LE BONHEUR DES PADYRES GENS
Après une journée de travail, de fatigues, être certains qu'ils auront de l'ouvrage pour la semaine suivante, c'est le bonheur des pauvres gens.
Pour eux point de plaisir coûteux, point de spectacles, de guinguettes, de parties de campagne. Mais il est, pour le cœur, pour l'âme, des jouissances plus vraies, plus douces, et qui ne coûtent rien: embrasser sa femme, soutenir la marche d'un père ou d'une mère infirmes, faire sauter ses enfants sur ses genoux, voilà le plaisir des pauvres gens.
Le capitaliste est inquiet des mouvements de la bourse, l'armateur redoute les tempêtes; le commerçant fait des spéculations hasardeuses; le marchand qui n'a point vendu voit arriver avec effroi une époque de payement, un autre tremble pour ses créanciers; le commis craint les réformes, le propriétaire les incendies, le richard les voleurs. Ne connaître aucune de ces craintes, c'est encore le bonheur des pauvres gens.
Le gastronome est souvent malade des suites de son intempérance ; l'Anglais, cloué dans son fau-
LE BONHEUR DES PAUVRES GENS lH
teuil, jure après la goutte qu'il a gagnée à force de toasts; ce jeune fat a la migraine pour avoir bu un demi -verre de Champagne; ce gros chansonnier est au régime par suite d'un grand dîner. Mais le travail et la sobriété entretiennent la santé, et avec elle on a la gaieté; c'est le bonheur des pauvres gens.
Si parfois des désirs ambitieux se glissent dans leur âme ils en sortent aussitôt, parce que l'oisiveté n'est pas venue avec eux. L'habitude du travail leur en fait un plaisir, celle de se contenter de peu leur fait mépriser les biens qu'ils n'ont pas, ils rougissent d'avoir pu un moment I)orter envie aux riches, et retournent dans leur famille en chantant une chansonnette, comme le sage, après avoir visité le palais des rois, se retrouve avec plaisir dans sa modeste demeure.
^Êb ^^ ^^ ^^ »^& ^^ ^^ ^^ ^^ ^ft ^ft ^^ ^^ ^fe ^^
COISCERT D'A3IATEURS
A Paris on aime la musique. Les Français, sans avoir la voix flexible et mélodieuse des Italiens, l'oreille juste et l'organisation contre-puntiste dea Allemands, savent tirer parti de leur voix ; ik chantent avec goût, quelquefois avec grâce; ils articulent bien, on entend les paroles, et quoique Beaumarchais prétende que ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante, il n'y a rien de plus ennuyeux que d'écouter sans entendre, et d'être forcé de dire à son voisin, après un morceau de chant : C'est fort joli, mais qu'est-ce qu'on a dit ?
Le goût de la musique s'est si généralement répandu dans toutes les classes de la société, que l'on voit des pianos chez des portières, des guitares chez des couturières, des harpes chez des enlumineuses. Le garçon épicier apprend à jouer de la flûte, il s'exerce le soir après avoir fermé la boutique de son bourgeois, il estropie Ah ! vous diraije maman, entre un tonneau de cassonade et une caisse de raisins secs. Quand il est parvenu à jouer Vêtit Blanc, sans s'arrêter, il se croit fort ; il dit à ses amis qu'il est musicien, il ne sort plus le
CONCERT d'amateurs 113
dimanche sans avoir sa flûte en poche ; et s'il mène sa tante, sa cousine ou sa maîtresse promener aux Prés-Saint-Gervais, il ne man<3[uera pas de leur jouer Petit Blanc sous chaque ombrage où l'on se reposera.
Si cette mélomanie rend certaines gens ridicules, en revanche le Conservatoire nous forme des virtuoses ; de son école sont sortis une foule de talents du premier ordre.
En voyant des enfants de dix ans faire courir leur main sur le piano avec la légèreté et l'aplomb d'un professeur ; en écoutant ces jeunes violonistes se jouer des difficultés et manier l'archet avec une perfection désespérante, l'amateur qui jadis eût passé pour avoir un talent fort agréable n'ose plus se faire entendre ni toucher à son instrument.
Et cependant, à Paris, les concerts d'amateurs sont généralement suivis ; on y entend de bonne musique : l'orchestre, bien conduit, a du nerf, de l'ensemble. Mais un moment, entendons-nous : ce qu'on appelle concert d'amateurs est une réunion dans laquelle il y a toujours au moins la moitié d'artistes, de professeurs, d'exécutants attachés à divers théâtres de la capitale ; j'ai même assisté à des concerts d'amateurs dans lesquels il eût été difficile d'en trouver un seul parmi les musiciens. Dans la belle rotonde du Wauxhall, une société musicale a donné des concerts pendant plusieurs hivers. Ces réunions que l'on nommait aussi modestement concerts d'amateurs, étaient fort suivies: une société brillante, des femmes élégantes, une salle bien éclairée, des symphonies, des solos bien exécutés, des morceaux de chant qui ne d,échiraient pas les oreilles, tout devait concourir aux succès de ces concerts. Mais dans cet orchestre, qui venait d'enlever avec tant de précision une symphonie
U/» CONCERT d'amateurs
d'Haydn, je reconnaissais des musiciens de l'Opéra, des Bouffes ou de l'Opéra-Comique ; cette chanteuse que l'on venait d'applaudir, je l'avais applaudie la veille dans la Muette ou la Dame Blanche ; ce virtuose était du Conservatoire ; ce jeune violoncelle y avait remporté le premier ou le second prix ; un autre arrivait de Rome. A coup sûr, la présence de ces dames et de ces messieurs ne nuisait point au charme de la soirée ; mais pour moi ce n'était plus un concert d'amateurs, c'était une réunion d'artistes.
Le véritable concert d'amateurs, celui oii l'on trouve du comique à défaut d'ensemble, de la prétention au lieu de talent, des cris pour du chant, du bruit pour de l'harmonie ; celui enfin dont, si vous avez l'oreille délicate, vous devez vous défier, comme un gourmand se défie de la fortune du pot ; un gourmet, des liqueurs de famille ; et un auteur des pièces reçues à l'unanimité ; savez-vous où il s'est réfugié ? dans les soirées musicales, petites soirées hermaphrodites, qui ne sont ni bals ni concerts, et dans lesquelles cependant on danse et on fait de la musique. Ces soirées-là sont devenues fort communes à Paris : point de salon où il n'y ait un piano, point de demoiselle bien élevée qui ne sache en toucher; voilà déjà l'orchestre. Quand, à ce piano vous pouvez joindre un amateur qui joue du violon, un autre qui souffle dans une flûte ou un hautbois, alors votre concert est formé. Il y a toujoui-s dans une réuiiion quelques personnes qui chantent, elles se chargeront de la partie vocale, et la maîtresse de la maison peut hardiment mettre dans ses billets d'invitation : On fera de la musique.
Je ne veux pas vous faire assister à une soirée de la Chaussée-d'Antin ou du faubourg Saint-Ger-
CONCERT d'amateurs 115
main, on y sait chanter ; Panseron et Bruguière s'y font entendre ; rien de ridicule, par conséquent, rien de drôle ; ce n'est pas encore là mon concert d'amateurs. Mais suivez-moi du côté de la Port'a Saint-Denis, chez une dame qui a la manie de donner des concerts, qui croit que ses soirées musicales font sensation dans le monde, qu'incessamment il en sera question dans le Musée des Familles. Il y a chez cette dame concert deux fois par semaine, et les autres jours on n'est occupé que de la rédaction du programme de la prochaine soirée. Vous pensez peut-être que la maîtresse de la maison est musicienne, qu'elle a une jolie voix ; détrompez-vous, cette dame ne joue d'aucun instrument, ne sait pas une note, et n'a jamais pu mettre Portrait charmant sur l'air. Mais c'est en cela que les amateurs aiment sa maison, dans laquelle ils se donnent rendez-vous de préférence ; ils savent qu'ils ne seront point obligés d'entendre la sonate étemelle, et d'applaudir un morceau favori qu'ils connaissent par cœur, ce qui est presque inévitable lorsque l'amphitryon est lui-même musicien.
L'amateur véritable, celui qui est heureux lorsqu'il a fait un second violon dans un quatuor de Pleyel, ou risqué l'alto d'un quintette de Beethoven, ne s'inquiète nullement des personnes qui viendront l'écouter. Que lui importe que la réunion soit nombreuse et brillante, qu'il y ait de jolies femmes et du punch ? ce qu'il veut trouver, ce sont les pupitres prêts, la musique placée, les bougies allumées et ses partners arrivés. .Voyez-le entrer dans le salon tenant son instrument sous le bras ; sa toilette est négligée, mais il n'est pas venu pour faire le galant près des dames, il est venu pour faire de la musique. A peine si, en entrant, il jette quelques regards sur la société, il
116 CONCERT d'amateurs
s'avance d'un air inquiet, il cherche la dame de maison, et son entrée est : <( Ces messieurs sont-ils arrivés ? » Si la réponse est négative, sa figure s'allonge, ses sourcils se rapprochent, il murmure quelques mots qu'on n'entend point, et va s'asseoir dans un coin du salon, où il fait la moue. Mais les amateurs se font rarement attendre ; pour eux la soirée est toujours trop courte: il en est qui après trois quatuors sont ejicore fermes, vigoureux, et ne voudraient pas quitter la place. Ce sont des intrépides, des anciens, des infatigables : ils feraient de la musique sur un carré, s'il n'y avait pas de place dans l'appartement; ils ne se quittent jamais sans avoir leur rendez-vous pris pour le lendemain. Rien ne les émeut, rien ne les trouble lorsqu'ils sont devant le pupitre; que les dames rient, que les hommes causent tout haut, ils ne font pas attention et vont toujours leur train : c'est pour eux qu'ils jouent, et en vérité y 8 ont raison.
Assistons à cette soirée musicale, allons-y de bonne heure pour tout voir, la petite pièce et la grande. Vraiment, ce n'est pas tout plaisir de donner des concerts, la maîtresse de la maison est sur les dents avant que sa soirée soit commencée; c'est que depuis le matin il a fallu s'occuper de l'accordeur, des instruments qu'on envoie chercher chez les exécutants, des cordes pour la harpe, des romances, des nocturnes qui ne se retrouvent pas, parce qu'on a prêté les unes et oublié les autres, des pupitres qui forcent à déplacer des chaises, et enfin, du morceau par lequel on commencera. C'est l'article le plus difficile, car en général personne ne veut commencer, si ce n'est les intrépides du quatuor, mais encore faut-il qu'ils soient tous quatre arrivés...