‹ Une tache d'encreChapitre 1 sur 5 · CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3 v\/

4, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, i5, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23. Voilà tout ce que j'ai à dire des vingt-trois premières années de ma vie. L'énumération suffit : elle peint bien leur ressemblance commune et leur commune monotonie.

J'ai perdu mes parents très jeune. C'est à peine si je me souviens de leurs traits, et je ne me souviendrais pas de notre maison de la Châtre, si je n'avais été élevé non loin d'elle, vendue, il est vrai, et morte aussi pour moi. Oui, la Châti e, la destinée a de ces rigueurs : c'est là qi: jc suis né; le lycée de la Châtre a dévor '. .-jqu'à la dix-huitième de mes années pi 0 viseur avait coutume de dire que

î UNE TACHE D'EIfCRE

le collège est une seconde famille, en quoi j'ai toujours supposé qu'il faisait tort à la première.

A peine bachelier, mon oncle et tuteur M. Brutus Mouillard, avoué à Bourges, m'envoie à Paris faire mon droit. J'y passe trois ans. Voilà qui est fait : je suis licencié depuis dix-huit mois, et j'ai prêté en ladite qualité, suivant l'expression de mon oncle, un serment qui m'a transformé en avocat stagiaire. Tou? les lundis, régulièrement, je vais signer, avec beaucoup d'autres, sur une feuille de présence, et j'acquiers ainsi, paraît-il, des titres à la confiance de la veuve et de l'orphelin.

Pendant le cours de mes études juridiques, j'ai mené à bonne fin ma licence es lettres. Je poursuis à présent le diplôme de docteur en droit. Mes examens ont été solides, non brillants : trop de goûts littéraires. Mon professeur, M. Flamaran, me l'a bien dit : « — La science du droit, jeune homme, est d'humeur jalouse ; elle n'admet pas le partage du cœur ! » Mon cœur est-il partagé? Je ne le crois pas, mais je ne l'avoue point à M. Mouillard, qui n'a pas encore oublié cette fredaine de la licence es lettres. Il fonde quelques espérances sur moi, et, en retour, il est naturel que j'en fonde quelques-unes sur lui.

ONE TACHE d'ENCRE 3

En vérité, voilà tout mon passé : deux parchemins conquis. Un troisième diplôme en perspective et un oncle à héritage, voilà mon avenir. Se peut-il rien imaginer de plus ordinaire?

Aussi, jamais la tentation de noter quoi que ce fût ne m'était venue avant aujourd'hui 10 décembre 1884. Pas d'événements, pas de chronique. Je serais mort ainsi. Mais qui peut prévoir les transformations soudaines de la vie? Qui peut prédire que cet écheveau, jusque-là si paisiblement dévidé, ne va pas s'embrouiller tout à coup? Il m'est arrivé un événement grave cet après-midi. Je m'en suis ému dès le premier instant, et plus encore à la réflexion. Une voix intime m'avertit que cette cause aura de nombreux effets, que je me trouve au début d'une époque, ou, comme disent les romanciers, d'une crise de l'existence. Il m'a semblé que je me devais à moi-même d'écrire des Mémoires, et voilà pourquoi je viens d'acheter ce cahier brun sous les galeries de l'Odéon. J'y veux consigner le fait dans ses moindres détails, et, dans la suite, s'il y a une suite, les conséquences qui en découleront.

Découler est le mot juste, car il s'agit d'une tache d'encre.

Elle est à peine sèche, ma tache d'encre, et

large, et bizarre de forme, et vraiment monstrueuse, soit qu'on la considère par son côté physique, soit qu'on l'étudié sous le rapport moral. Elle est bien autre chose qu'un accident: elle participe de la nature de l'attentat. C'est à la Bibliothèque nationale que je l'ai faite, et sur... Mais n'anticipons pas.

Je vais souvent travailler à la Bibliothèque nationale, non pas dans la salle publique, mais dans celle des imprimés ouverte aux seuls lettrés munis d'un titre et pourvus d'une autorisalion. Je n'y pénètre pas sans une légère impression qui tient du respect et de la vanité satisfaite. Car n'y vient pas qui veut. J'ai dû passer devant la loge du concierge qui m'a gardé mon parapluie avant d'arriver jusqu'à l'huissier solennel assis derrière le tambour de la porte : double protection qui atteste la majesté du lieu. L'huissier me connaît. Il ne m^ demande plus ma carte. Sans doute je ne suis pas encore de ces vieilles connaissances auxquelles il sourit, non, mais je ne suis plus de ces novices dont il exige le passeport. Une inclination de sa tête m'introduit dans le temple, et signifie positivement : a Vous êtes de la maison, bien qu'un peu jeune, entrez, monsieur .»

Et j'entre, et j'admire chaque fois les vastes

proportions Ju vaisseau, la décoration sévère des murs oii courent de larges feuillages, les lambris faits de volumes usuels à hauteur de la main, l'aréopage de bibliothécaires et de conservateurs qui siège là-bas, sur une sorte de tribunal, au bout de l'avenue dont le tapis éteint tout bruit de pas, et, derrière encore, ce sanctuaire où travaillent les privilégiés d'entre les privilégiés, ceux, je suppose, qui appartiennent à deux ou trois Académies. A droite et à gauche de l'allée, des rangs de tables et de fauteuils dans lesquels se disperse, suivant les lois d'une fantaisie devenue habitude, la population savante de la Bibliothèque. Les hommes sont en grande majorité. Vus de dos, inclinés, ils donnent à songer sur les ravages qu'exerce la pensée dans le domaine du cuir chevelu. Pour quelques Méridionaux hirsutes dont le poil grisonne et ne cède pas, que de chauves. Seigneur ! Cette face ravagée est la seule que les visiteurs aperçoivent par les lucarnes de la porte. Elle est ingrate. Çà et là, et par aventure, on rencontre quelques femmes parmi ces hommes. George Sand y venait. J'ignore le nom et le métier de ses successeurs ; j'ai remarqué seulement qu'elles portent un costume sombre, beaucoup de châles et une voilette épaisse : on

sent que l'amour est loin d'elles ou loin delà. Plusieurs de ces doctes détournent la tête lorsque je passe, et me suivent de l'œil hébété du liseur encore chargé de la pensée écrite et inattentif à ce qu'il perçoit. Puis, tout à coup, le remords de la distraction les prend, ils me trouvent fâcheux, une lueur fauve d'impatience anime leur regard, et chacun se replonge dans le volume ouvert. Mais j'ai eu le temps de deviner leurs intimes exclamations : — Moi, j'éludie l'origine des corps de métier 1 — Moi, le règne de Louis XII ! — Moi, les dialectes romans 1 — Moi, la condition civile des femmes sous Tibère ! — Moi, je lime une nouvelle traduction d'Horace 1 — Moi, je fulgure un septième article, pour Ni Dieu ni Maître, sur le servage en Russie ! Et tous me paraissent ajouter : — Et toi, que viens-tu faire ici, éphôbe?Que peuton écrire à ton âge ? Pourquoi troubles-tu la paix de ce lieu vénérable? — Hélas, messieurs, ce que je viens faire? ma thèse de doctorat. Mon oncle et ancien tuteur, M. Brutus Mouillard, avoué à Bourges, me presse de finir, me rappelle en province, et s'indignedes lenteurs de la composition. « Assez de théories, m'écrit-il, aux affaires 1 Passe encore de rechercher ce diplôme, mais quelle idée de choisir un pareil sujet ! »

Le fait est que le sujet de ma thèse romaine a été artis*ement choisi pour prolonger mon séjour à Paris: «Des Latins Juniens ». Oui, messieurs, un sujet neuf, à peu près impossible à élucider, sans aucune corrélation, même lointaine, avec l'exercice d'une profession quelconque, sans la moindre utilité pratique. Le mal qu'il me donna, vous ne sauriez l'imaginer.

Il est vrai que j'entremêle à mes recherches quelques lectures plus attrayantes, et plus d'une visite aux Expositions, et plus d'une soirée aux Français. Mon oncle n'en sait rien. Pour le calmer, j'ai soin de faire renouveler chaque mois ma carte de lecteur, et chaque mois de lui envoyer la carte périmée signée de M. Léopold Delisle. Il en a toute une boîte. Et, dans l'ingénuité de son cœur, M. Mouillard admire tout bas ce neveu, nouveau bénédictin, qui passe ses journées à la Bibliothèque nationale, ses nuits avec Gaïus, occupé uniquement des Latins Juniens, indifférent à tout ce qui n'est pas Latin Junien dans ce Paris que mon oncle appelle encore la Babylone moderne. J'arrivais donc ce matin, dans les plus laborieuses dispositions, lorsque le malheur advint. Près du bureau où siègent les bibliothécaires, il y a deux pupitres où l'on rédige les bulletins de demande. J'é-

8 CKE TACHE D'ENCRE

crivais à celui de droite auquel aboutit le premier rang de tables. Tout le mal est venu de là. Si j'avais écrit à gauche, rien ne se serait produit. Mais non: je venais d'indiquer le moins illisiblement possible le titre, l'auteur, le format d'un certain ouvrage sur les antiquités de Rome, lorsque, en posant le porte-plume que retient une chaînette de cuivre, je ne sais quelle distraction, je ne sais quelle imprudence, le guignon pour tout dire, me fit placer l'instrument en équilibre instable sur le bord du pupitre. Il tombe, j'entends le bruit de la chaînette qui se déroule, il tombe encore, puis s'arrête net. Le mal est fait. La brusque secousse de l'arrêt a détaché du bec de la plume une goutte d'encre énorme, et la goutte... Ah I je le vois encore surgir de l'ombre du pupitre, ce petit homme blanc, maigre et furieux.

