F.T LES H0M51ES DV WIU^ SIECLE. DO
contre tout ce que je respecte de convenances du cœur et de convenances du monde ... Un jour , 31. de Guibert devait prononcer un discours sur le roi de Prusse. M. de Laliarpe devait être l'antagoniste de M. de Guibert. Celui-ci avait fait son discours ; ayant appris que mademoiselle de Lespinasse voulait lui parler , il fut chez elle et la trouva fort agitée.
— Est-il vrai , mon-^ieur . lui dit-elle , que vous voulez absolument dire votre discours.
— Sans nul doute, mademoiselle.
— L'avez-vous sur ^ ous ?
— J'en ai . je crois , quelques passages.
— Voulez-vous me les lire ?
— Volontiers 1
Et voilà Laharpe lisant son discours. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, mademoiselle de Lespinasse pleurait à sanglots.
Ah ! monsieur ! s'écria-t-elle... lirez-vous tout cela à l'Académie ?
}I. de Laharpe inclina la tète. Alors, mademoiselle de Lespinasse se mit presque à ses genoux pour le supplier de suspendre sa lecture. Laharpe lui fit comprendre que la chose était impossible...
s 6 MADAME GEOFFRIN
— Ati ! dit elle , combien vuus me faites souffrir !
Laliarpe fut stupéfait (1).
Elle survécut de peu de temps au comte de Mora ; sa santé , déjcà chancelante , n'eut pas la force de résister à cette attaque. Les trois derniers jours de sa vie se passèrent dans un affaissement total. On lui donnait des cordiaux , on la soutenait.
— Est-ce que je vis encore ? dit-elle de sa voix toujours si harmonieusement douce.
Elle mourut en 1773 ou 1776.
Les lettres de mademoiselle de Lespinasse à M. de Guibert feraient croire qu'elle est morte du chagrin de n'être pas assez aimée.
Après sa mort , d'Alembert causait une pitié profonde , dit Marmontel ; il ne vivait plus que par les souvenirs , et gardait toute son âme à qui lui en avait donné si peu!...
Maintenant que j'ai rempli la tâche que je me
(I) C'est dans la correspondance littéraire de Laharpe que j'ai lu cela. Ce qui m'a fort élonnée après ce qu'il a écrit de mademoiselle de Lespianasse avant cette darnière époque.
ET LE'ï HOMMES DU XVlir SIECLE. O /
suis imposée de tracer la biographie de madame du Deffant et de mademoiselle de Lespinasse. je reviens à madame GeofFrin , dont il me reste encore beaucoup à dire , et que j'ai quittée pour suivre madame du Défiant et mademoiselle de Lespinasse , qui ne la valent ni Tune ni l'autre.
3Iadame Geoffrin était heureuse par sa raison , ce qui est bien rare chez une femme!... Elle soignait son bonheur comme on soigne sa santé. Sans cesse occupée à calmer les idées, les sentimens de tous ceux qui l'approchaient. Tout ce qui était ardent autour d'elle, disait Thomas, l'inquiétait. Elle avait une extrême modération dans l'esprit , qui devait lui donner de Tindulgence : aussi en avait-elle beaucoup. C'est la plus aimable qualité de la vieillesse , et madame Geoffrin s'était fait vieille de bonne heure. Personne, pour ainsi dire, à ce que m'a assuré Tabbé Morellet qui m'en a beaucoup parlé, ne l'avait connue jeune. A trente ans, elle avait adopté la couleur grise, qu'elle n'a jamais quittée depuis. Elle était simple, mais élégante: cette élégance tenait peut être à l'accord complet qui existait entre
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ses habitudes et son costume. On peut dire qu'elle était faite pour être vieille.
— Je sens avec plaisir quà onesiire que je vieillis , disait-elle à d'Alembert , je deviens pins bonne ; car je n^ oserais dire meilleure. J'ai pris, ajoutait-elle, pour devise, ces deux
mots de l'abbé de Saint-Pierre donner et
pardonner.
D'Alembert, qui a fait d'elle un élcge complet , nous dit qup la passion de donner fut la première de toutes chez elle. C'était le besoin de sa vie... il la domina même dès son enfance... Lorsque , n'ayant encore que cinq ou six ans , elle voyait de sa fenêtre des enfans pauvres , elle leur jetait son pain, son goûter, et bien souvent elle descendait elle-même leur donner ses habits et le peu d'argent qu elle pouvait avoir à elle.
Cette bonté de cœur devint plus active à mesure qu'elle avança dans la vie... Elle avait surtout une bienveillance bizarrement entendue... Ceux de ses amis dont la position de fortune était gênée, devaient s'attendre à essuyer une attaque d'elle pour accepter soit de l'argent, soit un meuble qui leur manquait,
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et que son ingéuieuse amitié avait Bai par découvrir leur être utile. Un de ses amis . homme malheureux, en reçut, m'a dit l'abbé Morellet (1) , une rente de douze cents livres..-
— Si vous devenez riche . lui dit-elle , vous donnerez cet argent-là quand je ne pourrai plus donner moi-même.
Une de ses maximes était de faire aux malheureux le bien qu iis vous prient de solliciter pour eux. Parmi ses amis à grande fortune qu'elle sollicitait souvent, il faut remarquer Fontenelle. C'est un problème qu'on ne peut résoudre que cet homme... Il était riche, mais il ne donnait jamais que lorsqu'on lui demandait, et souvent encore ne donnait-il que lorsqu'on lui demandait en public; sa charité
(l) J'ai beaucoup vu l'abbé jlorellet dans les premières années démon mariage. Il était homme d'esprit et d'excellentes manières. Il avait intimement connu madame GeofFrin et îoute la société philosophique d'alors. Je l'ai beaucoup vu chez madame de Souza , auteur du ravissant romau intitulé Adèle de Sénanges. — C'est un type de perfection que ce petit ouvrage. Il existe aussi du même auteur Eugène de Rothelin et Charles Marte , dignes frères d'Adèle de Sénanges.
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avait de la vanité Madame Geoffrin savait cela. Aussi lui demandait-elle d'aLord d'une manière simple, en lui peignant l'état misérable d'une famille dont les malheurs étaient grands...
— C'est bien fâcheux, disait Fontenelle, et puis il s'enfonçait dans son grand fauteuil , et ne parlait pas plus de la pauvre famille que madame GeofïVin qui n'en soufflait le mot ; mais elle ne perdait pas son but de vue, et lorsque son vieil ami se levait pour s'en aller, elle lui disait , comme si elle eût continué la conversation : — Fontenelle, donnez-moi donc cinquante loais pour ces pauvres gens.
— Ah ! vous avez raison , répondait Fontenelle Et il allait chercher les cinquante
louis, et n'en reparlait jamais, prêt à recommencer le lendemain , pourvu qu'on le lui dit encore de cette même manière et surtout avec cette sorte de solennité. Je crois que j'aimerais mieux un caractère faisant le bien rarement mais avec une volonté déterminée et personnelle, qu'une suite de bonnes actions inspirées par autrui.
La bonté de madame Geoffrin ne se bornait
pas à donner, mais bien aussi à pardonner... Malgré l'ordre quelle aimait à maintenir dans sa maison, loin d'être sévère pour ses gens, elle était leur consolatrice quand il" leur arrivait quelque raaliieur. L'abbé 3Iorellet a conservé d'elle plusieurs traits touchans qui méritent de trouver place dans une notice sur elle...
Madame Geoffrin avait à son service un homme que sa grand'mère avait élevé , et qui était né sur une de ses propriétés. Cet homme s'appelait Antoine Serget ; il était béte comme un pot , et avait une infirmité singulière qui était de parler aussi lentement qu'il était possible de le faire , mais d'une telle manière que la vivacité de madame Geoffrin souffrait seulement en le voyant approcher d'elle. — Pour l'amour de Dieu, Antoine, parlez donc plus vite ! Le malheureux craignait sa maitresse ; alors il bredouillait en finissant par être inintelligible . alors madame Geoffrin se fâchait... Mais en voyant la physionomie d'Antoine changer et devenir craintive, sa colère se calmait; elle souriait et disait à Antoine : Calme-toi et parle comme tu peux et non pas comme je
i^eux... Et Antoine pleurait tout attendri de la bonté de sa maîtresse dont il connaissait la vivacité.
Un jour , on lui apportait deux vases en marbre , fort beaux , de chez Bouchardon ; les ouvriers en cassent un. Madame Geoffrin , en l'apprenant, donne ordre qu'on leur remette deux louis.
— Ils sont bien malheureux de cet accident , dit-elle, et je veux les en consoler!.,.
Elle avait une laitière, une paysanne de Saint-Brice. Cette femme avait perdu une de ses vaches, et se voyait ruinée par cette perte. Madame Geoffrin lui donna une vache et de l'argent... Mais l'argent et la vache ne faisaient pas que la laitière sût bien son métier , et la crème était mauvaise..... Lorsqu'on le dis^ait à madame Geoffrin, elle racontait tous les malheurs de la paysanne , et puis elle ajoutait :
— Vous voyez bien que je ne puis pas quitter cette laitière-là !...
Madame Geoffrin était d'une extrême bonté , de cette bonté ingénieuse qui fait dire que le cœur a de l'esprit et que l'esprit a du cœur; mais avec cette bonté elle n'était pas sensible.
ET Ll-S HOMMES DU xvill" SIECLE. 63
Cela se voit. C'est ainsi que sa bienfaisance était toute dépouillée de charme, et c'est un grand défaut, surtout dans une femme. Quelquefois un mot consolant fait plus d'effet sur un cœur souffrant qu'un bienfait envoyé par un roi !... Quel est le chagrin qu'une larme de sympathie ne calme pas?.... C'est le baume de la douleur que la pitié.
Ehbien ! c'était une chose inconnue à madame Geoffrin. Elle avait . comme je lai dit , de la bonté, mais aucun charme ne se joignait à cette bonté. Elle secourait un malheureux , mais sans le voir . de peur d'être émue de son malheur... Et pourtant elle était impatiente de le secourir! Elle était une amie sûre et même officieuse , mais elle craignait de compromettre son repos ou son crédit , et ne voulait se hasarder qu'avec une entière connaissance de leur affaire... Il y avait aussi une partie de son caractère qui ne s'allie pas ordinairement avec une vraie bonhomie , telle que celle qu'il me semble qu'elle avait : c'était une grande Aanité; c'e>t-à-dire une volonté de vivre avec les gens de la haute société. Elle allait fort peu chez eux ; mais . chez elle . elle les voyait
Ijeaucoup et cherchait à les y attirer. C'était même une de ses plus grandes joies que celle de réunir à ses soupers une foule de femmes de la plus haute noblesse , et fameuses par leur beauté comme par leur esprit. C'étaient madame de Brienne , madame de Choiseuil , madame de Grammont, madame d'Egmont, cette charmante fille du maréchal de Richelieu... , madame la marquise de Duras , et beaucoup d'autres encore. C'était mademoiselle de Lespinasse qui tenait sa place parmi tous les noms que je viens de nommer, à l'aide de la plus humble des humilités... En hommes : c'étaient les plus illustres de la littérature. J'en ai déjà indiqué quelques-uns ; mais ceux que je n'ai pas nommés sont bien aussi importans.
L'abbé Galiani et Carraccioli, tous deux Napolitains , tous deux spirituels, étaient les seuls étrangers admis dans l'extrême intimité de madame Geoffrin, avec le comte de Creutz. Leur esprit à tous deux était fort supérieur, mais bien différent , ainsi que je le montrerai tout-à-l'heure.
Parmi ces personnages remarquables il faut aussi nommer 3ïairan. L'âge avait fait pour
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celui-ci ce que la nature avait fait pour d'Alembert. Son àme avait été tenipérée, mais il était né avec des passions ardentes... Il y a presque toujours de la bonté dans l'àrae de ces hommes dont la nature brûlante est encore excitée par les passions et qui ne trouvent du charme cependant que dans l'étude des sciences abstraites. Le vice ne les dégrade jamais, les passions ne les abrutissent pas ; elles ne leur donnent aucun regret, aucun amer souci!... Ils sont libres , heureux , et rendent heureux aussi tout ce qui les entoure!
Marivaux (1), celui de tous qui devait apporter le plus d'esprit étineelant dans la conversation, n'avait pas cependant tout le brillant que le marirav.dage nous rappelle si bien. Malheureusement, comme ses ouvrages avaient tous cette teinte de finesse et de subiilité . il se croyait obligé d'avoir aussi cette apparence, et comme elle n'était pas naturelle chez lui (2) ,
(1)11 était né à Paris, sur la paroisse Saint-Gervais , en 1688; et non pas en Auvergne comme on le trouve écrit en plusieurs endroits. Son père avait été directeur de la Monnaie, à Rouen.
