‹ Une solution du problème agraire: La terre à la famille paysanneChapitre 18 sur 44 · I. — RÉGIONS A EXPLOITATIONS RURALES MORCELÉES · texte numérisé non relu

I. — RÉGIONS A EXPLOITATIONS RURALES MORCELÉES

(Lorraine, Champagne, Bourgogne, Beance^Limagne, etc.). L'unité rurale est le village constitué par la réunion, en nombre plus ou moins élevé, des bâtiments des exploitations rurales {iO, 30, 100...), soudés les uns aux autres et alignés le long de rues ou de ruelles. Le village esty en réalité^ une vaste corps de ferme à compartiments^ dans lequel chaque cultivateur possède son compartiment.

Autour et dans uxji rayon de plusieurs kilomètres, les terres et les prés forment un immense damier de quelques milliers de parcelles, enchevêtrées les unes dans les autres et réparties, en une étonnante dispersion, entre les diverses exploitations villageoises.

« En Lorraine, dit «M. Hottenger *, les nécessités du lieu, étroitement combinées avec les traditions de l'esprit communautaire, ont maintenu la cohésion intense du groupement, sans faire disparaître rindépendance des familles les unes vis-à-vis des autres ; elles ont favorisé, à la fois, Tagglomération des habitations et la dispersion des terres ; elles ont donné au village un maximum de concentration, en ne laissant guère place à des habitations isolées ; elles ont imprimé à la propriété un caractère particulier, mi-individuel, mi-collectif, grâce à la com-

1. Hottenger. Morcellement et rememJbremeyit. Baillière éditeur, p. 29.

Là situation ÂGRÂUIE DE LA FRANGE 51

munauté qui domine le bien de chacun et qui le garantit, qui le grève à la fois et qui le complète, qui en laisse la disposition et qui en règle l'exploitation. »

La propriété morcelée a bien, en effet, ce caractère mi-collectif, mi-individuel ; c'est même son caractère le plus net.

Nous ne reviendrons pas, ici, sur les très nombreux inconvénients du morcellement ; ils ont été assez souvent exposés et tout le monde les connaît. C'est un mal qui tue, agricolement parlant, les communes rurales de TEst et c'est un mal incurable par les remèdes préconisés jusqu'ici.

Les documents statistiques publiés, en 1891, sur le cadastre, par la Direction Générale des Contributions Directes, donnent une faible idée de l'intensité du morcellement dans les communes où le cadastre a été refait de 1854 à 1890 :

(VOin TABLBAU PAOB SUIVAMTB)

DéPARTEMENTS

Eure Jura

Haute-Marne. . .

Meurthe-et- Moselle

Avesnes .

Cambrai .

Douai . .

Nord { Dunkerque.

Hazebrouck Lille. . .

Valenciennes

Haute-Saône . . .

Nombre de communes

Contenance moyenne par parcelle

Ancien cadastre

hectares

are»

Nouveau cadastre

hectares

ares

II faut noter que, dans le Nord, le développement des agglomérations industrielles a accru sensiblement le morcellement.

Mais la réfection cadastrale n*a pas été entreprise dans les communes et dans les régions les plus morcelées.

Le morcellement, ou parcellementj atteint parfois un tel degré qu'on peut dire que la propriété rurale est véritablement pulvérisée. M, Ardouin Dumazet a décrit la ténuité des parcelles de Tlle de Ré et des îles bretonnes, dont certaines n'atteignent pas 2 mètres carrés. Emile Chevallier cite,

dans un de ses ouvrages, la commune de Chaingy (Loiret) dont les 2.179 hectares se divisent en 48.000 parcelles ; beaucoup de ces parcelles de a. 50, 1 are, 1 a. 50 ne peuvent être cultivées qu'à la bêche. En Limagne, nous nous souvenons d'avoir eu à évaluer une propriété de 5 hectares qui comprenait 120 parcelles dispersées sur le territoire de .7 communes, et toute la Limagne présente tme pulvérisation de ce genre. A Vaudrémont, dans la Haute-Marne, un capitaliste a acheté 3.000 parcelles formant ensemble 179 h^ectares, soit 6 ares par parcelle, abandonnées par leurs propriétaires par suite de leur exiguïté et de leur éloignement. Ces parcelles, qui étaient des terres à blé de qualité moyenne ne pouvant plus être cultivées, Tacquéreur a boisé Tensemble.

Une superficie très considérable du territoire français est occupée par des parcelles inférieures à 10 ares, dont la culture deviendra de plus en plus impraticable.