— Maladroit ! Tacher un incunable I Je me penchai. Sur le feuillet d'un in-folio, près d'une majuscule ornée, le pâté noir s'était écrasé. Autour de la sphère primitive, des éclaboussures de toutes formes avaient jailli, rayons, fusées, lignes de points, fers de lance, tout l'imprévu du chaos; puis, l'inclinaison s'en mêlant, les canaux s'étaient vidés, et à présent un ruisseau noir descendait en serpen-

tant vers la marge. Quelques voisins s'étaient levés, et me regardaient avec des yeux déjuge d'instruction. Je m'attendais à un esclandre, immobile, stupide, murmurant des mots qui ne réparaient rien : « Quel malheur I Je suis désolé 1 Si j'avais su ! » Le lecteur de l'incunable ne bougeait pas non plus : nous regardions tous deux la tache couler. Soudain, ayant ressaisi ses esprits, il fouilla avec une activité fiévreuse dans sa serviette de marocain, en retira une feuille de papier buvard, et se mit à éponger l'encre avec les précautions d'une sœur de charité qui laverait une blessure. J'en profitai pour me retirer discrètement jusqu'au troisième rang de tables oîi le garçon venait de déposer mes livres. La peur est si bête ! Peut-être qu'en ne disant plus rien, en disparaissant, en cachant ma tête dans mes mains comme un homme accablé sous le poids de sa responsabilité, je désarmerais cette colère? J'essayais de le croire. Mais je comprenais bien que tout n'était pas fini. A peine assis, je levai les yeux. J'aperçus alors, entre mes doigts, le petit homme blanc qui se tenait debout et gesticulait auprès d'un des conservateurs. Tantôt il frappait avec l'index la pièce à conviction, tantôt il me désignait en se détournant à moitié, et je devinais, sans rien en-

tendre, toute l^âpreté des termes dont il usail contre moi. Le conservateur me parut ému. Je me sentais rougir. « Il doit y avoir, pensais-je, une loi contre les taches d'encre, un décret, un règlement, quelque chose qui protège l'incunable. Et la sanction doit être terrible, puisque ce sont des savants qui l'ont faite : l'expulsion sans doute, en outre de l'amende, une amende énorme. Ils sont en train de me dévaliser là-bas. Ce cahier qu'ils compulsent est évidemment le catalogue de la vente où ce trésor fut acheté. Je vais rembourser l'incunable. 0 mon oncle Mouillard I »

J'en étais là de mes tristes pensées, lorsqu'un garçon de salle, que je n'avais pas vu s'approcher, me toucha l'épaule :

— M. le conservateur vous demande.

Je me levai, et j'allai. Le terrible lecteur avait regagné sa place.

—C'est vous, monsieur,qui avez taché l'in-folio?

— Oui, monsieur.

— Vous ne l'avez pas fait avec intention?

— Certes non, monsieur, je regrette beaucoup l'accident.

— Vous avez raison. Le volume est des plus rares ; et la tache aussi, d'ailleurs : on ne tache pas de cette façon-là I

DNE TACHE d'ENCRE H

J'allais répondre : « On tache comme on peut » ; mais je me contins.

— Veuillez me laisser vos noms, profession et domicile.

J'écrivis : Fabien-Jean-Jacques Mouillard , avocat, 91, rue de Rennes.

— Est-ce tout? demandai-je.

— Oui, monsieur, tout pour le^^oment. Mais je vous préviens que M. Gharnot est fort mécontent. Il serait à propos de lui faire des excuses.

— M. Gharnot?

— C'est le membre de l'Institut qui lisait l'incunable.

a Bonté divine 1 soupirai-je en revenant à mon fauteuil, ce doit être de lui que m'a parlé mon président de thèse I M.Flamaran est de l'Académie des Sciences morales et politiques, l'autre des Inscriptions et Belles-Lettres. Gharnot? Oui, j'ai cette consonance dans l'oreille. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a lancé un « mon excellent ami Gharnot, des Inscriptions ». Ils sont intimes. Et me voilà en jolie situation : menacé de je ne sais quoi de la part de la Bibliothèque, car le conservateur m'a positivement dit que c'était tout pour le moment, mais non pour l'avenir; menacé d'être desservi auprès de mon président de thèse, pour peu que ce savant soit bilieux !.. . .

» Il faut faire des excuses. Voyons, que lu> dirais-je à M. Charnot? En réalité, c'est à l'incunable que je devrais des excuses. Je n'ai pas taché M. Charnot; faux-col et manchettes, il est immaculé ; le pâté, les éclaboussures, tout a été pour l'incunable. Je lui dirai : « Mon- » sieur, je regrette vivement de vous avoir si » malheureusement troublé dans vos savantes » recherches. » Savantes recherches le flattera. Ce sera un puissant lénitif. »

J'allais me lever. M. Charnot me prévint.

La période aiguë de la douleur n'est pas tout au début. Je le vis s'avancer plus nerveux, plus irrité qu'au moment de l'accident. Audessus de son menton étroit et rasé, un mouvement de colère allongeait ses lèvres. Son bras tremblait sur son portefeuille. Il me jeta un regard tragique, et passa.

Eh bien 1 passez, monsieur Charnot, on ne fait pas d'excuses à un homme en colère. Vous en aurez plus tard, quand nous nous reverrons... si nous nous revoyons jamais.

28 décembre 1884.

Je suis allé cet après-midi chez M Flamaran. Il y a huit jours que j'y songeais, mes Latin-^

Juniens se trouvant en détresse. Cette intéressante classe d'affranchis commence à me passionner. Sympathie bien naturelle, en vérité . les Latins Juniens sont de pauvres esclaves dont l'ancien droit formaliste de Rome ne reconnaissait pas l'affranchissement, parce qu'il avait plu à leurs maîtres de les affranchir autrement que par la vindicte, le cens ou le testament, des déshérités par conséquent, des victimes de l'intolérance législative de l'orgueilleuse cité. N'est-ce pas touchant déjà? Puis apparaît Junius Norbanus, un vrai démocrate, consul de son état, qui présente une loi, la fait voter, et leur donne la liberté. Ils furent libres grâce à lui ; il vivra grâce à eux. Désormais un esclave a-t-il obtenu, après boire, quelques bonnes paroles de son maître? il est Latin Junien ; est-il appelé « mon fils » dans un acte public? Latin Junien ; coiffe-t-il le bonnet de liberté, le pileus, à l'enterrement de son maître ? Latin Junien ; évente-t-il le cadavre ? encore Latin Junien pour sa peine.

Quel brave cœur que ce Norbanus, comme il pensait à tout, même à des détails de pompes funèbres, pour y trouver des cas d'affranchissement I Et cela au milieu des guerres de Marins et de Sylla, auxquelles il prenait part. Je me le

représente un soir de bataille, assis devant sa tente. Accoudé sur son bouclier, pensif, il regarde l'esclave qui répare les brèches de son épée. Ses yeux se mouillent, et il murmure : « Je te prépare, ô fidèle Styehus, une agréable surprise lorsque viendra la paix. Tu entendras parler de la loi Junia ISorhana, je t'en réponds 1 »

N'y a-t-il pas là un sujet de tableau ou de statue bien digne d'être choisi pour un concours de prix de Rome?

Un homme aussi soigneux des détails devait avoir donné un costume spécial aux affranchis spéciaux qu'il créait, car, à Rome, la liberté même a sa livrée. Quel était ce costume ? Peutêtre n'en existait-il point ? Question que pas un texte, à moi connu, n'éclaire. Mais il me reste une ressource : M. Flamaran qui sait tant de choses, et qui pourrait savoir celle-là.