(2) Je trouvais l'autre jour un& pensée ravissante de
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il s'en .suivait une sorte de contrainte qui nuisait à ses moyens habituellement bien pour Tagrément du monde. Il avait comme une attention perpétuelle à courir après les idées
d'analyse et puis c'était un scepticisme
continuel aussi, qui donnait de l'obscurité à ses phrases. Il avait une manière d'être eu tout, qui lui donnait l'apparence de la plus singulière nature, en ce qu'elle semblait contradictoire avec cç qu'il écrivait. Il avait surtout Tamour-propre le plus craintif et il était très facile de le blesser ; mais comme il respectait celui des autres, on ménageait le sien. C'était bien pour ce temps-là; mais aujourd'hui on ne serait pas si généreux et le change ne serait pas aussi assuré.
finesse et de grâce dans un morceau de liltérature de M. le marquis de Custine ; la voici :
« Le naturel seul plaide sa cause avec modération ; on exagère toujours les sentiraens qu'on adopte, parce qu'on n'en a pas la mesure , et qu'on se jette dans la passion pour voiler l'affectation, d
{Les amitiés littéraires , dans les Cekt-et-Uh , 5^ vol. )
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A peine sorti du collège, M. de Marivaux s'était avisé de dire qu'une comédie n'était pas une chose bien difficile à faire; et pour le prouver il en fit une mauvaise. C'était le Père prudeiit , petit drame en un acte, mais mauvais dans toute sa marche, et qui, certes, n'annonçait pas l'auteur des Fausses Confidences...
Ce qui l'annonçait encore moins , fut une tragédie qu'il donna h la Comédie-Française. C'était la Mort d'Annihal (1); le peu de succès de cet ouvrage le dégoûta de la carrière tragique, etluifitentreprendre celle danslaquelle il eut de si brillans et si justes succès. Pendant trente-deux ans, il soutint presque seul la fortune du Théâtre-Français. Fleury, en parlant de M. de Marivaux , me disait même qu'il l'avait soutenu seul. Il a donné vingt-et-une pièces dont la plupart sont demeurées au théâtre et dont beaucoup encore s'y jouent avec grand succès, ce sont :
Le jeu de V Amour et du Hasard ,
Le Legs,
Les Fausses Confidences ,
(1) Donnée en 1720. — Marivaux avait alors 32 ans.
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La Mère Confidente ,
L'Ecole des mères,
La Double inconstance ,
L'Heureux stratagème ,
Xa Fausse Suivante,
Et quelques autres encore dont les noms m'échappent. Marivaux voyant que Molière avait épuisé les caractères, prit pour sujet des intrigues embrouillées. Il a frayé une route nouvelle à l'art comique; il a imaginé de mettre sur la scène la métaphysique et l'analyse du cœur humain. Les scènes de ses comédies, même dans les situations le plus tendres, offrent des caractères qui doivent intéresser , puisqu'ils ne sont ceux de personne , du moins ordinairement dans le monde, et qu'ils offrent l'appât d'une nouveauté. Les conversations des personnages sont des dissertations épigrammatiques et tendres en même temps; aussi le canevas de ses pièces n'est pour la plupart du temps qu'une toile très claire sur laquelle il brode ingénieusement avec de brillantes couleurs tout ce que le cœur exprime de plus secret , tout ce que l'esprit a de plus fin et de plus délicat. Cependant le fond de son théâtre
n'est pas seulement ce que je viens dindiquer, il n'y a pas seulement cette subtilité comique déreloppant avec finesse ; les idées filent avec les scènes de ses pièces ; il fait arriver au dénoùment avec un intérêt positif. Mais il est une chose sur laquelle il s'abusait , c'est que ses pièces pourraient avoir un but utile et moral :
Je voudrais rendre les hommes plus justes et plus humains , disait-il , je n"ai que cet objet en vue!
Je ne trouve pas que son but ait été rempli ; ses pièces ont souvent même un but peu moral , elles ont surtout l'inconvénient immense de monter la tête et de donner des idées extraordinaires : les Fausses Cotifidences , et surtout le Legs, mais particulièrement le Jeu de VJmour et du Hasard ont cet inconvénient. Toutes les fois qu'une jeune femme à la tête romanesque aura a son service un valet de chambre ayant bonne tournure , elle croira que c'est un amant déguisé. Le vice de la pièce elle-même, du Jeu de l'Amour et du Hasard , est particulièrement là dedans, ainsi que l'a remarqué madame Aubert dans son article du Temps, sur la soirée dramatique
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du comte de Castellane : après s'être rencontrés, aimés, Silvia et Dorante ne doivent pas s'épouser ; parce qu'à la première querelle matrimoniale , la jeune femme craindra que son mari ne se console avec une jolie femme de chambre, et Dorante ne pourra oublier, si les mêmes inquiétudes ne le dominent pas, que sa femme a trouvé le cœur qui répondait au sien sous un habit de livrée ! Comment cet habit de livrée lui seul n'avait-il pas été un bouclier pour Iccœur de Silvia !... Il n'y a pas de séduction avec un pareil épouvantail !... cet inconvénient se représente dans la jolie comédie du Legs. C'est le défaut de plusieurs pièces de Marivaux; mais il marque parmi nos auteurs dramatiques par une spécialité qui lui a valu justement une des premières places parmi eux.
Marivaux n'est pas seulement dramatique ; il a écrit des ouvrages plus sérieux , et le Spectateur Français lui a mérité en Angleterre, le surnom àe Moderne Labruyère !.., Le plan de cet ouvrage embrasse beaucoup d'objets ; il parle de politique , de morale, de sciences , beaux-arts , commerce même , et toujours il
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intéresse parce qu'il jette cet agrément de Ihomme du monde dans ce qu'il écrit, et qu'il fait aimer son sujet, quel qu'il soit, parce qu'il amuse.
Il a fait deux romans, romans assez oubliés aujourd'hui, et qui, pourtant, alors qu'ils parurent, eurent un succès prodigieux, c'est llariaîifie et le Paysa?i parvenu : il y a beaucoup desprit dans ces deux ouvrages, peut-être trop même; trop de subtilité comme dans ses pièces, mais ils amusent comme elles aussi , et alors on ne se plaint plus.
Il a fait un ouvrage qui vaut moins que tous ceux que je viens de nommer ; cest Homère travesti. Il est facile de donner un aspect risible, même aux choses les plus sublimes, et cet ouvrage le fait bien voir ; car il y a bien de l'esprit; il est néanmoins inférieur au reste de ses œuvres.
Son style est original , mais cette originalité a une cause que l'on n'a pas voulu reconnaitre; on a regardé Marivaux comme un auteur singulier dans ses expressions, et on a mis sur le compte du style ce qui appartenait à la finesse de pénétration de l'auteur... Cependant,
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tout en le disculpant, je crois qu'il serait dangereux de le prendre pour modèle.
S'il avait lui-même reconnu franchement l'inconvénient qu'on lui reproche, il aurait sans doute évité ce défaut qu'on retrouve toujours chez lui , même en ce moment... On le censura , mais il n'en fit que rire. Crébillon le fils est celui de tous qui sut le mieux et le plus ingénieusement critiquer le style de M. de Marivaux. La remontrance fut même faite avec tant d'art , et surtout de convenance , chose bien ignorée des critiques de notre temps , qu'un jour Bîarivaux parlant du roman de Tenzaï, se prit à rire de bonne foi , en entendant raconter ce que dit La Taupe...
Marivaux eut beaucoup d'ennemis, et surtout de détracteurs... Il existe une foule de libelles, de pamplets qui indiquent à quel degré la haine était portée contre lui. Je connais plusieurs de ces critiques amères, c'est une injustice révoltante; par exemple, j'en lis une en ce moment insérée dans un recueil périodique intitué Le Nécrologe. On accuse M. de Marivaux d'avoir copié M. de Sainte- Foix !... Et on ajoute toujours : ce n'est pas là
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le genre de Molière ! ]Von, sans cloute ! mais après ce dieu du théâtre , n'y a-t-il rjue le silence à garder ? esl-ce que Regnard . Destouches , d'autres auteurs, n'ont pas donné à la scène des ouvrages estimables ?... Un des grands reproches encore que l'on fait à M. de Mari- Taux est d'avoir été reçu de l'Académie Française avant M. de Voltaire... Cela est sans doute injuste. Mais il faut en accuser l'Académie ; comment un homme peut-il rendre un autre homme comptable de l'injustice d'un corps tout entier! ne sait-on pas combien de considérations agissent sur les compagnies^ M. de Voltaire avait des ennemis puissans. Marivaux, quoiqu'il en eut aussi , en avait moins que lui et qui surtout lai étaient moins hostiles parce qu'il a>ait moins de talent; Crébillon qui l'aimait le fit recevoir, et. à cette époque, on sait que Crébillon avait une coterie littéraire très puissante; 3Iarivaux l'employa et il fit bien; lui en faire un reproche serait une stupidité. Cela donne la mesure de la justesse du jugement des critiques.
Marivaux avait un caractère aimable, malgré cette simplicité dont j'ai parlé plus haut...
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Il n'aimait pas a contester ni à prouver qu'il avait raison.
— Pourquoi ne pas répondre à ceux qui vous attaquent? lui disait uujourmadamedeTeiicin.
— Parce que j'aime mon repos , lui répondit Marivaux, et que je ne veux pas troubler celui des autres!
Il fut reçu à l'Académie Française en \lh%. Il y siégea vingt ans.
Il n'était pas ritîhe : madame de Tencin fit beaucoup pour lui, ainsi que mademoiselle de Saint-Jean... — Je vous fais ma légataire universelle , dit-il en mourant à cette dernière ; de cette manière vous continuerez , même après ma mort , à être ma bienfaitrice !
Il était si parfaitement bon, que souvent il se privait du nécessaire pour rendre la liberté à de pauvres compatriotes, à des auteurs malheureux. Il était modeste dans sa bienfaisance, et mettait autant de soin à cacher ses bonnes actions que bien d'autres à les publier.
Marivaux mourut à Paris , le 4 février 1763. Il avait eu une fille qui s'était faite religieuse à l'abbaye du Trésor.
J'ai parlé longuement de Marivaux , parce
ET LES HOMMES DU XVIIl*^ SIECLE. 1 '6
nue c'est un auteur qui a fait école chez nous, et dont la vie présente quelqu'intérét : et puis il était un habitué du salon et même des soupers de madame Geoffrin.
Un savant qui tenait chez elle plus de place qu'un autre, en raison de son épaisseur de pensée , c'était Chatellux . dont l'esprit n'était jamais clair, et qui voulait pourtant y voir... Souvent . au travers de cette épaisse intelligence, perçaient des lueurs, des éclairs rapides et lumineux, puis tout rentrait dans le silence et l'obscurité , jusqu'à un nouveau choc. Il avait la naïveté d'un enfant et la bonté d'un vieillard, quoiqu'il ne fût plus l'un et ne fût pas encore l'autre. Jamais homme ne fut plus heureux de l'esprit des autres que celui là. C'était une bonhomie continuellement occupée à trouver des moyens à ceux avec lesquels il vivait. Lorsque quelqu'un disait une parole d'esprit, alors cette physionomie massive s'éclairait, ses yeux s'animaient et il souriait... Ceux qui ne l'auraient pas connu, auraient cru que la personne qui parlait était sa maitresse , si c'était une femme; ou son frère, si c'était un homme ; et bien souvent il ne les con-
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naissait pas : d u reste y il avait prodigieusement d'esprit lui-même.
L'abbé Morellet, celui qui, depuis, devint beau-frère de Marmontel , était aussi l'un des hommes les plus remarquables de cette assemblées de savans et de littérateurs si distingués eux-mêmes. Je l'ai beaucoup connu, et j'ai pu juger par ce qu'il était de ce qu'il avait dû être, quoiqu'il fut bien vieux en 1801. L'abbé Morellet était, disait-on, le correcteur des ouvrages de madame de Souza (1), et je le croirais d'autant plus, que, dans les ouvrages du même auteur, rien ne ressemble à Adèle de Sénanges et à Charles et 3Iarie... L'abbé Morellet a traduit, selon moi , le plus «harmant roman de mœurs anglaises que j'aie lu , après cependant ceux de lady Morgan , c'est le roman de madame Maria Roche , intitulé les Enfans de V Abbaye..: L'abbé Morellet avait un esprit éclairé, plus solide qu'aimable, et joignait à ces qualités cette droiture de caractère que j'apprécie au-delà de tout. Parfaitemeut sûr, bon camarade littéraire, il était aimé et
(1) Madame de Flahaut.
considéré de tout ce qui le connaissait ; railleur, mais sans méchanceté, quoique le caractère de son esprit fût même tourné a la satire , il avait donc une trop grande facilité pour être méchant, s'il avait voulu l'être 5 mais il ne l'était pas, et quand il raillait, c'était un fouet avec lequel il châtiait l'insolence ou la méchanceté, mais il n'en faisait jamais une arme avec laquelle il pût blesser.
