AU
vous prie... car je vous préviens que je suis moins patiente qii^à mon ordinaire... Mais vous?... je vous trouve admirable de n"'être pas plus ému.
d\vle3Ibert, étonné.
Et d'oi!i vient que je le serais?
MADA3IE GEOFFRIN.
]N''est-cc pas aujourd'hui que Marmontel... dVle.mbfht, [f inlcrrompant vivement .)
Doit sortir de la Bastille?... Oh! vous
avez raison. . .
MADAME geoffriNj Jiaiissant les épaules.
... J'ai toujours raison.
d'alembert.
' Oh I toujours !... Mais vous avez souvent raison... seulement vous Pavez quelquefois trop tôt... Votre raison est comme ma montre (?7 la tire ) , elle avance sur le temps.
MADAME GE01IRIi\.
(Sans V écouter^ regarde de nouveau à la pendule... puis à sa montre.) Six heures! et pas encore de nouvelles. Entre Georges .^ai^ec une lettre.
GEORGIS.
De la part de M. de Sartiiies.
MADAME 6E0FFRIN.
Ah ! nous allons enfin savoir. . .
{Elle lit rapidement.) Vraiment! M. de Sartines est un homme charmant. Voyez ce qu'il m'écrit.
{Elle donne la lettre à d'Alembert^ qui lit tout haut.) « Madame , j'ai Thonneur de vous aiinocer que nous avons enfin réussi. Monsieur de M armontel est libre... il sortira de la Bastille aujourd'hui même, 30 novembre; et ce soir il aura le bonheur de souper avee vous et ses amis.
« Je suis allé moi-même ù Versailles pour fléchir le duc d'Aumont , dont la colère est toujours aussi vive contre Marmontel, qu''il croit Fauteur de cette malheureuse parodie de Cinna... Décidez votre ami à nommer l'auteur de cette satire , puisqu'il persiste à soutenir qu'elle n'est pas de lui... Car je crains bien que le duc d^Aumont ne le trouve pas assez puni par sa détention à la Bastille... et je ne vous cacherai pas que le roi lui-même est très irrité... Mais enfin votre ami est libre, voilà le grand point.
rt Quant à moi, madame, je suis heureux que celte circonstance m'ait procuré le moyen de vous prouver mon zèle. Ma récompense est dans Taccomplissement de vos désirs. »
Comment donc ! voilà un billet qui sent son homme de cour... On dirait presque que M. de Sartines en est un...
MADAME GEOFFRIN
{Elle sonne.) Entre Georges.
Georges I que Saint-Louis mette les chevaux à Tinstant...
Georges sort.
Je suis d'autant plus satisfaite d'avoir réussi que j'avais failli en cette circonstance à une coutume ordinaire , qui est de ne jamais demander aux hommes en place que ce que je suis sûre d'avance d'obtenir... Je n'aime pas à céder au pouvoir.
d'alembert, souriant.
Voilà bien une pensée de femme !
MADAME GEOFFRIN
Eh! comment voulez-vous que je pense.
Je vous dirai comme à Fontenelle : Je pense comme une femme ^ puisque je suis unefeni' me et non pas une licorne;
dVlembert.
Et, depuis ce jour-là, il ne vous appelle
plus que sa licorne.... Mais allons, voyons ....
(// Im prend la main dans les siennes. ) vous
serez donc toujours grondeuse?
MADAME GEOFFRIiX.
Eh ! sans doute , je suis grondeuse — Cest un état que je me suis fait dans le monde. Je suis grondeuse, comme les autres sont aimables... je gronde mes amis dans leur intérêt, et mes connaissances pour mon plaisir... Vous voyez bien quetoutle monde doit être content. dVlembert.
Ah ! très certainement. — Et ceux qui se plaindraient auraient le caractère bien difiicile.
MADAME GEOFFRIN
Ne raillez pas ! . . . (Elle regarde de noui'eau à sa montre. ) Et ce Fontenelle qui n"'cst pas encore venu. L'avez-voiis vu ce matin, d'Alembert ?
D' Alemhert fait des calculs sw une petite carte. Il ne répond pas.
MADAME GEOVT?A^ {allant à lui.).
