‹ Une soirée chez un médecinChapitre 17 sur 24 · LES · texte numérisé non relu

LES

lÊSAVENTURËS D'UN ANGLAIS

Lord Boulingrog, après avoir passé une partie de sa vie à voyager^ à chasser, à parier et à se griser, se résolut à faire quelque chose de mieux, présumant avec raison qu'un homme qui possède trente mille livres de rente et n'a pas plus de quarante ans peut trouver d'autres jouissances que celles dont nous venons de faire la nomenclature.

Lord Boulingrog n'était pas beau; il était petit et très

/•2:ros; ses yeux étaient ronds et presque aussi Ifl lyi/' vougesque ses cheveux;

Lord Boulingrog. (P. 82.)

ses joues descendaient carrément dans sa cravate et tout l'ensemble de sa physionomie avait

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quelque chose de comique, malgré le sérieux national qu'il conservait habituellemerit.

Cependant, sous cette enveloppe grotesque lord Boulingrog cachait un cœur accessible à l'amour, non cet amour léger et volage qui change à chaque instant d'idole ; c'était un sentiment profond, une grande passion que milord voulait inspirer. N'ayant pas réussi à se marier dans sa patrie, lord Boulingrog, qui avait toujours eu un faible pour les Françaises, revint à Paris dans l'espoir d y être plus heureux.

Il y avait trois mois que milord habitait la capitale de la France ; il visitait les spectacles, les salles de 'concert, les promenades, les restaurants ; il dépensait beaucoup d'argent et s^amusait peu, car son cœur sensible n'avait pas encore rencontré un cœur qui répondit au sien.

Un soir, comme il s'en revenait après minuit à son hôtel, lord Boulingrog entend des cris au moment où il entrait dans une rue peu fréquentée. L' Anglais est brave ; il s'avance du côté d'où partent les plaintes. Bientôt il aperçoit une dame que deux hommes insultaient ; il précipite sa marche et tombe à coups de poing sur les deux individus dont la conduite méritait une correction. Lord Boulingrog boxait parfaitement : en fort peu de temps il a mis en fuite ses adversaires.

Alors il veut revenir vers la dame qu'il a délivrée, comptant galamment lui offrir son bras; mais pendant le combat, celle pour qui l'on boxait avait commencé par se sauver, du côt« d'une assez belle maison où elle s'était empressée de frapper à coups redoublés.

Au moment où notre Anglais arrivait près de la maison la porte cochère s'ouvre, la dame entre

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et la femie aussitôt sur elle en criant à son libérateur :

— Bien obligé, monsieur, je suis bien reconnaissante.

Lord Boulingrog reste devant cette porte qui vient de se refermer sur lui. Il trouve que cette dame l'a quitté un peu brusquement ; le service qu'il vient de lui rendre méritait quelques remercîments de plus. Cependant, ne connaissant point celui qui vient de la secourir, effrayée encore par le danger qu'elle a couru, la dame est excusable de n'avoir pensé d'abord qu'à regagner sa demeure.

Lord Boulingrog se dit tout cela en considérant toujours la maison de la dame inconnue. L'Anglais aurait voulu au moins voir la figure de celle pour laquelle il a boxé ; mais il n'en a pas eu le temps. Il ne sait pas seulement si elle est vieille ou jeune; pourtant à la légèreté avec laquelle elle a fui pendant le combat, il juge qu'elle doit être encore à la fleur de l'âge. Cette aventure a commencé d'une maiiière qui pique singulièrement la curiosité de l'Anglais ; se trouver après minuit le défenseur d'une inconnue, se battre pour elle, tout cela commence comme un roman d'Anne Badclif, de sombre mémoire, et notre Anglais aimait beaucoup les Mystères d'Udolfe.

Lord Boulingrog ne peut se décider à s'éloigner de la maison dans laquelle est entrée cette dame. Les Anglais sont contemplatifs : il y avait plus d'une heure que celui-ci était en admiration devant cette porte coclière qui n'avait rien de remarquable ; il y serait peut-être resté jusqu'au jour, si une patrouille de la garde nationale ne fût venue le tirer do sa préoccupation.

— Que faites-vous là ? dit le caporal en s'appro-

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chant de celui qu'il voit immobile devant une porte cocher e.