31. de Saint-Lambert était un homme tout différent. Il avait long-temps vécu à la petite cour du roi Stanilas. et en avait rapporté ce ton d'extrême politesse, cette urbanité sans laquelle aucune société n'est possible. Il faisait de beaux vers, et souvent il composa des fragmensqui auraient immortalisé un homiiueplus >ain , qui ferait mousser cette œuvre par tous les moyens de la littérature. Saint-Lambert a fait plusieurs morceaux très remarquables : ce petit poème des Saisons est frais et gracieux ; il y a dans cet ouvrage un goût exquis quelquefois, et puis d'autres où la médiocrité est au-dessous de la parole. Saint-Lambert avait une jolie tournure , de l'esprit et la connaissance du monde ; aussi v était-il à ravir 11 avait
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de Félcgance dans l'esprit et dans les manières ; et surtout une finesse qu'on retrouve dans ses ouvrages. Sans être lui-même très gai , il s'animait de la gaîté des autres; sa raison était solide, son jugement su})érieur , et dès qu'il trouvait quelqu'un dont la conversation lui convînt, il était charmant. 11 fut fort regretté à cette petite cour de Lunéville où il avait vécu long-temps avec madame du Chàtelet, en dépit de Voltaire , quand elle venait lui sourire avec ses yeux louches , comme le disait Voltaire lui-même. Cette liaison , qui mit Saint- Lambert en rivalité avec le grand homme , lui donna une grande célébrité , et quoiqu'il eût beaucoup d'esprit , d'ailleurs.
J'ai parlé , je crois , de tous ceux qui allaient chez madame GeofFrin , et j'ai fait remarquer leurs principaux traits de caractère. Mais il est une certaine attention plus profonde dirigée vers ceux qui sont nommés dans ma comédie de madame Geofïrin , et M. de Montcrifl'en est un dont je dois parler avec inférêt.
Monsieur de Monte riff (1) était lecteur de
(1) François-àuguste-Paradis de Montcriff. — Son
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la reine , secrétaire des commandemens de 31. le comte de Glermoiit et Vun des quarante de l'Académie Française. Sa mère avait de l'esprit et de l'intrigue ; son mari lui avait laissé un héritage de procureur assez honnête ; elle s'en servit pour assurer l'état de ses enfants. Elle avait deuY garçons , l'un qui devint commandant d'une petite place, l'autre qui fut celui que nous connaissons tous.
Montcrifl' avait de l'esprit d'intrigue en vrai fils de procureur. Il arrangea si bien sa vie, qu'étant encore assez jeune il fut nommé secrétaire des commandemens de 31. le comte de Clermont. C'était , comme on le sait , un prince' abbé. Montcritï eut la feuille des bénéfices ; il avait la délicatesse de ne proposer aucun prêtre que sur la présentation des demoiselles de l'Opéra. C'était agir en homme de goût , parce qu'il suivait la mode , et qu'il y en a toujours à la suivre strictement ou à s'en éloigner tout-àfait. Dans le dernier cas . on se fait une mode à soi ; mais pour cela il faut exercer un grand pouvoir , et n'a pas cette puissance qui veut.
père était procureur, il est né à Paris en 1687, il vit toute la fin du règne de Louis XIV.
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Dans sa première jeunesse, comme il voulait exercer un jour cette puissance dont je parle, et le faire avec sécurité , il se fit recevoir maître d^ escrime ! Mais à mesure qu'il marcha dans la vie , il sentit le besoin de se calmer ; il ne fut que spirituel , ne mordit que du bout des dents, et ne griffa que du bout des doigts. Sa réponse était néanmoins prompte, et la qualité de ceux qui lui parlaient ne l'arrêtait pas. Un jour , Louis XV lui dit :
— Monsieur de Montcriff, savez-vous bien que tout le monde vous do fine quatre-vingts ans!
— Oui, sire, mais je ne les prends pas, répondit Montcrifif, qui détestait qu'on lui parlât de son âge.
Il les avait pourtant ; et il avait plus , il avait les goûts de la jeunesse , mais d'une singulière manière (1) , et il fallait convenir que peu de vieillards étaient aussi aimables que lui.
(1) Dès qu'il entendait parler d'une demoiselle un peu à la mode , il lui écrivait : « Mademoiselle , si vous étiez curieuse de faire la connaissance d'un vieillard aimable et propret, il vous attendra à souper après lequel vous trouverez quatre louis...
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Sa mère s'était fait une fortune d'une façon tout originale. Sur la fin du siècle de Louis XIV on se faisait des déclarations d'amour par lettres, non pas anonymes, comme aujourd'hui . où , sous le voile dun mystère que chacun devine , les femmes, secouant toute pudeur, écrivent aux hommes qu'elles voient, pour leur dire qu'elles les aiment , et cela avec une naît été révoltante , en feignant de croire qu'on lie peut les reconnaître parce qu'elles auront légèrement déguisé leur écriture et qu'elles ne mettent pas leur nom ! je connais une femme qui , n'étant pas encore mariée , a écrit pendant bien des mois de suite à un homme qu'elle connaissait pour avoir la tète romanesque, sous un nom supposé, lui faisant croire qu'elle Tadorait et cela parce que l'homme a 100.000 fr. de rente et qu'elle voulait l'épouser. Cette vile intrigue était d'autant plus révoltante que cet homme , l'un des plus aimables, les plus faits pour être aimés , ne l'était pas de cette femme, qui aimait un autre homme bien inférieur de tous points , mais dont elle était entêtée parce qu'il ne voulait pas d'elle.
Cette manie décrire ainsi sous un ^oile ano-
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nyme finit par devenir trop vulgaire aussi. On l'emploie pour atteindre toutes les fins , pour tous les buts. Pour détruire une réputation comme pour frapper sur une affection sainte!... Quelquefois c'est une sœur qui dépossède une sœur !... quelquefois c'est une fille qui devient le bourreau de sa mère (1). Quelquefois même ce sera d'accord avec l'homme qui composa le poison ! seulement c'est elle qui le versera dans la coupe!... N'avons-nous pas vu madame la comtesse du Cl.... 'mourir de chagrin d'avoir trouvé une rivale calculée dans sa fille , madame la comtesse de Ch 1 ? Oh ! qu'il y a de
sombres mystères dans la vie et dans nos pauvres cœurs de femme !...
Mais lorsque vivait madame de Montcriff, alors , quoique les mœurs fussent bien relâchées , elles n'étaient pas à ce point de corruption... et les choses, pour se faire à voile levé, n'en étaient peut-être que plus repoussantes , mais moins atroces ; elles se faisaient mépriser , mais du moins n'inspiraient pas d'horreur.
(1) Voyez l'histoire scandaleuse de madame de La Ch et de madame de Na
ET LES HOMMES DU Xyill' SIECLE. 83
En écrivant ayec son cœur, ainsi que je viens de le dire, il fallait que le cœur eût de l'esprit, et cela n'arrivait pas toujours. Alors il vint à la mode de se faire écrire ses lettres d'amour. On sait que Benserade écrivait les lettres de Louis XIV à mademoiselle de Lavallière, et que ce fut avec assez d'étonnement qu'il se vit appeler par elle-même pour faire une réponse à ces lettres passionnées. Ce fait est tellement constaté, qu'on ne peut revenir sur sa vérité. Mais alors combien on rit de pitié tout à la fois sur cette femme et sur cet homme qui , tous deux , ne trouvent pas dans leur cœur des pensées pour rendre Tamour assez violent chez l'un pour lui foire escalader les toits de son royal château et assez dominant chez l'autre pour rendre coupable une jeune tille vertueuse I C'est une énigme du cœur!... mais c'est une dérision amère !
Le fait est que la uiode . instituée par le roi et par sa favorite , eut des imitateurs ; et que bientôt , dans Paris , on trouva des écrivains de lettres d'amour . comme on trouve aujourd'hui des écrivains de pétitions a la Chambre des Députés. Madame de Montcrifl' s'était fait
une grande réputation dans ce genre : était-ce par elle-môme et pour elle-même, ou bien par son talent personnel; voilà ce qu'on ne sait pas. C'était une drôle de mode, pour le dire en passant , que cette mode d'écrire par secrétaire et sous la dictée , ce que le cœur veut dire. Quoi qu'il en soit, la chose existait au grand et mutuel contentement des deux parties. Madame de Montcriff, ou pour mieux dire madame Paradis, car tel était alors son nom, était donc fort employée, et elle légua ce talent à son fils. Montcriff l'employa pendant quelque temps ; peut-être fut-ce à lui qu'il dut l'amitié de M. d'Argenson. Il avait de plus concouru à l'établissement de la comédieparade qui se fonda dans le temple , ce temple asile des débiteurs, et que' Panard appelait le Temple des mémoires. Quelques années après, on donna une comédie intitulée l'Orac/e de Delphes. Celte pièce, fort spirituelle, fut défendue dès la troisième représentation , à cause des impiétés qu'on y remarquait. Montcriff fut soupçonné d'en être Fauteur ; à cette époque une persécution , quelle qu'elle fut, avait toujours un vernis de talent. Il était im-
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jjossible qu'on persécutât un auteur sans talent. Quelque temps après il fit VHistoire des chats. Ce fut à son tour d'être chansomié et pamphletisé. Les satires et les libelles ple.uvaient sur l'histoire des Rominagrobis. 3Ioi]tcriÔ" en rit le premier en homme d'esprit qu'il était. C'est lui qui disait que le comte de Caylus. qui avait gravé les estampes dont Coypel avait dessiné les figures, s'était sauvé à l'aide des planches ! Lorsqu'après le départ de 31. de Voltaire pour Ferney il sollicita la place d'historiographe de France, 31. d'àrgenson lui dit : Tu veux dire historiogriffe; faisant ainsi allusion à son histoire des chais.
Le RajeunisseJtient inutile, pièce charmante qu'il fit donner aux Italiens . lui ramena le public que son histoire miaulante avait éloigné. Un charmant conte intitulé les Ames Rivales {\), qui fut lu avec le plus grand plaisir, et en fait encore aujourd'hui , parut aussi à cette époque; c'est un petit ouvrage toujours joli , toujours de mode . parce que ce qui est spirituel et de bon goût l'est toujours.
( 1 ) On le trouve dans le Cahinef des Fées.
On a beaucoup parlé de ses romances et surtout de celle d'Alias et à' Alexis , ce n'est pas pour déprécier une chose admirée depuis long-temps, et pour commencer à mettre en pratique mon système, que je crois très bon , de revoir une foule de réputations usurpées , qui jouissent d'une gloire qui vraiment est bien peu positive. Les romances de M. de Montcriff manquent de naturel ; ainsi qu'est-ce donc que ce fameux mot tant vanté : en songeant quHl faut qu'qn V oublie , on s^en souvient ?
On s'est beaucoup récrié sur cette pensée qu'on a trouvée délicieuse, mais en résumé que veut-elle dire ? qu'est-ce qu'une chose qu'il faut qu'on oublie ? je crois bien qu'on trouvera de la sécheresse dans cette question; la chose , dira-t-on , est sous entendue. Je sais tout cela ; mais j'ai le malheur, avec une imagination qui est assez active, de vouloir que ma raison soit aussi contente qu'elle dans le jugement d'une chose d'art. Je ne veux rien de facile, je le sais bien ; mais enfin il est de fait que je ne puis accepter comme sublime : en songeant qu'il faut qu'on V oublie on s'' en souvient ! Le vers d'avant est cent fois plus charmant!
Pour chasser de sa souvenance
L'ami secret On se donne tant de souflfrunce Pour peu d'effet !
Une si douce fantaisie Toujours revient. En songeant qu'il faut qu'on l'oublie, On s'en souvient.
Je, trouve le coiiinieDcementdu couplet bien plus joli et on n'en a pas parlé.
J'ai parlé de l'esprit de 3îontcrit}\ je vais parler de son cœur, car il a été pour une noble et belle part dans sa vie.... Il renouvela le beau trait de dévouement de Pélisson pour Fouquet. Montcriff avait de grandes obligations à M. d'Argeusqn . et lorsque celui-ci fut disgraciéet exilé aux Ormes (1). Montcriff, dont l'existence tenait entièrement à la cour , voulut renoncer à cette existence pour suivre son bienfaiteur dans son exil.... Il lui fut permis daller tous les ans rendre une longue visite à l'homme que le pouvoir pouvait frapper et bannir,
(1) Belle terre située en Tourraine.
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mais que l'estime publique consolait de l'injustice des rois et de celle des favorites.
Montcriff était bon , d'une noble nature , et généreux par besoin instinctif. Son âme , pour parler comme Montaigne, qu'il aimait beaucoup à citer , était la meilleure des pièces de sa condition.
Il mourut en 1770. M. de Laplace lui fit cette épitaphe :
Des mœurs dignes de l'âge d'or , Amisùr, auteur agréable, Ci-gît, qui, vieux comme Nestor, Fut moins bavard et plus aimable.
Mais après tout , MontcrijQT n'était qu'un homme fort aimable , et non pas un homme de lettres , et certes sans la protection de la reine Marie Luzinska et celle de M. d'Argenson , jamais il n'eût été de l'Académie Française.
Thomas , Helvétius et le comte de Greutz , sont maintenant les trois hommes de lettres dont j'aie le plus à parler ainsi que Panard et l'abbé Raynal. Quand à Marmontel , comme il est question de lui plus que de tout autre dans ma scène historique , j'en parlerai beau-
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coup plus longuement et je le garderai pour Je dernier de tous.
