L AMOUR MEDECIN
logie, parce que l'histoire des dieux et des déesses leur semblait trop scandaleuse, et elles ne lui firent pas apprendre le dessin, parce qu'il aurait fallu copier des académies.
Les deux vieilles demoiselles supprimèrent encore une foule de choses qu'elles trouvèrent inutiles ou dangereuses pour le petit Adolphe; mais en revanche le joli petit garçon apprit à chanter,
Il sut dévider de la soie... (P. 29.)
à lire dans de vieux livres bien respectables; il sut faire de la tapisserie, dévider dei la soie, empeloter du fil et faire du filet; enfin on lui inculqua de bonne heure l'amour du jeu d'oie et le goût des confitures.
Cependant Adolphe grandissait, il éta.it beau comme un AmoiT, doux comme une fille... ou plutôt comme un agneau (car toutes les filles ne sont pas douces), il baissait les yeux quand on le regardait et rougissait dès qu'on lui parlait. Il n'était ni très savant ni grand travailleur ; mais en revanche il adorait les confitures, il mangeait l'écume lorsqu'on en faisait et il passait \o!oii-
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tiers une heure ou deux à jouer au jeu de Foie, riant comme un petit fou lorsque sa tante Babolette tombait dans la prison ou le puits.
Les deux vieilles tantes étaient enchantées de leur élève.
— C'est un bijou, un vrai chérubin! se disaientelles ; il en sait bien assez pour être heureux; car le bonheur se compose plutôt d'ignorance que de savoir.
Adolphe atteignit ainsi l'âge de dix-huit ans, ne sortant jamais qu'avec ses tantes pour aller faire quelque promenade dans les environs. Les bonnes tantes croyaient que leur beau neveu passerait ainsi sa vie sans avoir d'autre idée, d'autres pensées, d'autres désirs... Ces pauvres filles n'avaient jamais aimé que le jeu de l'oie et les confitures, elles pensaient que cela devait suffire au bonheur.
Mais, un jour, c'était la fête au village d'Ermenonville; un paysan en avait dit quelques mots devant le jeune Adolphe, et celui-ci pria ses tantes de l'y mener ; elles y consentirent ; elles ne prévoyaient pas que dans une fête de village leur gentil neveu pouvait puiser d'autres penchants. Le bon La Fontaine l'a dit: « On ne s'avise jamais de tout. »
Adolphe ouvrit de grands yeux en voyant ce monde, ces boutiques, cette danse ; il les ouvrit bien plus grands encore en regardant les jeunes villageoises, fraîches, jolies, parées avec coquetterie; puis il les baissa tout à coup en rougissant d'émotion, de trouble, de plaisir devant un petit visage si joli, si doux, si gracieux, qu'il semblait être plutôt la création idéale d'un i)eintre que l'ouvrage de la nature.
Ce charmant visage était celui de Clotilde, et
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•Clotilde n'était qu'une petite paysanne, fille d'un pauvre mais honnête laboureur; elle était le seul appui, la seule espérance de son vieux père; elle travaillait assidûment jour et nuit ; elle avait bien soin de leur petit ménage ; et, lorsqu'aux jours de fête Clotilde pouvait mettre sa jolie robe de toile rose, sa seule et unique parure, puis prendre le bras de son vieux père sous le sien, oli! alors la jeune fille se trouvait aussi heureuse que si elle eût été reine... Il est bien probable qu'elle l'était davantage.
Après avoir baissé les yeux devant la jolie fille, Adolphe les leva de nouveau, puis se risqua à les porter encore sur ce visage si charmant, si candide et si pur, dont la seule vue lui avait causé une vive émotion. Par un hasard singulier, il se trouva qu^en ce moment Clotilde regardait aussi le beau jeune monsieur qui était près d'elle. L'amour amène beaucoup de ces hasards-là.
