‹ Une solution du problème agraire: La terre à la famille paysanneChapitre 2 sur 44 · A LA · texte numérisé non relu

A LA

La guerre nous a placés dans une situation générale très difficile qui inquiète, à juste titre, tous ceux qui se préoccupent de l'avenir du pays. Deux faits, liés intimement Tun à Tautre, retiennent surtout leur attention : diminution considérable de notre population rurale et fléchissement de notre production agricole.

En effet, c'est principalement sur notre vieille terre nourricière que nous devons compter pour surmonter les difficultés présentes et revenir à une situation prospère. // importe^ avant tout, de manger et le problème du pain quotidien se pose brutalement avant tous les autres.

Le sol français est suffisamment riche pour nourrir largement 40 millions d'habitants et plus encore ; mais il ne vaut que par le travail que les cultivateurs y incorporent et ce sont les cultivateurs qui manquent. Il s'agit donc bien plus d'un problème agraire que d'un

problème agricole. C'est à Tétude de ce problème et des solutions qu'il comporte que ce travail est consacré.

Je n'ai pas eu simplement l'intention d'exposer quelques idées. J'ai cherché surtout à établir un programme agraire correspondant aux nécessités du moment, en le dégageant de conceptions trop spéculatives. Je me suis efforcé d'en préciser les conditions pratiques d'application en m'appuyant sur toutes les observations recueillies au cours d'une assez longue expérience professionnelle.

Le problème agraire préoccupe depuis longtemps les sociologues et les hommes d^tat. En France, M. Souchon a publié^ à ce sujet, des travaux très remarquables auxquels on doit souvent se reporter ^. Il faut noter aussi les études de M. Joseph Hitier et celles de M. Michel Augé-Laribé. M. du Maroussem, président de la Société d'Economie sociale, a formulé à différentes reprises des propositions pratiques fort intéressantes. Enfin je ne dois pas omettre le livre, si plein d'une pénétrante observation, de M. le D** Labat « UAme paysanne ».

Dans un autre ordre d'idées, je dois rappeler les travaux de certains dirigeants du Parti socialiste et notamment ceux de M. Compère- Morel en France, de Vandervelde en Belgique et de Kautsky en Allemagne.

Au Parlement et dans le sein même du Gouvernement les questions agraires ont été abordées à diverses reprises, et tout récemment, le 3 juin 1919, M. Victor Boret, alors ministre de l'Agriculture, a présenté à la Chambre des députés un programme basé sur l'exten-

1. A. Souchon,professeur à la Faculté de droit et à l'Institut agronomique : La Propriété paysanne (1899), La Crise de la maind'œuvre agricole en France (1914).

sion de Texploitation familiale, normalement constituée, et sur l'accession, aussi rapide que possible, des ouvriers agricoles et des exploitants à la propriété, dans le cadre de l'exploitation familiale. C'est la première fois, je crois, que le problème est posé officiellement d'une façon aussi nette.

Sa formule : « A chaque famille son exploitation », est particulièrement heureuse et les commentaires qu'il en donne ainsi que les conditions générales d'application qu'il a développées avec beaucoup de clarté permettent de concevoir de quelle façon doit être réalisée l'œuvre, si complexe et si urgente, de la reconstitution agricole de la France.

Il n'est pas douteux en effet que les programmes d'avant-guerre sont plus insuffisants que jamais. Il faut avoir des vues larges et ne pas reculer devant une politique agraire qui, tout en restant méthodique, doit être puissante et hardie.

Mais pour passer du domaine de la conception dans le domaine de la réalisation il faut grouper un certain nombre de concours et s'appuyer sur un courant favorable de l'opinion publique et particulièrement des masses rurales. Là, les syndicats agricoles ont un rôle capital à jouer car par leur nombre, par leur activité, par leur orientation réaliste ils influent puissamment sur les idées du monde agricole.

Ils ont un intérêt majeur à propager les idées que nous leur soumettons, leur puissance et leur prospérité étant liées intimement à Taccroissement, en nombre et en richesse, des cultivateurs qu'ils doivent fédérer. En nous attachant à donner aux familles paysannes une vitalité nouvelle, nous consolidons la base sur laquelle le syndicalisme agricole va pouvoir s'appuyer pour prendre tout le développement qu'il doit avoir et la force immense qu'il doit comporter.

,a population agricole il faut, non pas consîadividu isolé, mais la famille qui en eel la instituante, ii Le groupement familial est la 'organisation du travail et de la (erre ' « . C'est B qui, dans le cadre de l'exploitation famipaysanne va, de plus en plus, devenir l'éléminant et essentiel de l'agriculture française. entendre par exploitation paysa/ifie ou /âmt- I deux expressions ont une signification idenle exploitation rurale dont l'étendue corresce qu'une famille normale peut cultiver par res moyens sans salariés. Cette étendue est omme minimum et comme maximum, par ce lécessaire pour donner k la famille paysanne ipation constante, tout en ne dépassant paa bilitéa de travail. Elle est fonction de l'imporla famille, de la nature du sol et du système

'exploitation familiale isolée n'est pas assez ) ; elle a besoin d'être complétée par les syn-

les coopératives.