Helvétius , à l'époque de la célébrité hospitalière de madame Geoffrin , était jeune et dans toute la verdeur de son ambition littéraire; il écrivait une grande partie de la journée , et lorsque le soir il arrivait chez ses amis , c'était la tète encore fumante de son travail du matin qu'il s'assevait au milieu d'eux. Pour faire un livre distingué dans un siècle où l'esprit était si ordinaire , il lui fallait chercher et trouver une nouvelle pensée à faire éclore, une nouvelle idée à mettre au jour; mais comme les idées mères et surtout neuves sont très rares, et que depuis trois mille ans qu'on écrit soit sur du papyrus, du vélin ou du papier, la source en est un peu altérée, il lui fallut nécessairement tomber dans le paradoxe, comme Rousseau, mais avec un bien moins grand charmedestvleetsurtoutde tour de pensée. Son livre de VEsprit , production hardie mais tout raide de contention , où Ion est fatigué à chaque page de voir l'auteur se débattre contre ses propres doutes et ne pouvoir les vaincre malgré ses efforts pour se persuader à lui-même
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et à ses lecteurs qu'il a raison. Helvctius a été très lié avec mon père qui, occupant une charge dans la ha utefiniince, avait avec lui des rapports journaliers.... Mon père était un homme d'esprit, mais très positif; et il avait, malgré lui , souvent des scènes très vives avec Helvétius qui se faisait beaucoup plus mauvais qu'il n'était, il n'avait dans le caractère que de la longanimité et une grande bonté. 11 n'était pas aussi sceptique qu'il en avait l'apparence dans ses écrits; j'ai remarqué, en général , qu'il y a toujours une grande dissemblance entre les opinions et les mœurs de ceux qui écrivent et proclament des choses étranges. Je connais plusieurs esprits très remarquables qui cherchent à innover , soit par conviction , soit par volonté de faire et de dire autrement que les autres ; eh bien ! ces hommes sont continuellement en opposition avec eux-mêmes... C'est une étude curieuse à faire que celle du cœur de ces individus. Helvétius , par exemple, imagina de se calomnier, ainsi que les gens de bien , pour ne donner d'autre mobile que l'intérêt aux actions morales de la vie... Mon père prétendait qu'on trouvait deux hommes à ai
Hier dans Helvétius, l'un qui était lui-même, bon. naturel, bienfaisant, très indulgent et libéral , non-seulement de parole , mais avec une grandeur d'àme qui doublait le bienfait. Voici un fait arrivé dans l'année qui précéda la première guerre d'Amérique.
Helvétius avait une grande fortune. Souvent il cherchait avec soin à faire du bien, et en cela il était secondé par sa femme, l'une des
plus charmantes personnes de son temps
Un jour . elle passe dans le cabinet de son mari, et lui remet une lettre qu'elle venait de recevoir, et dans laquelle une femme au désespoir s'adressait a elle pour en obtenir quelques consolations et un appui. Elle était Lorraine et compatriote de madame Helvétius. Sa lettre était simple et vraiment touchante. Celle qui l'avait écrite n'était pas à Paris ; elle habitait un village près de Vincennes.
— Je ne puis m'absenter, dit madame Helvétius; voilà pourquoi je viens à vous. Cette lettre est écrite par une femme bien née, je ne veux pas l'humilier en y envoyant une de mes femmes. Il faut que ce soit vous qui alliez vers la pauvre étrangère.
M. Ilelvétius demande ses chevaux ; il monte dans une voiture simple et part pour le village indiqué par la dame. Il trouve une femme encore jeune, entourée de trois enfants, ayant perdu son mari par suite de blessures reçues en Allemagne, où il avait été chercher la fortune et n'avait trouvé que la mort... Madame de Ri.écourt était venue à Paris pour solliciter une pension du roi. Depuis trois mois elle avait dépensé en courses , en frais inutiles , le peu qu'elle possédait ; maintenant elle n'avait plus rien !... mais elle ne demandait rien non plus... seulement elle savait que madame Helvétius était de sa province; elle venait lui demander de l'ouvrage et sa protection.
En voyant cette profonde misère, M. Helvétius se sentit touché au fond de l'âme. — Il y eut dans sa pensée , dès ce moment, la volonté de faire du bien à cette famille. — Il prit les papiers que lui remit la dame , s'informa avec intérêt de ce qui lui manquait, et vit avec chagrin que madame de Riécourt pouvait bien vouloir accepter une protection, mais qu'il serait impossible de lui donner en même temps des secours d'argent. Il lui persuada cependant
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de se laisser transporter dans son hôtel et d y demeurer avec ses eufans, jusqu'au moment où, par ses soins, ellle obtiendrait la pension qu'elle demandait. Madame de Riécourt accepta. 3Iadame Helvétius fut sa garde-malade, et pour une sœur n'eut pas été plu> attentive. La maladie de madaïue de Riécourt fut longue ; elle était faible et bien accablée par une longue souffrance , a laquelle s'était joint ce désespoir qu'amène la crainte de laisser ses enfants orphelins !... mais enfin madame de Riécourt put se rétablir lorsqu'il n'y eut plus à redouter de ces incidens que le malheur jette dans votre vie comme la torture d'une destinée... Pendant sa convalescence, M. Helvétius fit des démarches, mais elles furent toutes infructueuses... M de Riécourt, disait-on, s'est battu en Prusse , et pour la Prusse : qu'il soit pensionné par la puissance pour laquelle il s'est battu. Cette réponse fut la seule à toutes ses démarches. Alors il prit un parti : il dit à madame de Riécourt qu'il fallait qu'elle allât attendre dans une des terres de madame Helvétius que l'affaire de sa pension fût réglée. Madame de Riécourt partit en toute confiance
pour Voré , la terre que madame Helvétius habitait Je plus volontiers. Elle y passa un mois dans l'attente d'un changement de vie qui devait être heureux d'après les espérances de M. Helvétius. En efiet, un jour, tout en arrivant , il 1 ui annonça que le roi lui avait accordé une pension de trois mille francs , et qu'elle en devait toucher l'arriéré, puisque M. de Riécourt était mort depuis deux ans et demi. En conséquence, il lui apportait une somme de sept mille cinq cents livres , et un cadeau que la reine faisait aux enfans pour leur acheter un trousseau. Ce cadeau était de vingt-cinq louis pour chaque enfant. En écoutant cet homme qui lui annonçait la vie, comme elle n'y comptait plus, madame de Riécourt fut saisie d'une telle joie qu'elle ne parlait pas et ne pouvait que pleurer en embrassant ses enfi^ns...
— Ce n'est pas tout, lui dit Helvétius, je me charge de toucher votre pension et de vous la faire passer régulièrement chaque trois mois !... Me voulez vouspoiir votre homme d'affaire ?...
Madame de Riécourt se récria.
— Non , non , dit madame Helvétius, il faut
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que vous aviez confiance en mon mari ! il conduira bien vos afifaires.
Madame de Riécoart consentit à tout. Elle repartit pour la Lorraine , où elle habitait une petite ville , dans laquelle mon père , qui était Lorrain lui-même, l'a vue fort souvent. Elle y fit un établissement cojivenable. Tous les trois mois, 3L Helvétius lui envoyait sa pension fort exactement, et cela , en effet , devait être, puisque c'était lui qui la lui faisait!
En éprouvant des refus multipliés, Helvétius voulut connaître la véritable position de madame deRiécourt : Il apprit que. demeurée veuve avec trois enfans, elle avait en outre une grand'mère aveugle et infirme dont elle prenait soin, et que la mort de M. de lliécourt laissait dans la misère comme toute sa famille! La moralité de madame de Riécourt était reconnue; dès lors Helvétius prit le parti quil suivit : ce fut de donner une existence de ses propres deniers à cette malheureuse famille. Ignorante des affaires, madame de Riécourt ne savait seulement pas comment on touchait une pension. Elle fut bien long-temps avant d'avoir la connaissance entière de l'action de
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M. Helvétius. Alors elle ne put se refuser à accepter ce service , car elle avait trois enfans et elle se mourait. Elle habitait alors Nancy , où mon père la revit , et c'est d'elle qu^il tient les détails qu'on vient de lire.
Madame Helvétius, dont on a tant parlé pour sa bienfaisante bonté et son ingénieuse manière de faire le bien , était une personne de la plus haute naissance. Elle était de la famille de Ligneville en Lorraine, l'une des familles formant ce qu'on appelait alors les grands chevaux de Lorraine. Elle épousa Helvétius el fut heureuse , parce qu'il y avait un grand rapport entre elle et lai pour la bienfaisance active et l'usage d'une grande fortune employée le plus philanthropiquement possible... Elle habitait presque toujours ses terres, particulièrement celle de Voré , oîi elle faisait un bien qui la faisait chérir par ce qui l'entourait. Lorsqu'elle revenait à Paris , elle allait ellemême chercher le malheur dans les asiles les plus secrets, accompagnée d'une sœur de charité et d'un chirurgien. Elle faisait un tel bien, que sa réputation a survécu à celle de son mari , malgré tout son talent.
Lorsqu'il fut persécuté pour son fameux Livre de V Esprit, madame Helvétius , quoique ses opinions fussent moins philosophiques que celles de son mari, le soutint du poids de sa haute réputation, loin de laccabler de cette même supériorité. On lui écrivit pour faire signer une rétractation ta son mari ; elle répondit qu'elle ne lui en parlerait jamais, et* qu'elle s'expatrierait avec lui plutôt que de lui faire écrire une parole contraire à sa conscience. Après la mort d'fielvétius, qui arriva d'assez bonne heure pour la laisser long-temps malheureuse de sa perte, madame Helvétius se retira à Auteuil, où sa maison devint, comme celle de madame Geoffrin et de madame de Tencin , le rendez-vous des gens de lettres et des savans distingués , regardant cette manière de vivre comme un legs que son mari lui avait fait. Franklin , pendant son séjour en France, la voyait tous les jours; l'abbé Morellet , Turgot , cet ami des hommes , qui devaient bénir sa mémoire , Cabanis ; tous ces esprits de haute intelligence, passaient leur vie chez elle et l'aimaient. Elle n'avait aucune prétention à la naissance , quoique sa famille ,
comme je l'ai dit, fût de la plus haute noblesse , étant de celle des Ligneville; elle se moquait même de ceux qui avaient cette prétention. Le maréchal de Byron lui reprocha un jour de n'avoir pas pris ie deuil pour un de leurs parens qui était mort. — En vérité, lui dit-il, on dirait que nous ne savez pas que vous êtes de sa famille.
— Oui , répondit-elle en souriant , parce que lui ne savait plus s'il était de la mienne.
L'empereur avai( désiré la connaître : il fut la voir, et la trouva se promenant dans son petit jardin d'Auteuil. Elle lui dit ces paroles qui peut être ont été oubliées, mais que j'ai retenues pour m'en souvenir à jamais... « Vousne savez pas, général (il n'était encore que premier consul ) , vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpens de terre!... »
Et alors, le soleil d'Austerlitz ne s'était pas levé sur cette destinée impériale, qui, loin de trouver le bonheur dans trois arpens de terre , le cherchait en remuant des mondes.
L'homme le plus agréable, dans le sens qu'on attache à ce mot , de la société de madame
ET LES HOMMES DU XVin® SIECLE. 99
GeoÔrin , était le comte de Creutz. C'était un homme d'autant plus remarquable qu'il était étranger, et qu'à cette époque, un étranger rétait tout-à-fait chez nous. C'était à Paris que toute l'Europe venait chercher de bonnes façons et du savoir-vivre ; il y avait dans tout ce que faisaient les hommes et les femmes de France, un bon goût et une manière à nulle autre semblable. Ainsi donc, lorsque le comte de Creutz. qui était Suédois (1) . vint à Paris nous montrer un esprit doux et fin , un jugement parfaitement éclairé sur les arts , un goût délicat pour la vie habituelle , une chaleur, une délicatesse dans le sens moral ; toutes ces qualités nous le firent d'autant plus accueillir qu'il était rare, je le répète, qu'un étranger nous vînt ainsi tout formé. C'était un poète parfait! Jamais un homme ne peignit avec plus de feu ce qui lui avait frappé l'imagination. Je n'ai jamais connu qu'un autre homme dont les manières et l'esprit fussent en rapport avec le portrait qu'on a laissé du comte de Creutz (2). C'est la même verve d'imagina-
(1) Il était ambassadeur de Suède en France.
(2) La première partie des voyages du marquis de
tion , la même chaleur d'âme à la vue d'une belle nature , le même enthousiasme au récit d'une belle action et le mèiue charme dans la conversation. Charme qui nait surtout de l'alliance d'une grande douceur avec l'esprit le plus remarquable et la finesse d'organisation la plus subtile. En écoutant raconter une course lointaine à cet homme, en le suivant sur le Vésuve , sur l'Etna , en gravissant avec lui le Ben Lhomond, ou le Mont-Blanc; je sens la chaleur du Vésuve, le froid des glaciers du Montanvert; je suis dans les mêmes régions; je vois la mer de Sicile, les lacs d'Ecosse et tout ce qu'il me dépeint. C'était aussi d'après ce que m'en a souvent répété mon père qui a vécu dans la société de d'Alembert et de madame Geofirin. le charme particulier du comte de Creutz. Il avait beaucoup voyagé comme tous les hommes du Nord , et il racontait ses voyages avec un charme ravissant.