M. Flamaran est du Midi, de Marseille, si je ne me trompe. Ce n'est pas un romaniste, mais, comme il est universel, cela revient au même. De bonne heure il a été célèbre, et à juste titre : peu de jurisconsultes sont aussi nets, aussi sûrs, aussi bien disants. Il professe à merveille. Ses consultations sont recherchées. Mais quel service ne lui ont pas rendu les hvres qu'il n'a point écrits 1 Du temps de nos oncles,

on se chuchotait déjà à l'oreille, dans les couloirs de l'École : — Vous savez? Flamaran va faire paraître la deuxième partie de son grand ouvrage ; il se décide à publier son cours ; il a sous presse un traité qui mettra le feu aux quatre coins des hypothèques : il y travaille depuis vingt ans, et c'est proprement un chefd'œuvre. — Les jours fuient. Rien ne paraît, rien ne s'imprime. La réputation de M. Flamaran grandit néanmoins. L'étrange phénomène 1 Nous connaissons tous l'aloès du Jardin des Plantes. Quand l'aloès fleurit, c'est un événement. Songez donc : une fleur qu'il a fallu, disent les badauds, vingt printemps, vingt étés, vingt automnes et vingt hivers pour décider à s'épanouir. Tout Paris en oublie les roses. Mais le cas de M. Flamaran est bien plus curieux : on annonce tous les ans qu'il va refleurir, il ne refleurit pas, et son succès n'en est pas moins considérable 1 On lui compte les œuvres qu'il aurait pu faire : heureux auteur 1

M. Flamaran est de la vieille école professorale, austère, et aux examens la terreur des candidats- Quand il est en robe, il refuserait son fils. Rien n'y fait. Les recommandations l'indisposent. Les patients les plus Roumains, les Japonais les plus authentiques ne trouvent paj

plus grâce devant ses yeux que les faux bègues, les faux sourds ou les mines convalescentes obtenues du matin. L'Orient et l'Occident sont égaux devant lui. Les greffiers retraités, les huissiers honoraires aspirant sur le tard à quelque justice de paix, n'ont pas le don de l'attendrir, et le volontaire d'un an a beau laisser poindre sous la toge du candidat le collet de l'uniforme, il ne bénéficiera pas de cette patriotique indulgence qu'il comptait inspirer. Ses mots d'examinateur sont célèbres ; il a eu des plaisanteries macabres, celle-ci, par exemple, cette apostrophe -àr^'uïte de ses victimes : — Vous faites votre droit, Monsieur, et l'agriculture manque de bras ! — Pour moi, j'ai con- (juis ses bonnes grâces dans une circonstance que je me rappellerai toute ma vie. Je passais mon premier examen. Nous causions, ou plutôt je le laissais disserter sur la tutelle, opinant du bonnet à ses doctes explications. Tout à coup il s'interrompt : — Combien s'est-il formé d'opinions là-dessus? — Deux. — Il y en a une absurde. Laquelle? Je vous pique une noire si vousvous trompez I — Je réfléchis trois secondes, trois instants d'agonie, puis je lançai au hasard : — C'est la première, monsieur ! — J'avais deviné juste. Nous étions amis. Au demeurant, ce

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professeur est un excellent homme, paternel dès qu'il ne s'agit plus de l'honneur du Gode et de la force des études juridiques, d'une droiture proverbiale et très digne dans la vie privée. Rentré chez lui, on peut le voir, à sa fenêtre, panser des canaris, ce qui n'est pas, dit-il, changer d'occupation.

Pour me rendre chez M. Flamaran , je n'ai qu'à traverser le Luxembourg, un chemin que j'aime, le chemin des grands écoliers. Me voici à sa porte.

— M. Flamaran?

La vieille qui m'ouvre me toise sérieusement, Il en vient tant de ces petits étudiants de pre» mière année qui, sous prétexte d'hommages, importunent monsieur! Des hommages! on en mourrait s'il fallait tout recevoir. Elle reconnaît que je suis au moins licencié, à mes moustaches sans doute, et dit:

— Je crois qu'il est là.

Il est bien là, en effet, enveloppé de sa robe de chambre dans son cabinet surchauffé, qui cligne un œil pour mieux assurer l'autre, hésite, me remet, me tend les bras.

— Voilà mon Latin Junien. Gomment allezvous ?

— Très bien, monsieur Flamaran ; ce sont mes Latins Juniens qui vont mal.

— Pas possible ? Nous allons voir cela. Mais, d'abord, je ne me souviens plus d'où vous êtes, et j'aime à savoir d'où sont les gens

— De la Châtre. Seulement, je passe mes vacances à Bourges, chez mon oncle Mouillard.

— Oui, oui, Mouillart, par un t, n'est-ce pas?

— Non, par un d.

— C'est que, voyez-vous, j'ai connu autrefois un général Mouillart qui avait fait la campagne de Crimée, un homme charmant. Mais il ne doit pas être de votre famille, parce que son nom finissait par un t.

Il disait tout cela naïvement, mon excellent maître, avec l'évident désir de m'ètre agréable et de me témoigner quelque intérêt.

— Vous êtes marié, jeune homme?

— Non, monsieur Flamaran, mais je n'y répugne pas.

— Mariez-vous de bonne heure. Le mariage est la sauvegarde de la jeunesse. Il y a bien quelques gentilles héritières, à Bourges?

— Des héritières, sûrement. Pour gentilles, à la distance où je suis. . .

— Évidemment, à la distance où vous êtes... Vous ferez comme moi : on se renseigne, on va voir! Je suis allé jusque dans le Forez, moi, monsieur Mouillard, chercher madame Flamaran

— Ah ! elle est Forézienne ?

— Parfaitement. J'y suis resté quinze jours ; non, c'est-à-dire quatorze, en pleine année scolaire, et j'ai ramené Sidonie. C'est une jolie ville, Bourges.

— Oui, en été.

— Et bien plantée. Je me souviens d'une bien belle affaire que j'ai gagnée là. J'avais pour adversaire un de mes savants collègues. Nous avions donné chacun une consultation, en sens contraire naturellement. Je l'ai battu, ah ! mais, battu!

— Complètement.

— Il n'en restait rien, mon bon. Vous connaissez l'affaire?

— Non.

— Une question magnifique. Je dois avoir encore quelque part ce petit travail. Je vais vous montrer cela.

Le brave homme était radieux. Il n'avait sans doute pas causé de la journée, il avait besoin de se détendre et d'être aimable avec quelqu'un : je me trouvais à point nommé, et toute la douche d'eau de rose fut pour moi. Il se leva, s'approcha de la bibliothèque, parcourut du regard les titres d'une rangée de livres, prit un volume, et commença à demi-voix :

20 ONE TACHE d'eNCRE

« L'association est l'immense levier sur lequel la vieille société s'appuie pour se dégager de ses langes et prendre un essor plus élevé... » Bah ! qu'est-ce que je lis là? Je vous demande pardon. C'est d'un de mes collègues des Sciences morales. Où diable est cette consultation?

11 la retrouva, et me résuma l'affaire, texte en main, avec les noms, les dates, les péripéties et de nombreuses citations in extenso.

— Oui, mon jeune ami, 218 000 fr. que j'ai gagnés du coup pour M. Prébois, de Bourges. Vous connaissez M. Prébois, l'industriel?

— De nom.

Enfin la brochure fut réintégrée dans la bibliothèque, et M. Flamaran voulut bien se souvenir que j'étais venu pour cause de Latins Juniens.

— Quels textes vous arrêtent?

— L'absence de textes, monsieur Flamaran. Je v^tudrais savoir si les Latins Juniens n'avaient pas un costume à eux.

— C'est trop juste.

Il se gratta l'oreille.

— Gains ne dit rien là-dessus?

— Non.

— Ni Papinien?

— Non.

UNE TACHE D'ENCRB 2i

— Ni Juslinien?

— Non.

— Alors je ne vois qu'une ressource.

— Laquelle?

— Allez voir Gharnot.

Je me sentis pâlir, et ce fut d'un air pileux que je balbutiai :

— M. Gharnot, del'Acad...

— De l'Académie des Inscriptions, mon intime ami, qui vous recevra comme un fils. Il n'en a pas, le pauvre garçon.

— La question n'est peut-être pas assez importante pour que j'aille ainsi...

— Comment 1 pas assez importante? Toutes les questions sont importantes quand elles sont neuves. Gharnot s'occupe de médailles : médailles et costumes, c'est un. Je vais lui écrire pour lui annoncer votre visite.

— Je vous en prie, monsieur Flamaran.

-^ Si, si, je vais lui écrire, dès ce soir. Il

sera enchanté de vous voir. Je le connais, voyez- vous. Il est comme moi. Il aime les jeunes gens qui travaillent.

M. Flamaran me tendit la main :

— Au revoir, jeune homme, et sitôt docteur marions-nous I

Je ne me remis de la secousse qu'au milieu

22 DNE TACHE D'BNCRE

du jardin du Luxembourg, près du jeu de paume où je m'assis accablé. Faites donc du zèle I Allez consulter votre président de thèse ! Ah! vmgt-trois ans que tu es, quand seras-tu sage?

9 heures du soir.

C'est décidé. J'irai chez M. Gharnot. Mais je passerai auparavant chez son libraire pour avoir plusieurs petits renseignements sur les travaux scientifiques de cet homme célèbre que j'ignore tout à iait.

31 décembre.

Il demeure rue de l'Université.

J'en reviens. J'ai été reçu. Je le dois à une surprise, à un oubli de consigne.

Quand j'entrai, cinq heures sonnant, il faisait tourner au-dessus de la lampe une spirale en papier pour amuser sa fille, lui, membre de l'Institut, elle, fille de dix-huit ans. Voilà donc à quoi ils s'occupent hors séances, ces pontifes 1

C'était dans le cabinet plein de bibliothèques

ouvertes, vitrées, hautes, basses, à colonnes ou sans colonnes, de statuettes jaunies par la fumée, de guéridons où abondaient les pressepapier, les coupe-papier, les gratte-papier et les encriers dits artistiques. Il était assis devant la table, le dos au feu, un bras levé tenant une épingle à cheveux, pivot de la spirale qui tournait lestement. De l'autre côté, sa fille debout, courbée, le menton dans ses deux mains, riait à belles dents, par besoin de rire, de répandre sa jeunesse et do réjouir ce vieux père qui la regardait, charmé.

Je dois avouer que le tabeau était joli, et que M. Gharnot ressemblait très peu en ce moment à celui qui m'était apparu derrière le pupitre.

