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lienuiie célèbre , qiw s'appelle la iiiar(|uise du Deffant, qui a avoué qu'elle ne savait pas dire de son mari s"'il était plus laid que hSie et méchant! Elle épousa donc cet homélie et fut séparée de lui par une aventure «d'éclat.
?«Iais le temps n^était pas sévère. C'é' tait ctîlui de la régence. Madame du Deffant avait maême été Pobjet d^un moment de caprice du régent. Ce moment avait été bien court; car on ne lui donnait que quelques heures d''existence I... La raison du peu do bienveillance du logent n'était pas qu'il fût mécontent de madame du Delïant : au contraire.... imais c'est qu'il l'était, «disait-on, de lui-même. .. Elle était fort liée avec madame de Prie, «paresse préléréedui régent, femme corrompue comme elle. Voici un trait qui peint les mtEïirs de cette époque mieux qlie tout ce qu'on peut on dire.
Madame de Prie et madame du Déliant causaient un soir coniîdemment au coin du feu. Tout à coup madame du Defïant demande à madame de Prie :
— Pourquoi donc ne voyez-vous plus M. d^Vrlincourt (i), et vous plaignez-vous autant de lui?...
— Pourquoi ! répond madame de Prie, parce qu'il se conduit mal avec moi!
— Cest égal, vous avez tort, après avoii été liée avec lui comme vous Tavez été!
— Mais notre liaison ne fut jamais intime !
— En voici bien d'une autre ! Comment vous n\ivez pas en M. dAriincourt ?
— Non certainement !
— Mais je vous assure que si . . . j''en suis bien sure, peut-être !
— Eli ! comment le sauriez-vous ?
(i) M. d'Avlincourt (?inii frère ùe M. de Yilleroy,
— Comment je le saurais î... Eh! c^est vous qui me Tavez dit !...
— Moi! s'écria madame de Priestupéfaite!... puis, se replongeant dans son fauteuilense croisant les bras etalîongeant les jambes, elle dit en bâillant : — Ah ! c'est vrai je Ta vais oublié !
C'est avec peine, que je rapporte ces faits scandaleux. Mais, pour peindre un caractère, pour faire connaître une époque, il faut charger sa palette de toutes les couleurs, et employer sans crainte toutes les teintes.
Madame du Deffant avait tout à la fois la corruption du cœur et celle des mœurs. Elle avait ce qui produit le malelqui repousse le bien.C'étaitune femme née pour répoqueoù elle vivait. Elle avait été lice avec le chevalier d'Aïdve, qui, en écrivant phis lard à mademoiselle de Lepinasse, lui disait :
« Ne me parlez plus de celte femme; je ne « pvùs trop la mépriser; car ce n'est pas unq
— ?,'2 — « femme tendre, qui a un amani, ni une femnie « faible, qui en a deux, mais une femme per- « due, qui a envie de tout, et ne s^attache à « rien. Elle prend un amant, comme elle rt prend une robe, parce qu^il faut en avoir n ime, qu'elle quitte le lendemain pour le seul « plaisir d^en avoir une autre. »>
Il est rare que le vice, alors même qu'il n"'est pas puni par la flétrissure de l'opinion du monde, ne trouve pas en lui-même son propre châtiment. Ce fut ce qui arriva à madame du DefTant au travers des excès de sa vie licencieuse : la malheureuse aima !.. . Elle avait une
amie, madame d'A qui avait été, comme
elle, la maîtresse d'un jour du régent. Ces deux femmes , repoussées par le vice lui-même qui les trouvait trop impiu^es, s\mirent au milieu des larmes, que la rage seule fit couler, et devinrent inséparables. Madame d'A admit
madame duDeiïant àsa plus intime confiance^
el lui révéla qu'elle aimail un lioinine, dont son inariétaitjaloux, chose d'autant plus à redouter, qu'alors la jalousie était peu en vogue. Madame du Deffant trouva quelque plaisir dans la nouveauté de la trahison (i). Et comme alors elle était jolie, elle n'eût pas de peine à faire faillir le comte de T. . . ,'amantde madame d'A. . . Mais, ce qui n'était d'abord qu'un goût devint une passion et madame du Deffant s'y abandonna avec toute la fougue de son caractère passionné. Elle aima enfin jusqu'à avoir pour M^^d'A... cette haine qui devient d'autant plus profonde dans lésâmes basses qu'on a tort... Mais le comte de ï... ne partagea ni sa passion, ni sa haine; il revint à ses premiers liens, il avoua tout à madame d'A... Celle-ci sourit, et
(i) Elle disait un jour à une Anglaise qui avait adopté une petite fille :
— Vous aime/ donc beaucoup cette enfant ! Vous êtes bien heureuse ! Moi, je ne puis rien aimer.
