‹ Une soirée chez Mme GeoffrinChapitre 20 sur 20 · LU COMTE · texte numérisé non relu

LU COMTE

Des visites.

MADAME GEOFFRIN

Eh mais î . .. c'est absolument comme à Paris.

PANARD

Ah ca ! il est donc décidé que nous ne souperons pas aujourd'hui ?

MAPAMF GEOFFRÏN.

J'attends mademoiselle de Lespinassç et

MONTir.OURT.

Les voici avec Saint-Lambert et d'Alem-

bert. ( Entrent, mademoiselle de Lespi'nace, Saint-Lambert, Pauline et d'^lembert.)

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

JWrive bien tard... Je vous en demande pai'don, madame, mais f exécutais vos ordres, et je traraillais pour notre ami. Maintenant tout va bien, et J3 n'apporte que d"'heureuses nouvelles... Mais il en est une qui doit être annoncée à Marmontel par une bouche qui la lui rende plus agréable encore.

PAULINE f^à mesure qu'elle parle , sa voix doit s'^ altérer par l émotion.)

Monsieur de Marmontel, Cury est mort, et avant de mourir, il a déclaré qu'il était Tauteur de la satire contre le duc d'Aumont... (Marmontellèi'e les mainsetlesfeuxnii ciel.)

MADAME GE0FFRIi\.

Le misérable !

MONTICOURT

Cela ne mVtonnc pas de lui.

PANARD

Il était si laid !

MADAME GEOFFRIN

Si méchant !

FONTENELLE

Pardieu ! Cela devait être. Pouvait-il sortir autre chose d'une vilaine tête comme la sienne?... Sa figure était à la fois satirique... et... (souriant) satijresque. Il me faisait peur, à moi qui ne suis pas timide... quand je le trouvais au coin de son feu, travaillant , ayant ses jambes torses goutteuses emmaillottées, et grisonnant de méchans vers de sa main rouge et crochue!... Comment avez-vous appris sa mort, Pauline?...

PAULINE

Par M. de Saint-Lambert.

SAINT-LAMBERT

J'étais chez la comtesse de Séran, lorsque sa mère, madame Filleul, vint le lui nnnon-

cer: elle voulait vous Técrire , Marmoiitel ; mais je me suis chargé de vous apporter cette joieî...

PANARD

Et moi qui voulais le faire battre avec Marmontel!... Dis-donc , Monticourt , vois-tu Curj (i) se ÎDattant à répée?... ah! ah! ah!... PAULINE, rt madame Geoffrin.

Mon père va venir lui-même vous porter sa réponse, madame ( jc tournant vers Marjuontel ) j mais en attendant, monsieur, il m'a chargé de vous assiu'er do toute son estime pour vous.

MADAJIE GEOFFRIN.

Mais TAcadémie!

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Elle fuit un geste pour engager madame Geoffrin à prendre patience.

Il y a encore une autre nouvelle, que M. le duc de Choiseuil m^a chargé de vous appren-

(i)Il était hoitciix et bossu.

(ire, i>îpa?înLûn|.el . , . mais cVst encore Pauline qui VQimlra bien me suppléer... Mon cœur, donnez à Marmontel, ce que le duc de Choiseuil, nous a chargées de lui remettre.

PAULINE

Souriant et remettant à Marmontel un paquet scellé aux armes de France.

J'espère qu'à cette lettre-ci , vous ne ferez pas un acceiril sévère?..,..

MARMONTEL

fOuvrant le paquet. J Que vois-je? Un brevet ! Celui d'une pension de trois mille livres sur le journal du '^\^vc\xvq\..* f se tournant vers Pauline J, Et cVst vous qui me l'apprenez!... fAmadanieJ Geoffrin et à mademoiselle de Lespinasse ) Mes généreuses amies, que ne vous doisjepasl...

MADAME GFOFFRTN.

Mais rAcadémie î . . . L'Académie ! . . . .

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Nous y voici. Aussitôt que j'eus reçu votie billet, je fis , comme vous me le demandiez , prier le président Hainault , de vouloir bien passer chez moi. Il vint aussitôt, comme il a vraiment de l'esprit ; il comprit qu'il se donnerait un ridicule, dont jamais il ne se débarrasserait. Car chez nous, toutes bonnes gens que nous sommes , le ridicule frappe à

mort ou laisse une cicatrice qui se voit

toujours. Le président comprit tout cela ; non-seulement, il me promit l'oubli dupasse, mais il m'offrit , de lui-même, de me conduire chez M. de Montcriff , qui étatt bien autrement, irrité contre notre pauvre ami... Mais je crois qu'aujourd'hui, mon cœur m'avait donné de l'esprit ; car après une légère discussion, le président est redevenu parfaitement aimable j et m'a promis, non-seulement sa voi\ , mais celle de ces amis... Je Vn\ pris au

mol... et nous sommes partis tous trois pour faire des visites pour Marmontel... L^étonnement qu'inspirait la vue de notre intimité, m''a beaucoup amusée ! . . . Mais enfin tout s^est heureusement terminé!... L^élection de Marmontel est assurée!... Et demain , mon ami, demain^ sera le jour de votre triomphe ! . . . Maintenant , prenez la main de d^Alembert et serrez-la cordialement.

d''alembekt.

Eh bien! n'allez-vous pas me mettre en scène aussi, moi?...

MARMONTEL

Mais encore !

MADEMOISELLE DE LESPINASSE

Vous savez tous que d'*Alembert était

brouillé depuis dix ans avec Duclos! eh

bien! il s^est raccommodé aujourd'hui avec lui !. . . et savez-vous pourquoi ? Pour assurer la voix de Duclos à Marmontel. Ce bon d'A-

lembeit !... (Elle lui tend la main.) (A Mar-^ montel d'une voix émue) Marmontel, vous avez de bons amis.

MADAME GEOFFRIN

D'Alembert, cette action-là est cligne de vous aussi ; elle ne m'étonne pas !...

MARMONTEL

Mes amis! Mes bons amis !

PANARD

Ah! pas d'attendrissement! J'aime que le bonheui' soit joyeux, moi!... Rions et chantons , puisque nous sommescontens. — Ah ça ! maintenant , nous allonssouper j'espère ? . . .

MONTICOURT

Oui certes ! et nous demanderons du vin de Champagne à madame Geoffrin, pour célébrer la nomination de Marmontel et chanter en cœur : vive l'Académie!...

MADAME GEOFFRIN

Je le veux bien... Allons, voilà qui termine

notre soirée, d'une manière aussi douce que brillante. Et je puis dire aussi que je triomphe ; car le bonheur de mes amis , c'est le mien.

Page 1