La contemplation ne fut pas longue.

Dès que j'eus soolevé la portière, la jeune fille se redressa vivement, et tourna la tête de mon côté avec un petit air hautain qui cachait, je pense, un peu de confusion. Toutes proportions gardées, Diane dut avoir cet air-là quand Actéon parut. M. Gharnot ne se leva pas, mais entendant venir quelqu'un, fit faire demi-tour à son fauteuil, tandis que ses yeux encore éblouis de lumière cherchaient l'importun dans la pénombre du cabinet.

a LNE TACHE d'encre

Je me sentais deux fois mal à l'aise devant ce lecteur d'incunable et devant cette enfant rieuse.

— Monsieur, conimençai-je, je vous devais des excuses...

Il me reconnut. La jeune fille fit un mouvement.

— Reste, Jeanne, reste, ce ne sera pas long : Monsieur vient pour excuses.

Ce début était cruel.

Elle le pensa peut-être, et se retira discrètement dans un coin d'ombre, près de la bibliothèque du fond.

— J'ai beaucoup regretté, monsieur, cet accident de l'autre jour... J'ai maladroitement posé le porte-plume en équilibre, équilibre instable... J'ignorais d'ailleurs qu'il y eût un lecteur derrière le pupitre. Évidemment, si je l'avais su, j'eusse... j'eusse agi différemment.

M. Gliarnot me laissait me noyer avec la satisfaction recueillie d'un pécheur qui tient un ^Mrdon au bout de sa ligne. Il avait l'air de me trouver si bête que j'en étais bête en effet. Et puis aucune réponse, rien. Le silence n'est pas, hélas ! que la leçon des rois . C'est bien celle de tout le monde. Je trouvai encore deux ou trois formules aussi platement malheureuses

qu'il reçut avec le même sourire fin et le même silence.

Pour me tirer d'embarras :

— Monsieur, lui dis-je, je venais également vous demander un renseignement scientifique.

— A votre disposition, monsieur.

— M. Flamarana dû vous écrire à ce sujet?

— Flamaran ?

— Oui, il y a trois jours.

~ Je n'ai rien reçu. N'est-ce pas, Jeanne?

— Non, père.

— Ce n'est pas la première fois que mon excellent collègue promet d'écrire et n'écrit pas. Peu importe, monsieur, vous m'êtes tout présenté .

— Monsieur, j'achève mon doctorat.

— Es lettres?

— Non, en droit, mais je suis licencié es lettres.

— Vous ferez sans doute votre médecine après?

— Oh! monsieur !

— Pourquoi pas, quand on collectionne le> titres? Vous avez donc des dispositions litlcraires?

— On me l'a dit.

— Un certain penchant très vif, n'est-ce pas, aux compositions poétiques?

26 UNE TACUE d'encre

— Mon Dieu, oui.

— Je connais le cas : les parents forcent au droit, la nature incline aux lettres; officiellement Cujas, secrètement les Muses ! le Digeste ouvert sur la table et des vers dans tous les tiroirs 1 C'est bien cela ?

Je m'inclinai. Il jeta un coup d'oeil du côté de sa fille.

— Eh bien, monsieur, je vous avoue que je ne comprends pas, mais absolument pas, cette manière de faire. Pourquoi ne pas suivre la nature? Vous n'avez plus de volonté, vous autres jeunes gens, soit dit sans vous offenser, monsieur. J'avais dix-sept ans, moi, quand j'ai commencé à m'occuper de médailles. Ma famille me destinait à l'enregistrement : oui, monsieur, à l'enregistrement. Contre moi j'avais deux grands-pères, deux grand'mères, mon père, ma mère et six oncles, tous furieux. Si n'ai pas cédé, et cela m'a mené à l'Institut. Est-ce vrai, Jeanne ?

Mademoiselle Jeanne était revenue près dtla table, à la place qu'elle occupait lors de mon arrivée, et semblait, depuis un instant, tort occupée à ranger les livres jetés pêle-mêle sur le tapis vert. Mais elle avait un but caché : ressaisir la spirale demeurée en souffrance el

dont l'épingle se dressait le long de la lampe. Sa main légère, errant çà et là, avait, par de savantes manœuvres, dissimulé le corps du délit derrière une pile d'in-douze, et l'attirait lentement au milieu des encriers et des pressepapier .

M. Gharnot l'interrompit dans ce petit manège.

Elle répondit, avec un balancement de tète et très gentiment :

— Mais, mon père, tout le monde ne peut pas être de l'Institut.

— Il s'en faut de beaucoup, Jeanne; monsieur, par exemple, se livre à un genre d'inscription sur vélins qui ne le rendra jamais mon collègue. Docteur en droit et licencié es lettres, vous serez notaire, monsieur?

— Pardon, monsieur, avoué.

— J'en étais sûr. Vois-tu, Jeanne, c'est un lilemme dans les familles provinciales : être n'pué .si l'on n'est pas notairCj é^a notaire si. l'on^n'est pas avoué.

M. Gharnot parlait avec un demi-sourire xaspérant. J'aurais dû rire, parbleu, je le ais bien, avoir de l'esprit, celui tout au moins le me taire, de ne pas répondre aux agaceries de ce savant vindicatif. Au lieu de cela,

Î8 UNE lACHE d'encre

j'eus la sottise de me piquer, de perdre la tête.

— Que voulez-vous, répondis-je, il me faut une carrière lucrative. Celle-là ou une autre, qu'importe? Tout le monde ne peuf pas être de l'Institut, comme l'a dit mademoiselle; tout le monde ne peut pas se donner le luxe de publier à ses frais des ouvrages qui se vendent à vingt-sept exemplaires.

Je m'attendais à un coup de foudre, à quelque chose comme une explosion de dynamite. Pas du tout. M. Gharnot sourit tout à tait, d'un air extrêmement bonhomme :

— Je vois que vous consultez volontiers les libraires, monsieur.

— Mais oui, monsieur, à l'occasion.

— C'est fort joli déjà, à votre âge, d'être de cette force en bibliographie. Vous me permettrez toutefois d'ajouter quelque chose aux notions que vous possédez. Le gros succès est un point de vue, mais faux. Vingt-sept exemplaires, quand ils sont lus par vingt-sept hommes d'esprit, cela vaut une popularité. Croiriezvous qu'un de mes amis en a fait tirer huit seulement d'nne étude mathématique? Il en a donné trois. Les cinq derniers restent à vendre. Et c'est le premier mathématicien de France, monsieur!

Mademoiselle Jeanne l'avait pris autrement. La tête haute, la joue empourprée, elle me jeta du bout des lèvres, avec une moue souveraine :

— Il y a des succès d'estime, monsieur I J'en étais bien convaincu, hélas I et je n'avais

pas besoin de cette nouvelle leçon pour apercevoir toute l'inconvenance de mes paroles, pour me sentir grossier, absurde, irrémissiblement compromis dans l'esprit de M. et de mademoiselle Gharnot. Elle me fut cruelle, cependant. Il n'y avait plus qu'à brusquer la sortie. Je me levai.

— Mais, me dit M. Gharnot du ton le plus poli, il me semble que nous n'avons pas traité cette difficulté qui vous amenait.

— Je ne voudrais pas, monsieur, abuser davantage de vos instants.

— Gomment donci II s'agit?...

— Du costume des Latins Juniens.

— C'est une question difficile, comme la plupart de celles qui touchent au costume. Avez-vous consulté les dix-sept volumes de l'Allemand Friedchenhausen ?

— Non.

— Vous avez au moins lu, sur la parure dans l'antiquité, l'Anglais Woodsmilh?

— Pas davantage : je ne sais que Titalien.

— Eh bien ! parcourez deux ou trois traités de numismatique, le Thésaurus Morellianus, par exemple, les Prœstantiora Numismata de Vaillant, ou Banduri, ou Pembrock, ou Pellerin. Vous aurez chance d'y trouver une piste.

— Merci, monsieur, merci.

Il me reconduisit jusqu'à la porte.

En me détournant, j'aperçus mademoiselle Jeanne immobile, avec son même air de Diane offensée, qui tenait entre ses doigts roses la spirale reconquise.

Et me voilà dehors !

Ai-je été assez maladroit, assez malhonnête, assez malheureux ! Venir pour s'excuser et aggraver l'offense! Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. Et cette jeune fille, je l'ai blessée. Elle m'avait défendu pourtant; elle avait dit à son père un : « Tout le monde ne peut pas rtre de l'Institut I » qui signifiait : « Pourquoi tourmentez-vous ce jeune homme, mon père ? Il est confus, il est embarrassé, il me fait pitié. » Pitié, c'est bien le sentiment qu'elle a dû éprouver pour moi tout d'abord. Puis est venue cette sortie impertinente sur les vingt-sept exemplaires, et mademoiselle Jeanne, à l'heure qu'il est, me hait certainement; oui, elle me

hait. Je ne sais pas de pensée plus pénible. Mademoiselle Charnot a beau n'être pour moi qu'une étrangère, qu'une apparition fugitive dans ma vie, sa colère me pèse, et sa moue dédaigneuse me poursuit.

J'ai rarement été plus mécontent de moimême et des autres. 11 me faut une diversion, une distraction, quelque chose qui fasse oublier. Et, pour rentrer chez moi, je commence par descendre jusqu'à la Seine par la rue deBeaune.

