QUELQUES
Nous allons messieurs et dames, vous donner une représentation de la lanterne magique, pièce curieuse. Nous tâcherons, autant que possible, de varier les tableaux. Si notre manière de vous les expliquer n'est pas toujours élégante, rappelezvous, messieurs et dames, que c'est le propriétaire de la lanterne qui parle.
Vous voyez premièrement l'intérieur du palais du grand Artaxerxès, roi de Perse; vous le voyez lui-même assis sous un platane et une vigne d'or massif; c'est là-dessous que les anciens rois de ce pays ont l'habitude de prendre le frais. Vous voyez toute sa cour : remarquez comme les Persans ont l'œil vif et comme les Persanes leur sourient avec grâce... surtout celles qui ont de belles dents. Dans un coin, ce seigneur qui tient un placet se fait tout petit pour passer sous les grands : plus loin, cette belle dame est forcée depuis une heure d'entendre les doux propos du chef des eunuques; là-bas un seigneur tâche de ne pas bâiller en écoutant les projets d'un favori; plus loin, cet autre reçoit uu avis
secret par lequel on le prévient qu'il ne tardera pas à être étranglé; au fond, des bayadères dansent pour amuser le souverain qui dort. Remarquez la gaieté qui règne dans ce tableau.
Maintenant nous sommes transportés dans les déserts de l'Arabie-Pétrée, qui ressemble à l'Arabie-Heureuse comme un sauvage du Caveau ressemble à un Caraïbe. Apercevez-vous dans le fond du tableau quelque chose de verdâtre?.,. c'est la mer Rouge, dans laquelle le grand Pharaon se noya avec toute son armée en poursuivant les Juifs, qui lors ne vendaient ni lorgnettes ni chaînes pour les montres. Sur le devant du tableau est un groupe d'Arabes jouant aux dés et aux boules ; voyez comme leurs figures sont animées, comme 1gui"s yeux brillent, comme ils portent souvent la main à leur poignard. Quelle différence entre cette partie-là et celle du café du Commerce ou du café de la Gaieté!... Mais les Arabes passent pour être grands joueurs, grands voleurs, paresseux et fripons. Du reste, c'est un peuple doux et hospitalier, chez lequel on monte à cheval aussi bien qu'au cirque de MM. Franconi.
Attention, messieurs et dames, nous voici sur la place du Palais-de-Justice, dans la superbe ville de Paris. Remarquez la vérité des détails et la correction du dessin.
Ici, c'est un enfant qui achète du pain d'épioe; là, c'est une jeune fille qui tient un pot d'oreillesd'ours, dont elle vient de faire emplette pour la fête de son cher père ; là-bas, une jeune dame recommande sa cause à un jeune avocat; plus loin, oe vieux monsieur en noir, tenant des paperasses sous chaque bras et laissant voir un rouleau dans chaque poche, va, pendant trois ou quatre
heures, se promener dans la salle des Pas-Perdus, où, depuis trente ans, il passe ses journées à attendre qu'on lui confie une cause. Mais pourquoi tout ce monde, cette foule dans le milieu du tableau?... Ce sont des particuliers très connus qui viennent d'être mis en évidence. Cette jeune fille qui se trouve mal et tombe sur la poêle de cette marchande de friture ambulante, vient de reconnaître son amant, celui pour qui elle a quitté son village et ses parents. Ce nouveau débarqué retrouve là un beau monsieur dont il avait fait la connaissance au Palais-Royal, n" 113, et qui lui avait promis de le pousser dans le monde, tout en lui vidant ses poches au biribi. Mais les gendarmes font ranger la société, passons à un autre tableau.
Ceci est un tournoi donné du temps de Charlemagne. Les belles de ce temps-là aimaient beaucoup à voir leurs chevaliers se battre pour elles; maintenant encore il est des dames qui ne sont pas fâchées d'être la cause d'une affaire au bois de Boulogne; mais elles ne vont plus assister au combat, elles n'ont plus le cœur aussi héroïque que ces belles châtelaines, dont le plus doux plaisir était de voir leur amant se battre à la lance ou à l'épée, à pied ou cheval, et se rouler dans la poussière avec l'insolent qui refusait de proclamer que leur dame était la belle des belles, ce qui ne dépendait que du plus ou moins de force et d'adresse de chaque chevalier. Voyez sur cette galerie, recouverte de franges et de draperies, toutes les beautés de la cour, les yeux fixés dans la lice, y cherchant celui qui porte leurs couleurs.
