CONCERT D AMATEURS
Je me trouve assis derrière une jeune personne qui n'est pas mal, qui pourrait même passer pour jolie, si sa figure n'exprimait pas l'humeur, l'inquiétude, la contrariété ; une vieille dame placée près d'elle, sa mère sans doute, lui parle avec feu, et la jeune personne répond de même ; je puis savoir ce qui semble chagriner si fort cette demoiselle :
\"ou5 chanterez, ma fille. (P. HT.)
— Vous chanterez, ma fille.
— Non, maman, je ne chanterai pas. Je vous assure qu'il me serait impossible d'ouvrir la bouche devant tant de monde.
— Enfantillage que tout cela ! Je vous ai donné un maître de musique... il dit que vous êtes en état de chanter en société... D'ailleurs je vous entends assez à la maison... vous chantez du matin jusqu'au soir.
— Mais, maman, c'est que je suis seule et qu'on ne m'écout« pas... si vous saviez quelle peur
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j'éprouve rien qu'à l'idée que tout le monde va avoir les yeux sur moi... J'étouffe déjà... J'ai une sueur froide... Vous savez bien que je n'en ai pas pu dîner.
Raison de plus : il faut vaincre votre timidité... il faut vous habituer à chanter devant le monde. Je ne vous ai pas donné un maître de musique pour que vous ayez des sueurs froides.
— Eh bien, si on me force à chanter... vous verrez... je me mettrai à pleurer !...
— Avisez-vous de cela, et demain je vous ôte votre piano.
Pauvre fille ! elle débutait déjà à faire sa partie en mettant un mouchoir devant ses yeux. Pendant ce temi)iS, une autre demoiselle entrait dans le salon d'un air radieux, souriant à droite et à gauche, tandis que son père, qui lui donnait la main et semblait jouir d'avance des triomphes de sa fille, criait dès la porte d'entrée :
— Nous voici... Ma fille a apporté tous ses morceaux !... italiens et français !... barcarolles et boléros. Hier elle a chanté divinement dans une soirée oîi il y avait des habitués de l'Opéra... Dieu I quel succès elle a eu !... C'était étourdissant...
La demoiselle reçoit les éloges comme un conquérant reçoit les clefs d'une ville. Elle salue à demi, traverse le salon avec monsieur son père qui ne cesse de répéter : Dieu ! comme ma fille a chanté hier !... et elle va s'asseoir dans une bergère d'oii elle semble planer sur la compagnie qui la regarde comme une célébrité.
Mais, attention ! voici les intrépides : le premier violon, ancien employé dans une administration, se consolant d'être à la retraite parce qu'il peut se donner entièrement à la musique ; répétant le matin ce qu'il jouera le soir ; ayant pour
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son violon tous les petits soins, toutes les attentions d'un amant pour sa maîtresse ; le mettant près de lui dans son lit, parce que la chaleur des draps, rend, dit-on, les sons plus doux, et se promettant de faire le voyage d'Italie pour rapporter des cordes de Naples.
Le second violon est un jeune homme pâle, brun, nerveux ; il a l'air en jouant d'avoir des crispations ; on croirait qu'il est en colère ; il y a de la fureur dans son coup d'archet, de l'emportement dans ses arpèges, de la brutalité dans sa mesure, et cependant tout cela vient du plaisir qu'il éprouve à faire de la musique.
L'alto est un gros réjoui, souriant à chacun, riant d'avance en prenant le la très fort sur son instrumenif, mais enchanté quand il a escamoté un trait, et cherchant alors un sourire de satisfaction sur chaque physionomie. C'est un homme d'affaires qui n'en fait jamais, qui ne connaît même rien aux siennes, mais qui termine tout par son mot favori : Ça ira. Et ça ne va pas mieux que son archet sur l'alto.
Silence ! voici venir la basse ! c'est un personnage très respectable qu'une basse ! on le flatte, on le choie, on le complimente. Pourquoi ? A-t-il plus de talents que les autres amateurs ? Non, il en a moins quelquefois ; mais il joue de la basse, et l'on trouve une foule de violonistes, pianistes, etc., tandis qu'il est fort difficile de trouver un amateur qui se soit adonné à la basse, instrument ingrat, et qu'il n'est pas commode de porter avec soi.
Le concert va commencer : la maîtresse de la maison va et vient, tâche de faire asseoir tout son monde afin qu'on se tienne tranquille, car il faut se défier dans un concert des jeunes gens qui
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restent debout. Ils chuchoteront entre eux, ils remueront, ils changeront de place si le morceau les ennuie ; ils sont même capables de s'en aller tout à fait, et cela fait toujours un mauvais effet.