■mnle agricole de l'avenir, c'est l'exploitation e ou familiale renforcée par l'organisation e et coopérative. C'est la seule qui puisse perle résoudre efficacement la redoutable crise jui se développe chez nous avec tant d'inlenont la guerre n'a fait que précipiter l'évolu-

irtiles campagnes sont toujours prêtes à nous i'opulentes moissons, mais les bras manquent

féconder. Sans doute, le développement du ime et les améliorations culturales diverses

nous permettre de remédier, dans une cer-

ftbst. L'Ame Pit/isnne.

taine mesure, à la terrible crise de sous-production dont nous souffrons, mais il faut se garder de trop fortes illusions à ce sujet et ce sont là des remèdes secondaires vis-à-vis du grand problème humain qui se pose.

La question de la reconstitution de la population agricole domine tous les autres problèmes de Tépoque présente, quelqu'angoissants quUls puisssent être. Notre richesse et notre destin sont liés étroitement au sort du paysan français.

Pour que le paysan français reste attaché à la terre, pour que s'accroisse le nombre de familles qui produisent les denrées nécessaires à la vie de tous, il faut que la terre devienne progressivement, par une évolution naturelle, la propriété de ceux qui la cultivent. Ainsi s'effectuera la consolidation de Tordre social et l'accroissement de notre puissance économique par la multiplication des ruraux qui possèdent et qui produisent.

Le plus ardent désir du cultivateur ^st de posséder la terre qu'il arrose de sa sueur et dont il sait tirer un parti merveilleux car, quoiqu'on en ait dit, le paysan français est le meilleur cultivateur du monde.

Ceux qui se sont figurés que les ruraux viendraient facilement à l'idée de la propriété collective se sont lourdement trompés. Ne serait-ce pas là, d'ailleurs, le retour aux systèmes agraires des civilisations primitives et un recul de plusieurs siècles pour notre civilisation ? Cette conception heurtera toujours, et très violemment, la mentalité paysanne.

Voyez d'ailleurs ce qui se passe en Russie : le communisme bolcheviste n'a rien pu faire contre la propriété paysanne individuelle qu'il a essayé de briser et qui, finalement, le dominera.

En France, ceux, très peu nombreux, des travail-

leurs des champs qui paraissent gagnés aux idées socialistes^ ne sont ni collectivistes^ ni communistes. Dans leur esprit, socialisme veut dire partage. Ils sont partageux pour devenir propriétaires. Quant à l'exploitation collective, sans la délimitation bien nette de Tavoir de chacun, ils ne la conçoivent pas. Le socialisme agraire vit d'une confusion.

« Si, dans l'esprit de nos ruraux, une passion socialiste peut flamber c'est seulement sous l'aspect vieilli et dédaigné par les marxistes de l'utopie partageuse^. »

C'est bien ce qui gêne le parti socialiste et ce qui l'a empêché jusqu'ici d'avoir un programme agraire net et précis, qui puisse s'accorder avec l'évangile marxiste. Celui qui a été publié récemment est surtout remarquable par son imprécision. La majeure partie de ce programme est tirée du bagage commun à tous les groupements politiques en période électorale.

Le parti socialiste est hostile à la propriété paysanne, inconciliable avec le système collectiviste qui tend vers la constitution de vastes domaines, sortes d'usines agricoles soumises à l'exploitation collective.

Karl Kautsky, l'un des grands théoriciens du socialisme, dans son exposé doctrinal de « La Politique agraire du parti socialiste » est très net à ce sujet. « La grande exploitation, dit-il, est supérieure par sa technique à la. petite (p. 207).,.. Vémiettement de la grande propriété constituerait un pas en arrière (p. 124). »

Et il ajoute : « Malgré la meilleure volonté, en théorie^ le parti socialiste s'est toujours vu contraint de combattre énergiquement, dans la pratique, les mesures agraires que réclamaient les paysans avec le plus d'insistance (p. 124). »

1. A. Souchon. La Crise de la main-d'œuvre agricole (p. 540).

Liebnecht, autre grand maître de la pensée socialiste dans ZurGrnnd and Bodenfraffe, îaii remarquer qu'en France et même en Allemagne « les petits paysans tiennent encore, pour la plupart très fermement à leur

propriété Un décret d'expropriation les pousserait

certainement à une violente résistance sinon à la révolte ouverte. » C'est pourquoi Kautsky est d'avis de temporiser et de réaliser progressivement la transformation des propriétés rurales privées en propriétés collectives, mais ailleurs il déclare (p. 200) : « Le parti socialiste aura peine à jamais gagner le paysan qui conserve l'ancien mode de culture. Il ne faut pas désespérer de ramener à la neutralité ce qui serait déjà un gain considérable... Le parti socialiste triomphera de lui s'il veut lui résister. »

11 semble que la C. G. T., plus réaliste que le Parti socialiste, ait, d'après les déclarations de son chef M. Jouhauz, une tendance à reprendre les anciennes doctrines du socialisme français de Proudhon, favorables à la propriété paysanne. Si cette tendance se précisait elle marquerait chez nous le déclin des doctrines du socialisme allemand de Karl Marx.

