BRUTUS MOUILLARD
» Avoué licencié près le tribunal ci\'il.
» P.-S. — La famille Lorinet est venue m*. voir. Mademoiselle Berthe est vraiment trè; bien. Ils viennent d'hériter de 751,351 francs.
» C'est moi qui occupais dans un incident y relatif. »
Oui, mon oncle, vous occupiez, selon la formule, « sur les présentes et suites ». Parmi ces suites, vous avez la bonté de compter une union entre mademoiselle Berthe Lorinet, sans profession, et M. Fabien Mouillard, avoué. Fabien Mouillard avoué , je m'y résignerai peut-être ; Fabien Mouillard époux Lorinet, jamais I Ça se paye trop cher, les grosses dots, mon oncle! Mademoiselle Berthe a un demi-pied de plus que moi, qui suis de taille moyenne, une carrure à l'avenant. De plus, on assure qu'elle n'a point l'esprit en proportion de la taille. Je l'ai vue à dix-sept ans, en robe courte bleu criard, très maigre alors, ac-
G2 UNE TACHE d'encre
:oTnpagnée de son frère sanglé dans sa tunique de lycéen, tous deux sortant pour la prem/ère fois >euls, tous deux rouges, pressés, glissant <ur le pavé de Bourges. C'est fini : elle aura toujours cet air, cette robe et cette gaucherie pour moi. Les mémoires ont quelque chose de la photographie instantanée; j'ai là un cliché funeste à vos projets.
3 mars.
Les jours s'avancent. Ma thèse grossit. Le Latin Junien se dégage des brumes du Tibre.
Il a fallu retourner à la Bibliothèque nationale. Les premières fois, j'étais ému. Il me semblait que l'huissier était plus froid, et que les conservateurs me tenaient à l'œil comme un surveillé de la haute police. J'ai cru prudent de changer de côté. Et maintenant, j'écris mes demandes sur le pupitre de gauche, je m'asseois sur an fauteuil à gauche.
M. Gharnot reste fidèle à son poste, sous l'encrier à droite.
Je l'ai observé. 11 arrive généralement des premiers, leste, un peu sautillant. Ses cheveux demi longs sont toujours soigneusement séparés
sur le milieu de la tête, et sa barbe est toujours nouvellement faite. L'habitude qu'il a d'enfouir des poignées de notes dans les poches de sa redingote la gonfle par le haut et l'évasé en corbeille. Il lit posément, avec des lunettes montées sur un fil d'or très fin, peu de livres, mais tous reliés en veau, ce qui les date. Dans sa manière de tourner un feuillet, il y a quelque chose de liturgique. Les employa paraissent l'aimer. Quelques conservateurs le vénèrent. Il a très bonne façon avec tout le monde. Moi, il m'évite. Je le rencontre cependant tantôt au vestiaire, plus souvent dans la rue Richelieu, cheminant vers la Seine. Il s'arrête, et je m'arrête aussi près de la fontaine Molière pour acheter des marrons. Nous avons cette commune passion. Il en achète pour deux sous, moi pour un : de la sorte la hiérarchie est sauvegardée.
S'il arrive après moi, je le laisse servir le premier ; s'il me devance, j'attends mon tour avec une patience qui trahit le respect. Lui n'a jamais eu l'air de s'en apercevoir. Quelquefois, sans doute, j'ai cru surprendre au coin de ses lèvres un sourire et dans le coin de ses yeux un regard dérobé, mais ces vieux savants ont le sourire si léger I
Il doit se douter que je le recherche. Car,
c'est un fait incontestable : je guette une occasion de réparer la sottise que j'ai commise, de lui apparaître sous un jour moins défavorable que dans cette visite désastreuse.
Et la raison qui me pousse vers lui, c'est ellel
Depuis que M. Mouillard m'a menacé de mademoiselle Berthe Lorinet, la silhouette gracieuse de mademoiselle Jeanne s'est dressée devant moi avec une persistance dont je ne lui sais aucun mauvais gré .
Ce n'est pas que je l'aime. Oh 1 non, cela ne va pas jusque-là ; je dois la quitter et quitter Paris pour jamais dans quelques mois. Non, tout mon désir est de la revoir dans la rue, au théâtre, n'importe où, de lui témoigner par mon attitude, et, «i'il se pouvait, par mes paroles, que je regrette le passé et que j'implore le pardon. Alors, plus d'abîme entre elle et moi, je la rencontrerai sans embarras, je pourrai évoquer son image pour combattre celle de mademoiselle Lorinet, sans que jamais cette moue impérieuse me fasse souvenir de mes torts. Elle symbolisera pour moi la grâce parisienne unie à Ta piété filiale, je l'emporterai en province comme le parfum d'une fleur rare dont on s'est approché, et si jamais je chante:
0 hymen ! ô hy menée ! ce sera pour quelque autre qui me la rappellera
Il me semble que mes sentiments ne franchissent pas cette limite. Cependant, je n'en suis pas absolument sûr : je mets dans mes recherches une âpreté, une constance qui m'étonnent, et le désappointement qui suit mes courses infructueuses est un peu plus vif que la froide raison ne le comporterait.
Après tout, j'ai peut-être la raison chaude I
Voyons un peu : dressons le bilan de mes équipées.
Un après-midi de janvier, j'ai, huit fois de suite, arpenté la rue de l'Université du n" J au n® 107, et du n° 107 au n° 1 : Jeanne n'est pas sortie, malgré ce limpide jour d'hiver qui étincelait.
J'ai, le 19 du même mois, assisté à Andromaque, bien que les classiques, pour lesquels je tiens, ne soient pas ceux que j'entends le plus volontiers. J'ai renouvelé cette tentative le 27. Ni le premier, ni le second soir, je n'ai aperçu mademoiselle Charnot.
Et cependant, si l'Institut ne conduit pas les théories de ses vierges applaudir Andromaque^ où les mène-t-il ?
Peut-être nulle part.
Toutes les fois que je traverse les Tuileries, je parcours du regard les groupes éparpillés entre les marronniers. J'aperçois des enfants qui jouent et qui tombent, des bonnes qui les laissent par terre, des mamans qui les relèvent, un troupier qui erre. Point de Jeanne !
Enfin, avant-hier, j'ai passé cinq heures au Bon Marché.
C'était jour d'exposition de printemps, une des solennités de l'année, et je supposais, non sans quelque apparence de raison, qu'une Parisienne jeune et jolie n'y pouvait pas manquer. La foule emplissait déjà l'immense bazar quand j'arrivai, vers une heure. Il n'est pas facile de résister à de certains courants qui se rendent aux rayons privilégiés de la saison nouvelle. Indifférent comme une épave, j'obéis au premier qui m'entraîna, et je fus porté jusqu'aux layettes. Là il m'abandonna, au milieu de toutes ces petites vendeuses qui riaient de l'étudiant naufragé parmi les objets du premier âge. Je me sentis embarrassé, et, m'attachant à la fortune d'une Anglaise qui jouait d'»s coudes avec une hardiesse toute britannique, je ûs le tour de vingt comptoirs. Enfin, las, étourdi, poudreux comme après une longue marche au soleil, je me réfugiai dans la salle de lecture.
Pauvre naïf I me dis-je, il est trop tôt : tu aurais dû y songer. Elle ne viendra qu'après la fermeture de la Bibliothèque nationale, avec son père. En admettant qu'ils prennent l'omnibus, ils seront ici vers quatre heures et demie, pas avant.
Il fallait occuper l'intervalle assez loiig qui me séparait de cet heureux moment. J'écrivis une lettre à mon oncle Mouillard. L'adresse seule me demanda sept minutes. Je n'avais jamais si bien écrit depuis l'âge de neuf ans. Le dernier enroulement terminé, je cherchai un journal : tous en mains. Le Bottin était hbre, je le pris et l'ouvris au ch. Je constatai qu'il y a beaucoup de Gharnot à Paris, sans compter le mien, Gharnot épicier, Gharnot tapissier, Gharnot bandagiste : je composai toute une famille au membre de l'Institut, en choisissant, bien entendu, les personnes du nom qui me semblèrent le plus dignes d'une semblable parenté. La période qui suivit est demeurée vague dans ma mémoire. Je me souviens seulement d'avoir eu l'impression, par deux fois, qu'une personne indiscrète se penchait par-dessus mon épaule. A la troisième fois, je m'éveillai tout à fait.
— Monsieur, me dit un employé, avec des
formes accomplies, il y a trois quarts d'heure qu'on attend le Bottin. Veuillez donc le passer à monsieur, si vous avez terminé vos recherches.
Il était six heures moins un quart. J attendis encore un peu, et je partis, ayant perdu ma journée.
0 Jeanne, où vous cachez- vous? Faut-il, pour vous rencontrer, assister à la messe de Saint-Germain des Prés? Êtes -vous de ces belles matineuses qui vont, à l'heure où les promeneurs sont rares, chercher aux Champs- Elysées les premiers rayons du soleil et ï-'air qui souffle des bois avant de s'engouffrer dans Paris? Suivez-vous un cours à la Sorbonne? Chantez-vous, et quel est votre professeur?
Vous devez chanter, Jeanne. Il y a de l'oiseau en vous. Vous avez la grâce vive et légère de la bergeronnette. Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de voix comme elle?...
Fabien! tu deviens lyrique 1...
8 avril.
Depuis plus d'un nnois je n'ai rien écrit sur ce cahier brun. Mais aujourd'hui, que de choses à noter, et d'une importance I
UNE TACHE d'eNCRB 69
D'abord, ma première surprise.
Ce matin, la tête chargée de textes latin?, j'appuyai mon front aux vitres de ma fenêtro qui donne sur le jardin. Le jardin n'est pas d moi, naturellement, puisque je loge au quatrième; mais j'ai vue sur son grand saule pleureur du milieu, sur l'allée sablée qui tourne tout autour, et sur les quatre murs bordés de plates-bandes dont l'un le sépare du grand enclos des Carmes. C'est un jardin presque abandonné. Le locataire du premier, qui n'a jamais eu la tête lourde, et pour cause, ne s'y promène presque jamais. Son fils, lycéen de dix-sept ans, s'y trouvait ce matin. A deux pas du mur de la rue, immobile, la tête levée, il sifflait sur un rj^hme monotone qui me parut tenir du signal. Devant lui, cependant, rien autre chose que la mousse du vieux mur, chatoyante et dorée. On ne siffle pas pour des pierres, ni pour de la mousse.
Plus loin, de l'autre côté de la rue, les fenêtres des maisons en face fuyaient, régulièrement alignées, ouvertes pour la plupart. Et ie pensai : l'oiseau est là; c'est quelque Margoton qui va paraître en bonnet blanc.
La sotte et mauvaise idée I Que nous sommes téméraires en nos moindres jugements 1
Tout à coup, le lycéen fit un pas en avant, étendit la main, effleura la mousse dans une courbe rapide, comme s'il voulait prendre une mouche, et se retourna vers sa mère, triomphant, épanoui, bête, avec un innocent lézard gris au bout des doigts.
— Je l'ai, je l'ai ! Il se chauffait au soleil, je l'ai charmé I
Il se chauffait au soleil ! Ce fut une révélation pour moi. J'ouvris la fenêtre. Et, en effet, partout la chaleur, partout la lumière, sur les toits ruisselants encore des giboulées de la nuit, dans le ciel d'un bleu joyeux qui n'était plus d'hiver. J'abaissai mes regards et je vis ce que je n'avais pas vu : le saule bourgeonné, les hépatiques en fleur au pied des camélias défleuris, les poiriers du jardin des Carmes empourprés par la sève et, sur le tronc mort d'un figuier, un merle échappé du Luxembourg qui, dressé sur ses pattes, enivré, le cou tendu, répondant à quelque appel lointain apporté par le vent, chantait comme en plein bois l'hymne ardent du renouveau. Alors, oh! alors je n'y tins plus, je descendis les escaliers quatre à quatre, pestant contre Paris et contre les Latins Junicns qui m'avaient ijaché le printemps. Quoi, vivre ainsi séparé du monde
créé pour moi, marcher sur un soi artificiel de pierre ou de bitume, avoir un horizon de cheminées, n'apercevoir du ciel qu'une bande irrégulière découpée par les toits, souillée par {a fumée, et laisser s'échapper celle saison exquise sans boire les parfums et la joie qu'elle répand, sans renouveler dans sa jeunesse notre jeunesse à nous, toujours un peu fanée et opprimée par l'hiver I Non, cela ne se peut pas, je veux voir le printemps I
Et je l'ai vu, en effet, mais coupé et en bouquets, car ma course irréfléchie m'a mené place Saint-Sulpice, et il y avait marché aux fleurs.
beaucoup de fleurs et peu de monde : il était déjà tard. Je n'en jouissais que mieux de toutes ces plantes rangées par espèce et par taille, depuis la jacintlie double, délices des concierges, jusqu'aux premiers œillets à peine boutonnés et dont le nez rose ou blanc sortait d'un casque vert ; puis des bouquets, des bottes d'une seule fleur et d'une seule nuance, enveloppés de papier blanc, muguets, lilas, myosotis, réséda venu en serre et dont le miel, non pillé par l'abeille, embaumait. Chacun avait un regard pour ces exilées reparues. Les jeunes filles leur souriaient sans savoir pourquoi. Les cochers de fiacre eux-mêmes, std-
lionnes le long du trottoir, ressentaient quelque plaisir de ce voisinage. J'entendis l'un d'eux, à figure de fraise maillasse, rouge avec le nez blanc, dire à son camarade :
— Ohél Francis! une jolie odeur, hein?
J'allais lentement, étudiant chaque exposition et, quand je fus au bout, je fis volte-face.
Grand Dieu, à dix pas, M. Flamaran, M. Gliarnot, mademoiselle Jeanne I
Ils étaient arrêtés devant une des expositions que je venais de quitter. M. Flamaran portail sous le bras une cinéraire en pot, qui lui fleurissait le ventre. M. Cliarnot, penché, lorgnait un superbe œillet grenadin. Jeanne hésitait entre vingt bottes de fleurs, inclinant de l'une à l'autre sa jolie tête coiff'ée en avril.
— Laquelle, père?
— Celle que tu voudras, mais choisis vite : Flamaran nous attend.
Une seconde encore, puis les affinités électives l'emportèrent.
— Cette botte de réséda, dit-elle.
Je l'aurais parié. Elle devait choisir le réséda, la plante blonde, fine, élégante comme elle. A d'autres les camélias et les jacinthes, à Jeanne les fleurs exquises 1
Elle paya, saisit le bouquet, le contempla
un instant, l'appuya contre sa poitrine avec un geste maternel, toutes les grappes dorées retombant sur son bras, et reprit au passage son père qui n'avait fait que changer d'œillet Ils continuèrent vers Saint-Sulpice, M. Flamaran à droite, M. Charnot au milieu, Jeanne à gauche. Elle m'effleura sans me voir. Je les suivis de loin. Ils riaient tous trois. De quoi? Je le devine : elle, c'était d'avoir dix-huit ans; eux, du plaisir d'être avec elle. A l'extrémité de la place, ils tournèrent à gauche, longèrent les grilles de l'église et inclinèrent vers la rue Saint-Sulpice, sans doute pour reconduire M. Flamaran, dont la cinéraire étincelait dans les groupes. J'allais tourner comme eux. Un omnibus de la ligne Batignolles-Clichy me barra la route. En une seconde je fus enveloppé par le flot de voyageurs qu'il déversa sur la voie.
— Tiens, c'est toi! Comment va? Qu'est-ce que tu regardes? Mon tube? Tuba mirum spargens sonum, mon cher, la dernière création de Léon, aérifère, sudoripompe, évaporateur !
C'était Larivé qui descendait de l'impériale.
Tout le monde a rencontré Larivé, le maître clerc de l'étude Machin ; on le voit partout : un
grand blond, petits favoris ras, moustache très soignée, irréprochable dans sa tente, toujours en oc tube », toujours ganté, au courant de tous les bons mots, qu'il réédite comme étant de lui. A l'en croire, il a ses entrées dans tous les ministères et sous tous les ministres, des invitations pour tous les bals et des billets d'auteurs pour toutes les premières. Avec cela, très exact aux enterrements, fort en droit et grave, au Palais, comme dix vieux bonzes.
— Voyons, Fabien, répondras-tu, qu'est-ce que tu regardes ?
Il tourna la tête.
— Ah ! je vois, la petite Charnot !
— Tu la connais ?
— Parbleu I Et le papa aussi Gentillette ! Je me sentis rougir de plaisir.
— Tu trouves?
— Très gentillette, je le maintiens, mais pas l'habitude du monde : elle danse mal.
— Le beau malheur f
— Un peu grande aussi pour ses yeux.
— Tu dis?
— Les yeux un peu petits, comprends-tu?
— Qu'est-ce que cela fait, s'ils sont intelligents et aimables?
ONE TACHE d'enCRE 75
— A moi ? cela ne me fait rien du tout. Mais c'est à toi que ça a l'air de faire quelque chose. Seriez-vous parents?
— Non.
— Ou alliés?
— Pas davantage.
— Tant mieux. Ah! ce vieux Mouillard 1 Et l'oncle Mouillard, toujours intrépide ?
— Oui, et désireux de m'arracher de Babylone.
— Tu lui succèdes?
— Le plus tard possible.
— On m'avait bien dit que tu n'étais pas enthousiaste. Une petite étude, n'est-ce pas?
— Mais non, vingt-cinq mille de revenu .
— Nets?
-^ Oui.
— C'est assez joli. Mais la province, mon pauvre ami, la province !
— Tu en mourrais, toi?
— Dans les quarante-huit heures.
— Comment même as-tu pu y naître, Larivé ? Cela m'étonne de toi.
— Et moi donc! C'est un de mes sujets de méditation. Allons, au revoir.
Je le retins par les deux mains, qu'il me tendait.
76 UNE TACHE D'ENCRB
— Larivé, dis-moi, où as-tu rencontré mademoiselle Charnot?
— Ah ! ce farceur de Fabien, il en tient ! Mon cher, je suis désolé de ne l'avoir pas dit que c'était un ange. Si j'avais su..,
— Ce n'est pas ce que je te demande. Où l'as-tu vue?
— Dans le monde, parbleu! Où veux-lu qu'on voie les jeunes filles, si ce n'est pas dans le monde? Ah ! ce Fabien I
11 s'en alla en riant. Quand il fut à vingt pas, il se retourna, mit ses mains en cornet, et cria :
— C'est un ange 1
Ce Larivé est bien décidément un écervelé dont les mots peuvent un instant donner l'illusion de l'esprit, mais borné en somme, simple revendeur de calembredaines et profondément égoïste sous une apparence de frivolité. Je n'ai aucune confiance en lui. Un ami de collège, pourtant, le seul de mes vingt-huit camarades de cours avec lequel j'ai conservé des relations : quatre sont morts, vingt-trois autres, dispersés dans l'obscure province, sont présumés perdus par défaut de nouvelles, pour employer le langage du bureau Veritas ; le vingthuitième, c'est Larivé. Je l'admirais, en hui-
^ième, à cause de ses pantalons longs, de la belle audace de son indiscipline et de ses fréquentations précoces avec la cigarette. Je le préférais à d'humbles bons enfants. Les jours de sortie, j'achetais de la gomme arabique chez l'herboriste de la Châtre, je la cassais avec un petit marteau, dans le fond de ma chambre, loin des curieux, et j'en faisais trois sacs portant trois étiquettes : gros morceaux, moyens morceaux, petits morceaux.