Et cette femme enlevait à son amie un homme que celle amie aimail I . . .
sans faire de reproches trop sévères à celui dont elle voyait bien qu'elle possédait toujours le coeur, elle lui dit seulement qu'elle ne lui pardonnait qu'à une condition... il promit
d'être docile Celte condition imposait à
M. de T... de perdre madame du DefFant publiquement, aux yeux de tous, avec de telles circonstances que sa tête humiliée ne put jamais se relever.
M. de T... obéit; la vengeance fut complète , et madame du Deffant d'autant plus perdue, que le ridicule de l'aventure était égal à'sa noirceur. A cette époque , la société n'avait d'indulgence que pour les vices qui osaient hardiment s'avouer :1e mystère annonçait la maladresse... Madame du Deffant fut aussitôt proscrite etson jugement prononcé. Des femmes encore plus déréglées qu'elle lui fermèrent leur porlc. Madame d'A... pardonna au comte de T... qui , le même jour'»
cessa de voir madame du Deffaiit. — Celle-ci fut au désespoir, car elle aimait; elle quitta Paris, toute chargée de Tanathème d'un monde dans lequel on aurait peut-être difficilement trouvé la main qui aurait pu lancer la première pierre , et fut cacher sa honte aa fond d'une province éloignée.
Cet événement a partagé sa vie en deux époques : la première , formée de cette suite d'erreurs et d'aventures scandaleuses, fut néanmoins, pour elle, brillante et même heureuse sous le rapport de la manière dont elle était placée dans le monde. Elle était admise dans les réunions de Sceaux , où n'entraient que les personnes dignes d'y figurer par leur esprit et leur spécialité amusante en quoi que ce fût; car il fallait y payer son tribut ; la duchesse du Maine était là-dessus d'une sévérité et d'une exigence qui a fait dire à M. Alézieu un mol charmant. ïl appelait la société de
— 3() — Sceaux les Galères du hel-esj)nt^ parce qu'il fallait toujours y avoir de Tcsprit. On voit dans lacorresponc]aiicedeM"°duDerfaiit avec mademoiselle de Launay , depuis madame de Staal, combien elle avait elle-même de quoi fournir ' sa part dans imc société où les chansons , les vers de circonstance, et surtout un esprit ayant du trait , de l'a -propos, et le piquant de la réplique , caractère de celui de madame du Deffant , devait être accueilli {Jivorableraent. La position de madame du Deirant dans le monde était donc agréable au moment où son aventure avec M"'" d'A.... la contraignit à s'exiler de Paris pour quelques années..
— La seconde époque de sa vie eut un autre caractère ; son esprit , d'une nature supérieure à celle qui l'avait fait aimer à Sceaux, lui fil voir quelle conduite elle devait tenir à son retour;. Elle ne revit et ménagea que ses anciennes relations de la haute société;
ïes intéressa à son sort et les engagea; presque solidairement, à la rétablir ou plutôt à rétablir dans une position honorable. La duchesse de Luxembourg , la duchesse de Grammont , la duchesse de Chaulnes,le duc et la duchesse de Choiseuil, le marquis de Bcauveau, David Hume, Horace- Walpolc Montesquieu ; ^Montesquieu qui écrivait deLaBrède(i)qu'ilne reregreltait , de Paris , que le salon de M"' du Défiant! . . . Le cardinal dcPolignac, fut aussi un de ceux qui la soutint de son nom et de son amitié. C'est à lui que M"" du Dcfïànt répondit un jour où il lui parlait, avec une sorte de conviction apparente, du miracle de Saint- Denis qni porta sa (été dans ses mains : Mon Dieu! monseigneur y cela se conçoit , dcinsdc semblables occasions il n'y a que le premier pas qui coûte. Pont de Veyle fut aussi l'un de ses plus intimes amis. C'est à lui , et non pas au président
Hainault, f[u'clle disait :
il) CbAtCciu tic M. (le Montesquieu.
« Pont de Veyle , pourquoi , mon ami , depuis quarante ans que nous sommes liés ensemble, ne nous sommes-nous jamais querellés?
« Jen''ensais rien, répondit PontdeVeyle, dont le flegme et la froideur de cœur étaient à Tunisson de madame du Deffant.
« Cest peut-être, reprit-elle, parce que nous ne nous aimons guère ni Tun ni Pautre.
Pont de Vejle se tourna vers elle en ouvrant de grands yeux comme s^il venait de faire une découverte.
Je crois que vous avez raison , lui dit- il.
Toutes les personnes dont je viens de parler avaient dans le monde une grande influence, soit dans le monde littéraire , alors tout puissant, soit dans la société élégante dont elles formaient le tribunal.
L'une de ces personnes surtout , qui était la duchesse de Luxembourg (i), autrefois M'"' de
(i) Lors qu elle cîiUa dans le inonde, elle était jeune
Boufflers, qui avait elle-même conquis sur le monde unesorte d'^estimede convention, tandis que le mépris aurait pu la frapper , se déclara Tamie de madame du DetFant- Celle-ci,
et belle , et jamais femme ne le sut mettre mieux à profit. Les résultats ordinaires à cette époque s'en suivirent. On la cliansonnaj elle n'en fit que rire. Un jour, M. de Cherval, l'homme le plus spirituel de cette époque, et que mon amitié a encore le bonheur de posséder, me racontait qu'étant auprès delà maréchale de Luxembourg, il entendit un homme chantant à demi-voix, à quelques pas de là, cette chanson si commune , commençant ainsi :
Quand Bonf fiers parut à la cour, On cru t voir la mère d'amour
Et avant que monsieur eût le temps de poursuivre, la maréchale s'avance, lui prend la main en s'inclinant à demi et lui chante le vers qni terminait la phrase :
— £t chacun Valait à son tour
Elle était fort vieille alors, et disait tout ce que l'esprit du meilleur ton peut produire dans une tête et un être en tout point corrompu autant qu on peut l'être et ce qu'eu effet elle était. — Sa conversation avait un fond inépuisable de gaîté fibre et de profondeur qui la rendait la personne la plus désirable à connaître et à entendre causer.
Voilà qui est perdu pour ne plu« revenir et qui n'est remplacé par rien.
— vo —
appuyée sur d'aussi puissans soutiens , la seconda par son habileté; le président HainauU lui prêta aussi son secours ^ et Taida puissamment à reconquérir sa considération.
— Elle s'établit au couvent de Saint-Joseph , comme beaucoup de femmes qui , ainsi qu''elle , étaient veuves ou séparées de leurs maris, et avaient peu de fortune. Frappée par le plus grand malheur qui puisse accabler, celui d'clre aveugle , madame du Défiant expia, long-temps avant de mourir, les joies de sa jeunesse et les jours tout aussi mal employés pour le compte de la bonté et de la vertu d'un âge plus avancé. Sa vieillesse fut affreuse î . . elle dissimulait les douleurs de l'àme qui , chaque jour , creusaient plus avant dans la vie en la détruisant ; mais on vovait à quel point elle souffrait, et devait en effet souffrii* de fisolement dans lequel elle est morte malgré toutes les relations intimes qu'elle avait
conservées , mais qu'au reste la morl avait détruites : Horace Walpole lui était demeuré aJtaché, mais oblige de retourner en Angleterre , cette afFeclion qui , d^ailleurs , pour madame du Déliant , devenait moins douce, étant éloignée , eut le sort de toutes les affections entre personnes supérieures , n''aimant que par Tesprit et la tête elle s"'éteignit. Ce fut vers cette époque qu'il arriva à madame du Défiant de rencontrer mademoiselle de Lespinasse, qu*'elle attacha à elle comme demoiselle de compagnie. Elle en fut très malheureuse, et je le conçois; aussi ai-je toujours blâmé mademoiselle Lespinasse , dont , au reste, je n\ii jamais aimé le caractère mielleux et faussement passionné.