D'Alemberl , vous êtes insupportabie ce soirl... en vérité je ne voas reconnais pas... Comment vous, qui, à cette heure-ci , êtes le plus amusant de tous ; voiis qui , après avoir chiffré de Talgèbre tout le jour, ressenublez le
soir à un écolier échappé du collège vous
êtes aujourd'hui aussi ennuyeux qu'un savant. d'alembert , repliant sa carie.
Allons, ne vous fâchez pas. Vous savez qu'en effet cela ne m'arrive pas souvent; mais, aujourd'hui, le philosophe de Paris est soucieux... il s'occupe, en vraie commère ^ de ce qui se passe à la Chine... J'ai reçu, ce matin même , une letlre de ce pays , de mon ami le père Parennin, et cela m'occupe.
MADAME GEOFFRIN
Allons î loissez là votre père Parennin et
— 2/^6 — votre Chine , et dites-moi si vous avez vu Font enelle?
d'alembert.
Oui , certainement. Ce matin même h V Académie.
MADAME GIOFFRIN.
Et que vous a-t-il dit ?
D^LEMBERT.
Rien du tout... Ah! si fait, si fait. Il m'a chargé de vous dire qu'il irait ce soir, à six heures, chez M. de Sartines pour y prendre Marmontel qu'on y conduit de la Bastille pour vous le ramener ensuite ici lui-même.
MADAME GEOFFRm.
Et vous ne me disiez pas cela !
( Entre Georges. )
GEORGEI.
Le coureur du duc de Choiseul apporte cette lettre pour madaaie. (Il sort,)
d'alembert.
Ah ça ! mais vous êtes comme un minisire aujourd'hui.
MADAME GEOFFRiiN, opres avoir Ju rapidement.
Voici bien d'autres affaires! Il paraît
que celte élection de Marmontel éprouvera de grandes difficultés !.. voilà Thomas qu'on nous jette aux jambes à présent... Ce senties d'Argenlal qui font celle brigue.
d'alembekt.
Les anges de Voltaire!
MADAME GEOFFRIN
Dites plutôt les diables !.. Je vous demande si Thomas peut soutenir la concurrence.
d'alembert.
Il n'acceptera pas.
MADAME GEOFFRIN
Croyez-vous ?
d'alembbrt.
Il est trop honnête homme ! . . .
M ADAM* CBOFFRIN.
Ecoutez donc , Thomas v sera bien em-
pêclié; ils l'ont empêlré de reconnaissance , debienfails. {Elle rêve un moment.) Ecoutez, trAlembert , prenez mon carrosse — allez surle-champ chez mademoiselle de Lespinasse. — Elle sait ce qu''eîle a à faire. Dites-lui seulement qu'il sV.git de rvIontcrifTet du président Hainault... (FMe r^/?€^^.)MonlcrifFet le pre'sident lîainaiilt.... vo«s entendez bien.... Vous
mettrez mon carrosse aux ordres de mademoiselle de Lespinasse , et puis vous reviendrez ensuite tous deux souper avec nous..... Est-ce que cette commission vous déplaît? d'alembert.
Pouvez-vous le penser; je pars, et sans
perdre un moment, je ramène à vos pieds les heureux que vous avez faits. ( // regarde autour de lui). Ah ca ! qu''ai-je fait de ma carte et de mes notes sur fécliplique?...
MADAME GEOFFRIN
Il s'^ogit vraiment bien du mouvement de répliplique.... Allez donc!...
- '^^9 ~ 5IADAME GEOFFRiN. [Elle SB rosscoit d€i>ant son bureau. ) Il a beaucoup de bon , ce d'Alembert... et
puis il est si aimable.... Oui.... il méritait une
autre mère....
GEORGES ( Entrant. )
Mademoiselle Servier demande si elle peut
avoir riionneur de voir madame. Elle est en
bas, à la porte, dans son carrosse.
MADAME GEOFFRIN
Pauline Servier! la fiancée de Marmontel î Mais je la croyais à la campagne.... Que peutelle me vouloii' à cette heure? n'importe, {ji Georges.) Faites entrer. — (Georges sort.)
MADAJVIE GEOFFRIIS.
Elle aura su probablement que Marmontel était libre... et son père