Une soirée chez Mme Geoffrin
Yous avez toutes les vertus de madame Geoffrin , mais elle n'eut pas toutes les vôtres^ ni votre beauté d'ange ; ni le cœur si parfait , consolation des affligés, bonheur de vos amisj toutefois elle tient assez de vous pour que je la place sous votre protection. Agréezlà et soyez sa patronne.
La duchesse d'ABRANTÊS.
§§abamc ^eoffrin (t)
ET LES HOMMES DU XYIIl*^ SIÈCLE.
Le nom de madame Geoffriii rappelle une époque qui nous est encore assez familière, pour que nous trouvions du plaisir à nous entretenir, non-seulement des personnages les
(i) Marie-Thérèse Rodet, née à Paris le 2 juin 1699. Son père était valet de chambre de madame la Dauphine.
plus remarquables de oe temps , mais bien aussi de madame GeofFrin elle-même. Nous connaissons et son caractère et ses goûts , ses habitudes sociales, sa vie privée enfin, ainsi qu"'une foule de détails ayant rapport aux amis qui formaient son cercle habituel. — Nous sommes toutefois les derniers dépositaires de celte tradition conservée au milieu de tant d'orages, et léguée par nos mères comme un souvenir de leur causerie , que comme des faits historiques oralement conservés. — 11 n''est pas un de vous qui n'ait entendu raconter à quelque vieil ami de la famille comment madame GeofFrin était toujours habillée. Nous savons même nous autres femmes comment sa robe était faite, quelle tournure avaient son petit bonnet et sa petite coiffe noire se rattachant sous le menton. — Nous savons que madame GeofFrin prit avant Fâge de trente ans les couleurs de la vieillesse ; jamais , à
compter de cette époque , on ne lui vit une robe de couleur gaie et même d'une étoffe légère ; tout dans sa mise annonçait la femme d'un âge mûr, et cependant elle nWait pas trente ans!... — Cette bizarrerie est un des côtés les plus remarquables de son caractère. — J'ai voulu aller au-devant d'une époque toujours difficile, répondait-elle à quelqu'une qui lui parlait avec surprise de l'austérité de son costume ; j'ai voulu me faire vieille de bonne heure. Quand la vieillesse viendra véritablement, elle me trouvera toute prête. —
Il faut dire ici qu'elle n'était pas jolie. Cette remarque est nécessaire.
Je n'ai pu connaître madame Geoffi^in par moi-même; mais j'ai passé mon enfance et ma jeunesse avec les personnes qui ont pu le mieux la connaître , et me l'ont racontée , si je me puis me servir de ce mot : Mme de Montisson, l'abbé de Lille, M. Suand, M. De-
vaisnes, surtout, M. deVaisues qui racontait si admirablement, et rendait visibles et nouvelles les choses loin de nous et que nous n'aurions jamais connues sans lui. Que de fois j'ai oublié l'heure qui devait me voir arriver au bal, pour écouler M . de Vaisnes !.. ( i ) les soirées de M. et de madame Suand étaient également bonnes pour une personne curieuse des temps passés. Que de souvenirs j'ai puisés à ces sources doublement précieuses par leur sûreté de vérité et le charme de la diction des conteurs. . . C'est par eux que j'ai reçu les impressions qui me guident encore en traçant les portraits des amis de madame Geoffrin et des nombreux personnages qui garnissent cette galerie du dix-huitième siècle. — J'ai appris, parles gens
(i) N. de Vaisnes était conseiller d'État sous le consulat et l'empire ; l'empereur l'aimait beaucoup ainsi que Pimpératrice Jose'phine.— M. de Vaisnes, quoique âgé de plus de 60 ans , fut aimé passionnément de madame Cotiin.
eux-mêmes qui avaient vécu avec eux, comment Fontenelle et madame GeofFrin se querellaient tout en s'aimant. Comment celle-ci fut appelée Zeco/Tie par son ami. — Comment d^Alembert était gai comme un échappé de sa classe, lorsque vers le soir, après avoir été courbe tout le jour sur des calculs algébriques , il sortait de chez sa vitrièie pour courir chez mademoiselle de Lespinasse ou chez madame Geoffrin. C'est ainsi que j*'ai connu Marmontel , plus encore que par ses propres mémoires. C'est dans ces conversations remplies d'intérêt et avidement recueillies de ma part , que j'ai trouvé les matériaux de la plupart de mes mémoires , et ma reconnaissance aussi à le publier.
Il est surtout un ami parmi tous ceux que j'aime à placer dans le souvenir de mon coeur, qui fut pour moi plus qu'un père , plus qu'un frère , car il guida mon jeune esprit dans les
routes dangereuses d^une époque où la raison s'était voilé le front et où sa voix ne résonnait plus. C'était le moment où les novateurs donnaient carrière à leur verve, et où le torrent littéraire, sans digue, sans barrière, ravageait tout et produisait peu. Mon ami crut voir en moi quelque peu de bien qu'il serait fâcheux de voir s'engloutir dans le gouffre qui attirait à lui tant déjeunes intelligences, sans les rendre ensuite ni au jom' ni à la vie. — Cet ami me dirigea , m'indiqua mes lectures , causa beaucoup avec moi, et me donna alors une habitude de bonne nourriture qui, depuis , m'a rendue bien difficile et bien friande de ce qui est bon.
Cet ami est M. Lageardde Cherval. Sa noble naissance , sa position sociale l'avaient jadis placé aux premiers rangs de ce monde élégant qu'il faut voir de près pour le bien juger. Intimement admis dans les premières maisons
de Paris, non-seulement comme connaissance, mais comme parent , M. de Cherval vécut tout à la fois, en sortant de ses études , de la double vie littéraire etdecour, qui alors était celle dont existait une partie de la France. Mais tous ceux qui en avaient la volonté n^ pouvaient parvenir. Les alimens étaient souvent d'une nature trop forte pour ces personnages débiles qui reculaient devant ce qu'ils désiraient, et bien souvent étaient forcés d'y renoncer, ou bien prenaient alors une nourriture contraire à leur nature, qui ne produisait qu'un mauvais résultat.
Mais M. de Cherval n'était pas de cette portion de malheureux destinés à passer à côté du savoir, tout en le cherchant. Admis dans l'intimité de la duchesse de Brancas , dont l'esprit charmant et gracieux servait de type à tout ce qui entrait dans le monde, M. de Cherval profita d'abord de ce qu'il y trouvait de
bien comme homme du monde , ce que nous pouvons encore apprécier aujourd'hui, en admirant en lui la grâce et le bon goût de ses manières, et il a pourtant quatre-vingt-trois ans ! — Mais il fît mieux, il vit de près,etaussi intimement que le lui permit son âge de jeune homme , d' Alembert , Marmontel , Cerutti et tous ces esprits supérieurs qui ont formé les bases de Técole philosophique; mais il sut se garantir de leurs erreurs, et ne puisa à cette source que ce qu'il devait y trouver de salutaire pour son esprit.
Jamais conversation ne fut plus attachante , plus palpitante d'intérêt, soit qu'il décrivît les mœurs de son temps, soit qu'il en racontât les fabuleuses aventures. — On connaît la duchesse de Luxembourg, la duchesse de Grammont, madamedu DefFant, madame la duchesse de Brancas surtout, et la charmante duchesse de Mailly, mademoiselle de Périgord, celle
que Marie-Antoinnette aimait de cœur et qu'elle appelait ma grande.
Je causais encore hier de toutes ces personnes avec M. de Cherval. — Il me semblait que je venais de les voir et de les entendre.
Un autre homme de ma société intime m''a bien révélé aussi des mystères de la même époque. C'était M. de Sainte-Foix. Quelle source inépuisable d'histoires de toutes les sortes ! car il en avait pour tous les goûts. M. de Sainle-Foix avait vu Voltaire, Rousseau, Diderot , le baron d'Holbach; il avait particulièrement vécu dans cette dernière société surtout , et avec d'Alembert et Helvétius ; il avait contribué pour sa part à la mystification faite par Diderot et plusieurs autres au baron d'Holbach, lorsqu'on lui donna pour véritable le conte d'un livre de Diderot assez mauvais pour n'être pas avoué, tandis que rien n'en était vrai. M. de Sainte-Foix possédait
au plus haut degré le talent de bien conter; et je n^ai même vu ce talent qu'à lui à ce point de supériorité.
Un autre homme, mais bien moins aimable, était M. de la \ aupalière. Celui-ci savait beaucoup, mais parlait peu, attendu qu'il mangeait et jouait toujours. Mais quand on se résignait à le feuilleter comme un livre , on était stupéfait de tout ce qu'on y trouvait comme faits et comme aventures vraiment curieuses. —
Cest à Taide de tous ces souvenirs, transmis par des témoins occulaires, que j'entreprends de retracer une époque dont au reste aujourd'hui la mode et le mauvais goût veulent nous rapprocher par le moins beau et le moins gracieux côté.
Parmi les personnes remarquables de ce temps, de 1780 à 1780, madame GeofFrin est sans doute une des plus dignes d'attention.
C'est un type à étudier que cette femme qui , n'étant ni noble ni belle , ni excessivement riche (puisqu'elle n'avait que 4o,ooo livres de rentes), dont Tesprit n'avait pas même cette transcendance qui impose et proclame un nom, fut cependant connue comme l'étaient alors les personnages les plus distingués de cette époque... Il j a, dans cette renommée sans spécialité , un caprice du sort amusant à étudier. LVpoque où vivait madame GeofFrin avait elle-même un tour original... Les formes de la société n'étaient , de son temps , ni ce qu'elles avaient été, ni ce qu'elles furent depuis. La révocation de l'édit de Nantes avait glacé tous les esprits de la vieille cour de Louis XIV... On n'écrivait plus, car on craignait les censeurs royaux ; mais on s'agitait , parce que jamais une cour nVst plus intrigante que lorsqu'elle est slationnaire.
Les femmes s'éloignèrent «de ces cabales et
de ces intrigues, que le libelle intitulé /^Ow^rd de Scarron fait au reste assez bien connaître. . . Parmi les femmes de la haute société , beaucoup cultivaient les lettres et les aimaient; quelques-unes avaient même un nom littéraire ; mais comme on était craintif, elles prirent un vol moins haut qu'acnés ne l'auraient peut-être fait dix ans plus tôt... Elles se contentèrent de proléger les lettres , sans les cultiver elles-mêmes... et dès-lors il n'y eut plus que des exceptions, et même assez grandes. Mais , comme parmi ces femmes beaucoup étaient de grandes dames, riches, jolies et parfaitement agréables , ce fut alors que commencèrent à se former les sociétés parlicu- 1ères..." Les femmes de qualité ne sortaient que rarement. Elles ne couraient point comme aujourd'hui sans plaisir et sans but et simplement pour tuer le temps qu'elles appellent Vennemi. On était sûr jadisde les trouver chez
elles... Elles causaient et conversaient esseniiellemeni, comme le disait madame de Caylus... Les plus galantes elles-mêmes ne se prenaient qu'à la conversation , et y conservaient toujours un ton de dignité qui n'est pas si déplacé qu'on le pense. Ce fut alors que se formèrent les coteries jmais qui étaientréellement des coteries. On y causait... Et, ce qu'on ne croira peut-être pas aujourd'hui , on se que reliait , et on savait se quereller et oublier les querelles... La hideuse licence de mœurs de la régence , après la mort ds Louis XIV , ne porta point atteinte , lors de la réaction naturelle des esprits , comprimés par une dévotion tracassière , à ces lois du monde que le besoin de la sociabilité nous avait fait adopter... Telle était la force de ces lois , que les moeurs, d'ailleurs si corrompues, n'étendirent pas leur mauvais renom jusqu'à ces lois. . . elles n'avaient pas encore fait ce dernier pas de dé-
clinaison... Il appartenait à notre temps de le faire... Une femme offrait un apppartement à un savant , à un ami , et le venin de la
critique respectait Thospitalité de Tamitié
La science , si elle n'était qu"'an prétexte , en était du moins un plausible... Comme on connaissait ceux avec qui Ton vivait , et qu^on vivait long-temps, on connaissait le cœur humain... On ne s"*éloignait pas mutuellement, on vieillissait ensemble. On avait une amie , on ne la quittait pas. Les visites de Tamitié ou de l'esprit étaient aussi réglées que la pendule , et on avait des habitudes qui devenaient douces.
Mais pour suivre cette vie que je viens de dépeindre , il fallait plusieurs conditions indispensables. Les premières étaient une condition dans le monde, soit par la naissance , soit par la fortune. . . La haute société connaissait seule de ces lois sociables et sociales qui
réunissaient comme en une grande famille tout ce qui avait quelque agrément , tout ce qui savait vivre enfin... AujourcVhui toutes les classes sont confondues ; aucune spécialité n'est au-dessus d'une autre , c'est le hasard , le caprice du moment qui décident... C'est la mode qui donne une célébrité ou une position momentanée , et c'est de même le caprice qui vous en fait descendre...