Il existe beaucoup de portraits et même de biographies d© madame du Deirant(i). Aucune
(i) Il parut, en 180 .'j oui8o5, je ne me rappelle pas bien l'année, un article shi- madame du Défiant dans le JJirltviuiaiir Hiiloritjuc de MM. Cliaudon et Laudinc,
de ces dernières ne sont exactes et plusieurs sont même altérées dans la vérité des détails. Madame de Genlis, qui avait connu madame du Deflant et pouvait naturellement en parler comme peu de personnes pouvaient le faire, n'en a donné qu\me ébauche à peine tracée , dans laquelle les traits distinctifs de Toriginal paraissent faiblement crayonnés , et dont la couleur est vague et terne. Cependant madame de Genlis fait, comme toujours, une grande préface à son article , et dit avec emphase : Je vais faire connaître madame du Deffant. J'ai eu le temps de V étudier^ ^^ je la connais parfaitement (i).
Madame de Genlis avait , en effet, assez connu madame du Défiant pour en parier, et assez d'esprit, pour la juger et la faire
cet article est très court et tellement incomplet qu'on n'y trouve même pas le nom de famille de madame du DefFant. Elle s'appelait mademoiselle de Yichy.
(i) Souvenirs dt Félicie.
connaître, si elle Teût voulu. Je crois donc que ce ne fut pas sa volonté. — Il y aurait , au reste, bien des choses à dire sur les souvenirs de madame de Genlis !... Mais je parle maintenant de madame du DelFant.
Elle était , comme je Tai dit , d\me famille noble sans illustration (i). — JVi parlé des évènemens les plus remarquables de sa vie. Sa vieillesse et sa mort furent ce qu^elles devaient être, avec un caractère comme le sien. Naturellement incrédule , on a vu, parce que j'ai rapporté de son aventure avec Massillon , combien son esprit était porté même à Fathéïsme. Devenue vieille, elle voulut se faire dévote, pour réaliser au moins l'un des rêves de sa jeunesse, lorsqu'elle disait :
Quand je serai vieille, j'aurai trois ressources pour me désennuyer. Jemeïerai joueuse j ou dévote ou gourmande {2),
(i) Marie de Yicliy Chainbron, ne'e à Paris.
(2) LUcu'claii i[)asdcvoic mais clic c'iail gourmande.
Elle tacha donc, tant qiiVlle put, au moins de se faire dévote , mais il n'y avait pas moyen; elle écrivait, un jour, à la suite dVme conversation avec son confesseur :
Pour le roiuje et le présidenlj, je ne leur ferai pas r honneur de les quitter (i) .
Elle se faisait lire les épîtres de saint Paul par sa femme de chambre, et s'impatientait de ne pas en saisir le sens figuré. Enfin elle frappa de la main sur sa table, et dit à cette fille :
Mademoiselle , est-ce que vous comprenez rien à cela ?
Dans sa dernière maladie , lorsquVlle lut à rcxlrcmité, le curé de Saint-Sulpice fut lavoir. La maniùrc dont elle le reçut mérite dV-lre connue.
«( Monsieur le curé, lui dit-elle , vous allez sûrement être content de moi , tâchez que je le
(i) Le président Ilainault. Il était inliincment lié avec clic depuis Jong-lcinps.
— Assois cle vous. Faites-moi grâce de trois choses: ni questions, ni raisons, ni sermons. »
Elle mourut en 1780, âgée de quatre-vingtquatre ans. Il y en avait trente qu'elle était aveugle.
Elle a fait des vers charmans el remarquables par une finesse d^esprit et un charme d'autant plus singuUer qu'il n'y a jamais de mouvement venant du cœur. En voici quelques-uns.
Quand Thumeur vient me pienclie Et que je fais du noir, J'écoute sans entendre.
Je regarde sans voir.
Si de ma léthargie Je sors par un soupir, Je sens que je m'ennuie.
Ça fait toujours plaisir.
En voici d'autres faits pour une chanson:
Le ver h soie est à mes }eux L'être dont le sort vaut le mieux.
Il travaille dans la jeunesse, 11 dort dans sa maluvité ,
Et meurt enfin dans sa vieillesse Au comble de la volupté.
Noire sort est bien diflérent ; Il va toujours en empirant :
Quelques plaisirs dans la jeunesse , Des soins dans la maturité.
Tous les malheurs dans la vieillesse, Puis la peur de réternité.
Les deux âges de l'homme.
Il est un âge heureux, mais qaon perd sans retour. Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces
Le plaisir vif avec l'amour
Et les désirs avec les grâces.
Il est un âge affreux, sombre et froide saison, Où l'honuiie encor s'égare, et prend, dans sa tristesse,
Son impuissance pour sagesse
Et ses craintes pour la raison.