Le comte de Creutz était disciple de Linné et
C... est colorée avec une chaleur de tons , bien rare et bien précieuse à rencontrer. La seconde partie est plus savante, mais je préfère la première.
cultivait beaucoup la botanique. Il connaissait admirablement la flore de l'Espagne où il avait habité long-temps, surtout à Grenade. Il a laissé de cette ville et de la province d'Andalousie un souvenir frappant pour tous ceux qui ont parcouru ce pays-là. C'est lui qui a dit :
« En Espagne , mais particulièrement à Grenade , on a besoin de doubles facultés pour vivre, car on existe doublement; on se laisse aller à un charme qui vous emporte et vous entraine dans un monde où les plus douces rêveries vous bercent et vous communiquent une extase dans laquelle se doivent trouver ceux que Dieu appelle auprès de lui. «
Lorsque j'ai vu l'Espagne, j'ai compris le comte de Creulz.
Deux hommes étaient bien étonnans aussi en raison de leur qualité d'étrangers; l'un était Tabbé Galiani , Eautre , le marquis de Carracoioli, l'auteur ou l'éditeur des lettres de Ganganelli.
L'abbé Galiani était .Napolitain ; sa figure était celle d'une jolie petite poupée. C'était un charmant petit arlequin sur les épaules duquel remuait une petite tète où se trouvait un gé-
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nie presque égal à celui de Machiavel. Je ne sais si M. de Talleyrand connaissait ma pensée à cet égard, lorsqu'en parlant d'une femme ayant des moyens plus qu'elle n'a d'esprit , il disait : Oui , cest la tête de Cromicell sur les épaules dhine Jolie femme.
Quant à l'abbé Galiani , il était tout à la fois de cette nature machiavélique et bouifonne que je viens de décrire. Il était, sans contredit , l'hoînme le plus comique et le plus remarquable , peut-être , de la société de madame Geoffrin. C'était un type que cet homme avec sa jolie petite figure. L'àme tout à la manière d'Aristippe et d'Epicure . non comme le philosophe grec, mais comme novis l'entendons. Gai jusqu'à la folie , tout en parlant même politique, de la manière la plus abstraite et cependant mélancolique par l'àme et le cœur, jusqu'à demeurer seul quelquefois plusieurs heures et pleurer en écrivant ou lisant des choses d'un haut intérêt! L'âme
avait été explorée par lui sous toutes ses faces , et l'àme ne lui avait pas paru valoir la peine de se coniraindre pour elle. Il avait tout vu du côté ridicule. Mais cette fa-
çon de juger l'homme lui donnait aussi une profonde tristesse, toutes les fois qu'il redes cendait dans lui-même. Je connais quelqu'un à qui l'abbé Galiani parlait d'une femme qu'il avait aimée et qui l'avait trompé.
Je ne m'en suis pas plaint , — je ne m'en plaindrai jamais. Elle m'a trompé . c'est rrai ; mais pourquoi m'a-t-elle trompé ? Parce que j'ai été dur envers elle, comme nous autres hommes, nous le sommes toujours. Elle a voulu ruser parce qu'elle était faible. — J'ai été dur parce que j'étais le plus fort. — Je devais m'attendre à sa ruse , parce que je la savais faible; — quant à elle . elle n'a agi que par sa nature qui ne pouvait la conduire autrement C'est ma ftiute d'avoir compté sur
elle et non la sienne.
Cette observation prouve quelle opinion il avait de l'humanité !....
Il avait toujours un bon conte à faire n'importe sur quel sujet il parlât. Il est fâcheux . nous disait Laharpe, qu'on n'ait pas gardé le souvenir de ces contes; et que quelqu'un, comme 3Iarraontel . n'en ait pas fait un recueil, on en aurait composé une admirable collée-
tion. Son esprit actif, sa manière mimique , son jeu de physionomie , ses allusions imprévues et tout aussi fines que comiques ; tout faisait de l'abbé Galiani nn homme non seulement charmant dans le salon d'une femme comme madame Geoffrin , mais c'était un homme qui eût été distingué partout, dans tous les pays et parmi les plus hautes notabilités du savoir.
Une particularité singulière, c'est qu'avec cette vivacité brillante qui lui donnait tant de charme quand il contait, il n'était plus rien quand il avait fini. Il devenait muet et triste, et se plaçant dans un coin du salon, on ne savait plus s'il était là. C'est une chose étrange.... On me contait qu'après avoir été l'àme du salon de madame Geoffrin , chez laquelle il passait sa vie, quand il était à Paris, et qui se retirait comme un acteur qui , après avoir joué son rôle, va dans la coulisse et altend la réplique pour rentrer sur la scène.
Une autre chose qui lui était propre, c'était sa manie de parler sans vouloir être interrompu. Cette manière devait, selon moi .jeter un grand froid dans la conversation. Ce n'est que de l'échange rapide des mots et des pen-
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sées que jaillit la ciarté ! Que faire avec un homme qui parle pendant une heure , et qui vous dit ensuite ;
— Répondez-moi.
— Laissez-moi donc achever, s'écriait-il tout en colère, lorsqu'on voulait l'interrompre... après, TOUS parlerez.
Et, lorsqn'enfin il concluait, si vous vouliez lui répondre en effet, alors il s'effaçait de toute l'exiguité de sa petite taille et se perdait dans la foule. — Mais il avait tien de l'esprit et plaisantait en se faisant aimer dans toute cette société de madame Geoffrin.
Le marquis de Carraccioli (1 ) était en tout Topposé de l'abbé Galiani. — Il était grand . lourd , épais, et tout grand seigneur qu'il (tait, tout ambassadeur de famille même qu'il était parmi nous , il avait un air avec lequel on peindrait la bêtise; et sansqu'il parlât surtout, il pouvait, s'il le voulait , passer pour imbécile ; mais tout aussitôt qu'il parlait , il devenait lumineux et superbe. Cette télé massive se relevait, ces
(1) Il était ambassadeur de ?faples, et Xaples était ambassade de France.
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yeux ternes brillaient d'un feu d'autant plus sublime qu'on voyait où il avait été le chercher : c'était dans l'âme. — Cette bouche , cet œil , ce front, tout devenait une grâce de plus, si je puis dire ce mot . en parlant de la figure d'un homme ! Et pourquoi ne le dirais-je pas ? Estce donc qu'un homme ne peut avoir la grâce dans toute l'acception la plus étendue de ce mot!
Carraccioîi parlait mal le français, mais dans sa langue il était admirable. J'étais jeune fille, lorsqu'il venait chez ma mère, et cependant j'en ai gardé un souvenir très frappant ; il est mort sous l'empire , et pas même assez vieux pour que les particularités de sa mort ne me soient très bien connues. — Elles méritent d'avoir leur place dans cette notice.
Carraccioîi avait observé lés hommes, comme l'abbé Galiani , en philosophe. — Mais leur philosophie n'était pas la même, et leurs observations devaient donc différer : Galiani avait vu le côté bouffon , ridicule de notre espèce ; Carraccioîi l'avait vu en homme d'état , en politique profond. C'était de sa place très haut située, qu'il avait vu les nations et les peuples,
qu'il avait observé leurs mœurs et leurs caractères. — Jamais , par exemple . je ne lui ai entendu citer un fait particulier : toujours de grands traits — et les masses. — Il faisait aussi de bons et drôles de contes , comme l'abbé Galiani , mais plutôt par complaisance. Aussi, lorsque Albert le voyait entreprendre un de ces contes sur la vieille Espagne, de la Sicile ou du Piémont , ou bien encore de Venise, il disait en riant : Ah! voilà pour ma sœur !... Laure , remerciez M. le marquis.
Il avait des trésors d'instruction, dont j'étais fort admiratrice. Il le savait , et bien que je fusse trop enfant pour pouvoir le comprendre , il se mettait à ma portée et me racontait des histoires les plus curieuses du oonde , qui intéressaient autant les auditeurs qui l'entouraient que moi-même.
Il était malheureux , et nous le savions, mais nous étions bien loin de la vérité. Il venait diner chez ma mère, et elle était si contente de parler italien avec un esprit si supérieur que ces dîners se répétaient souvent... Il avait un valet de chambre, nommé Valentin , qui avait été valet de pied de la reine alarie-Antoi-
nette , et qui le servait depuis la révolution. Cet homme avait défendu la reine à Versailles, le 6 octobre, et le 21 juin, aux Tuileries, il avait été blessé et puis s'était retiré. Il avait rencontré le marquis de Carraccioli , et s'était mis à son service malgré le marquis , dont la fortune perdue ne lui permettait plus, disait-il, de garder un homme à son service.
Valentin était tourneur de son métier : il se mit à tourner et fit des chaises. Le marquis de Carraccioli fut malade ; Valentin le fit alors transporter dans une chambre qui était en bon air dans une vaste cour et dans une maison appartenant à un marchand de chaises du faubourg Saint- x\ntoine. Il payait le loyer avec son travail. 11 nourrit et entretint ainsi son maître pendant très long-temps avec le même travail.
Le marquis de Carraccioli fut bientôt beaucaup plus malade ; Valentin , au lieu de s'adresser à des connaissances de son maître , car le hasard faisait qu'il n'avait plus d'amis intimes à Paris ; au lieu de s'adresser à ceux chez qui son maitre allait le plus souvent, il fit comme
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Amhvoise (1) et s'engagea pour un temps, à condition que son maitre aurait non seulement le logement, mais les soins qu'il ne pouvait pas lui donner, parce que le bruit du tour incommodait son maître, et qu'il était obligé de le laisser seul.
Yalentin s'adressa au gouvernement. 11 s'y prit mal apparemment j car Chaptal , qui alors était au ministère, et avait une bonté et d'ailleurs une justice qui auraient seules suffi pour tirer Carraccioli de Tétat affreux dans lequel il était, ne fit rien pour lui. Un orgueil mal entendu l'empêcha de s'adressera ma mère, qui n'était plus assez riche pour l'obliger , mais qui, certes, par ses connaissances l'eût certainement fait! Il ne voulut pas nous parler de son malheur; et bientôt nous apprîmes sa mort, sans nous douter de ce qui l'avait précédée.
Yalentin , en tenant le corps de son mal-
'^\) Amhroise . ou Voilà ma^oM/Viee; charmante pièce qu'on donnait au théâtre Feydeau , et dont le sujet était tiré d'un même fait, dun domestique qui nouni* sa maîtresse.
ï 1 0 MADAME GEOFFRIN
heureux maître dans ses bras, sentit combien il lui était cher! La pensée que cet homme d'un beau nom, d'une illustre naissance , allait être enterré dans le corbillard des pauvres , le révolta ! — Il va chez un notaire, vend une petite rente viagère qu'il avait , fruit des économies de bien des jours de privations, en obtient trois cents francs, paie le peu de dettes que la maladie de Carraccioli lui avait fait contracter , et avec le reste fait enterrer son maître , non pas avec magnificence mais avec décence et du moins sans la charité de la paroisse ! lui !... Carraccioli !
Valentin reprit son état de tourneur ; mais il gagnait si peu qu'il voulut essayer de reprendre un genre de ce que le nouvel ordre de choses et la grande magnificence de l'empire semblait rendre positif.
Je montais alors ma maison à mon retour de Lisbonne. Junot avait un parent que j'aimais beaucoup , l'abbé Junot , ancien aumônier des gardes françaises, grand ami du maréchal de Biron et l'un des hommes les plus excellens que j'aie connus. — lime dit un jour: J'ai un valet de chambre à vous donner ; et tout de
suite il me conta tout ce qu'avait fait Valeutin : conduite à laquelle se trouvait pour préface son dévouement à la reine , au 6 octobre et le 21 juin!... — Valentin rae fut présenté le lendemain , et tout aussitôt arrêté et attaché à mon service particulier, faisant partie de ma maison et non de celle errante et presque militaire de mon mari.
Valentin . traité avec douceur et même avec vénération par moi. car sa conduite me paraissait sublime ; heureux surtout comparativement après tant d'années de gène et même de privations nécessaires à la vie , s'attacha bientôt à moi comme il s'était attaché au marquis de Carraccioli. Cet homme était un séide : je suis sûre qu'il aurait commis un crime pour moi , si je lui avais demandé. J'étais entrée pour quelque chose dans sa bonne œuvre ; j'avais fait obtenir une entreprise dans les travaux de la Malmaison, pour les charpentes, au menuisier chez îacrueî était mort Carraccioli ; j'avais fait mettre une pierre tumulaire à sa tombe, et ces choses si simples nous avaient liés ensemble et a\aient rapproché les distances. Il aimait mon mari , mes enfans , comme il
112 MADAME GEOFFKIX
nraiinait aussi, quoique moins nbiiégativement, et ce fut ainsi que nous atteignîmes 180-i.