Rentré au lycée, les trois sacs dans ma poche, je tirais l'un ou l'autre pour en offrir, suivant l'importance des cas et le degré de sympathie. Larivé puisait à pleine main dans les gros. Il n'en était pas plus reconnaissant, et ne se gênait guère pour me plaisanter sur ces menues attentions dont il profitait. 11 blaguait tout, et je le considérais. Il blague encore. Mais il a passé, pour moi, l'âge de la gomme arabique, et je ne crois plus en Larivé.
S'il s'imagine dépoétiser à mes yeux cette charmante fille en m'apprenant qu'elle danse mal, il se trompe. Le bel avantage d'avoir une femme qui valse bien 1 Ce n'est pas chez elle qu'elle valse, ni avec son mari, entre l'armoire au linge et le berceau ; c'est chez les autres et pour les autres. Et puis, une jeune fille qui
danse entend beaucoup de fadeurs. Elle peut prendre goût aux sornettes des Larivé, jolis mollets et méchantes langues. Alors, quel accueil fera-t-elle à l'amour tout simple et tout timide? Elle en rira. Mais vous ne ririez pas, .Jeanne, si je vous disais que je vous aime. Non, je crois fermement que vous ne ririez pas... Et si vous m'aimiez, Jeanne, nous n'irions pas dans le monde. J'en serais ravi. Je vous garderais sans vous cacher. Nous aurions le bonheur à la maison, au lieu de l'aller chercher où il n'est pas, dans les salons et dans les bals. Il vous serait impossible d'ignorer le charme qui émane de vous, mais vous ne le prodigueriez pas à cette troupe de valseurs, pour ne rapporter au logis que les restes de votre bonne humeur et de vos traînes de robes? Jeanne, je suis très heureux que vous dansiez mal !
Où vas-tu donc, mon ami Fabien, où vas-tu ? Voilà que tu te laisses encore piper par ton imagination. Tu t'en vas tout entier, dès qu'elle siffle. Et cependant, raisonne un peu. Tu as revu cette jeune fille, c'est vrai; elle t'a plu, c'est la seconde fois. Mais elle, que tu le permets d'appeler Jeanne comme si elle était quelque chose pour toi, ne t'a pas même aperçu.
Tu ne sais rien d'elle que sa grâce virginale et vingt mots de sa bouche. Tu ne sais ni si elle est libre, ni quel accueil elle ferait aux pensées qui te traversent l'esprit, si tu les exprimais. Et tu dis : nous irions, nous aurions!... Reste au singulier, mon pauvre ami. Ce phiriel-là est loin, bien loin, sinon impossible à atteindre.
27 ayril.
Fin d'avril : envolez-vous les étudiants 1 Les premiers souffles chauds font éclater les bourgeons, Meudon rit, Glamart gazouille, dans la vallée de Ghevreuse les champs de violettes embaument, il pleut des chatons de saule des deux rives de l'Yvette, et plus loin, là-bas, sous les dômes reverdis de la forêt de Fontainebleau, les chevreuils dressent l'oreille au bruit des premières cavalcades . Envolez- vous I Les sentiers sont fleuris, les landes roses, les sous-bois pleins d'ailes qui fuient. Tout Paris émigré vers la campagne en fête. Les plus pauvres ont un coin préféré, un souvenir de l'an passé qu'on veut retrouver et rajeunir, un abri où l'on a dormi une allée où l'ombre était
douce, une place au bord de l'eau, où le poisson mordait. Chacun dit : « Vous souvenezvous?» Chacun cherche son nid, comme l'hirondelle qui revient. Tient-il encore? Quel dégât lui ont fait les vents d'hiver, et la pluie, et la gelée? Peut-on s'y reposer encore?