Lord Boulingrog s'exprimait fort difficilement en français et ne le comprenait pas très bien. Il a pris la question du caporal pour une menace ; en se retournant il se voit entouré d'hommes armés : il croit que ce sont des camarades de ceux auxquels il a donné des coups de poing, qui viennent de l'envelopper, dans l'espoir de venger la défaite de leurs amis Lord Boulingrog, ne songeant plus qu'à se frayer un passage à travers ces nouveaux adversaires, commence par distribuer des coups à droite et à gauche, en s'écriant :

— Ah ! By God ! vous, envelopper moi par derrière !... vous, mettre vous douze contre moi ! vous étaient des brigands. . , A la garde ! à la garde ! à l'assassin !...

L'Anglais continuait de donner des coups à la patrouille, tout en appelant la garde ; ce n'est pas sans peine que l'on se rend maître de lui et qu'on lui lait comprendre que c'est la garde qui l'arrête. Alors Boulingrog s'écrie : — Si vous êtes le garde, pourquoi arrêtez-vous moi ?...

— Pourquoi êtes-vous immobile à deux heures du matin devant une perte cochèro ? répond le caporal.

-- Parce que cela plaisait à moi.

— Eh bien ! ça ne nous plaît pas, à nous; et vous allez nous suivre au corps de garde.

— Je voulais pas aller du tout au corps de garde; je 'voulais rester là.

— Vous ne resterez pas là, et vous nous suivrez.

— Est-ce que par hasard vous prenez lord Boulingrog pour un voleur ?

— Je ne sais pas si vous êtes lord Boulingrog ou autre chose ; nous avons ici des gaillards qui con-

trefont parfaitement les Anglais. D'ailleurs, vous avez donné des coups de poing à la force publique, et cela ne peut se passer ainsi. Marchons !

— Je voulais pas marcher... A la garde !,.. on violentait moi !

La garde ne répond à l'Anglais qu'en le forçant un peu rudement à marcher. Lord Boulicjirog est furieux ; mais il faut qu'il cède. Il arrive au corps de garde dans un état d'exaspération difficile à décrire. Il souffle, il crie et ne peut trouver les mots pour se faire comprendre. Pendant que le caporal fait son rapport au commandant du poste, le gros Anglais, pour tâcher de se remettre un peu, se laisse aller sur un tambour dans l'espérance de s'y reposer ; mais le poids de lord Boulingrog est trop lourd pour la peau d'âne ; elle crève, et le malheureux étranger enfonce dans la caisse, a.yant bientôt la tète au niveau des genoux.

La garde citoyenne ne peut résister à lenvie de rire que lui donne la position de l'Anglais. Soldats, officiers et tapins, chacun s'en donne à cœur joie, et la colère de lord Boulingrog redouble en voyant tout le monde rire autour de lui. Il fait de vains efforts pour sortir de la caisse en s'écriant :

— C'était affreux ! c'était épouvantable ! le Français arrêtait le étranger et le mettait en prison dans un tonneau !... I am very aiigry contre vous... Aidez-moi à sortir un peu, que .ie boxe vous.

Et en effet, un tambour ayant pitié de l'Anglais, parvint à le remettre sur ses .iambes ; mais aussitôt lord Boulingrog reconmience à donner des coups de poing autour de lui, on se décide alors à le mettre au violon, où on le laisse passer la nuit.

Après avoir longtemps crié, tempêté, après avoir donné quelques coups sur la muraille, lord Bou-

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lingrog finit par s'endormir. C'était le parti le plus sage; mais ce ne sont pas toujours ces partislà que Ton prend d'abord.

Le sommeil, c'est le temps ; il calme, il adoucit les peines. En s'éveiilant, lord Boulingrog fut un peu honteux de se trouver au corps de garde ; il sentit qu'il avait eu tort de vouloir boxer avec la patrouille, et lorsque l'officier du poste lui demanda ses papiers, il les lui présenta d'un air fort soumis.

On reconnut que l'étranger n'était point un homme sans aveu ; on lui pardonna ses emportements de la veille et on le laissa libre, après lui avoir fait promettre toutefois qu'il ne resterait plus, passé minuit, en admiration devant les portes cochères de la capitale.