Mon Dieu, qu'il y a de jolis jours d'hiver, à Paris! Le soleil est couché pour les maisons : toutes les lampes sont allumées. Mais dehors, de grands rayons roses traversent le ciel d'un azur pâle et lavé de pluie. Il gèle. La gelée, c'est le diamant partout, aux brindilles des arbres, aux angles des pierres, sur les toits et jusque sur le chapeau des cochers qui passent, récoltant des aigrettes dans la brume. La Seine charrie des moires d'écume blanche. Sur les mouches, personne que le timonier. Mais que de monde sur le pont du Carrousel I que de cols de fourrure et que de manchons se croisent sur les trottoirs, tandis que les omnibus de la ligne Batignolles-Clichy et cent voitures à la file font trembler la chaussée I Tout se hâte. Les piétons sont lestes et les cochers

adroits. Les courants se côtoient, les groupes se mêlent sans se heurter, se déploient, et se dissipent comme une fumée de cigare. Il y a dans cette foule d'innombrables glissements, une agilité intelligente qu'on ne rencontre qu'ici. Tous les visages sont roses, et presque tous sont jeunes. C'est incroyable ce qu'il y a de jeunes gens, de jeunes filles, de jeunes femmes dehors. Où sont les vieux? Chez eux, sans doute, au coin des poêles. Toute la jeunesse est sortie. Elle trotte, c'est sa manière. Elle a les yeux grands ouverts, et dans les yeux la vie qui brille. Les jeunes gens surtout ont un air plein d'avenir. Ils sont sûrs de la vie. Chacun a sa place, sa carrière, son rêve prosaïque arrêté. Ils se ressemblent. Je les prends tous pour des sous-préfets, tant ils sont importants, et graves, et bien gantés. Ils vont deux par deux, tout droits, sans regarder, causant peu, marchant vite, vers le vieux Louvre, bientôt enfoncés et disparus dans la brume épaissie où tremblent les feux des réverbères.

Tout ce monde va dîner rive droite.

Moi, je dîne rive gauche, chez Carré, où il y a beaucoup de Valaques. Au revoir, la Seine I Bonne nuit, monsieur Charnot ! Adieu, mademoiselle Jeanne I

Même jour, 8 heures du soir.

Me voici rentré dans mon cabinet de travail. Il y fait froid . Madame Menin, qui prend soin de mon ménage, a laissé mourir le feu. Tiens 1 elle a aussi oublié son plumeau sur le manuscrit de ma thèse. Est-ce un emblème, un présage de cette poussière qui attend mon œuvre encore inachevée ? Qui saura tout l'esprit mordant du hasard ?

Huit heures... M^ Mouillard, ses procédures accomplies, doit commencer son whist avec M« Horlet et M^ Hublette, avocats à la Cour de Bourges. Ils m'attendent. C'est là une affreuse pensée. Oublions, mon cœur, oublions ! Et M. Gharnot? Je suppose qu'il continue à faire tourner la spirale.

Les hommes graves s'amusent à des riens, vraiment. Je suis peut-être un homme grave : tout m'amuse... A propos, est-elle blonde ou brune, mademoiselle Jeanne? Voyons, recueillons nos souvenirs... Mais certainement elle est blonde ; je revois les reflets dorés, sous la

lampe, des cheveux légers qui frisent autour de ses tempes. Elle a un aimable visage, d'ailleurs, cette jeune fille, pas régulier, mais rose, ouvert, et puis l'air vivant qui manque à tant de jolies femmes...

Madame Menin a encore oublié quelque chose, c'est de fermer ma fenêtre. Elle en veut à mes jours I Madame Menin croit à la métempsycose. Si jamais elle renaît, ce sera dans le corps d'un étourneau...

Je viens de fermer la fenêtre. La nuit est calme, avec des étoiles voilées et tremblotantes. L'année finit mélancoliquement.

Je me souviens que par une nuit semblable, au collège, je m'étais réveillé tout à coup, un rayon de lune m' ayant ouvert les yeux. Il y a toujours une petite anxiété à ressaisir ses sens en pleine nuit, au milieu de ce monde immobile qui n'est pas fait pour eux. Je regardai d'abord les deux rangées de lits du dortoir, fuyant parallèlement selon les lois de la perspective, mes camarades enfoncés sous leurs couvertures et formant tantôt des masses grises, tantôt des masses blanches, suivant qu'ils couchaient loin ou près des fenêtres, la lumière fumeuse du quinquet posé sur une cloison, au milieu de la salle, et tout là-bas,

dans les profondeurs de l'ombre, la cage formée de deux rideaux jaunes où dormait le surveillant. Aucun bruit autour de moi. Tout reposait. Au dehors, mon oreille surexcitée par la petite fièvre de l'émotion percevait un chant étrange, très doux, cent fois répété. C'étaient des notes détachées, notes d'appel, tendres et anxieuses. Par moments, elles s'éloignaient, et je ne les entendais plus que comme une petite fumée de son, puis elles se rapprochaient, passaient au-dessus de moi, et s'éloignaient encore. Ce clair rayon de lune m'invitait à découvrir le mystère. Je sautai du lit, et, en chemise, j'allai ouvrir la fenêtre. Il pouvait être onze heures. L'air piquant de la nuit et la lumière m'enveloppèrent en même temps, et me causèrent une impression délicieuse. La grande cour était déserte avec ses peupliers dépouillés et ses grilles à fers de lance. Le sable brillait par endroits. Je levai les yeux, et d'une constellation à l'autre, j'eus beau interroger le bleu profond du ciel, pas une ombre, pas une aile noire ne s'y découpait. Toujours, cependant, les mêmes cris tristes et doux s'égrenaient dans l'air, chant d'un être invisible qui paraissait me vouloir quelque chose, et m'avait peut-être éveillé.

36 UNE TACHE D^ENCRB

La pensée me vint que c'était l'âme de ma mère qui m'appelait, de ma mère dont la voix était faible et très harmonieuse aussi. « Je songe à toi, disait-elle, je songe à toi; je te vois, disait-elle, je te vois; je t'aime, disait-elle, je t'aime. — Montrez-vous, répondais-je, ô ma mère, montrez- vous I » Et je cherchais tout inquiet pour la voir, suivant la voix dans les cercles qu'elle parcourait, et, ne découvrant rien, je me mis à pleurer.

Tout à coup je fus brutalement saisi par l'oreille :

— Que faites-vous là, petit misérable ? Êtesvous fou ? Le vent vient jusqu'à mon lit. Cinq ■cents vers !

Le surveillant, en caleçon et pantoufles, roulait des yeux terribles.

— Oui ! monsieur, certainement, monsieur 1 Mais écoutez donc comme elle parle I

— Qui ça?

— Ma mère.

Il me regarda pour voir si j'étais éveillé, prêta l'oreille, la tête penchée de côté, puis ferma la fenêtre avec colère, et s'en alla en haussant les épaules.

— Ce sont des vanneaux qui font le tour de la lune, dit-il, cinq cents vers I

ONE TACHE d'ENCRK 37

Je les ai faits, les cinq cents vers. Ils m'ont appris ce qu'il y a d'extra-légal et de dangereux à être un rêveur. Ils ne m'ont ni convaincu, ^ni guéri.

Je crois encore qu'il y a, éparses dans la nature, des voix qui parlent et que bien peu entendent, comme il y a des millions de fleurs qui éclosent loin de tout regard humain. Malheur à ceux qui en devinent quelque chose ! Ils retourneront invinciblement à ces sources cachées, ils répandront en de vagues illusions leur force et leur jeunesse, et, pour la fugitive impression qu'ils auront goûtée, pour la phrase incomplète qu'ils auront perçue, ils auront sacrifié le commerce des hommes et l'amitié même. Oui, malheur aux écoliers qui ouvrent leur fenêtre pour voir trembler la lune, et qui ne se corrigent pas 1 Ils se trouveront, de très bonne heure, isolés dans la vie, réduits à euxmêmes, comme moi, ce soir, au coin de mon feu mort.

Pas un ami ne viendra frapper à ma porte, pas un. J'ai bien quelques camarades auxquels je donne ce titre. Nous ne nous détestons pas. Au besoin, ils me rendraient service. Mais nous ne nous voyons guère. Que viendraientiîs faire ici ? Les rêveurs ne se confient pas,

ils se dérobent ; ils s'en vont aux quatre vents du ciel ; la politique les agace ; une nouv*îlle les laisse indifférents ; les douleurs qu'ils se créent n'ont de remède que les joies qu'ils inventent ; ils ne sont naturels que lorsqu'ils se trouvent seuls, et ne causent bien qu'avec euxmêmes.

Ce travers d'esprit, un seul me l'a pardonné: c'est Sylvestre Larapron. Il a près de vingt ans de plus que moi. C'est pour cela qu'il est indulgent. D'ailleurs, entre un rêveur comme moi et un artiste comme lui, il n'y a que la distance du métier. Il traduit ses rêves ; moi, je dissipe les miens : mais nous rêvons tous deux. Cher LampronI la bonne et vaillante nature 1 II a résisté à cet épaississement moral et physique qui s'empare de tant d'hommes aux approches de la quarantaine. Il fait bonne mine au travail et bonne mine à la vie. Il est gai, de la gaieté virile des honnêtes gens résignés.