J'ai dit aussi à Lampron : Te rappelles-tu ? car nous avons notre nid et des jours de solei! qui rient dans nos mémoires. Il était en veine de travail, il hésitait. J'ai murmuré : « l'étang du Merle», il a souri, et nous voilà partis.
D'ordinaire, et cette fois encore, le rendezvous c'est Saint-Germain, non pas la ville, ni le château italien, ni la terrasse d'où la vue est si large sur la Seine, la campagne semée de villas et Montmartre bleu dans le lointain, mais la forêt. Elle est à nous plus qu'à bien d'autres; nous connaissons toutes ses tailles, toutes ses futaies, toutes ses traînes où s'enfoncent les braconniers et les amoureux. J'irais, les yeux fermés, vers cet étang du Merle qui nous fut indiqué par un chevreuil.
Figurez-vous, à trente pas d'une allée, non pas un étang, le mot est impropre, ni une mare, une fontaine creusée par la disparition de quelque chêne géant. Depuis la mort de l'arbre roi, les bouleaux que ses vastes bran-
ches avaient tenus écartés ne se sont pas rapprochés, et la fontaine forme le centre d'une petite clairière, où la mousse est épaisse en tout temps et constellée en août d'oeillets sauvages. L'eau, pour profonde qu'elle soit, n'en est pas moins transparente à ravir. A travers plus de six pieds, on distingue au fond les feuilles mortes, les herbes, les brins de bois, quelques pierres au contour irisé. Tout cela dort, débris des jours passés que d'autres recouvriront. Par moments, des profondeurs de ces halliers aquatiques, une salamandre s'élance. Elle monte en spirale, agitant sa queue rubannée de jaune, prend une gorgée d'air, et redescend à pic. Hormis ces incursions, rien ne trouble la fontaine. Elle est protégée du vent par un genévrier qu'un églantier a choisi pour tuteur et, chaque année, couvre d'un chapeau de roses. Chaque année aussi, un merle y fait son nid. Nous lui gardons le secret. Il sait que nous n'y toucherons pas. Et quand je retrouve ce petit coin de bois, que l'habitude nous a rendu cher, rien qu'à regarder l'eau j'éprouve une impression fraîche qui me va j,usqu'au cœur. — Le bon endroit pour y dormir! s'écria Lampron. Fais le quart, Fabien: moi, je me repose.
Nous avions marché vite. La chaleur étail grande. Il ôta sa veste, la roula en oreiller, et y posa sa tête en s'étendant sur Iherbe. Moi, je me couchai à plat ventre, en plein tapis de mousse, et je me livrai à une étude approfondie d'un pied carré du sol que j'avais sous les yeux.
La multitude des brins d'herbe était prodigieuse Quelques-uns, déjà épiés, dépassaient le niveau commun et se balançaient comme des palmiers, houque laineuse, fétuque, vulpin, brome des prés, maigres tiges couronnées d'un bouquet. D'autres pointaient, à demi déroulé.s seulement, au milieu des masses plus sombres des mousses gonflées d'eau et chargées sans doute de leur donner à boire. Entre les fûts innombrables ainsi levés vers le ciel, des sentiers se croisaient, pleins d'obstacles, écorces, baies de genévriers, faînes de bouleaux, racines enchevêtrées, éminences soulevées par le travail souterrain des insectes, ravins creusés par l'écoulement des pluies. Des fourmis et des scarabées y passaient, affairés, montant et descendant vers un but mystérieux. Au-dessus d'eux, une mignonne araignée rouge reliait une tige de graminée à une feuille d'orchidée, colonnes élues de la toile future, et quand un rayon de soleil,
UNE TACHE D'ENCHE 83
entre les feuilles remuées par le vent, arrivait jusque-là, je voyais la fine trame déj i toute dessinée.