L'Anglais a bientôt oublié sa nuit au corps de garde, des aventures de la veille il n'a gardé qu'un souvenir, c'est celui de la dame qu'il a sauvée. Ce souvenir est un peu vague, puisque cette dame ne l'a remercié que de loin et lui a presque fermé la porte sur le nez : mais pour un esprit romanesque, le vague a bien son mérite. Lorsqu'on n'a vu d'une femme que sa taille, lorsqu'on ne connaît d'elle que sa légèreté à courir, on peut aisément joindre à cela une figure angélique, une voix touchante, et ces grâces qui subjuguent, qui captivent tous les cœurs. Quand on se berce d'illusions, on est libre de les pousser très loin. Le positif a souvent moins de charmes, car il ne laisse plus rien à faire à l'imagination.

En sortant du corps de garde lord Boulingrog se dirige donc vers la rue où lui est arrivée son aventure nocturne. Il parvient facilement à la retrouver (eu général, les étrangers connaissent Paris beaucoup mieux que les Parisiens). Il ne lui

est pas difficile non plus de reconnaître la maison dans laf|iiellt> est entrée son inconnue ; il avait eu le temps la veille de compter les étages, les fenêtres, et ;jus(|U'aux bornes qui la touchaient,

La porte cochèro était ouverte ; l'Anglais entre et se dirige vers la concierge avec cette assurance d^un homme qui a de l'or plein ses poches ; il n'y a rien de tel pour donner de l'aplomb.

Mais, par un hasard fort rare à Paris, le con cierge de cette maison se trouvait être un ancien soldat de l'empire, brave militaire invalide, il avait voué une haine profonde aux Anglais depuis que son ancien général était mort à Saint-Hélène.

Aux premières paroles de lord Boulingrog, M. Bataillard, c'était le nom du concierge, reconnut à qui il avait a£Faire; il fit aussitôt une grimace très prononcée, passa sa main gauche sur sa moustache; vous savez que tout le monde en porte maintenant, et un invalide a bien le droit de se permettre cette coquetterie. Enfin, de sa main droite, il gratta sa jambe de bois... Ceci peut vous paraître extraordinaire; mais telle était pourtant l'habitude de M. Bataillard lorsqu'il avait de l'hu meur ou quand il méditait quelque malice.

— Mossieu le suisse, dit lord Boulingrog en entrant la moitié de son corps dans la loge du concierge.

— Je ne suis pas Suisse ! répond le vieux Bataillard d'un air presque courroucé, je suis Français et je m'en fais gloire.

— Je ne voulais pas empêcher vous d'être Français, certainement... Quand je disais suisse, c'est que je voulais dire...

— Il me semble pourtant que je n'ai pas l'air d'un Suisse, reprend le concierge avec humeur.

— Oh!... vous pas du tout Helvétique... je com-

prenais bien; mais quand je nommais vous suisse, c'est que j'avais voulu dire...

— Est-ce que j'ai l'accent étranger?... Est-ce que vous m'avez vu manger de la choucroute, par hasard ?

— De la choucroute... je connaissais pas du tout ce pays-là... mais quand je appelais vous suisse, c'était seulement pour exprimer... pour questionner...

— Au fait, qu'est-ce que vous voulez ? Qui aemandez-vous dans la maison?

— C'est que j'aurais déjà dit si vous il avait laissé expliquer moi. Je venais ici pour savoir... pour connaître... pour faire connaissance...

Tout en disant ces mots, lord Boulingrog tirait de sa poche une pièce d'or qu'il mettait sur le poêle du portier; celui-ci ne poussait pas sa haine contre les Anglais jusqu'à détester leurs guinées; il pensait, au contraire, qu'il vaut mieux prendre l'argent de ses ennemis que celui de ses amis. . — Hier au soir, reprend lord Boulingrog, il était fort tard... je avais défendu une dame qui habitait cette maison... je avais boxé contre deux insolents qui l'insultaient... la dame avait couru frapper bien vite... puis avait refermé son porte sur mon nez... en me criant beaucoup de jolies choses... Je voulais savoir qui était cette personne, dont le charmante tournure me trottait toujours dans le tête, et faisait soupirer moi comme un étouffement.

— Ah! oui... hier au soir... il était minuit bien passé quand elle est rentrée... je sais qui vous voulez dire... je sais qui c'est!...