Presque toujours quand j'arrive chez lui, je le trouve assis devant une petite fenêtre aux vitres dépolies, dans un coin de l'atelier, courbé sur quelque gravure. J'ai la permission d'entrer à n'importe quelle heure; il a celle de ne pas se déranger. Sans lever les yeux, sans savoir au juste qui vient d'ouvrir la porte, il ré-

pond : bonjour 1 puis continue la hachure commencée. Je m'installe alors sur le canapé d?i fond, recouvert d'une housse fanée, et je sui? libre, jusqu'à ce que Lampron veuille bien me donner audience, de dormir, de fumer ou dp feuilleter les merveilleux cartons appuyés le long du mur. Il y a là des trésors inestimables, car Lampron est un artiste de génie, qui n'a que le tort de vivre et d'être modeste : aussi ne lui accorde-t-on encore qu'un immense talent. Nul parmi les peintres et les graveurs en renom, — il est l'un et l'autre, — n'a fait un apprentissage plus consciencieux et ne pousse au même degré que lui la probité de son art. Son dessin est d'une correction irréprochable, un peu sévère même, comme celui des primitifs. On devine, à parcourir ses œuvres, sa préférence pour les vieux maîtres, Pérugin, Fra Beato, Botticelli, Memling, Holbein,qui ne sont pas les maîtres à la mode, mais qui sont demeurés ceux de la vigueur du trait, de la simphcité, de la grâce naïve, de l'émotion vraie. U a copié à l'huile, à la gouache, à la plume, au crayon, presque tous les tableaux de ces peintres, au Louvre, en Allemagne, en Hollande, en Italie surtout oii il a longtemps vécu Avec de pareils goûts, l'habitude ou plutôt l'ir-

40 DNE TACHK D'ENCRB

révocable décision de ne peindre ou de ne graver que des portraits ou des scènes religieuses, l'horreur des réclames et des coteries, un idéal archaïque servi par des procédés nouveaux, un pareil artiste ne peut guère avoir que l'estime parfois jalouse des gens du métier et des rares connaisseurs qui connaissent quelque chose en art. Il laisse volontairement à d'autres, avec le plus absolu dédain, les faveurs de la foule, le succès doré de l'exportation américaine et le droit de porter des manchettes de dentelle. En un mot, dans un temps où l'artiste se double souvent d'un industriel et quelquefois d'un charlatan, lui n'est qu'artiste.

Quand il est riche, ce qui arrive, ce n'est jamais pour longtemps. Une partie de ce qu'il a reçu passe en aumône, l'autre dans la besace des confrères mendiants. Ils accourent, la main tendue, au bruit de l'or à peine compté; chacun est au plus creux de l'infortune, à la veille de remonter la pente fatale, perdu si la main secourable de Lampron n'y pourvoit, sauvé s'il prête de quoi acheter un bloc de marbre, de quoi [ ayer le modèle, de quoi dîner le soir. Il prête, autrement dit, il donne: ce sont des mots synonymes dans plusieurs mondes. Et, de tout ce qu'il a gagné, la gloire seule lui reste. En-

core n'en prend-il que le moins qu'il peut, humble, retiré, fuyant les fêtes. Je crois qu'il n'aurait souvent pas de quoi vivre sans sa mère qu'il fait vivre et qui lui rend ce grand service d'avoir besoin de quelque chose. Elle ne thésaurise pas, l'excellente madame Lampron,elle joue seulement le rôle des barrages en gazon que les paysans, au printemps, construisetit dans les ruisseaux de notre Berry : l'eau passe par-dessus, par-dessous, même au travers, mais il en reste un peu pour les grandes séche- ■^esses.

Je l'aime, mon ami Lampron, avec la pleine conscience de sa supériorité. Son énergie me remonte, son conseil m'affermit, il peuple pour moi la solitude profonde de Paris.

Si j'allais le voir? Veiller seul ce soir, c'est plus triste que de coutume. La mort de l'année amène des pensées tristes, 31 décembre, Saint-Sylvestre... Saint-Sylvestre 1 mais c'est sa fête! 0 ingrat qui n'y songeais pas ! Vit^, prends ton pardessus, ta canne, ton chapeau, et cours, avant qu'ils n'aient gagné le lit, ces deux réveille-l'aube !

Même jour, onze heures du soir.

Quand j'entrai dans l'atelier, Lampron était tellement absorbé par le travail qu'il ne m'entendit pas.

La vaste pièce, éclairée seulement dans un angle, avait une physionomie étrange. Autour de moi, les tableaux pendus à toutes les hauteurs, les chevalets dressés le long des murs, les moulages d'antiques accrochés çà et là, n'offraient que des teintes de cendre et de fumée, des formes vagues qui prolongeaient et mêlaient leurs ombres jusqu'au milieu du plafond; un mannequin drapé, tombé contre une porte, écoutait le vent siffler ; la baie immense du vitrage ouvrait sur la nuit. Rien ne vivait dans cette partie de la salle, rien ne luisait, si ce n'est quelques étincelles sur l'or des cadres et sur la lame de deux épées en croii,. Seulement, dans un coin, tout au fond, à une distance qu'exagéraient les ténèbres, Lampron gravait, seul, immobile sous le feu de sa lampe. Il me tournait le dos. La lumière éclairait fortement sa main fine, la courbe dégarnie de sa tête qu'elle entourait d'une auréole et un portrait,

CNE TACHE D'ENCRE 43

— une tête de femme, — qu'il copiait. Je le trouvais superbe ainsi, et je pensais que cette scène intime, par son sens profond et par son clair-obscur, eût doublement tenté Rembrandt.

Je frappai du pied.

Lampron t^'^essaillit, et se tourna à demi. Ses yeux se plissèrent pour fouiller l'ombre.

— Ah, c'est toi 1 dit-il.

Et, se levant, il s'avança rapidement vers moi, comme pour m'empêcher de m'approcher de la table.

— Tu ne veux pas que je voie?

Il hésita un instant.

— Au fait, répondit-il, pourquoi pas?

La planche de cuivre était à peine rayée do quelques traits de pointe.

Il tourna tous les faisceaux lumineux du réflecteur vers le modèle.

— Oh ! l'admirable tête, Lampron 1

Elle était adorable, en effet, cette tête d'adolescente italienne , posée de trois quarts , peinte à la manière de Léonard, avec des lignes fondues et fortes, des reflets, des dégradations de teintes d'une douceur infinie, ayant, comme les portraits de femmes du maître, un regard droit, qui va toujours au delà du vôtre, et qu'on interroge en vain. Les cheveux bruns,

avec des scintillements d'or, se modelaient en bandeaux sur les tempes. Le cou , un peu long, sortait d'une robe sombre indiquée largement.

— Je ne connaissais pas cela, Sylvestre?

— Non, c'est une vieillerie.

— Un portrait, évidemment?

— Mon premier.

— Tu n'as jamais fait mieux : le dessin, la couleur, la vie, tout y est.

— A qui le dis-tu ? Il y a, vois-tu, aux heures de jeunesse, des moments d'inspiration véritable, où quelqu'un nous parle à l'oreille et nous conduit la main, une légèreté de touche, une inexpérience hardie et heureuse, une audace féconde qu'on ne rencontre plus ensuite. Croirais-tu que j'ai essayé dix fois de reproduire cela à l'eau-forte sans y parvenir?

— Pourquoi essayes-tu?

— Oui, pourquoi, n'est-ce pas? C'est un peu de folie.

— Tu ne retrouverais pas un pareil modèle, et c'est une raison.

— Oh ! non, tu dis bien, je ne le retrouverais pas.

— Quelque Italienne de haut rang, une princesse, peut-être?

— A peu près.

— Qu'est-elle devenue?

— Eh I sans doute ce que deviennent les princesses. Fabien, mon jeune ami, qui vois encore la vie à travers les contes de fées, tu dois lui supposer un sort heureux, te la représenter riche, très gâtée, très adulée, parlant du bout des lèvres, sur la terrasse de sa villa aux grands pins, tandis que la nuit tombe, de ce barbare d'au delà des Alpes qui fit son portrait à vingt ans et de la dernière toilette qu'elle a reçue de Paris?

— Oui, je la vois ainsi, très belle encore.

— Tu devines admirablement, Fabien. Elle est morte, mon cher, et cette idéale beauté est réduite à quelques os blancs au fond d'une tombe.

— Pauvre fille!

Sylvestre, en me parlant, avait pris un ton de sarcasme qui ne lui était pas habituel. Il regardait son œuvre avec une émotion si vraie et si triste que j'en fus frappé. Je compris que dans ce passé de sa vie, dont je savais peu de chose, Lampron cachait une douleur que j'avais, sans le vouloir, avivée.

— Mon ami, lui dis-je, laisse tout cela. Je viens te souhaiter ta fête et t'embrasser.

— Ma fête I c'est vrai, ma pauvre mère me

46 DNE TACHE D'ENCRE

l'a souhaitée ce matin, puis je me suis mis au travail, et j'ai oublié le reste. Tu as bi^n fait de venir. Elle aurait de la peine, la chère femme, si aujourd'hui je ne passais pas un bout de soirée près d'elle. Allons la retrouver

— Volontiers. Mais, Sylvestre, j'ai fait un oubli, moi aussi.