Clotilde rougit et soupira sans savoir pourquoi; mais la fille la plus innocente peut soupirer; le principal est qu'elle ne sache pas pourquoi. Adolphe ne pouvait s'éloigner de Clotilde. On dansait; il ne voulut pas danser, car la petite paysanne ne dansait pas pour ne point quitter son père. Celui-ci cependant la sollicitait de prendre part aux plaisirs de son âge. Adolphe, qui entendit cela, se hâta d'aller inviter Clotilde à danser avec lui, en lui disant qu'ils auraient soin de se placer devant son vieux père. Ce n'était pas trop mal se conduire pour un jeune homme élevé à dévider de la soie.
Clotilde accepta en tremblant la main du jeune monsieur; pendant la danse ils échangèrent peu de mots; Adolphe apprit seulement que le père de la petite paysanne se nommait Dumont et était
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bien pauvre; Clotilde sut que son cavalier s'appelait Adolphe Delvigny et qu'il était riche. La jeune fille soupira de nouveau et plus profondément... Peut-être cett« fois savait-elle pourquoi.
La danse dura longtemps, c'est-à-dire qu'Adolphe recommença plusieurs fois avec sa jolie danseuse, qu'il avait l'esprit de retenir d'avance. Cependant la fête touchait à sa fin; les deux tantes voulurent rentrer; on emmena le jeune homme, qui avait l'habitude d'obéir. Mais, en s'éloignant de Clotilde, Adolphe tourna la têt€ souvent pour la revoir encore ; chaque fois la petite paysanne en faisait autant de son côté, et ce n'était déjà plus le hasard qui la faisait agir ainsi.
Le lendemain Adolphe déjeuna peu et dîna mal ; il semblait triste, inquiet; il ne voulait rien faire; enfin il refusa de jouer à l'oie et de manger des confitures nouvellement faites.
— Le pauvre garçon est donc malade? dirent ses deux tantes, et elles accablent Adolphe de questions.
— Oii souffres-tu, mon ami.
— Quel est ton mal ?
— Comment cela a-t-il pris?
— Qu'est-ce que tu éprouves?
A toutes ces questions Adolphe se contentait da répondre :
— Je ne souffre pas... je n'ai mal nulle part; je ne suis pas malade.
— Alors, pourquoi es-tu triste?
— Je n'en sais rien,
— D'où vient que tu ne veux pas goûter aux confitures.
— C'est que je n'ai pas d'appétit.
— Oh ! certainement, tu es malade, mon cher
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Plusieurs jours s'écoulèrent; Adolphe changeait visiblement; il perdait ses couleurs, ses yeux n'avaient plus leur éclat, et une langueur mêlée de tristesse avait remplacé sa gaieté et sa pétulance habituelle. Les deux bonnes tantes se désolaient; elles firent venir un médecin, le plus savant de tous les environs.
Le docteur examina le jeune homme, lui tâta le pouls, lui frappa dans le dos, lui fit tirer la langue et hocha la tête en murmurant:
— C'est bien étonnant! ce jeune homme n'a rien du tout.
— Et pourtant, monsieur, il dépérit, il change à vue d'oeil, dit la tante Ursule en pleurant.
— Il ne chante plus, ne mange plus et ne veut plus jouer à rien! dit Babolette en portant son mouchoir sur ses yeux.
— Il faut qu'il y ait une cause cachée, dit le docteur.
— Pourquoi ne nous la dirait-il pas... à nous, ses tantes, qui l'aimons tant, qui ne lui refusons rien?
Au bout de quelques semaines, Adolphe devint si faible qu'il lui fallut garder le lit. Ses tantes lui demandaient sans cesse s'il désirait quelque chose; mais Adolphe ne voulait rien; seulement il s'informait souvent quand reviendrait la fête d'Ermenonville.
— Dans un an. lui disait-on.
Alors le pauvre garçon, soupirait et se disait en lui-même: — Dans un an!... c'est bien long!... Irai-je encore jusque-là?
Mais le médecin entendit un jour son malade faire la question habituelle; alors il se hâta de demander à Adolphe ce qu'il avait fait à cette fête, et celui-ci répondit d'une voix entrecoupée: