‹ Une soirée chez un médecinChapitre 23 sur 24 · CONCERT D AMATEURS · texte numérisé non relu

CONCERT D AMATEURS

Sa femme prétend qu'il est très fort sur la gaudnole. (P. 123)

— Ah ! c'est trop triste, cela !

Pendant cette conversation, entre le père et la fille, la société se regardait, les ims en souriant, les autres en bâillant ; et l'un des intrépides disait d'un air d'impatience : -^ Nous aurions pu faire un quatuor pendant que cette demoiselle se serait décidée pour ce qu'elle veut chanter.

Enfin, le choix est fait : c'est l'air du Serment qu'on va vous faire entendre. Avant que sa fille commence, le papa veille à ce qu'on soit assis, que les portes soient fermées et les conversations terminées, puis il s'assied lui-même presque au milieu du salon pour mieux juger de l'effet que sa filie va produire ; mais le succès ne répond pas à son espérance. La chanteuse fausse plusieurs passages, en manque d'autres, se trompe de mouvement, et déjà quelques personnes disent à demi voix : C'est bien dommage que nous ne l'ayons pas entendue chanter hier.

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— Elle a un chat ! s'écrie le papa, qui est mystifié du peu de succès de sa fille... Certainement elle a un chat dans la gorge.

— Elle en a au moins deux ou trois ! dit le monsieur qui a chanté l'air du Barbier. Enfin les chants ou plutôt les cris ont cessé. Le papa va chercher sa fille en lui disant : — Tu es fatiguée !... tu avais trop bien chanté hier !... Puis il fait le tour du salon pour affirmer à toutes les personnes de la société que sa fille a un chat.

De tels incidents ne sont pas la partie la moins amusante d'un concert d'amateurs ; les réunions seraient froides sans de tels épisodes.

J'espérais pour cette jeune personne que j'ai vue pleurer, que l'on ne penserait pas à la faire chanter ; mais la maman a fait un signe à la maîtresse de la maison, celle-ci vient la chercher ; elle veut résister... mais l'une la tire en avant, l'autre la pousse par derrière, il faut qu'elle cède.

Je veux essayer de calmer sa frayeur. Je m'approche du piano, et je dis à cette pauvre petite

— Mademoiselle, vous crai.G;nez de chanter devant le monde, mais remettez-vous... Si cela vous est agréable, on ne vous écoutera pas... Je vais faire causer... rire ces messieurs... Je ferai du bruit... je casserai même quelque chose, si cela vous est nécessaire.

— Ah ! monsieur, que vous êtes bon ! me répondit la jeune personne en joignant les mains. Je fais aussitôt ce que j'ai dit. Je vais causer bien haut, j'ai l'air d'avoir quelque chose de fort intéressant à raconter ; on se lève, on m'entoure ; pendant ce temps, mademoiselle chante sa modeste romance. 11 y a bien quelques personnes qui me crient : — Mais, monsieur, on chante !... Je vais toujours mon train. Ce n'est qu'au dernier couplet

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que je me tais, car j'ai entendu que la voix se rassurait, sa frayeur se dissipait ; je crois que l'oii osera être écoutée. En effet, elle a chanté fort bien son dernier couplet, et cependant on ne faisait plus de bruit. Pauvre petite ! elle est rouge comme une cerise en finissant, car elle s'est aperçue qu'on l'écoutait ; mais on l'applaudit, et elle est bien contente en retournant se placer près de sa mère.

Après viennent les duos, puis les chansonnettes de Jean-Jean ; c'est un ancien parfumeur qui se charge d'égayer la société, parce que sa femme prétend qu'il est très fort sur la gaudriole ; mais déjà l'oD songe à la retraite, et tandis que ce monsieur fait rire sa femme, son fils et sa sœur, qui se sont gi'oupés autour de lui, la société prend congé.

Que conclurons-nous de tout cela ? Que la musique faite par des amateurs n'amuse guère que ceux qui la font ; qu'à Paris, les concerts d'artistes, nommés modestement concerts d'amateurs, ont tué ces derniers ; et qu'enfin, dans une soirée musicale, ce qu'on entend avec le plus de plaisir, c'est une contredanse.

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