— Lequel?

— Je n'ai pas de fleurs.

— Elle en a, tranquillise-toi, des fleurs du Midi, capiteuses, tout un panier, de quoi faire vivre une ruche d'abeilles ou de quoi tuer un homme dans son sommeil, au choix. C'est une attention annuelle d'un créancier très malheureux.

— D'un débiteur, tu veux dire?

— Non, je dis bien, d'un créancier.

Il prit la lampe. Les ombres, déplacées, coururent le long des murs comme des araignées gigantesques, les deux épées flamboyèrent, la Vénus de Milo jeta vers nous un regard altier, la Polymnie apparut eL s'effaça, rêveuse. Arrivé à la porte, je pris dans mes bras le mannequin drapé.

— Permettez 1 lui dis-je, — et nous sortîmes de l'atelier pour entrer dans le petit salon de madame Lampron.

Elle était assise près d'un guéridon, tricotanl des bas, les pieds sur sa chaufferette. Son bon vieux visage épais et ridé nous sourit. Elle piqua ses aiguilles sous le bonnet de dentelle noire qu'elle portait toujours, et les retira presque aussitôt.

— D a fallu que vous vinssiez, dit-elle, monsieur Mouillard , pour l'arracher de son atelier.

— Un jour de Saint-Sylvestre, c'est affreux ! L'amour de son art a dénaturé votre fils, madame Lampron.

Elle le regarda tendrement qui, à peine entré, s'était penché vers le feu, et secouait sa pipe à moitié pleine sur les chenets, ce quil ne manquait jamais de faire dès qu'il arrivait chez sa mère.

— Cher enfant I dit-elle.

Puis, s'adressant à moi :

— Vous êtes un bon ami, monsieur Fabien. Jamais une Saint-Sylvestre ne s'est fêtée ici sans vous, depuis que vous habitez Paris.

— Pourtant, madame, je manque ce soir à mes traditions : je n'ai pas de bouquet. Mais Sylvestre m'a raconté que vous veniez de recevoir des fleurs du Midi, d'un créancier malheureux.

Je ne sais quel effet ces mots produisirent sur elle. Elle qui ne s'interrompait de tricoter ni pour écouter, ni pour parler, posa son ouvrage sur se? genoux, et, fixant sur moi ses yeux où perçait une inquiétude :

— Il vous a raconté?

Lampron qui tisonnait, les pieds dans ses chaussons de travail étendus vers le feu, se détourna.

— Non, mère, je lui ai seulement dit que nous avions reçu un panier de fleurs. C'est une maigre confidence. Mais, quand même il saurait tout? N'est-il pas assez notre ami pour tout savoir? Il y a longtemps que ce serait fait, si ce n'était une cruauté de partager entre trois le poids d'un chagrin qu'on peut porter à deux.

Elle ne répondit rien, et se remit à tordre la laine entre ses aiguilles, mais agitée, et songeant au dedans à quelque chose de triste.

Pour détourner la conversation, je leur fis le récit de ma double mésaventure à la Bibliothèque nationale et chez M. Charnot. Je tâchais d'ùtre drôle et je croyais y réussir. La vieille mère souriait faiblement. Lampron demeurait sombre, et hochait la tête d'un air d'impatience. Je terminai en disant ;

— Bénéfice net, deux ennemis, dont l'un charmant.

— Oh ! les ennemis, dit Sylvestre, c'est une génération spontanée. On n'y peut rien, et les grands chagrins ne viennent pas d'eux. Mais défie-toi des ennemis charmants.

— Elle me déteste, je t'en réponds : si tu l'avais vue !

— Et toi?

— Moi? elle m'est indifférente.

— En es-tu sûr?

Il me demandait cela gravement, sans me regarder, en roulant une allumette de papier. Je me mis à rire.

— Qu'as-tu donc aujourd'hui, misanthrope? Je t'assure qu'elle m'est parfaitement indifférente. Mais, quand il en serait autrement, Sylvestre, où serait le crime?

— Le crime ? Il n'y en aurait pas, parbleu I Seulement, je m'inquiéterais pour toi, j'aurais peur. Vois-tu, mon cher, je te connais : tu es né littérateur, rêveur, artiste à ta manière: tu n'as, pour t'engager dans la redoutable aventure d'un amour quelconque, ni esprit de suite, ni sang-froid, ni résolution ; les impressions seules te guident, t'abattent ou te relèvent ; tu n'es qu'un enfant!

50 OKE TACHE d'eNCRS

— Je le veux bien, et après?

— Après? dit-il en se levant et avec une animation extraordinaire, j'ai connu jadis quelqu'un qui te ressemblait et dont la première tendresse, inconsidérée, mais profonde comme serait la tienne, a brisé le cœur pour jamais. Car ça se brise, le cœur, mon cher, et c'esl une porcelaine qui ne se raccommode pas !

La mère de Lampron l'interrompit de nouveau, d'un air de reproche.

— Il est venu pour te souhaiter ta fête, mon enfant

— C'est un jour comme un autre pour re» cevoir un bon avis, mère. D'ailleurs, puisqu'il ne s'agit ici que d'un de mes amis ? L'histoire n'est pas longue, Fabien, et elle est instructive. Je vais te la résumer. Il était très jeune, mon ami, très enthousiaste. Il courait les musées de l'Italie, son pinceau à la main, et, dans le cœur, la chanson ininterrompue de sa jeunesse en fête. Rien ne l'avait déçu, rien ne l'avait heurté. Il pliait l'avenir à la fantaisie de ses rêves. C'est à peine s'il descendait parmi les hommes, de ces régions supérieures où tant de chefs-d'œuvre, sans cesse renouvelés "X)us ses yeux, emportaient son esprit. Il admirait, il copiait, il s'imprégnait de la beauté lumineuse

IJiSE TACHE d'encre 51

des paysages et des peintures d'Italie. Or, un jour, sans réfléchir, sans savoir, sans prévoir, il eut l'imprudence d'aimer une fille noble dont il peignait le portrait, de le lui dire, et de se faire aimet d'elle. Il croyait alors, dans la naïveté stupide de son âge, que l'art rapproche les distances et que l'amour les efface. On n'a jamais dit sottise plus amère, mon pauvre Fabien. II l'a bien vu, il a essayé de lutter contre la révolte des parents, contre lui, contre ellemême, également impuissant partout, vaincu partout. . . Et la fin I Veux-tu savoir la fin ? La jeune fille, emmenée au loin, atteinte d'un mal rapide, morte bientôt ; lui, tombé de ses rêves, meurtri, fuyant aussi, et si faible encore contre cette douleur, après de longues années, qu'il ne peut y penser sans pleurer.

Lampron pleurait, en effet, lui si fort d'habitude. Les larmes roulaient sur sa barbe blonde, un peu blanche au milieu. Je remarquai que madame Lampron s'était penchée bien bas, bien bas sur son tricot. Il continua :

— J'ai gardé le portrait, celui que tu as vu, Fabien. Ils voudraient l'avoir là-bas Ce sont de pauvres vieux à présent. Chaque année ils me la demandent, celte relique de nos communes douleurs ; chaque année ils m'envoient,

52 DNE TACHE D'ENCRB

vers cette époque, un panier de fleurs blanches., des lilas surtout, la fleur de la morte, et cela veut dire : « Abandonnez-nous ce qui reste » d'elle, le chef-d'œuvre que votre jeunesse a lail » avec la sienne. » Mais je suis égoïste, Fabien, je suis jaloux comme eux de toutes les douleurs que ce portrait me rappelle, et je refuse... Voyons, mère, où sont les fleurs? J'ai promis à Fabien de les lui montrer.

Mais la vieille mère ne pouvait répondre. Ayant sans doute trop pleuré sur ce malheur pour trouver de nouvelles larmes, elle suivait des yeux, avec une compassion inquiète, son fils qui cherchait, du côté de la fenêtre, parmi les chaises et les fauteuils serrés les uns contre les autres en cet endroit du petit appartement.

Il enleva et apporta une caisse de bois blanc.

— Tiens, dit-il, c'est la corbeille de noces !

Et il la vida sur la table.

Des violettes de Parme, des lilas, des camélias blancs, de la mousse, roulèrent en jonchées légèrement ternies, répandant une odeur douce où flottaient déjà je ne sais quels effluves de mort et de corruption. Une violette tomba sur mes genoux, je la pris.

Il considéra un instant ces grappes amoncelées, débordant de la table. -

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— Je n'en garde rien, moi, dit-il : j'ai trop de mes souvenirs. Ah 1 fleurs maudites !

Il les ramassa d'un tour de bras, et les jeta sur les charbons du foyer. Elles se tordirent, crépitèrent, puis, inertes, décolorées, se dissipèrent en fumée.

— Maintenant, je retourne à l'eau-forte. Au revoir, Fabien ; à demain, mère.

Puis, sans se détourner, il quitta l'appartement, et rentra dans l'atelier.

Je voulus le suivre et le ramener.

Madame Lampron m'en empêcha.

— J'irai moi-même, dit-elle, plus tard, bien plus tard.

Nous restâmes quelque temps silencieux.