Ce dernier morceau est remarquable....
Celte pensée :
Son impuissance pour sagesse.
me paraît djune haute portée ! Que
de réputations frappées de nullité , si on leur appliquait cette pensée pour les juger I que de gens (jui n'ont poiu' égide
que leur incapacité , et leur impuissance ! D'Alembert ( i ) était celui de tous les hommes de lettres que voyait madame du DefFant , qui savait le mieux apprécier Tesprit remarquable qui la distinguait ; il avait compris cette merveilleuse vivacité d''intelligence qui en faisait une femme hors de ligne. Aussi Tavaitelle complètement captivé. Il y allait tous les jours sans y manquer , malgré la distance qui existait de chez lui à la rue Saint -Dominique, où était situé le couvent de saint Joseph ,qu^abitait madame du DefFant (2)... Il Taimait et Taurait aimée toujours , sans un événement qui arriva dans Tintérieur de madame du Deffant. Ce fut Padmission de mademoiselle de
(1) M, d'Alembert était frère de M. Yilleroy.
(2) C'est sur remplacement du couvent de Saint- Joseph qu'on a construit, dans le temps de l'empire, les communs et les écuries de Madame mère. Maintenant ces mêmes bâtimens servent pour les bureaux particuliers de la guerre.
Lespinasse chez elle, on qualité de demoiselle de compagnie. — D^Alembert s^y attacha bientôt avec passion. — Il y avait dans le sentiment qui Tattirait vers elle un attrait produit par la ressemblance de leur situation. Tous deux étaient en fans naturels ; tous deux, frappés du préjugé qui alors était bien plus
régulateur de Topinion qu^aujourd'hui
D'Alembert était surtout le plus à plaindre , car il connaissait sa mère (i); il était aussi le plus aimant des deiL\ , et cela devait être, il était le plus malheureux.
Mademoiselle de Lespinasse avait eu jusqu'à ce moment une existence toute romanesque. Elevée (2) dans un couvent de province , et
(i) Madame de Tencin, c'est à elle que le re'gent, pour qui elle avait eu un caprice et qu'elle ennuyait parce qu'elle lui parlait polilique^luidit: Quelle est la nouvelle maîtresse de votre frère ?
Son iVère était le cardinal de Tencin.
{1) Julie-Jeanne Eléonore, ne'e en 1732. On ae sait si elle naquit en province ou bien à Paris.
sous la pioteciioii iiivisîhlc (Vune pcrscmiie qui fournissait à ses besoins sans se tlécouvrir à elle , mademoiselle de Lespinasse éprouva de bonne heure tous les chagrins d'une existence sans appui et sans avenir. Il parait positif qu'elle est née tandis que sa mère avait encore son mari; niaisqu''eilo était le fruit d\îne infidélité. Sa raère , en mourant , lui laissa une somme d'argent qui ne lui fut remise quVi la condition expresse qu'elle ne chercherait jamais h faire valoir les droits indubitables de sa naissance. Mademoiselle de Lespinasse le promit, et jamais elle ne viola son serment, même lorsque la passion de M. dcMora pour elle pouvait lui fîiire souhaiter d'être son égale, au moins par le droù d'avoir un nom.
Appelée à Paris par des affaires, elle y rencontra madame duDeffant, dans iVsprit hnbilc et iin eut bientôt reconnu tout le charme du sien. Madame du Deffant était aveugle;
Jepuis long-temps , elle cherchait une jeune personne instruite qui fût en même temps bien élevée . et formée aux belles manières. Mademoiselle cl 3 Lespinasse réunissait toutes ces qualités ; cle plus elle était pauvre et malheureuse; elle parlait d\îne voix douce. Madame du Deffant se dit à elle-même qu"'elle ne trouverait jamais une pareille occasion et le mar~ ché fut conclu.
Celait bien en etfet un marché , et la malheureuse fille devait payer bien cher Pintérêt de Tardent qui formait son salaire ! — Elle avait une santé délicate que ses chagrins avaient encore altérée. On lui recommandait surtout le repos et le silence^ et toutes les nuits, son impérieuse maîtresse la faisait lire à haute voix jusqu*'à six heures du matin , et cela, depuis une heure après minuit. Bientôt sa santé s^iltéra. Elle n''en dit rien , car elle craignait madame du Deffant, et encore plus
d'être sans asile. Mais une toux sèche et fréquente , sa voix afFaiblie qui souvent laissait tomber les mots , auraient du avertir la vieille aveugle, qui n'avait de pitié que pour ellemême. Ce fut alors que mademoiselle de Lespinasse conçut un projet qui pouvait s'excuser, mais qui ne prouve qu'une âme peu élevée, ayant été accompli dans le secret.
