L HABITUDE
tence. Sur les objets les plus futiles on voit ces deux époux se quereller, et cependant quand Laure ne voit point son mari, elle s'ennuie ; si le mari ne trouve pas sa femme chez lui, il ne sait qu'y faire... Ils ne peuvent se passer l'un de l'autre... Ce n'est pas l'amour qui produit cela, c'est l'habitude.
C'est par habitude que nous adoptons une place au spectacle, et que nous nous trouverions mal ailleurs, lors même que nous y serions mieux. C'est par habitude que nous nous tenons voûtés ou penchés. C'est par habitude que nous gardons un domestique qui nous sert mal, un tailleur qui nous prend trop cher. C'est par habitude que l'on fait des plaisanteries sur les maris, ce qui n'empêche pas ceux qui en font de se marier. C'est par habitude qu'un époux laisse sa femme se promener avec son ami intime. C'est souvent par habitude que l'on fait des serments et des déclarations d'amour, c'est quelquefois par habitude que l'on est infidèle. Enfin c'est par habitude qu'un vieillard octogénaire, aveugle et paralytique, est désolé de quitter la vie, — A quatre-vingts ans, lui dirat-on, il est bieji temps de renoncer à l'existence. — Au contraire, répondra-t-il, c'est bien plus difficile, on en a tellement l'habitude !
Je n'entends- pas par vilain un de ces pauvres serfs du bon vieux temps qui n'était pas l'âge d'or pour tout le monde. Grâce au ciel ! nous n'avons plus de semblables vilains ; les habitants des campagnes peuvent maintenant se marier avec leur nie sans redouter le droit du seigneur ; un collecteur insolent ne vend pas leurs meubles pour leur faire payer la taille : et, quoi qu'en disent certains partisans des anciennes coutumes, depuis l'abolition, de celles-ci, le blé et la vigne n'en poussent pas moins bien.
Mon vilain est tout bonnement un homme qui pousse l'économie jusqu'à la vilenie, et qui cache sa ladrerie sous le nom d'économie. On reconnaît aisément uû vilain, ces gens-là ne peuvent jamais faire quelque chose de bien : il faut qu'ils gâtent tout par leur penchant à la lésinerie, par leur désir d'épargner, de rogner, de réformer, d'économiser et d'amasser. Hélas ! si le progrès des lumières a fait disparaître les vilains dont nous parlions précédemment, je crains bien qu'il ne soit impuissant contre ceux-oi.
M. Rognard est vilain depuis qu'il est au monde. En nourrice on le voyait mettre dn sel dans la bouillie pour économiser le sucre, et se servir de i'écuelle de ses camarades pour ne point user la sienne. En grandissant, M. Rognard est toujours lesté vilain. A l'école, il mangeait son pain sec ou demandait du fromage à ses camarades pour conser- ' ver le sien. Le dimanche, il aimait mieux ne point sortir que de mettre son habit et son chapeau / neufs. L'âge n'a fait qu'augmenter sa vilenie : | M. Rognard ne peut jamais se décider à acheter I un habit. Quand il faut absolument en venir là, il se rend chez le marchand de drap et n'en prend pas assez. Mais en vain le tailleur crie, — Je veux que vous me fassiez un habit avec cela, dit Rognard ; et je le veux bien large et bien long. Quand son habit est vieux, il le fait retourner j quand il a été retour ué, il le fait teindre.
M. Rognard passe son temps à chercher les restaurants à bon marché. Il court aux vingt-deui sous, aux seize sous, oii l'qn a trois plats et le potage. — Ces gens-là sont-ils fous, dit M. Rognard, de croire que je mangerai quatre plats P Ne m'en servez que deux, dit-il au traiteur, et donnez-moi à diner pour onze sous.
Comme le traiteur ne consent pas à ce marché-là, notre vilain emporte toujours deux plats d^e son diner dans un boite de fer-blanc.
Une seule fois, M. Rognard a été amoureux, mais an vilain ne saurait l'être longtemps, forcé de faire un cadeau à sa dame, il courait toutes les boutiques, demandant un châle qui eût quelques défauts, afin de le payer moins cher. Un jour, étant allé au spectacle avec un billet qu'on avait -^onné à sa belle, celle-ci eut le malheur de lui demander à so rafr;iîchir, et, pendant que M. Ro-
gnard était allé sur le boulevard lui acheter une pomme, elle se fit apporter une limonade, Ro3:nard manqua étouffer de colère ; pour payer la limonade il se disputa pendant une heure avec le garçon, auquel il voulait faire le compte du sucre et des citrons. Depuis, ce jour, le vilain ne revit pas sa maîtresse et jura de n'en plus avoir.
Une de ses connaissances voulait le marier, et lui avait trouvé un assez bon parti. Après avoir longtemps réfléchi, M. Rognard refusa. ■ — Eh quoi ! lui dit-on, vous ne voulez pas d'une femme qui vous apporte une bonne dot ? — Ma foi, non, répondit le vilain, je ne veux pas pour une dot être obligé de lui donner tous les jours la moitié de mon diner.
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