Quand elle me vit un peu remis de mon étonnement et de mon émotion :

— Vous ne l'avez jamais vu ainsi, repritelle. Mais, moi, je l'ai vu souvent. C'est si cruel I J'ai connu celle qu'il aimait presque aussitôt que lui, car il ne m'a jamais rien caché. Vous pouvez juger d'après son portrait qu'elle était bien faite pour séduire un artiste comme Sylvestre. J'ai compris tout de suite qu'il y aurait là une épreuve pour mon fils, et que je n'y pourrais rien. C'étaient de très grandes gens, et pas nous, vous savez.

— Ils ont refusé le mariage ?

— Ohl non, Sylvestre n'a rien demandé; ils n'ont pas eu à refuser; non, monsieur. C'est moi qui lui ai dit : « — Sylvestre , cela ne se > pourra jamais, jamais 1 » Il me croyait, sans vouloir me croire. Alors, c'est elle qui a parlé à ses parents, en son nom, à elle... Ils l'ont emmenée, et tout a été fini.

— Jamais il ne l'a revue?

— Jamais, il n'aurait pas voulu ; et puis elle a vécu peu de temps. Moi, j'y suis retournée, deux ans après, quand ils m'ont fait venir pour acheter le tableau. Nous étions encore en Italie. C'a été un des rudes moments de ma vie. J'avais peur de leurs reproches, et je no me sentais pas bien maîtresse de moi. Mais non : ils souffraient dans leur fille comme moi dans mon fils, et cela nous a rapprochés. Nous nous sommes pardonné nos chagrins. Je n'ai pourtant pas cédé le portrait : Sylvestre y tenait trop. Il s'entête à le conserver, à le contempler, à rouvrir tous les jours son mal... Pauvre enfant... Oubliez tout cela, monsieur Fabien, vous n'y pouvez rien. Soyez de votre âge, et parlez-nous, une autre fois, de M. Charnot et de mademoiselle Jeanne.

Excellente madame Lampron I J'ai essayé de

la consoler, mais je n'ai pas eu de mère, moi : je n'ai pas trouvé grand'chose. Elle m'a remercié quand même et assuré que je lui faisais du bien.

\*' janvier 1885.

l®"" janvier 1 Quand on n'est pas oncle et qu'on n'est plus filleul, qu'on n'appartient à aucune administration et qu'on va peu dans le monde, le nombre des visites du premier de l'an est bien restreint. J'en ferai cinq ou six, cet après-midi; je ne serai reçu nulle part... et voilà mes étrennes I

Non, je me trompe : j'ai eu des étrenneL-, puisque ma concierge est montée tout à l'beurt et qu'elle souriait.

— Monsieur Mouillard, je vous souhaite une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.

Elle venait d'en dire autant aux locataire du premier, du second et du troisième. Je répondis comme ils ont répondu, en glissant dans sa main, avec un grand merci dont elle ne se souciait guère, un jaunet qui la fit resourire. Une révérence, et la voilà qui me quitte.

56 DNE TACHE D'ENCRE

Ce sourire est annuel ; il ne se reproduit à iucune autre époque : c'est une rente en un seul terme. Avec une larme au jour des Morts, quand elle revient de porter un bouquet de chr^san thèmes sur la tombe de son petit, il est le seul témoignage de sensibilité, le seul simulacre d'émotions tendres que j'aie surpris chez elle. Du 2 janvier au 2 novembre, c'est un '^tre humain pendu à un cordon, une face immuablement revêche, un langage monosyllabique où les bienséances ne régnent que par intermittence.

Ce matin, contre sa coutume, elle a monté naon courrier : deux lettres, l'une de mon oncle -Mouillard, en réponse, et l'autre... je ne sa;ç pas de qui. Ouvrons d'abord l'autre : grande enveloppe, adresse mal écrite, timbre de Paris. Tiens 1 à l'intérieur, une seconde enveloppe, plus petite, et dessus :

Antoine et Marie Plumet.

Pauvres gens ! ça n'a pas de cartes de visite, mais ça a bon cœur.

Elle était bien ennuyée, il y a dix mois, la petite dame Plumet, qui était encore demoiselle alors. Je me souviens de notre première rencontre, au coin de la rue du Quatre-Septembre et de la rue Richelieu, un jour de mars. Je

marchais vite, ma serviette sous le bras, regagnant l'étude où j'étais principal clerc. Tout à coup une trotte-menu d'ouvrière modiste pose sa grosse boîte de bois au couvercle de toile cirée juste sur mon chemin. Je faillis piquer une tête par-dessus l'obstacle, et j'allais le tourner, lorsque cette petite, rouge d'avoir couru et rouge de m'aborder, me dit :

— Pardon, monsieur, vous êtes ai'oué?

— Non, mademoiselle, pas encore.

— Alors, monsieur, vous en connaissez des avoués ?

— Sans doute, et d'abord mon patron, M^- Boule. Si vous voulez me suivre, c'est tout près.

— Je suis bien pressée, mais j'ai tout de même le temps. Je vous remercie bien, monsieur.

Et me voilà escorté d'une modiste en mantille, portant sa boîte à chiffons. Je me rappelle que je marchais un peu devant, de peur d'être rencontré en cette compagnie par un clerc de l'étude, ce dont ma réputation eût souffert.

Nous arrivons. Seconde pose de la boîte. La petite modiste m'apprend qu'elle est fiancée à M. Plumet, encadreur. Elle m'explique très bien son affaire : On a quelques économies,

58 UNE XACUE D'ENCRE

n'ftst-oe pas, depuis dix ans qu'on travaille ; on est sage, mais on est crédule aussi, on a tout pp^té à un cousin ébéniste qui voulait s'é*ablir, et maintenant le cousin ne veut pas restituer; la dot est en péril et le mariage en suspens.

— Rassurez-vous, mademoiselle ; nous allons sommer, puis assigner cet affreux ébéniste ; nous ne le lâcherons pas qu'il n'ait rendu gorge, et vous serez madame Plumet.

Nous avons tenu parole. Moins de deux mois après, grâce à mes soins, la dot était sauvée, les bans se publiaient, et la petite modiste revenait à l'étude, cette fois, avec M. Plumet, plus embarrassé qu'elle.

— Tiens, Antoine, voici M. Mouillard, qui s'est occupé de notre affaire. Que je vous remercie, monsieur Mouillard, vous avez été bien gentil, vraiment. Qu'est-ce que je vous dois, pour votre peine?

— Vous demanderez ses honoraires au patron, mademoiselle.

— Ouj mais à vous ? Qu'est-ce que je peux faire pour vous?

Toute l'étude, depuis l'expéd^ionnaire jusqu'au premier clerc, mon subordonné, avait les yeux sur moi. Je fus digne, je pris l'air de mon oncle pour dire :

PNB TACHE D ENCRE 59

— Soyez Heureuse, mademoiselle, et souvenez-vous de moi !

Nous? en avons ri huit jours.

Elle a fait mieux : au bout de huit mois, elhe se souvient. Mais elle n'a pas mis son adresse. C'est dommage. J'aurais eu plaisir à les revoir tous deux. Ces jeunes mariés sont comme les oiseaux : on les entend chanter, mais ça ne donne pas l'adresse du nid.

A vous, mon oncle !

La voilà donc cette lettre immanquable, prévue comme le retour des comètes, mais moins rebelle à l'analyse que la substance farouche dont elles sont composées. Je vous écris tous les ans le 28 décembre, et vous me répondez le 31 pour que la réponse m'arrive le \^^ janvier au matin. Vous êtes ponctuel, mon oncle, vous êtes même attentif, car il y a de la bonté dans cette exactitude. Mais je ne sais pourquoi vos lettres me laissent froid. C'est votre tête qui cherche et qui trouve les dixhuit à vingt-cinq lignes dont chacune est formée. Pourquoi ne me parlez-vous pas de mes parents, que vous avez connus, de votre vie quotidienne, de la fabrique dont vous êtes trésorier, de Madeleine votre vieille bonne qui m'a bercé enfant, de l'angora presque aussi

CO ONE TACHE d'ENCRE

vieux qu'elle, du grand jardin si frais, si co- ■ {uet, que vous taillez vous-même avec tant d'art, et qui fleurit avec tant d'amour l Ce serait si bon, mon oncle, d'être un peu de votre famille I Enfin 1 voyons ce qu'il écrit.

e Bourges, ce 31 décembre 1884.

» Mon cher neveu, je ne vois pas les années se renouveler avec les mêmes sentiments que tu m'exprimes. Je prends mes années en juil- 'et, et dès lors, l'arrivée du 31 décembre me aisse aussi indifférent que celle de tout autre jour de ce mois. Tes doléances me semblent le fait d'un rêveur.

» Il serait bon pourtant que tu te misses à la pratique de la vie. Tu es d'une famille où l'on ne rêvasse pas. Trois Mouillard ont, je puis le dire, honoré la profession d'avoué à Bourges. Tu seras le quatrième.

» Sitôt ton doctorat passé, — ce qui ne saurait tarder, je suppose, — je t'attends, le lendemain, le surlendemain au plus tard, et je te •prends sous ma direction.

» L'étude ne baisse pas, je t'en réponds. Malgré l'âge, j'ai encore bon œil et bonne

dent : c'est le principal en procédure. Tu trou veras tout en état et en ordre.

* Je te remercie de tes souhaits et te renvoie tous les miens.

y Ton oncle bien dévoué,

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