A cette époque , Dieu le récompensa. Il fit un héritage dans sa province et cet héritage était une fortune. Il eut pour sa part une somme de trois mille francs, il avait cinquantecinq ans alors, à peu près. En le plaçant en viager, cela lui donnait cinq cents francs de rente. — Il pouvait se retirer en province et vivre heureux, je le lui dis; il devint tout pâle !
Madame me chasse donc . me dit-il ?
— Moi! mon pauvre Valentin ? quelle idée avez-vous là ? — Mais madame me dit de m'en aller !
— Je vous donne un conseil. — Si vous ne voulez pas le suivre , ne le suivez pas et demeurez avec moi ; vous y resterez toujours si vous attendez que je vous chasse.
Quelques mois après , arriva une sorte de disgrâce à Junot, il fut envoyé à Arras et Murat eut le commandement de Paris. — Cette nouvelle manière de vivre qu'il nous fallait adopter, était fort opposée à l'autre : nous dûmes faire des réformes , et sur la masse des
ET LES HOMiîES DU XVIll'' SIECLE. \\^
domestiques, en renvoyer un assez Lon nombre ; mais nous ne pensions pas à nous séparer de Valentin.
C'était la ^ei^le de notre départ; nous sortions de table et nous allions aller au spectacle. Comme nous partiouN pour Arras la semaine suivante, je faijais des comptes et des arrang-emens dès que j'avais un moment de libre. — J'étais donc à mon bureau en attendant mon mari^ lorsque j'entendis gratter à la porte, et
sur Tordre que je donne d'entrer , je vois
Valentin!... — Il me parut bouleversé; il était pâle, tremblant et semblait ne pouvoir aborder ce qu'il voulait me dire, je ne pouvais le deviner. Dans le })remier moment, je crus qu'il était fâché que je ne l'eusse pas nommé pour venir avec moi à Arras. Je l'avais laissé à l'hôtel de Paris pour tout surveiller, comme digne de confiance, ])lus qu'aucun autre.
— Madame, me dit Valentin!.... Et puis il s'arrêta !
— Eh bien ! lui dis-je en souriant.
— Madame, reprit-il... et puis il s'arrêtait encore!...
— Que me voulez-vous donc, Valentin ?..
îl-4 MADAME GEOFFRIPl
Est-ce que vous êtes fâché de rester ? vous savez que cela ne peut être autrement.
— Ce n'est pas cela , madame... je sais bien qu'il me faut rester. — Je l'aurais demandé ,
si madame ne me l'avait pas dit ce n'est pas
cela c'est que on dit , comme cela, que
monsieur et madame sont dans la disgrâce du premier consul, comme mon pauvre maître
l'était de son gouvernement napolitain
Monsieur et madame vont partir avec les enfans. C'est un voyage cher M. le général a
été pris au dépourvu; au milieu de son année... et comme j'ai pensé que... enfin... Tenez , madame, j'ai été chez M. ïricard (1) : — Je lui ai demandé mon argent, sans lui dire pourquoi, et je l'apporte à madame et à mon générai , pour qu'ils en fassent ce qu'ils voudront dans
ce moment-ci, où ils doivent en avoir besoin
— Non! les années s'écouleront sur cette action, mais jamais le temps ne reifacera , non pas de mon souvenir, mais de mon cœur!....
(1)11 était le notaire de ma mère et le mien. Il demeurait alors rue du Bouloy. — Son successeur y demeure toujours.
ET LES H05I.MES DU XYIIl- SIECLE. 115
J'en fus bien touchée dans le moment même. Et encore aujourd'hui, seulement en rappelant ce souvenir. les larmes remplissent mes yeux.
Mon mari était entré chez moi. pendant le discours de Yalentin. il ne l'interrompit pas; mais , lorsque le brave homme eut jeté à terre les quatre sacs qui contenaient trois mille sept cents francs, et qu'il portait sous sa redingote , avec grande peine. — il le prit dans ses bras et le serra contre sa poitrine, comme son frère ! Junot avait un cœur capable de sentir une pareille action !
Mais lorsque Yalentin rit qu'on ne voulait
pas deson argent, il se fâcha sérieusement
Mais une chose qui me frappa , fut qu'en nous priant d'accepter et se plaignant d'être refusé, il ne proféra jamais le mot qu'un autre aurait
dit à sa place Vous me refusez parce que
je fie suis qu'un domestique ! Cet homme comprenait que par sa noble conduite, il s'était placé parmi nous et dans le rang le plus élevé... tant la langue de l'àme est universelle.
— Eh bien ! lui dit Junot , je le prends ton
116 MADAME GEOFFRO
argent, mais on l'en paiera Tintérét à raison
de dix pour cent, pendant toute ta vie (1)
Ce qui fut fait.
Parmi celte fouie de portraits que je place dans cette galerie que nous parcourons, il en
(1) Cette volonté fut suivie effectivement à la mort de mon mari : on remboursa Vçilentin ; mais il ne voulut jamais que la succession de son maître , alors fort embarrassée par 14,000,000 fr.de dettes, fût encore obéiée par lui , et il ne voulut accepter que cinq pour cent d'intérêts !... Je le connaissais si bien que je n'ai pas insisté. — Valentin est un de ces types de serviteurs qui se perdent cbaquejour. Au retour de la famille royale , Yalentin ne voulait pas se présenter chez madame la duchesse d'Angoùlême. Je l'y contraignis. Il y fut, et obtint une pension. Cela joint à ce qu'il avait économisé chez moi , lui faisait 1,200 fr. par an et 600 de sa rente; et habillé complètement comme valet de chambre. Cela lui faisait un avoir assez considérable. Il rencoi.tra une femme qui lui donna une rente de 3 à 4,000 fr. , eu l'épousant. Sa santé était mauvaise ; il avait des infirmités, ce qui l'empêcha de continuer son service auprès de moi. Il se maria donc et fut s'établir à Belleville, où il vit encore très vieux, honoré et respecté, et surtout aimé de tout ce qui le connaît.
est un devant lequel nous devons nous arrêter : — C'est Panard.
Il était malheureux, mais son infortune prenait de son caractère un côté presque comique. Il prenait, hn\ la vie, ou bien gaiment, ou bien indifféremment; mais jamais d'un côté désespéré. Non , parce qu'il fût égoïste . mais parce qu'il était , surtout , insoucieux du passé, peu inquiet du présent et parfaitement indifférent de l'avenir. Cette manière, qui n'avait rien de calculé, amenait pour lui. sinon du bonheur, au moins du repos. — C'était plutôt la tranquillité d'un enfant, enfin, que la sérénité raisonnée d'un philosophe. Ainsi, par exemple, il ne s'occupait jamais du soin ni de s'habiller , ni de se loger, ni de se nourrir. — Il avait , là-dessus , une niaiserie confiante, tout-à-fait comique; sa tournure et sa figure n'avaient ni finesse , ni agrément. Il était lourd , cynique et peu soigné de sa personne , au point que madame Geoffrin lui en faisait de vifs reproches ; et, pourtant, de cette masse lourde, de cette épaisse enveloppe, sortait souvent des impromptu pleins de finesse et de grâce! Il a
même fait des vers d'une admirable beauté , et lorsque Lebrun dit de lui :
Il cliansonna le vice et chanta la vertu ,
c'est ce qu'il y a de plus juste. — Ce vers est beau.
.Je connais quelqu'un qui voyait souvent Panard et lui demandait des vers pour envoyer en Allemagne et même en Russie ; et , pour parler plus clairement , ce quelqu'un , c'est M. de
Laharpe 11 aimait autrefois Panard ; — mais
à l'époque où j'ai connu M. de Laharpe il était bien changé , et ce qu'il avait aimé il le dénigrait. Il était fort haineux , comme on sait , et ses jugemens sont diflérens de ceux qu'ils étaient à une époque plus éloignée de nous. — Mais il me contait que lorsqu'il allait chez Panard et lui demandait des vers , il les lui faisait chercher et trouver , Dieu sait où : une fois ils étaient dans le fond d'un tiroir ; une autre fois sur une planche parmi les toiles d'araignées; quelquefois c'était dans la boîte à perruque , et toujours ces malheureux vers étaient grif-
ET LES HOMMES DU XYIIl*" SIECLE. 119
fonnés sur un mauvais chiffon de papier sale et chiffonné. — C'était là-dessus qu'on trou- Tait de charmantes choses !.... plus les vers
étaient tachés de vin , mal en ordre Prenez,
prenez , disait Panard à Marmontel.... CestJe cachet du génie !
On ne peut parler de Panard sans parler de Galet ; poète comme lui , aimable aussi, comme lui dans ses vers: mais quelque cynisme qu'eût Panard dans sa personne , le surpassant encore ! Galet était, je crois, originairement
épicier; il avait de la grâce et de la facilité pour faire des vers ; il en faisait quelquefois qu'on ne pouvait ni lire , ni réciter ; mais amusant pour une société d'hommes. Aussi était-il toujours bien accueilli chez tous ceux qui , comme Cury , par exemple , dont j'aurai bientôt à parler , étaient partisans de la satire joyeuse.
Gaîet aimait Panard d'une tendresse de frère; lorsque ses affaires furent tout-à-fait dérangées et qu'il lui fallut se retirer de chez lui pour se mettre a l'abri de la prison , il s'en fut au Temple qui , alors, était un asile contre les créanciers ; aussi lui et Panard l'appelaient-ils
120 MA.DAaiE GEOFFRIN
le Temple des mémoires et non comme le disait Panard , le Temple de mémoire... Là il fut attaqué d'une hydropisie dont il mourut.
Il était épicier comme je vous l'ai dit (1) ; mais il était plus assidu aux coulisses du théâtre de la foire, qu'à surveiller sa boutique. C'est un système qui ruine bien vite, que celui qui fait aller un marchand au spectacle tous les soirs , au lieu de se mettre dans son arrièreboutique, pour faire le relevé des ventes de la journée !... Quant à Galet, il n'y avait pas de sermon à lui faire. Qu'aurait-on dit à un homme qui , étant hydropique , n'en buvait pas moins du vin de Champagne; qui , étant ruiné , n'en dépensait pas moins ce qui lui restait ; et qui , toujours , soit qu'il souffrît , soit qu'il fût sous la griffe de la justice, n'en riait pas moins de tout et faisait la nique à la vie , se raillant d'elle et bien plus encore de la mort ? — Quant à celle-ci qui ne rit pas , comme on sait , et ne plaisante jamais , elle arriva comme elle l'avait promis , pour emmener Galet... Le vicaire du Temple ayant ap-
(1) Il demeurait rue des Lombards.
pris que Galet était bien mal et qu'il allait mourir , vint pour l'administrer....
Ah ! monsieur Tabbé , lui dit Galet , vous avez donc appris mon départ et vous venez me graisser les bottes ? C'est inutile je m'en vais par eau !...
Le même jour il écrivit à Collé , son ami, des couplets sur l'air : Accompagné de plusieurs autres. Voici le dernier de ces couplets :
De ces couplets soyez content , Je vous en ferais bien autant , Et plus qu'on ne compte d'apôtres , Mon cher Collé , voici l'instant Où certain fossoyeur m'attend Accompagné de plusieurs autres.
Quelques jours après sa mort, Marmontel rencontre Panard sur le boulevart, il lui parle de la mort de Galet , et comme il savait l'amitié qui les unissait , il lui dit combien il y prenait part.
Ah ! s'écria Panard, ma douleur est bien vraie et bien profonde! un ami de trente ans avec qui je passais ma vie! au cabaret, à table,
toujours, partout ensemble !... je l'ai perdu et je ne chanterai plus, je ne boirai plus avec lui ! il est mort! je suis seul au monde !...
Et il pleurait car, avec sa gaîté insouciante, Panard avait une vraie sensibilité et du cœur ; mais voici le plus curieux.
Oui, ajouta-t-il, il est mort au Temple!.... tu sais, dit-il à Marmontel , ce Temple (1) que lui et moi , nous appelions le Temple des mémoires , il est enterré là !.... Ah ! si tu savais comme ils me l'ont enterré.
— Comment donc ? lui demanda Marmontel.
— Ah! quelle tombe!... sous une gouttière, mon ami!.... lui. Galet! — lui qui, depuis l'âge de raison, n'avait pas bu un verre d'eau !
Les vers de Panard sont trop connus pour que j'en place ici. — Je ne sais pourquoi il est moins répandu que Collé. Collé est, je crois, plus en vue , à cause de sa partie de chasse d'Henri IV. Sans cette pièce, lui et Panard seraient certainement de même renommée et
(1) C'est au Temple que se réfugiaient les débiteurs trop poursuivis par leurs créanciers.
ET LES HOMMES LU XVIIl^ SIECLE. \'2d
Panard serait méuie supérieur; c'est de lui qu'on a dit ;
11 chansoana le vice et chanta la vertu.