Mais déjà les hérauts d'armes ont donné le signal. Les preux, bardés de fer depuis le haut jus-
qu^en bas, courent dans l'arène, la lance au poing, le bouclier au bras. Vous trouverez, je gage, qu'ils ne sont pas aussi lestes, qu'ils n'ont pas autant de grâce que nos hussards ou nos lanciers; vous préférez peut-être voir les figures nobles et animées de nos braves à ces visières qui cachent les traits des chevalière d'autrefois.
Vous n'avez pas de goût, mesdames; ces barres de fer sont infiniment plus chevaleresques que deux beaux yeux et une paire de moustaches qui vous font tourner la tête en un moment; tandis qu'avec leur visière, leur cotte de mailles, leurs brassards, leurs cuissards, leur haubert et leui bouclier, les chevaliers soupiraient cinq ans avant de vous baiser le bout du doigt.
Mais remarquez ce preux aux armes vertes, il a déjà terrassé quatre chevaliers : un seul reste dans la lice et veut lui disputer le prix. Voyez avec quelle fureur ils s'attaquent!... Et cette dame qui les suit des yeux et paraît s'intéresser si vivement à l'un des combattants: à ces couleurs vous devez deviner que c'est la dame du chevalier vert. Comme elle attend avec anxiété l'issue de ce tournoi qui va la faire proclamer la plus belle!... Vous allez peut-être me dire qu'elle a de petits yeux ronds qui louchent assez fortement, que sa peau n'est pas blanche, que ses dents sont noires, son menton trop pointu et son nez trop aplati!... Eh! messieurs, si vous aviez une visière, vous verriez tout cela autrement. Le chevalier vert triomphe, son adversaire roule dans la poussière, et la dame au nez épatée est proclamée la belle des belles... 0 le bon temps que celui de la chevalerie !...
Mais sautons du temps de Charlemagne au commencement du xix^ siècle, et d'Aix-la-Chapelle
lOi» QUELQUES VERRES DE LA LANTERNE MAGIQUE
à Paris. Comme cette place est animée!... Que de marchands, de chalands et de charlatans!,.. Vous devez reconnaître cette magnifique fontaine qui rafraîchit la vue; c'est la fontaine des Innocents, près de laquelle, messieurs, vous avez sans doute passé souvent, car il n'est pas nécessaire d'être innocent pour approcher de la fontaine: si cette condition était de rigueur, nous ne verrions pas autant de monde sur la place.
L'histoire nous apprend que jadis un cimetière occupait cette place, et que ce ne fut qu'après de fréquentes réclamations que oe quartier populeux vit enfin se fermer un réceptacle de miasmes fatal aux habitants du voisinage. Mais des champs nourriciers occupent des places longtemps cachées par les vagues de la mer, tandis que des cités, jadis brillantes, sont maintenant englouties sous les eaux. Persépolis n'existe plus ; Babylone n'offre à l'œil qu'un amas de ruines; Carthage est détruite!... Mais Lutèce s'embellit et de nouvelles villes s'élèvent; les puissances maritimes ont commencé par des barques de pêcheurs; les plus grands empires par des chaumières!... Tout passe et tout se renouvelle! Il n'y a donc rien de surprenant à voir une belle fontaine là où était un cimetière.
Examinons ces personnages; cette dame accompagne sa cuisinière au marché, de craint-e que celle-ci ne fasse danser l'anse du panier. Un charlatan s'est établi sur la place; il vend des remèdes pour tous les maux: cet homme-là devrait faire fortune!... Mais il est philanthrope, il veut guérir l'humanité gratis, et il ne fait payer que la boîte qui contient le remède. Tandis que ces bonnes gens écoutent le charlatan d'un air hébété, voyez cette jeune fille qui s'éloigne de la foule et se promène seule autour de la fontaine. A son air
préoccupé, vous devinez qu'elle attend quelqu'un. Elle se retourne souvent avec impatience. Il s'agit sans doute d'un tendre rendez-vous. Les petites filles du quartier choisissent, pour les donner, la fontaine autour de laquelle on peut se promener sans que cela soit remarqué
Celui que l'on attend paraît enfin... On marche d'un air indifférent. On se lance un regard; on se comprend ; on s'éloigne, chacun par un chemin différent, mais on se retrouve un peu plus loin. Alors on se rapproche; le bras est pris, serré tendrement ; on se met en route, mais ce n'est plus pour aller à la fontaine des Innocents.