D'une enquête faite par M. Voitellier, dans le canton de Meaux, il résulte que, dans ce canton, l'intensité du morcellement est telle que les parcelles d'une contenance inférieure à 10 ares représentent 2/10 du territoire agricole et celles de 10" à 50 ares 4/10. M. Hottenger fait remarquer que ces proportions sont encore plus élevées dans TEst.

Le cultivateur lorrain, champenois ou bourguignon, astreint à une sorte de culture commimautaire, bridé par une foule de servitudes, se heurtant sans cesse à ses voisins, ne jouit que d'un droit de propriété restreint. Il est certainement beaucoup

moins propriétaire que le Cultivateur breton, angevin, ou manceau qui, maître absolu chez lui, ayant constamment sous les yeux ses champs, ses récoltes et son bétail, peut travailler à sa guise, sans perte de temps, améliorer, bâtir, sans être gêné par de nombreuses difficultés résultant de Tenchevêtrement et de la pulvérisation de ses terres.

L'exploitation rurale morcelée de TEst est un* groupement cultural artificieL C'est un ensemble de biens, sans lien naturel les réunissant ; ce n*est pas une propriété rurale dans le sens normal qu'on doit donner à cette appellation.

Ce groupement cultural artificiel se défait aussi facilement qu'il se constitue. Il se défait même constamment sans se reconstituer. Certains villages de l'Est sont encombrés de maisons de culture abandonnées. Tel d'entre eux qui comptait, il y a cinquante ans, une centaine d'exploitations, qui n'en comptera peut-être pas trente en 1925, se dépeuple sans heurts, avec une extrême facilité. Quand un cultivateur s'en va, ou meurt sans héritiers, il arrive souvent que les bâtiments de culture agrandissent ceux du voisin ou tombent en ruines ; les meilleures terres sont réunies aux exploitations de ceux qui restent ; les plus mauvaises et les plus éloignées sont délaissées. C'est le remembrement par dépeuplement.

Le terme ultime de cette fâcheuse évolution sera, si l'on n'y apporte remède, la disparition des petites propriétés rurales morcelées et le remplacement du village par un nombre infiniment moindre de grandes exploitations mieux groupées, avec extension

considérable de la forêt et de la friche. Ce n'est pas là une éventualité lointaine. Elle s^est déjà produite et nous connaissons une commune de la Haute- Marne où il ne reste plus que deux cultivateurs, qui sont les deux seuls électeurs de ladite commune, jadis normalement peuplée.

En résumé, le morcellement a une action extrêmement puissante sur le dépeuplement des campagnes. L'exploitation rurale morcelée se résout d'elle-même progressivement, mais dans des conditions très fâcheuses pour Tavenir du pays. Il faut trouver les moyens de remédier à Tétat de choses existant. Nous verrons plus loin ces moyens.

n. — RÉGIONS A DOMAINES PLEINS c'eST-A-DIRE A DOMAINES d'un SEUL TÈNEMENT OU A GRANDES PARCELLES BIEN GROUPÉES

(Région de TOuest : Bretagne, Vendée, Anjou, Région du Centre : Berry, Nivernais, Bourbonnais, partie du Limousin, etc.)

V unité rurale est la ferme, la métairie, la locaterie ou locature, ou le bordage, d'un seul tenant ou à grandes parcelles bien groupées. La Commune est une agglomération de fermes, de métairies et de locateries ; elle possède un centre qui n'est plus le village, mais le bourg, habité, non par des cultivateurs, mais par des artisans et des petits commerçants sans compter les bourgeois et les fonctionnaires. Les bâtiments de certaines petites

exploitations sont quelquefois réunis^ mais en nombre très restreint et constituent des hameaux et non des villages.

Dans ces régions, la campagne est peuplée et le bourg est réduit à ce qu'il doit être : le complément semi-urbain, semi-rural, d^exploitations agricoles isolées et indépendantes, v

Au point de vue économique, les régions à domaines pleins d^un seul tènement ou à grandes parcelles bien groupées sont parfaitement adaptées aux nécessités actuelles de la culturCé On peut employer les mêmes méthodes dans une métairie de 25 hectares d'un seul tenant que dans un grand domaine de 150 hectares.

Au point de vue social, la petite métairie de rOuest est un groupement cultural naturel ; elle ne se divise presque jamais, de même qu'elle ne s'incorpore que rarement à une autre métairie. Elle constitue, par cela même, un cadre de peuplement presque indestructible. Chaque métairie est vraiment une cellule cidiurale normale qui exige une famille pour l'exploiter. Elle a une puissante action de fixation sur la population rurale. Le village de l'Est se rétrécit constamment ; la métairie de l'Ouest se maintient.

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