Je n'ai pas besoin d'observer qu'à tout il y a des exceptions.
Ce qui rend madame Geoffrin une personne extraordinaire , c'est qu'elle vint dans ce même temps que je viens de signaler... et que , sans aucune des qualités rigoureusement exigées par ce tribunal du monde qui jugeait alors sans appel, elle conquit , parle seul fait d'une volonté ordinaire , mais soutenue, un nom qui est devenu célèbre et une position de premier rang.
Madame Geoffrin était fille d'un nommé Rodet , valet de chambre de madame la Dauphine. Elle nacquit 1699. Elle avait donc vu Louis XIV et sa vieille cour ! madame de Maintenon dans toute la pompe de son humilité! ... et ses souvenirs de jeune fille firent sans doute souvent le charme de ses réunions intimes... Elle avait vu la cour de Sceaux ; cette duchesse du Maine , si fantasque et si célèbre, dont la renommée fut à la fois causée par ses ridicules et ses agrémens ! . . . Cette femme qu'on voulait aimer et admirer et dont on ne pouvait que se moquer ! . . .
Madame Geoffrin futveuvede bonne heure ; dès qu'elle fut maîtresse d'elle-même , sa maison devint le rendez-vous des artistes les plus distingués , des étrangers de marque ; et bientôt, des souverains eux-mêmes, lièrent avec elle une correspondance qu'elle ne cherchait pas.
((>[aman,liiiécrivaitSlaiiisiasPûiiiato\v^ki'i,;;, votre iilsestroi !... Venez voir votre enfant! »
Elle y fut. . . En passant par Vienne pour se rendre à Varsovie, elle rencontra dans les jardins de Schœnbrunn Tcmpereur d^lllemagne et rimpéi'atrire Marie-Thérèse...
— Voulez-vous me permettre de vous présenter mes filles, madame? lui dit l'impéralricc en faisant ari'ê ter sa voiture....
Et le nom de Marie Thérèse double le prix d'une telle distinction.
Arrivée à Varsovie , elle y trouva un appartement parfaitement semblable à celui qu'elle occupait a Paris , et passa dans un continuel enchantement tout le temps de son séjour en Pologne.
Loi'squ'on chei'che les causes d'un tel em-
(i) Celui qui iut roi de Pologne, le favori de CalUerine II. II avait connu madame QeofFrin lorscju'il vint à PaHs , avant son élection.
pressement et qu'on ne le trouve ni dans la fortune , ni dans la naissance , ni dans le rang... il est naturel de se demander par quelle route, une femme était arrivée à un but vers lequel rien ne semblait devoir la conduire... C'est qu'elle était bonne.
Une qualité qui la distinguait encore, éîait le mérite d'avoir un caractère à elle, mérite si rare dans le monde. Elle osa être heureuse à sa manière Par un contraste assez bizarre elle avait un esprit sage , uni à uîtc grande vivacité de caractère, et beaucoup de sensibilité de cœur. Elle était bienfaisante par penchant et non par calcul ; el!e faisait du du bien parce que de soulager un être souffrant la soulageait elle-même... Cette bonté, jointe à une brusquerie dont elle ne pouvait se défendre , lui donnait , dit Thomas, une originaUté piquante , et une sorte d'impatience de se montrer qui était involontaire. Par une suite
de la même vivacité, sa sensibilité se montrait quelquefois sous des formes brusques , qui ne faisaient que la rendre plus aimable; elle prétendait qu'elle «""était fait un état dans le monde; celui de grondeuse. Sa principale manie était surtout d'empêclier ses amis de faire des livres. Elle avait beaucoup de mots heureux qu'elle plaçait, non pas adroitement, car elle étaitlrop naturelle pour être adroite , mais toujours heureusement. Elle était fort ignorante ; mais elle parlait si bien des choses qu''el le ne savait pas , m''a dit quelqu'un qui Ta beaucoup connue, qu'on ne désirait pas qu'elle les sût mieux. Aussi (lisait-on d'elle comme de sa gi'and'mère, qu'elle citait à {oui ])i-opos^ que jamais son esprit ne l'avait abandonnée au besoin,*» Elle s'occupait beaucoup des arts... Mais elle le fiisail comme toutes les femmes devraient le faire... Pour les ^imer et non pour lesjuger.,. Elle no ciovait pas qu'excepté en
litlératurc , les connaissances des femmes dussent s^clever au de-là des besoins de leur nature naturellement faible... Elle avait raison, non-seulement pour son temps, où Téducalion différait totalement de celle de notre époque... mais pour celui-ci, oii les femmes ne trouventdansla poursuite de la science que déception, douleur, etsouvent ruine de leur propre intelligence consumée par son propre feu I
On parlait un jour du poète anglais Glover devant madame Geoffiin... Il élait^ disait-on, pesant et lourd, et sans nulle politesse... Tandis que le comte Algarotti, homme du monde, était d\ine figure agréable et du meilleur ton...
Je ne lirai probablement jamais aucun de leurs ouvrages, dit madame Geolïrin, mais je suis bien tentée de croire que ce sont ceux du comte Algarotti qui sont les meilleurs...
Voilà bien un jugement de femme! dit Fontenolle.
Eh î sans doute, reprit madame Geoiinn, je dois juger comme une femme, puisque je suis une femme , et non pas une Licorne!...
Cest de là que lui vint le nom//e Licorne , que Fontenelle lui donna toujours depuis.
Elle répondait un jour à un billet critique qu'on lui avait écrit sur le poème des saisons :
«f II faut avoir bien vu, bien connu , et bien senti les beautés d'un ouvrage pour se justifier à soi-même la liberté d'en dire les défauts. Je suis pressée de jouir, je ne le suis pas de détruire. La critiquen'est bien souventqu'une destruction , et n'est presque jamais une instruction. Voir les beautés d'un objet est une jouissance, le critiquer noie notre ame dans l'amertume, et Hiabi tue à cette mauvaise nourriture. Faisons mieux si nous pouvons , mais ne détruisons pas ce qui est fait. »
Tout ce qui était ardent l'inquiétait. Elle craignait surtout les partis violens... Atien-
dez... Réfléchissez avant devons déterminer à prendre un grand parti ^ disait -elle toujours... Les mouvemens brusques, les changemens trop prompts , quelque utile quVn fût Tobjet, étaient blâmés par elle... On est étonné de trouver une aussi grande modération d^esprit avec cette violence , cette vivacité qu^elle avait. Cette bizarre dissemblance était, je le crois , causée par ceux qui vivaient le plus dans son intérieur...
Lapersonnelaplusintimementliéeavecelle, était Fontenelle... C'était un homme célèbre pourson esprit, comme chacun sait. Sans vices et presque sans défauts, parce qu'ail était sans chaleur et sans passions, mais n'ayant aussi que les vertus d'une âme froide, des vertus molles etpeuactives,etqui, pour s'exercer, avaient besoin d'être averties, etsurtout en public. . . fontenelle était profondément égoïste, et les preuvesqu'ilenalaisséessontaccàblantescontrelui.
Cëtait Fontenelle qui disait aune femme qu'il voyait pleurer : Voulez-vous vivre long-temps? ayez un bon e-tomac et un mauvais cœur l
D'Alembert valait mieux que lui. Il était gai, spirituel ; a rait un profond savoir ; et lorsque , le soir, il quittait la maison de sa vitrière(j ), il était gai comme un écolier échappéde sa classe. Son attachement pour mademoiselle de Lespinasse et pour madame GeofTrin, était profond ; aussi lorsqu'*il perdit madame GeofTrin , chez laquelle il passait ses matinées, et qu^il appelait son matin pour cette raison, commepour la même il appelaitmademoiselle de Lespinasse son soir!... JT ai perdu ma journée y disait-il tristement... Je n^ai plusnisoirni mati! .,,
Mais la vie presque entière ded'Alember fut
(i)Il étaait fils naturel de M^^^de Tencin. Lorsqu'il Revint eélèbre, elle voulut alors le reconnaître pour son fils, mais lui s'y refusa : Je ne connais de mère que cette nourrice à laquelle vous m'avez abandonné , lui dil-il !,.. Et il demeura avec sa vitrière.
surtout remplie par Télude, et parson singulier sentimentpourM"' cle Lespinasse. Celait aussi unepersonneà part que celle-ci... Maisj'avoue que jen'*aijamaiseu pour elle radiniralionquW a voulu m'iniposer. . . Elle m'a toujours paru un être afTeclé dans sa douceur, une de ces personnes qui n'adressent jamais une parole blessante, parce qu'elles réfléchissent tellement à ce qu'elles disent , qu'elles ne se hasardent ni ne se compromettent jamais ; elle était enfin une de ces femmes au continuel sourire , à la continuelle bonté et qui n'en marchent pas moins avec suite dans le sentier frayé parleur égoïsme et leur amour-propre excessif. J'ai connu de ces personnes-là ! fouillant jusque fond d'une âme pure , mais passionnée, et par cela sans défense , pour y découvrir des défauts, sur lesquels une feinte pitié ou bien un rigorisme exagéré lui donneront le droit de porter un jugement prescpie toujours par-
tial ; el tandis que cette en({uêle cslfaite avec un regard doux et voiîé qui semble netraduire quô dessentimens de mansuétude.;, ce jugement est prononcé avec une voix si harmonieuse* ment douce qu^on ne put croire d'abord que dans ces accens suaves, ce regard alTectueux^ il y ait une intention dont le but est souvent de blesser à mort.
Mademoiselle de Lespinasse avait le cœur et rame froide el la tête passionnée. — Avec une (elle organisation, on va loin dans le chemin du mal, sans quelquefois même s'en douter. La conduite de mademoiselle Lespinasse avec madame du DefTant en donne la pi-euve. . . Je le répète, j^ai connu de cespersonnes-làî..
Madame du Deffand était une personne d'un tout autre genre, Je ne prétends pas dire qu'elle vahit mieux et qifelîeaélé caioTnniée.,, àDieu ne plaise! mais je crois, qu^ainsi que beaucoup de geiîs, elle a été jugée sans plaideret sans être
entendue ; ce qui arrive souvent au tribimal du monde.
Madame du DefFand était fort spirituelle n'étant encore qu'une très jeune fille. Les religieuses du couvent de la Magdeleine du Tresnel, où elle était élevée, furent tout étonnées de trouver un jour dans leur pensionnaire une controi>ers{ste de première force. La mère des novices lui fît la leçon sur un très haut ton... mais la jeune fille n'en fit que rire et répondit ^ par une nouvelle parole plus spirituelle et plus piquante que les autres à la leçon de la mère des novices... La supérieure, effrayée de cet esprit insurrectionnel, écrivit à un évêque de ses amis , pour le prier de venir voir ce petit lutin que Satan avait certainement envoyé sur la terre pour tourmenter les servantes et les épouses de Jésus-Christ; Tabbesse terminait sa lettre en suppliant Tévêque de venir examiner la jeune fille, etl'exor-
ciser si c'était le diable sous la forme d'une femme.
L'évêque était un homme en Dieu s'il en fut jamais, ce que vous direz avec moi lorsque je vous l'aurai nommé. Il sourit en lisant la lettre de l'abbesse, et dit à l'un de ses grands vicaires :
— Je suis sûr que nous allons trouver là une jeune fille bien gaie et bien sautante, qui aura caché les lunettes de l'abbesse, et fait des niches aux plus révérendes mères.
Mais lorsqu'il eut vu et entendu la jeune pensionnaire ,il pensa tout autrement. Celle-ci ne fut pas du tout déconcertée lorsque l'évêque lui parla ; et elle lui répondit avec tant d'aplomb et de finesse, que l'évêque fut enchanté de son esprit avant de se fâcher de son impiété , qui , après tout , n'avait rien de bien alarmant pour le salut du couvent , mais qui, pour celui de la jeune personne, pouvait
donner de rin(|iiiétude... L'évêquè lui parla avec douceur, comme il savait parler d'ailleurs, et lui i-ecommanda de faire de bonnes lectures quHl lui presciivit,
— Eh bien! monseigneur, comment la trouvez-vous? demanda Fabbesse à révô(|ue , quand la jeune fille fut sortie du parloir»
— Ma mère , lui répondit l'évêquè , c'est un esprit supérieur! qu'il faut guider et cultiver avec soin... Mais croyez que la jeune fille ira loin!
Et savez-vous quel était cet évêque si indulgent!... ce pi-tîlre si évangélique ?... C'était Massillon !...
Madame du Défiant (i) était une fort jolie jeune fille » lorsqu'on lui présenta le marquis duDeffant , homme presque inconnu, et qu'on croirait un être de raison, s'il n'y avait une
(i) Elle dtait fille de M. de Ylchy, d'une assez bonne uobîeSïiOjUiais sans fortune. Dès son eiifance, elle montia eu effet un esprit violent el porte a ralhciimc.