J'ai dit que madame du Deiïant demeurait au lit jusqu'à six heures du soir; à cette heure elle recevait ses amis jusqu'au moment où elle-même sortait pour aller passer le reste de la journée chez madame de Luxembourg ou madame la duchesse de Chaulnes.
Mademoiselle de Lespinasse, retirée dans une petite chambre solitaire et sombre donnant sur la cour du convenl de Saint- Joseph, passait tristement ses matinées qui, pendant loni.;-le!nps, sVîCOulèrenl péniblement pour elle. Sa position dépendante lui rendait
îa vie oclicuse; bienlùl elle souHrit de violentes douleurs, et sentit, à ce qu'elle raconta depuis , que la mort l'attaquait. Alors, elle prit une distraction à laquelle elle n"'avait osé se laisser aller dans les premiers mois de son séjour à Saint- Joseph : elle reçut quelques personnes chez elle. C'étaient Turgot,Chastellu\, d'Alembert, Marmontel, Laharpe et plusieurs
autres Ces hommes étaient tous de la
société intime de madame du Deffant; mademoiselle de Lespinassse leur demanda le secret de leur réunion chez elle , et pendant long-temps , elle fut exacte à les envoyer à six heures chez madame du Deffant. Mais enfin elle cessa d^ donner son attention , et s''il faut le dire, je pense que ce fut lorsqu''elle jugea son empire assez établi sur tous ceux qui, depuis, abandonnèrent madame du Detïant pour elle. Madame du Deffant apprit enfin le mystère des réunions de mademoiselle de Lespinasse
qui , dans le fait , aurait dû penser qu'elle dépendait de madame du Deffant, et ne pouvait ainsi recevoir à son insu. Aussi, le jour où elle en fut instruite , ce fut une terrible scène, dit Marmontel. — Et je le crois vraiment bien. — Je juge la conduite de mademoiselle de Lespinasse peut - être sévèrement , mais je la regarde comme une perfidie , surtout lorsqu'on voit Pissue de cette affaire.
Ce qui en est pour moi comme une sorte de confirmation , ce fut comment le monde prit la chose : tout le monde donna lort à la vieille aveugle ; on la blâma !... elle qui était trahie ! tant les mesures avaient été prises à l'avance pour établir une innocence qu'on avait dès long- temps eniourée de pitié et de plaintes. Mademoiselle de Lespinasse continua cependant à proclamer un grand désespoir du mé-
conteraent de madame du Deffant Elle
pleura, lui raaliide cl finit enfin par s'empoi-
sonner avec plus de quarante grains d'*opium. Elle fut vraiment malade; des secours prompts et habiles arrêtèrent les effets de cette folie... Un seul motif peut faire excuser le suicide..... pour mie femme c'est Tamour; pour un homme c'est Thomieur; toutes les autres raisons sont insensées. — Pendant le temps du danger de mademoiselle de Lespinasse, madame du Deffant était auprès de son lit et lui tenait les mains en pleurant, ce qui, pom" cette femme naturellement égoïste avec franchise, était une preuve de ce qu'elle souffrait.
— Revenez à vous , ma chère enfant, disaitelle à mademoiselle de Lespinasse... Revenez à vous et à moi.
— Ah ! madame, il n'*est plus temps, disait la malade... il est trop tard pour me montrer de la pitié !
Cette manière de montrer de la dureté dans
la souffrance , quand le mal qu^elIe endurait pouvait commander le pardon, ne me plaît pas du tout.