Enfin le coup d'archet est donné. La société garde un religieux silence pendant les vingt premières mesures, mais bientôt s'établissent des conversations à demi-voix qui font le tour du salon comme le bourdonnement d'une chauve-souris ; les dames se regardent pour se critiquer, les hommes parlent politique ou théâtre. Quelques amis ou parents des exécutants lâchent bien des chut I silence!... puis font entendre des Iravo !... trèi bien .'... enlevé !... mais cela fait peu d'impression sur la société. Au reste, les intrépides, qui sont tout à leur musique, ont trop à faire avec leur instrument pour s'occuper de ce qui se passe autour d'eux ; c'est déjà beaucoup de tâcher d'aller tous quatre ensemble : quant à l'alto, il est presque continuellement de deux mesures en arrière, mais cela le fait rire ; et lorsqu'il finit sans s'être rattrapé, il ne manque pas de dire : Ça ira.
Le quatuor est terminé. Les claques obligées partent de plusieurs points de la salle. Ces messieurs sont contents d'eux et prêts à recommencer; mais déjà un beau monsieur s'est placé au piano, et avec cette assurance de quelqu'un qui se croit infiniment plus de talent que tous ceux qui l'écoutent, il nous chante l'air d'il Barhière. Cet air-là a passé par de bien cruelles épreuves ; on veut le chanter partout ! Je l'ai même entendu aux Folies Dramatiques, dans une représentation à bénéfice, et Dieu sait la figure que faisaient ces messieurs et ces dames du paradis pendant qu'on leur chantait : Figaro ci, Figaro là !
Dans un concert d'amateurs on est toujours poli,
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du moins on tâche de ne pas rire tout haut. Néanmoins ce beau monsieur n'obtient qu'un pâle succès, ce qu'on appellerait au théâtre succès d'estime. Cela ne saurait satisfaire quelqu'un qui pensait qu'on allait se pâmer en l'écoutant : -?,ussi se lève-t-il du piano d'un air piqué ; en s'éloignant il fait tomber les mouchettes et ne les ramasse pas ; il marche sur les pieds du père enthousiaste de sa fille, et c'est celui-ci qui lui demande excuse : enfin il bouleverse les pupitres du quatuor, et va se jeter sur une ottomane en murmurant : — Je n'aurais pas dû chanter cela ici !... C'est trop fort pour eux.
La dame de la maison, qui met tous ses soins à varier les morceaux, est allée prendre dans un coin du salon un petit garçon qu'elle ramène en s'écriant : — A votre tour, petit ami... Une sonate... Un air varié sur le piano... Messieurs et dames, vous allez l'entendre... il n'a pas encore onze ans... et... vous allez l'entendre.
Cette dame me rappelait en ce moment ces gens qui font voir des phénomènes, des monstres, des animaux savants ; j'avais cru d'abord que petit ami allait faire la roue au milieu du salon. En le voyant s'asseoir sans hésiter devant le piano, je prête une oreille attentive, et j'entends un petit bonhomme de onze ans qui touche du piano comme un enfant do dix ans ; c'était bien amusant pour la société.
Vient ensuite un monsieur bossu qui donnait du cor. Il entonne un air de chasse, des fanfares, des rappels, et son air est coupé par des repos pendant lesquels il imite les aboiements des chiens, les cris des traqueurs, les gémissements du cerf ; c'est un tapage à ne pas s'entendre.
— Je crois que ce monsieur a l'intention de
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nous chasser tous ! dit une dame que cette musique ne semble pas amuser. S'il continue, il y réussira.
J'étais tout à fait de l'avis de cette dame. Enfin le monsieur bossu a terminé son morceau ; mais en revenant s'asseoir à sa place, il promet d'imiter le sanglier à la prochaine soirée. Et moi, je me promets de ne pas y venir.
C'est le tour de la demoiselle qui a si bien chanté la veille, à ce que dit monsieur son père. Un jeune homme qui va l'accompagner la conduit au piano.
— Mon père, voulez-vous m'apporter ma musique ? dit la demoiselle d'un air grandfose.
— Tout de suite ! sur-le-champ ! répond le papa en courant à travers le salon, en bousculant tout le monde pour se faire place, et en courant dans l'antichambre, d'où il revient avec un énorme rouleau qu'il développe en chemin.
— Voilà... voilà la musique... Quel morceau chantes-tu ?
— Mais... je ne sais pas... Qu'est-ce que je vais chanter ?
— Oh ! tu as de quoi choisir là dedans... Voici de ritalien... la Donna du lac.
— Non, je chanterai du français ce soir.
— Alors... voici le morceau du Pré aux Clercs que tu as si bien chanté hier... c'est superbe, cela...
— Oh ! mais je suis fatiguée de le chanter...
— Tiens... veux-tu l'air : Quel plaisir d'être en voyaue ! de Jean de Paris ?... (Le papa^ fredonne en battant la mesure avec sa tête) : Quel plaisir d'être... en voy... âge... Jamais l'œil...
— Papa, j'aimerais mieux autre chose...
— Autre chose... Attends, c'est cela qui est beau ! un air de la Vestale... Je les sais tous, moi ! (liC papa fredonne de nouveau) ; Oh ! des infor... tunes ! dé... esse tu... uté... lai... re !