L'abbé Raynal étnit aussi de la société intime de madame Geoffrin... Mais c'est un homme d'une capacité trop grande et taillé sur un patron de trop vaste dimension pour le faire paraître comme acteur passant dans cette galerie de portraits que je fais ainsi défiler devant le lecteur. L'abbé Raynal avait une philosophie vigoureuse et pensante qui le faisait aller chez madame Geoffrin plutôt comme auditeur afin de détendre son esprit fatigué par un travail trop assidu , que comme une abeille apportant son tribut à la ruche commune. — Il se taisait, me disait le cardinal Maury , qui l'a beaucoup connu et que j'ai vu lui-même dix: ans de ma vie; il se taisait, parce qu'il ne savait pas causer... L'abbé Raynal était bon. Ses mœurs étaient douces, et tout en lui donnait le désir de le connaître et de devenir son ami.
Avant de parler de d'Alembert et de Marmontel, les plus importans personnages par
leurs relations avec le monde sociable du salon de madame Geoffrin , il me faut rappeler le nom d'un homme qui est bien trop connu pour que je n'en parle pas avec autant de détail que je ie pourrai : c'estDiderot. Madame Geoffrin l'estimait , l'aimait à sa manière même ; mais elle ne se commettait pas pour lui, et ne faisait jamais voir qu'elle partageât en aucune manière ses opinions , quoiqu'elle fût assez souvent du même avis que lui. Diderot n'était donc pas de la société de madame Geoffrin; il était de celle du baj-on d'Holbach , composée en partie de têtes trop fortes et trop hardies que madame Geoffrin n'avait pas osé admettre à ses dîners. — Elle aimait pourtant Diderot , mais à la sourdine ^ je le répète , et sans se commettre pour lui , quand il fallait le défendre dans le monde où il était si vivement attaqué quand il l'était! Quant à Helvétius, elle l'avait admis chez elle et comme adopté pour ainsi dire; mais c'était dans sa première jeunesse, et bien avant qu'il eût fait ce que madame Geoffrin appelait ses folies.
Diderot était un homme de lettres comme nous voudrions en avoir maintenant. Il avait
ET LES ïï03IMEà DU XVIII^ SIECLE. 125
surtout une qualité singulière et bien rare de tout temps, c'était de trouver des beautés cachées dans un ouvrage qu'on lui apportait à juger. — Si le sujet lui plaisait, il le saisissait, s'en emparait , le pénétrait d'un coup-d'œil habile et montrait quelquefois à l'auteur les richesses de son œuvre. — Il lui arrivait aussi, lorsque Fauteur avait pris son sujet d'un mauvais côté, de faire ledrame, dans sa tète, si c'était une pièce de théâtre, tandis que l'auteur le lui lisait; quelquefois même, il laissait là son propre travail, composait un acte entier, et disait à l'auteur: Voilà ce que vous devriez faire... Cela était si drôle que souvent, comme nous le voyons au reste aujourd'hui , il arrivait qu'un auteur lui lisant une pièce il arrangeait la pièce à sa façon et puis il disait à ses amis :
J'ai entendu, ce matin, une chose vraiment très belle!
Alors il leur racontait la pièce comme il l'avait faite dans sa tète. Et puis, lorsqu'elle était jouée ou imprimée , on était étonné de n'y rien trouver de ce qu'on s'attendait à y avoir d'après la relation de Diderot. Quant à lui , lorsqu'il se réveillait de son rêve, il se mettait à rire,
et tout était dit. Diderot avait une instruction très remarquiible ; il savait tout , si l'on peut tout savoir ! Il était de plus extrêmement bon : cette qualité lui a été refusée et contestée avec chaleur (1). L'auteur de la Religieuse et de
(])C'est madame de Geiilis qui, dans ses Mémoires, raconte que les philosophes du dernier siècle sont des monstres! et Diderot n'est pas épargné, comme on peut le croire. En général , ces Mémoires de madame de Genlis sont remarquables pour la manière burlesquement crédule , naïve même , dont l'auteur y dispense le bien et le mal. C'est au point que je serais contrariée qu'elle y dit du bien de moi. Ce livre ressemble au jeu des contre-vérités, ou bien à Brantôme; on sait ce que voulait dire son mot : honnête et vertueuse dame!... c'était ordinairement tout ce que la covir avait de plus douteux ; mais lorsqu'il dit : C'était une très hoîtîicfe , une très vertueuse princesse! alors il est question de Catherine de Médicis, ou de quelqu'un comme cela. Madame de Genlis est dans le même genre, au talent près, non qu'elle écrive admirablement; mais non pas pour ce genre de livre. J'aime mieux lire madame de Motteville , dont chaque page contient quelquefois dix fautes de français. C'est naturel du moins , ainsi que le livre de MADEMoisEtiE. Mais madame de Genlis! c'est bien drôle ! à commencer par elle-même ! et son opinion sur
ET LES HOMMES DU XVIll'* SIECLE. 127
Jacques h Fataliste est un homme sans cœur et sans àrae , disait-on. Cela n'est pas vrai; il y a dans Jacques le Fataliste et dans le Compère-^lcdhieu , plus de pensées nobles et belles peut-être que dans une foule d'écrits hypo-
les gens de lettres ! — >1. de Lamartine , par exemple* — Et tant d'autres!... Mais ce qui est le plus comique , ce n'est pas le mal , ce ne serait qu'odieux. Mais le bien!... Il y a tel éloge, par exemple, qui se trouve d'une telle nature , que je suis convaincue que la malheureuse femme quïl concerne serait à la torture , si un étranger lui parlait devant vingt personnes de ce que madame de Genlis dit d'elle dans ses >Iémoires. — Il y a une telle contradiction avec tout ce qui est adopté par le monde , comme profonde conviction , que l'éloge est burlesque , ou sanglant. Pour ma part, je ne l'ai pas vu autrement. — Une nouvelle édition avec des notes pour rectifier les jugemens en mal et en bien , serait curieuse à faire en ce que il n'y a rien de politique dans son affaire, (l'est surtout lorsqu'elle parle de la piiTÉ dételle ou telle personne!... Ainsi une femme connue en France et en Angleterre pour son humeur
joyeuse, est qualifiée par elle d'aw^e et de sainte!
Il faut qu'elle ait voulu railler.
"*■ Elle ne le trouve pas bdn : voyez son 2^ et 5^ volume.
128 MADAME GEOFFRIIV
crites qui n'imposent qu'à ceux qui sont euxmêmes peu d'accord avec leur pensée, — C'est une approbation de convention (1).
Diderot avait, comme je l'ai dit, une extrême bonté. Mais il était grossier dans ses manières , parce qu'il n'allait pas dans un monde qui les lui aurait rendu aimables. — 11 y a toujours une sorte de grâce dans la société des femmes, qu'on n'acquiert pas ailleurs; Diderot ne voyait pas cette société choisie dans laquelle Marmontel , Fontenelle , le Gentil Bernard passaient leur vie. — Aussi , était-il , je le répète, un peu ours , ainsi qu'il le disait lui-même. Lorsqu'il fut à Saint-Pétersbourg, où l'appela Catherine II , elle fut surprise de
(1) Je ne m'établis pas le défenseur d'un mauvais livre, mais je dis que Diderot, dans ces mêmes mauvais livres , a émis de belles pensées. J'estime plus Diderot , me disant franchement sa pensée, qu'un homme qui, dans un écrit bien revu, bien corrigé, qu'il aura composé avec tout le calme du mensonge , et qui me dit en termes les plus choisis du monde qu'il n'y a que Dieu et la religion , et qui passe sa vie à outrager l'un et l'autre... Et de ces gens-là , il y en a beaucoup qui vont même à la messe.
ET LES n03IMES DU XyiII** SIECLE. 129
cette grossièreté de manières , et de sa parole quelquefois acerbe, jlais bientôt , elle s'habitua à cette sorte de sauvagerie et même elle lui plut à rencontrer au milieu du monde élégant où elle vivait. Cela lui parut assez bizarre pour l'amuser: et Diderot ne fit pas un assez long séjour en Russie pour faire désirer son départ. Il ne faut pas faire dire à un souverain : Mon Dieu! que fait il encore ici ?...
Ce fut ce qui perdit Voltaire à Berlin.
Le grand charme de Diderot était en luimême, lorsqu'il traitait un sujet relatif à la haute morale. Alors, son regard, son sourire, toute sa physionomie devenait aimable. — C'était un miroir réfléchissant une chose agréable ; c'était un écho répétant un son harmonieux... Toute son àme était dans ses veux , disait le cardinal jlaury ( qui pourtant ne l'aimait pas), et celle ame était belle !
Il eut une querelle de la plus grande importance avec Rousseau. C'était une chose digne d'attention qu'une discussion entre ces deux hommes. L'un était de Técole encyclopédique, l'autre était chef de sa propre école ; car c'étaitbien la siennequeBernardin de Saint-Pierre
lâO MADAME GEOFFRIN
avait seulement indiquée. C'était donc une haute affiùre littéraire que cette polémique, à laquelle Piousseau donna une couleur très défavorable pour lui.
C'est presque un roman, et je vais rapporter l'histoire comme je la sais , et non comme elle est rapportée dans plusieurs ouvrages, entr'autres, dans les Mémoires de Marmontel. Le cardinal Maury vivait avec Diderot, et une grande partie de la société du baron d'Holbach , et voici ce qu'il m'a raconté.
Rousseau était fprt amoureux, à l'époque de cette dispute avec Diderot, de madame de*^^, qui elle-même aimait beaucoup M. de *^*, et en était aimée. — Pendant un voyage que fît M. de*^", il demanda à Rousseau de voir souvent madame de **^ pour la distraire, et pour lui faire supporter son absence. Rousseau connaissait l'existence de cette liaison : ce fut donc à titre de dépôt qu'il reçut la mission d'ami que lui donnait M. de ^*^. — Il lui laissait son bonheur et sa confiance (1).
(1) Comme les enfans de 3Iadame de*** vivent encore je ne la nomme pas. Marmontel a eu la même réserve que moi.
ET LES H0AI5IES DU XVIIl'' SJECLE. 131
Rousseau ne fat pas long-temps sans en abuser ; il devint amoureux de madame de***. Pendant quelque temps . il eut assez de force sur lui-méiue. Mais un jour, après une conversation fort animée, où madame de*** avait parlé de son ami avec quelque inquiétude parce qu'elle n'en avait pas reçu de nouvelles depuis long-temps. Rousseau crovant probablement à labandon de l'amant de celle qu'il aimait, et dans un moment de délire , fit un aveu que rien ne pouvait excuser.
Madame de*** le regarda d'abord avec étonneraent, puis avec mépris, et lui avant ordonné de ne reparaître devant elle que lorsqu'il aurait recouvré sa raison, elle sortit de la chambre.
Rousseau n'avait fait cette action que dans un moment de délire... Mais le paroxisme fut long!.... Au désespoir surtout de n'avoir pas réussi, il courut chez Diderot, auquel il raconta son aventure. Il était alors intimement lié avec lui.
Je suis un homme perdu , s'écria Rousseau , en se jetant dans un fauteuil en entrant chez
Diderot. Je suis un malheureux ! un misérable digne de tout cliâtiuient!
Et tout aussitôt , il lui raconta comment entraîné par la beauté de madame de*** qui pleurait l'absence et l'oubli de son ami , il lui avait fait l'aveu de sa passion.
Une chose à remarquer, et qui donne la mesure du caractère naïf et bon de Diderot , ce fut sa conduite dans cette aflaire : il embrassa d'abord Rousseau, le consola et lui dit des paroles du cœur. Et puis se reculant de deux pas, il regarda Rousseau, et se mettant à sourire : — Blon ami, comment aussi aller faire une déclaration d'amour en habit de masque ?
C'était à cette époque que Rousseau était habillé en bramine , en Arménien ; je ne sais lequel ! Le fait est que Diderot avait raison. — Mais E.ousseau ne le vit pas ainsi.
Je ne sais pas, dit-il avec aigreur, ce que ce costume a de si singulier !
Diderot sourit.
Mais oui , poursuivit Rousseau avec colère, je ne sais ce que voulez dire avec votre mascarade! C'est vous qui êtes habillé comme
un pantin , avec vos habits étriqués et vos
chapeaux ridicules qui ne vous garantissent ni du froid ni du chaud !
Mais, lui dit Diderot avec douceur, vous n'êtes pas en ce monde pour redresser l'intelligence de toute la France et même de toute l'Europe ? Que faire ? Le inaurais goûi veut qu'on aille habillé ainsi , et nous devons nous y soumettre.
Et il lui récita les jolis vers de l'abbé de Bernis. qui venaient de paraitre :
La mode assujétil le sage à sa formule; Lasui\re est un devoir, la fuir un ridicule.
Mais Rousseau était blessé au vif, et loin de prendre en plaisantant la gnité de Diderot . il se fâcha. Diderot qui ne voulait pas augmenter l'humeur chagrine où il le voyait , le ramena au point important de sa visite :
Que comptez-vous faire, lui demanda-t-il ?
Je l'ignore! Je venais vous demander conseil . et vous me dites des pauvretés qui redoublent mon inquiétude !...