Et le concierge se frottait les mains, souriait malignement et grattait sa jambe de bois.

— C'était une jeune femme bien jolie, n'est-ce pas?

— Jeune... oui... Oh! elle jeune... jolie... mais j'ai entendu dire qu'elle était superbe... dans son genre.

— Superbe!... Oh! By God!... je le aurais parié... Et qu'est-ce que faisait cette dame? avaitelle un père... une famille?...

— Elle demeure seule et ne reçoit TJersonne... il est vrai aussi que personne ne vient la voir... Sa plus grande occupation, dans la journée, c'est de chanter... il paraît qu'elle aime beaucoup le chant et la musique...

— Elle aime le chant... c'est une musicienne alors? elle avait sans doute chez elle un instrument ?

— Je n'en ai pas vu... Ah î si, attendez donc. elle a une espèce de petite guitare dont elle pince les cordes bien gentiment, et lorsqu'elle chante, elle s'accompagne avec cela...

— Une petite guitare... je comprenais, very u-cU. elle aime la musique mélodieuse... moi aussi je aimais très fort la musique... Et à quel étage loge cette dame ?

— Ses fenêtres sont au troisième... les deux dernières à gauche contre l'hôtel garni qui est à côté...

— Ah!... vous avez un hôtel garni à côté...

— Sans doute.

— Est-il confortable?

— Qu'est-ce que vous dites?

— Je demande à vous si l'hôtel voisin est confortable... je entendais par là s'il était... confortable.

— Ah! très bien... Si vous A-ouliez parler fran çais, ça me serait plus commode...

Lord Boiîlingrog met une seconde pièce d'or sur le poêle du concierge, afin de se faire mieux comprendre ; puis il reprend :

— Cest égal... je me trouve bien satisfait... Ah! et le nom de cette milady... if y ou phase?

— Le nom de cette milady du troisième.?

— Y es.

— Celle qui chante dans la .iournée?.,.

— Y es.

— D'abord, je ne vous ai pas dit que c'était une milady.

— C'est égal... je supplie vous de dire à moi son nom.

— Dame!... c'est peut-être une indiscrétion de ma part.

Lord Bouliugrog tire une troisième pièce de son gousset et la met encore sur le poêle.

— Elle se nomme madame Chika, s'écrie le concierge en se piciuant les lèvres avec intention.

— Lady Chique?...

— Madame Chika.

— Chiquette?...

— Je ne vous dis pas Chiquette, je vous dis Chika.

— Bien, très bien, mon bon ami, je suis très content... je suis bien satisfait de vos renseignements... je reverrai vous... fareweU.

Et l'Anglais s'éloigne de la loge et sort de la maison, tancKs que l'ancien troupier murmure entre ses dents :

— Va, mon gros goddem ! je t'en ai donné pour ton argent.

Le premier soin de lord Boulingrog en sortant de la maison de son inconnue est d'entrer dans l'hôtel voisin, et de dire à la maîtresse de la maison ;

— Madame, je voulais loger chez vous...

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— C'est très facile, milord.

— Je voulais loger au troisième étage.

— Les appartements sont bien plus beaux au premier, milord.

— Je vous dis que je voulais loger au troisième; je payerai comme si je étais au premier.

— Oh! c'est différent, milord est libre.

— Je voulais loger sur le devant... dans le logement qui touche le maison à gauche.

— L'appartement au troisième à gauche; il est pris, milord, il est occupé par un Espagnol.

— Vous mettrez l'Espagnol dans oe que vous voudrez, mais je voulais absolument avoir son logement.

— Mais, milord, cependant...

— Je payerai tout ce que vous demanderez à moi...

— Allons, allons, cela pourra s'arranger... je trouverai un prétexte pour l'Espagnol.

— Yen, logez l'Espagnol dans un prétexte ; moi dès ce s^ir, je viens me installer chez vous.

— Tout sera disposé pour vous recevoir, milord Lord Boulingrog s'éloigne en se frottant les

mains, et, quelques heures après, il était installé dans l'hôtel à côté de la demeure de son inconnue, et ses fenêtres étaient tout juste au niveau de celles de madame Chika; et il avait fait apporter chez lui un énorme tambour avec des baguettes, ce qui avait un peu surpris les maîtres de l'hôtel garni; mais comme milord payait tout sans marchander, on s'était dit :

— Si ce riche Anglais aime le tambour... Après tout, c'est un instrument comme un autre, et en grande faveur maintenant dans nos orchestres.