Approchons un peu de ces dames à éventaires, nommées communément dames de la Halle, Vous devez en apercevoir deux qui causent avec cha/leur. Prêtez l'oreille, messieurs et dames, ma lanterne a aussi le pouvoir de faire parler les personnages qu'elle vous montre.
— . Vous voilà, ma commère!... Eh! mon Dieu! il y a z'un siècle que je ne vous ai vue !... Qu'avezvous donc fait hier au soir ? — Ah ! ma chère, j'en ai long à vous conter: figurez-vous que M. Camus m'a menée z'au spectacle, à VOdéome, rien que ça!... Parce qu'à c'te heure on y chante la tragédie, et M. Camus, amateur, retient toujours des petits refrains pour chanter z'au dessert. Mais ça m'a fait mal! c'était si triste!... J'en pleurais ejicore ce matin en habillant Fanfan.
— Et moi, donc! ma chère, est-ce que M. Détail ne m'a pas menée voir ce scélérat de Cardillacî... ce bijoutier de l' Ambigu-Comique!... Un gueux, ma chère, qui assassine ses pratiques avec la meilleure figure et un air de probité, que vous lui donneriez votre boutique à crédit!...
— Moi, j'ai vu Andormaque de M. Racine. —
Quoi! M. Racine, not' voisin Vherhorisse? — Eh! non, ma chère, c'est zun auteur grec, à ce que m'a dit M. Camus. Figurez-vous que c'te pauvre Andormaque est une veuve dont le mari est mort à l'armée, en lui laissant un enfant sur les bras. Mais c'est égal, elle ne manque pas d'épouseurs!... Il y a d'abord un M. Pirusse, qui a de quoi, et qui en veut absolument, et puis un autre sournois, M. Zoreste, qui ne demande qu'à se charger du petit pour l'envoyer à l'enseignement mutuel. Mais la veuve parle toujours du défunt, sur quoi je disais à M. Camus : Il paraît que son Zector était un bien bel homme. Malgré ça, la veuve commençait à s'attendrir et à écouter M. Pirusse, qui a vraiment l'air d'un honnête garçon, et aurjiit été au mieux, malgré les propos d'une grande femme qui est bien la plus mauvaise langue de l'endroit, lorsque ce vilain Zoreste s'est laissé étourdir par les promesses de cette vipère dont je n'ai jamais pu retenir le nom, et a été donner un mauvais coup à M. Pirusse. Vous entendez bien que l'on n'a plus fait de noce... Mais le bon Dieu a puni le coquin: comme il venait se vanter d'avoir rossé Pirusse, v'ià qu'il lui a pris une colique et des attaques de nerfs, si bien qu'il se débattait comme un possédé!... Tous ces imbéciles qui l'entouraient ne lui donnaient pas seulement un verre d'eau! Quand j'ai vu ça, j'ai crié: Un médecin... Un médecin, donc!... Vous voyez ben que c't' homme n'en peut plus! Alors la toile est tombée, et M. Camus m'a emmenée pendant qu'on riait autour de moi. J'ai dit à ceux qui m'entouraient: Vous êtes des rochers, des âmes insensibles! Et je me suis couchée le cœur gros. Je ne veux plus m'amuser comme cela ! C'est des bêtises. — Et moi, je n'ose plus descendre à là cave;
je crois voir partout des trappes, des cachots, des figures qui tournent. Ce vilain bijoutier m'a toute bouleversée!,.. C'est au point, ma chère, que je te peux plus me décider à m'aller faire percer les oreilles.
Mais c'est assez nous arrêter à ^a fontaine des Innocents; à une prochaine représentation nous offrirons d'autres tableaux.