Eh bien! si vous voulez m'en croire, faites une démarche tout à la fois digne de vous et
de M. de *** , écrivez-lui ce qui s'est passé , avouez-lui que dans un moment d'entraînement et de délire, un scnfiment inspiré par celle qu'il aimé, vous a contraint à lui faire un aveu que vous regrettez d'avoir laissé échapper ; — confiez-vous à sa générosité et tout sera oublié. Croyez-moi, en amour comme en toute chose , la droiture est le premier besoin du
cœur, quand il est bon.
Ah ! s'écria Rousseau , si ce moyen est le
seul pour me sauver, tout est perdu !
Et pourquoi celgi ?
Parce que M. de *** ne pardonnera jamais
cette faute !
M. de *^* est avant tout un homme juste et
bon ; il sait bien que vous n'êtes pas un Sci-
pion !... Il vous pardonnera , parce qu'il aime.
et que celle qu'il aime lui e&t demeurée fidèle.
Il faut lui écrire aujourd'hui même. — Je vous
suis garant qu'il ne vous en aimera que mieux
après avoir reçu votre lettre.
Rousseau soupira Il était évident qu'il y
avait un combat au dedans de lui. — Enfin , il
redressa sa tête et embrassant Diderot, il le
remercia de son conseil :
ET LES H03IMES DU XVIIl^ SIECLE. l'Bo
Je vais écrire, lui dit-il... 31ais quelle douleur!,... Ne plus la voir!... et m'accuser !.. C'est trop «ouffrir !...
Il sortit avec la physionomie bouleversée , raconta Diderot à celui dont je liens l'histoire , et ce bouleversement l'inquiéta tellement , que dans la soirée , il passa chez Rousseau ; mais il était reparti pour 3Ionlmorency où il logeait alors. — Le lendemain, Diderot y fut, et ne le trouvant pas dans la maison, il fut le chercher dans les bois sur la hauteur, dans une clairière . où Rousseau se tenait ordinairement et d'où il découvrait une vue admirable. C'était là qu'il composait sa ?i'ouvelle Iléloïse.
Eh bien ! s'écria-l-il , aussitôt qu'il aperçut Diderot, j'ai écrit!... Depuis que ma lettre est partie, je suis réconcilié avec moi-même... Merci de votre conseil . mon ami !...
Diderot demeura quelques instans avec lui et repartit pour Paris, en le laissant triste et malheureux, mais au moins plus calme...
Quelques semaines après. M. de *** revint à
Paris A quelques jours de la il rencontra
Diderot . et lui laissa voir une profonde indi-
186 MADAME GEOFFRIJf
gnation contre Rousseau. Diderot ne comprit cette indignation que par le silence de Rousseau , et le dit à M. de *** .
Point du tout , reprit-il , Rousseau m'a écrit, mais sa lettre n'est qu'une offense de plus !
Comment cela ! s'écria Diderot ?
Lisez cette lettre, écrite le lendemain de l'insolente déclaration faite à madame de ***!
Et il donne à Diderot une lettre que celuici lut avec le plus grand étonnement. Dans cette lettre, Rousseau , loin de s'accuser d'un moment de délire ^ accusait madame de *** d'une indigne coquetterie!... Il prétendait qu'excité par les encouragemens qu'elle lui avait donnés, il avait enfin succombé à une tentation offerte sous toutes les formes. Je ne suis pas un Dieu , ajoutait il, et je n'ai pu résister !
Et la fin de la lettre était conçue de manière à faire croire que madame de *^* avait été plus que coquette.
Diderot fut confondu de cet excès de mensonge. Rousseau lui avait, non pas lu, mais raconté le brouillon d'une tout autre lettre. II rendit celle qu'il venait de lire en silence, se
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contentant de penser sur Rousseau ce que lui inspirait une telle conduite.
Eh bien ! que dites-vous de cette lettre . lui demanda M. de ***.
Rien; car Piousseau avait le projet de vous en écrire une autre, et certainement bien opposée!... et Diderot lui raconta la scène qui avait eu lieu entre lui et Rousseau. M. de ^''* fut étonné...
— Mais, pourquoi donc alors avoir écrit celle-ci...
— Je Yignove , mais je dois à la vérité de dire ce que je sais , et je vous Tai dit.
Alors Diderot entreprit la justification de Rousseau, il le peignit comme un homme malheureux, non-seulement par sa sensibilité et la susceptibilité de son cœur . mais par son orgueil si facile à blesser !... 31. de *** Técouta avec patience, et comme il était équitable, il finit par conclure avec Diderot que Rousseau était un fou plus digne de pitié (après qu'on l'avait admiré) que de tout autre sentiment.
Tous deux avaient raison ; et cette alliance de pitié et d'admiration . pour un homme, est peut-être une des plus bizarres singularités que
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la nature humaine puisse produire ; et Rousseau les inspirait certainement tous deux !...
Il n'y avait pas huit jours que ce dernier incident s'était passé, que le baron d'Holbach vint chez Diderot. — Qu'avez-vous fait à Rousseau ! lui dit le baron. Il est furieux contre vous et ne parle que de vengeance et de tout ce qui pourra la rendre plus terrible.
Diderot fut confondu !
— Je suis innocent, dit-il au baron ; si Rousseau m'accuse, je veux savoir de quoi!... le savez-vous ?
Le baron l'ignorait.
— Je vais donc partira l'instant pour l'Ermitage. Il me faut le voir pour l'apprendre de lui.
Diderot partit à l'instant.
Aussitôt que Rousseau l'aperçut, il se leva tout en colère.... Il était alors sur la terrasse au-dessus du jardin.
— Que me voulez- vous, s'écria- t-il !.... venez-vous pour m'' assassiner !
Diderot connaissait la violence de son caractère, mais sa physionomie était altérée comme celle d'un fou en ce moment... Diderot voulut parler.
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— Laissez-moi . criait-il avec fareur !...
Et dans son mouvement presque furieux, son bonnet d'Arménien, qu'il portait toujours même dans le temps le plus chaud , roula dans le jardin, ce qui fit sourire Diderot et acheva d'exaspérer Rousseau , mais au moins le fit expliquer.
— Il faut bien de l'audace, lui dit-il après avoir été ramasser son bonnet, il faut bien de l'audace pour venir trouver un homme qu'on assassine par le cœur comme vous l'avez fait!... que prétendez-vous encore de moi ? je n'ai plus de confiance dans un faux ami !.. Allez !.. fuyez le malheur, il habite avec moi !... allez trouver vos amis monsieur de ""** et madame de ^** !... Ceux-là auront des sourires pour vous ! ici il n'y a que des larmes.
Diderot fut alors au fait... il comprit c'estcà-dire que Rousseau lui reprochait d'avoir vu monsieur de *** avec lequel , au reste , il était lié depuis vingt ans, il voulut le faire observer à Rousseau; mais quel fut son étonnement lorsque Rousseau lui reprocha d'avoir dit à monsieur de*** qu'il voulait lui tout avouer!.. Mais s'écria Diderot . c'est convenu entre nous.
— Que je récrirais, mais non pas que vous le diriez!
— N'est-ce donc pas la même chose!
— Non, et vous en voyez la preuve en même temps que la conséquence... je ne l'ai pas fait.
Diderot s'approcha alors lentement de Rousseau et lui dit :
— Eh! pourquoi ne Tavez-vous pas fait?
pourquoi ne pas avoir agi noblement! est-ce donc à moi à être comptable de votre peu de droiture!... Rousseau, votre conduite est loin d'être celle d'un homme de bien dans cette affaire!... Comment pouvez-vous l'aggraver encore par votre injustice!... Nous sommes seuls... Personne ne peut nous entendre ! Dieu et notre conscience sont là pour nous juger... Comparaissons tous deux devant ce tribunal... le voulez-vous ?
Rousseau ne répondit pas; mais il se tourna sur son banc et parut vouloir écouter avec attention.
— Lorsque vous vîntes me consulter, poursuivit Diderot avec feu , quelle était votre intention ? de vous accuser devant l'ami que
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VOUS aviez offensé?... Pourquoi ne le fitesvous pas ? Vous ne l'avez pas fait , parce que votre ennemi , votre auge maudit, la cause unique , la cause de tous vos malheurs imaginaires , votre orgueil , vous a empêché de faire une démarche grande et généreuse.
Rousseau fit un mouvement comme pour se lever. — Vous ne me quitterez que lorsque vous m'aurez entendu , poursuivit Diderot... oui .je le répète , votre orgueil vous a fait tomber la plume de la main , lorsqu'il a fallu vous accuser vous-même... et vous n'en avez pas eu le courage!... et cependant vous avez eu celui d'accuser une innocente ! !... vous avez fait une action tout à la fois indigne d'un homme de cœur et d'un homme d'esprit !... vous n'avez pas réfléchi, qu'en attribuant le manège d'une coquette à une femme estimable . vous la perdiez aux yeux de l'homme qu'elle aime s'il vous croit! mais s'il ne vouscroit pas... vous êtes perdu vous-même... voilà pourtant ce que vous avez fait !... une bassesse et une maladresse.
Rousseau s'élança de sa place sur Diderot , il était pâle et tremblant !... Diderot ne fit que se reculer d'un pas.
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Vous êtes un insensé, lui dit-il froidement ! que signifie celte colère ? est-ce donc moi qui suis le coupable dans tout ceci ?
— Oui, s'écria Rousseau , vous avez dévoilé le secret de mon cœur!... vous avez trahi ma confiance !
— Pouvais -je deviner ce que vous alliez faire? pouvais-je comprendre un homme inexplicable comme vous l'êtes ? Pourquoi ne pas venir me dire que vous aviez changé d'avis, m'en avertir par un mot ?... Pourquoi me mettre dans la position de vous défendre et de vous disculper ?... Allez ! vous dites que votre cœur est sensible , et , dans les preuves de l'amiiié la plus tendre , vous
ne trouvez que des motifs de plainte !
Votre cœur ne sait point aimer, il ne sait que haïr.
Rousseau mit alors sa main sur ses yeux et fondit en larmes.
Ah ! s'écria-t-il , vous êtes bien cruel ! vous voyez ce que je souffre, et vous ne faites la part d'aucune douleur! !... Oh! qui peut connaître tout ce qu'il y a de souffrance dans mon cœur que personne ne comprend ! !... Et vous aussi ,
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VOUS, VOUS m'accusez!... vous allez jusqu'à m'ùter ma propre estime !..,
— Alors, racontait Diderot, Rousseau fut plus éloquent qu'il ne le fût jamais... sa douleur était tout aussi entraînante ; c'était une harmonie souffrante, mais d'une suavité plus admirable, plus encbautere^se que les plus belles pages de sa J^'ouvelle Iléloîse... Il parla pendant une demi-heure, et tint Diderot tellement sous le charme , que celui-ci pleura et fut à lui, en lui demandant sa main, pénétré de l'état où il le voyait. Piousseau la lui donna et la paix fut faite ri linslant. Diderot retourna à Paris , mais s'engagea à revenir souvent pour entendre la lecture de la JSouvelle Héloîse , que Rousseau écrivait alors. Il revint en effet, et souvent il arrivait un peu plus tard au rendez-vous que Rousseau lui avait donné dans le bois de Montmorency, où il se rendait luimême en portant quelques provisions dans un panier . pour y passer la journée à lire et à causer. Lorsque Diderot se rendait trop tard au rendez-vous , il trouvait Rousseau presque toujours avec de l'humeur... Ce fut au point que Diderot arrivait quelquefois baigné de sueur
pour avoir couru pendant une lieue, pour ne pas faire attendre Rousseau, Car son caractère ombrageuxétait sifacile à blesser !!...Maisil avait un tel charme dans l'esprit, que, même eu se plaignant , son amitié, si elle eût été sincère, aurait compensé tout ce qu'il avait de mauvais !
Ce fut vers cette époque que parut cette fameuse lettre écrite à d'Aîembert , sur les spectacles , et que toute la France y vit avec la plus grande surprise une épigraphe tirée de l'Ecclésiaste !... Lorsqu'on la porta à Diderot, il ne voulut pas le croire, même en la lisant!!.... Il y avait une préface à cette lettre à d'Aîembert, et à cette préface était une note , qui n'était autre chose que ce paragraphe de Saloraon :
« Si vous avez tiré l'épée contre votre ami, » n^en désespérez pas ; car il y a un moyen de » revenir vers votre ami. Si vous l'avez attris- » té par vos paroles , ne craignez rien ; il est » possible encore de vous réconcilier avec lui. » Mais pour l'outrage, le reproche injurieux, » LA RÉVÉLATION du sccrct , ct la plaie faite à r> son cœur en trahison , point de grâce à ses » yeux , il s'éloignera sans retour. »
Ecclésiaste. XXII. 26. 27.
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Tout le monde se demanda d'abord à qui s'adressait cette note infamante, puisque le roi Saîoraon l'avait écrite il y avait trois raille ans ! Enfin , par les soins de Rousseau , on sut que cette note s'adressait à Diderot î !... Comment , à lui î... en pleine paix !... après un raccommodement !... après avoir rempli le rôle de censeur et d'ami pour quelques incorrections qui venaient des beautés mêmes du