Lord Boulingrog, dont le logement est appuyé contre le mur de la maison voisine, passe d'abord

une partie de la .iournée à sa fenêtre, dans l'espoir que sa belle inconnue paraîtra à la sienne. Mais son attente est trompée; alors il visite tous les placards qui sont contre le mur voisin, et reste des heures entières l'oreille collée dans une armoire afin de tâcher d'entendre chanter sa voisine.

Vers la fin de la seconde journée, des sons arrivent enfin à l'oreille de milord ; c'est madame Chika qui chante Petit Blanc, en s'accompagnant avec une guitare.

Aussitôt milord prend son tambour et exécute un roulement dans lequel il s'étudie à suivre la voix de la chanteuse. Ce n'est que lorsqu'il a cessé d'entendre sa voisine que lord Boulingrog se décide à quitter son tambour.

Cette manière de chercher à fixer l'attention de sa voisine avait quelque chose de neuf qui séduisait l'imagination de l'Anglais. Pendant huit iours il a toujours l'oreille au guet; dès que sa belle inconnue se met à chanter, milord s'empr sse de battre la caisse ; mais il accompagne le plus galamment possible et sans trop couvrir la voix de la chanteuse; au bout de ce temps, il va retrouver le concierge Bataillard.

— Mon ami, dit l'Anglais en s'approchant du concierge, qui sourit malignement dès qu'il le voit, mon bon ami... je étais plus inconnu pour votre belle dame du troisième... je avais fait connaissance avec elle.

— Bah ! est-ce que vous l'avez vue ? répond le vieux militaire d'un air surpris.

— Non, je ne l'ai pas encore vue; mais toutes les fois qu'elle chante, je bats de la caisse pour entretenir avec elle une petite conversation à travers la muraille.

— Comment! c'est vous qui battez au tambour

9U LES MÉSAVENTURES d'xJN ANGLAIS

toute la journée? s'écrie le concierge on riant. Ah bien... en effet, madame Cliika vous entend... Plus d'une fois elle a parlé devant moi du tambourineur !

— Elle en a parlé?... Oh! c'était délicieux... Je savais bien que je ferais connaissance... Et que avait-elle dit de moi... if you please?

— Elle a dit : Si je connaissais l'animal qui tambourine à côté de chez moi, j'aurais bien du plaisir à lui casser ses baguettes sur le nez.

La figure de mi lord s'est allongée, et il murmure entre ses dents :

— Ah! le bel femme avait appelé moi animal... Je voulais pas encore faire connaissance... Je allais employer un autre moyen, ie priais vous de ne pas parler du tambourineur.

Lord Boulingrog va faire l'emplette d'une clarinette; dans sa jeunesse il avait appris cet instrument ; il espère en savoir assez pour accompagner sa voisine. Dès le lendemain, l'Anglais étudie sur la clarinette l'air du Petit Blanc; il le joue de toute la force de ses poumons, en ayant soin d'ouvrir toutes les armoires pour être entendu de la maison voisine. Quand milord avait joué quelque temps, il se mettait à sa fenêtre, espérant que la dame du troisième se placerait aussi à sa crois?e ; mais jamais madame Chika ne se faisait voir.

Huit jours s'écoulent, et lord Boulingrog va retrouver le vieil invalide, et lui dit :

— Je crois que je puis maintenant demander le permission de présenter mes hommages à milady Chika... Je faisais tous les jours de le musique avec elle... C'était bien joli... Je jouais Petite Blandie sur le clarinette qu'on m'entendrait du bout de la rue.

— Connnent! c'est vous qui jouez de la clari

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nette ! s'écrie le concierge. Ah ! je crois bien qu'on vous entend!... Il faudrait être sourd pour ne pas entendre...

— Et la belle dame du troisième avait écouté

moi

— La dame du troisième .^ Oh! oui... elle a encore parlé de vous... et plus d'une fois...

— Je étais dans l'enchantement !

