L , in-
quiète de votre état dont on lui a parlé, a voulu que je demandasse un congé pour venir voir par moi-même comment vous étiez ; et puis je suis chargé d'une mission.
— Je comprends! elle veut ses lettres ?
— Oui.
— Elle ne les aura pas !
— Pourquoi ?
— Parce que mon honneur doit lui être un sûr garant contre toute inquiétude. Se méfier décelai qu'on a aimé, qu'on a pressé sur son cœur ! mais c'est rougir de son choix.... Non, elle ne les aura pas.
— Cependant elle les veut, dit le chevalier en insistant , mais avec une fermeté douce.
— En veut elle absolument? dit avec amertume Marmontel , eh bien ! il faut la satisfaire.
Il sonna son domestique, passa sa robe de chambre et allant à son secrétaire, il y prit un énorme paquet de lettres qui toutes étaient numérotées; il le fit remarquer au chevalier.
— C'était ma seule consolation , lui dit-il , elle veut m'en priver, qu'il soit fait comme elle l'ordonne.
ET LES HOMMES DU XVIIl*" SIECLE. 1 89
Et s'approchant de la cheminée, il jeta au feu toutes les lettres de M^"® L
— Un honnête homme ne peut accorder
plus . dit M. de Mirabeau ; M^"^ L doit être
satisfaite; si elle ne l'était pas , ce serait moi qu'elle offenserait.
Les deux, hommes se serrèrent la main et se quittèrent , ayant Tun et l'autre acquis un ami.
Mais cette dernière aventure avait accablé Marmontel. Cette passion qu'il avait pour
M^^^^ L avait été la plus vive affection de sa
vie. Il se sentait mourir de ce bonheur dont elle jouissait et qu'elle ne lui devait plus! Ce n'est rien encore pour qui n'est plus aimé , de ne plus l'être , mais savoir qu'un autre jouit de celte félicité sur laquelle vous pleurez, voilà ce qu'il est affreux d'éprouver, voila la mort ! Marmontel sentait alors des tortures qui le faisaient quelquefois crier en comprimant son cceur ! il se sentait mourir au bruit de ces douces paroles , au souvenir de ces doux regards qui, si souvent, s'étaient de ses deux mains reposés sur les siens et avaient fait battre son cœur. — La force humaine est bien petite à côté d'aussi grandes souffrances. — Qu'y faire ?
y opposer une force passive, une inertie de cœur , c'est tout ce qu'on peut demaiider à l'homme le plus résigné.
Un jour que Marmontel venait de s'éveiller, il entendit ouvrir doucement sa porte. Les rideaux: de son lit étaient encore fermés , et luimême était dans cette somnolence toute pénible qui suit la fièvre. On s'approcha de son lit à pas mesurés : il semblait qu'on craignit d'être entendu. Enfin , les rideaux du lit s'entr'ouvrirent, et Marmontel sentit quelqu'un l'embrasser en pleurant, et il reconnut une voix aimée !
— Que me voulez-vous ? dit-il à mademoiselle L VouleK-vous donc jouir de votre
ouvrage en me voyant mourir de douleur à vos yeux?... Non, je ne vous croyais pas autant de cruauté....
Mademoiselle L.... continuait à pleurer et embrassait toujours Marmontel... tout à coup elle se retourne , et s'adressant à un jeune homme qui la suivait :
— Piegardez, monsieur, dit-elle au chevalier de Mirabeau, quel cœur je vous sacrifie !...
La vue du chevalier faillit vraiment tuer Marmontel. Il avait pu causer avec son rival
ET LES HOMMES DU XYIIl' SIECLE, 191
et même avec une sorte de tranquillité; niais le voir la à deux pas de lui avec la femme qu'il adorait encore , et dont la perte le faisait mourir... il y avait là-dedans, au-delà de ce qu'il pouvait supporter: — Par pitié laissez-moi, dit-il à mademoiselle!
— \on . dit-elle, je suis venue pour vous demander un conseil , et il faut que vous me le donniez : — ne voulez-vous pas être mon frère ?
Marmontel ne répondit qu'en lui serrant la main.
— Eh bien I dit mademoiselle L , je vais
vous expliquer tout cela ; faites-moi donner à déjeûner auprès de votre lit.
11 fit apporter du café, et lorsqu'ils furent
seuls, mademoiselle L prit la parole pour
commencer le plus étrange discours.
— Tous savez, mon ami, dit-elle à Marmonel, que j'aime le chevalier et qu'il m'aime
aussi de toute son àme.
3Iarmontel ne répondit que par un gémissement.
— Soyez donc raisonnable, dit mademoiselle L ; j'aime le chevalier ; n>ai3 sa fa-
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luilie s'oppose à cet amour, car, pour vous parler avec franchise, il veut m'épouser.
Marraontel fit un geste d'étonneraent. Vous voyez qu'il m'aime plus que vous, car cela lui parait tout simple à lui. Mais enfin , il le veut et les grands parens ne le veulent pas. Comment faire ? Vous avez de l'esprit et du cœur, vous m'êtes attaché , c'est donc à vous que je m'adresse , pour que vous me donniez un bon conseil. — Il faut que vous comptiez bien sur moi, dit Marmontel, mais vous ne serez pas trompée dans votre attente. Cependant , je doute que mon conseil soit bien bon dans son exécution... Le mieux que vous puissiez faire , c'est d'aller en pays étranger et de vous y marier. Mais ne le tentez pas en France.
M"^^" L et le chevalier comprirent la vérité de ce conseil. Après une conversation pleine d'intérêt des deux côtés , ils se séparèrent ; les deux amans quittèrent la France et partirent séparément pour se réunir à Avignon qui, à cette époque, était un pays libre.
Mais hélas! le résultat de cette démarche fut funeste. Les nouveaux mariés furent tranquilles pendant quelque temps. Madame de Mirabeau
ET LES HOMMES DU XMU" SiÈCLE. 1 9o
devint enceinte et accoucha. Dans le moment où elle nourrissait , le septième jour de ses couches , on obtint l'extradition qu'on avait secrètement sollicitée du gouvernement papal , et Ton vint arrêter son mari jusque dans sa chambre. La douleur et l'effroi la frappèrent au cœur , et la malheureuse femme mourut dans les vingt-quatre heures.
Marraontel fut long-temps malheureux de
cette catastrophe; il pleura mademoiselle L
avec un cœur qui avait reçu une blessure profonde. — Cette passion influa sur le reste de sa vie. — Peu de temps après, il fut loger chez madame Geoffrin . et les consolations de l'amitié qu'elle savait si bien donner achevèrent ce que le temps avait commencé. — Il oublia son désespoir, mais jamais mademoiselle!
Telle est l'histoire assez détaillée de Thorame le plus remarquable , après d'Alerabert , de la société de madame Geoffrin , et que j'ai gardé pour clore le tableau de tous ceux qui ont marqué dans le salon de cette femme extraordinaire, qui fut fameuse sans beauté et sans supériorité .et seulement parle charme de sa bonté.
FIIS DE MADAME GEOFFRI?».