‹ Une soirée chez un médecinChapitre 3 sur 24 · L AMOUR MEDECIN J · texte numérisé non relu

L AMOUR MEDECIN J

ville? Morfontaine! endroit délicieux oii tant de souverains vinrent se délasser de la royauté et chercher sous ses ombrages, près de ses cascades, quelques heures de calme, de repos et de bonheur ! Ermenonville ! dont le nom seul rappelle le grand écrivain, le philosophe célèbre, et dont la tombe est pour le Français et l'étranger un but fréquent de pèlerinage.

Aussi c'était avec une douce joie que le poète Delvigny s'était retiré dans cette charmante habitation, dont je ne vous décrirai pas tous les agréments, parce qu'une description ne donne jamais qu'une pâle image de la réalité. Je vous dirai seulement que rien n'y manquait de ce qui peut, aux champs, ajouter aux charmes de l'existence ; qu'il y avait un joli salon avec un piano, une grande salle avec un billard, un beau jardin avec des grottes, des couverts, une pièce' d'eau et tout ce qu'il faut pour pêcher; car, tout en habitant aux champs, il ne serait pas sage d'y renoncer à ce qui peut embellir ou égayer la vie. Le vrai sage, dit-on, est celui qui use de tout sans abuser de rien.

Delvigny avait quitté la ville après avoir perdu une épouse qu'il adorait; jeune encore, il n'avait pu se consoler de la perte de celle qu'il espérait avoir pour compagne et pour amie jusqu'au bout de sa carrière. Ceci vous prouve qu'il y a encore des maris qui regrettent leurs femmes... Il est vrai que celui-là était poète, et que cela exalte l'imagination.

Un fils était le seul gage d'amour que l'hymen eût laissé à Delvigny, un fils beau comme sa mère, et qui annonçait avoir aussi sa douceur. Le petit Adolphe était l'idole de son père, qui se promettait déjà d'en faire un artiste célèbre et qui voyait sur

28 l'amour médecin

sou front toutes les bosses de la science, du génie et des arts. Avec un peu de bonne volonté, vous savez qu'il n'y a rien de si facile que de se trouver ces bosses-là à soi, à ses enfants et à ses amis.

Mais la mort, qui dérange souvent nos projets, ne permit pas à Delvigny d'accomplir ses plans pour l'éducation de son fils; le poète mourut trois années après sa femme, ne laissant pour veiller sur le petit Adolphe que deux bonnes tantes qui avaient quitté leur province pour venir le soigner pendant sa maladie.

Voilà donc un petit garçon de cinq ans resté aux soins de deux vieilles filles, dont l'une n'avait ,iamais eu que la passion des confitures et l'autre qu'un penchant très prononcé pour le jeu de l'oie. Ne croyez pas pour cela que l'enfant sera malheureux; bien au contraire, ses deux tantes le chérissent, elles en sont idolâtres, elles le choient, le veillent, le font jouer, le mettent dans du coton. Pour le petit Adolphe, la tante Ursule oublie quelquefois de manger des confitures, et la tante Babolette néglige le jeu de l'oie.

Delvigny avait laissé à son fils mille écus de rente : ce n'est pas mal pour un poète; chaque tante en possédait autant, tout cela devait un jour revenir au petit Adolphe. Il pouvait donc être suffisamment riche pour vivre heureux; il ne s'agissait plus que d'écarter de son âme tout penchant vicieux, toute idée d'ambition, afin qu'il se contentât du lot que la fortune lui avait départi.

Les deux bonnes tantes élevaient le petit garçon comme une fille ; elles ne lui laissaient pas lire l'histoire grecque, de peur qu'il n'y prît le goût de la guerre ; elles lui cachèrent l'histoire romaine, de crainte qu'il n'y puisât des penchants féroces et barbares ; elle.s ne lui donnèrent pas la mythe-

Page 1