— Elle a dit : Je ne sais pas quel est le malheureux aveugle qui souffle sans cesse dans une clarinette ; mais j'aimerais mieux élever dix canards dans ma chambre que d'avoir cet homme-là pour voisin !

— Je voulais pas encore présenter moi chez lady Chika, dit lord Boulingrog en fronçant le sourcil; et il s'éloigne à grands pas en cherchant dans sa tête comment il pourra captiver agréablement l'attention de sa voisine.

Après avoir longtemps réfléchi, l'Anglais, qui ne savait pas d'autre instrument que la clarinette et le tambour, et qui voulait absolument être agréable à sa voisine la musicienne, se frappa le front, ix>ussa un gros rire et s'écria :

— Ah! goddem ! cette fois je suis très sûr que le voisine trouvera moi bien harmonieux. Je allais acheter de cet instrument qu'on joue dans les rues, en tournant une petite manivelle... Je suis certain que je jouerai tout de suite très bien. Ils appelaient cela, je crois, un oçjre de Berberie. Je voulais sur-le-champ acheter un ogre pour chatouiller agréablement les oreilles de mon jolie voisine.

Lord Boulingrog se met aussitôt à parcourir les rues de Paris; il ne tarde pas à rencontre! un joueur d'orgue; il court à lui et lui dit :

— Je voulais acheter ton musique...

9Ô LES MÉSAVENTURES d'UN ANGLAIS

— Vous voulez mes chansons... C'est six sous!

— Je demandais pas les chansons... Cest ton grosse musique que tu fais tourner et que tu portes sur ton dos ensuite, que je veux avoir.

— Vous voulez mon orgue?

— Yes, ton oqre de Berlerie.

— Oh! je ne vends pas ça... C'est mon instrument, mon gagne-pain...

— Toi, tu sauras bien trouver un autre gu(,nebread; je achetais l'ogi-e le prix que tu voulais... Je payais tout de suite. Tiens, voilà de l'or... Give my ton grosse musique.

La vue d'une bourse bien garnie lève sur-le champ les difficultés; le joueur d'orgue se serait vendu lui-même si le riche Anglais l'avait exigé. L'instrument est cédé à lord Boulingrog, oui prie seulement le vendeur de le suivre avec l'orgue jusqu'à son hôtel.

Les maîtres de la maison sont un peu étonnés de voir leur locataire faire apporter un orgue dans son appartement; mais milord les avait déjà habitués à ses singularités, et ils pensèrent que cette nouvelle musique ne durerait pas plus longtemps que le tambour et la clarinette.

Voilà donc l'orgue placé dans la cnambre de lord Boulingrog, et tout contre le mur qui touche à la maison voisine. Puis, dès qu'il est levé, l'Anglais court à son nouvel instrument et joue, pendant des heures entières sans s'arrêter, l'ouverture de la Caravane, l'ouverture du Jeune Henri, autres morceaux aussi nouveaux, qui étaient notés sur l'orgue.

Cette fois notre amoureux croit avoir réussi. Quinze jours s'écoulent; il n'entend plus chanter sa voisine, ce qui lui fait présumer qu'elle préfère l'écouter; il se rend de nouveau chez le concierge

Madame Chika était une négresse. (P. 99,)

invalide. Celui-ci se met à rire dès qu'il aperçoit le gros Anglais.

— Eh bien ! mon bon ami, je crois que cette fois je avais trouvé le moyen de lier connaissance avec la belle dame Cliika... dit lord Boulingrog d'un air triomphant.

— Dame ! je ne sais pas ce que vous avez trouvé, répond le portier en frottant sa jambe de bois; mais tout à l'heure je vous dirai quelque chose...

— Je avais trouvé un insti-ument dont je jouais ,très bien... Est-ce que vous ne me entendez pas

toute la journée? C'était moi qui tournais Voqre.

— Comment ! c'est vous qui jouez de l'orgue depuis le matin jusqu'au soir.?

— Yes, mon bon ami, et lady Chika avait dû entendre moi avec satisfaction...

— Ah! je crois bien; avec tant de satisfaction, que depuis quatre jours elle a quitté la xnaison; elle n^y tenait plus ; elle disait : Ce misérable joueur d'orgue me rendra sourde ! Il n'y a pas

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