Si Ton adoptait la formule préconisée par certains représentants du socialisme agraire en France, c'està-dire l'exploitation en commun de grandes fermes par des groupements d'ouvriers ruraux, il ne faudrait pas beaucoup d'années pour que chacun de ces ouvriers ne se transforme, après un partage, en un petit propriétaire cultivateur farouchement cantonné sur son domaine.

Dans le Bourbonnais, l'exploitation de grands domaines par métayage a été possible longtemps, grâce à l'existence de communautés familiales de métayers, comprenant, avec les enfants du métayer, ses gendres et ses brus. Elles s 3 sont dissoutes, tellement le culti-

ISTRODUCTIOK

i besoin, aujourd'hui, d'inilépendance. Comurrait-on, dans ces conditions, reconstituer des lautés de cultivateurB, alors que celles qui consolidées par les liens de la famille n'ont pu tenir ?

vois pas non plus comment serait organisée la cote dans une commune morcelée de l'Est où cultivateurs, mettant leurs terres en commun, eraient une vaste ferme de 800 à 1 .000 hecf aque cultivateur devenant à la fois un actionun salarié de l'entreprise collective, Imettant (ce qui est tout à fait improbable) que valeurs d'une commune quelconque se prêtent lisation d'un projet de cette nature, l'évolution nouveau partage serait rapide. De nombreux ants s'élimineraient d'eux-mêmes, cédant leur eux qui resteraient, L'association collective se drait progressivement à un petit nombre d'asjomme pour la mine aux mineurs et autres ises du même genre, mais bien plus vite). Puis, :ultés d'administration s' accroissant, on procéun nouveau partage, chacun rentrant chez soi. rait peut-être là une façon de faire du rememt complet en grandes propriétés, mais ce ne ue cela, a rien à faire chez les ruraux avec la formule nale. Il y a, aa contraire, tout 9 faire selon la ' de ta propriété familiale, constituée d'après ibililés de travail d'une famille rurale et les es aclaelles de la culture. Il faut chercher par I moyens normaux à accroître le nombre de Lés de celte nature.

ns à bien préciser ici qu'il ne s'agit nullement leverser l'état de choses existant en imposant mule rigide d'exploitation. Ce serait absurde et

dangereux. La divei*siié des exploitations , petites, moyennes ou grandes, est nécessaire au progrès agricole. Mais, dans la situation où nous nous trouvons, il importe de favoriser le plus activement possible (et non d'imposer) Textension de la propriété familiale et, conséquemment, l'accession des travailleurs agricoles à la propriété. Je m'expliquerai plus longuement à ce sujet, mais il importait que cela soit dit dès à présent, pour éviter toute confusion.

ËnRn, l'exploitation familiale doit être renforcée par l'organisation coopérative : groupés dans leurs associations coopératives d'achat, de culture, de récolte, de battage, de transformation et de vente des produits agricoles, etc., les petits cultivateurs joindront, aux moyens dont disposent les grands exploitants, une puissance de productivité notablement supérieure.

Ils perfectionneront leurs méthodes d'achat et de vente en commun. Les gros travaux de culture pourront être effectués par des coopératives communales de matériel agricole qui assureront en même temps une partie des travaux de récolte et de battage. Gela existe déjà. Il suffit d'améliorer et de développer. Mais chacun doit rester maître chez sol. La propriété individuelle est à la base du système. La coopérative n^est pas le fond même de Ventreprise agricole ; elle en est le complément et s'y superpose pour la rendre plus rémunératrice et plus puissante.

Dans la première partie de ce travail, notre situation actuelle est exposée sans atténuation ; pour bien déterminer les remèdes que cette situation comporte il est nécessaire, en effet, de connaître toute l'intensité et tous les dangers de la crise agraire dont nous souffrons. Mais que l'on ne voie pas là l'expression d'une pensée empreinte d'un pessimisme décourageant.

Notre France est une nation dans la formation de

e les paysans ont joué un rôle capital et c'est {ue nous sommes restée, malgré tout, une nation ne que nous avonapu surmonter victorieusement ible épreuve de ces quatre années de guerre. Il dans les campagnes, des trési^s insoupçonnés ^ie ; il faut en tirer parti et fournir à la paysanfrançaise les moyens de développer toute sa

t là tout le programme agraire développé dans a.

PiBHRB Caziot, Le IS septembre 191s.

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