Mais enfin , Dieu ne voulut pas que mademoiselle de Lespinasse mourût ainsi, frappée par elle-même : elle guérit. Alors, madame du Deffant ressentit de nouveau son injure , et ne voulut pas que mademoiselle de Lespinasse demeurât chez elle un jour de plus. Ce fut alorsquele résultat de la conduite, long-teraps dissimulée, de cette fîîle artificieuse, parut sans voile au grand jour. Prenant mie figure de circonstance , elle se mit à raconter d^une voix doucereuse plutôt que douce , les torts qu*'elle prêtait à madame du Deffant qui, après tout, avait été pendant long-temps sa bienfaitrice. Excitée par ses plaintes , ses larmes , guidée aussi par un mouvement de jalousie contre madame du Deffant , madame Geofïrin fit obtenir à mademoiselle de Lespinasse une
pension du roi, par les soins du duc de Clioiseuii. C'était à cela que lendaienttoussesvocux. Elle n'avail pas lort ; mais la roule qu''elle a prise est conliY.ire aux lois de riionneur et de la délicatesse, (i)
Celte pension était suflisante pour la mettre au-dessus du besoin. Elle ne fut jamais très riche, mais alors, à Paris, on ne tarifait pas le plaisir qu^on avait à entendre causer telle ou telle personne, selon la fortune qu''elle possc dait , et mademoihelle de Lespinasse était reciieiclîée dans toutes lesmeillem'csraaisons de Parib.Eileétaitjeunejpasjolie, mais fort simpJe cî niudeslo <:vi apparente dans ses manièrfs
(i) Une des preuves de la décadence de la société tîst ceUe évaluation selon la fortune. La restauration avciii: au n:oins cela de bon qu'elle avait ramené une sorte de justice basse et liante pour exercer une juridiction sans laquelle la bêllse, les vices les plus honteux, tous les cas de réforme enfui, déserteront le Rotanv-Bay , où le bon goût seulement, saus invoquer autre thosu, doit lies rdéguer '....
— oi —
et dans sa personne ; toujours mise avec une modestie outrée ; ai[ectani même dans ses vétemens une sorte de puritanisme , et dans son langage cette doucem^ , ce sottoi^oce qui donnaient à son langage un très grand charme, parce qu''on ne comprenait pas qu^une femme aussi ardente dans son imagination , dont le brûlant délire ressemblait, dit Marmontel, à celui de Sapho ^ ne pouvait pas être douce de paroles, de manières, de regards, de sourire, et cela constamment, si le coeur avait eu quelque chaleur. Une femme passionnée , ne le fût-elle que passagèrement, le sera toujours assez pour que celte passion se fasse jour dans plusieurs moniens de sa vie. Ainsi donc, je ne regarde pas mademoisalle de Lespinasse comme une femme admirable sous le rapport intellectuel. Elle était calculée, comme il le faut voir, à l'occasion de madame du Deffant. L'ne fois maîtresse d\mc fortune médiocre,
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mais inelépendnnte , mademoiselle de Lespinasse vécut à son tour pour les lettres et les arts. Sa maison fut le rendez-vous des gens de lettres distingués et des artistes renommés , ainsi que de la plus haute société. Quoique son caractère ne me plaise pas(i),je ne puis lui i^efuser un esprit supérieur , quoique sans force dans tout ce qui n"'est pas excité par une violente passion où sa tête était embrasée. Je trouve du calcul dans toute sa vie. Laharpe , lui-même, qui en a fait un portrait qu'il a voulu rendre flatteur, me donne raison.
« Elle rassemblait dans sa maison , dit La- « harpe, la société îa plus choisie et la plus « agréable en tous genres, depuis cinq heures « jusqu'à dix ; on était sûr d'y trouver l'élite « de tous les états : hommes de cour, hommes
(i) Sa madame du Deffant eût été seulement sa tante ou son aïeule sa conduite devenait odieuse, mais elle lui était étrangère.
« de lettres , ambassadeurs , femmes de qua- <( lité. C'était presque un titre de considération « d'être reçu dans cette société. Elle en faisait <( le principal agrément. Je puis dire que je <( n'ai pas connu de femme qui eût plus d'es- « prit, moins d'envie d'en montrer, et plus « de talent pour faire valoir celui des autres. « Elle mettait tout son monde à sa place, et « chacun était content de la sienne. Avec un « grand usage du monde , elle avait le plus « aimable , celui qui a le ton de l'intérêt. — « Ce ton lui était facile : son âme singulière- « ment aimante attirait tout ce qui avait ce « genre de rapport avec elle ; aussi personne « n'a jamais eu autant d^ amis ^ et chacun « d'eux en était aimé comme s'il eût été seul « à Vétre, j>
Je souligne cette dernière phrase; elle est, selon moi, assez concluante pour me donner raison relativement à ce que je pense sur l'es-