J'ignore ce que cette contemplation dura. La forêt était calme. A part un essaim de moucherons qui sonnait sa fanfare en mineur audessus de Lampron endormi, rien ne bougeait, rien ne bruissait autour de nous. Tout buvait en silence à la coupe du grand soleil.
Très loin et confusément j'entendis des voix. Je me levai, et, à pas de loup, parmi les bouleaux et les noisetiers, j'allai jusqu'au bord de l'avenue.
En haut de la pente, sur la marge verte de l'allée qu'ombrageait la futaie, deux promeneurs venaient lentement. A la distance où ils se trouvaient encore, je ne pouvais distinguer qu'une chose : l'homme était en redingote, la femme en robe grise, et jeune, à en juger par le mouvement souple que la marche imprimait à son corps, fit cependant, j'eus tout de suite le sentiment que c'était elle.
Je me cachai, ils approchèrent, et je la vis passer, en effet, au bras de son père, causant doucement, heureuse d'être échappée de la rue de l'Université. Elle regardait devant elle, les yeux grands ouverts. Lui regardait sa fille, plus
occupé d'elle que du printemps en pleine sève ; il inclinait à droite dès que le soleil mordait la ligne d'ombre, et demandait de temps en temps :
— Tu n'es pas lasse ?
— Oh, non !
— Quand tu seras fatiguée, mon enfant, nous nous assoirons. Je ne vais pas trop vite?
Elle répondait encore non, et riait, et ils allaient.
Bientôt ils quittèrent l'avenue, et s'enfoncèrent dans un sentier. Je les perdis de vue. Alors il y eut en moi comme un crépuscule subit, une tristesse immense me monta au cœur, je fermai les yeux, et, Dieu me pardonne, je pleurai.
— Ah çà, quel rôle me fais-tu jouer? dit Lampron derrière moi.
— Quel rôle?
— Oui, je trouve singulier que tu me convoques à tes rendez-vous.
— Un rendez- vous? Mais il n'y en a pas!
— Tu vas me faire entendre, peut-être, que tu es venu ici par hasard.
— Certainement.
— Juste à l'heure et au lieu où elle devait passer?
— En veux-tu la preuve? Cette jeune fille est mademoiselle Gharnot.
— Eh bien?
— Eh bien, mon cher, je ne lui ai jamais reparlé depuis mon unique visite chez son père ; je ne l'ai aperçue qu'une seule fois, dans la rue, un instant. Tu vois bien qu'il ne peut être question de rendez- vous ici. J'ai été le premier surpris. C'est le hasard, c'est une providence aimable qui s'est servie de la beauté delà lumière, de cette brise, de toutes les douceurs d'avril pour l'amener, comme nous, dans la forêt.
— Et cela te fait pleurer?
— Non, pas cela.
— Quoi donc?
— Je ne sais pas.
— Ah! grand enfant que tu es, je vais te le dire : Tu l'aimes !
— En vérité, je crois que tu dis vrai. Sylvestre. Je t'en fais l'aVeu tout simplement comme à mon meilleur ami. Cela date de loin déjà, peut-être du premier jour où je Tai rencontrée. Dans les commencements, son image s'offrait à mon esprit, et j'y trouvais plaisir. Bientôt l'image ne m'a plus suffi. J'ai désiré la revoir elle-même, je l'ai cherchée dans la
rue, dans les magasins, au théâtre. Je m'aveuglais encoxe, et je m'imaginais que c'était seulement pour me faire pardonner d'elle, pour ne pas lui laisser, quand je quitterais Paris, la fâcheuse impression de notre première entrevue... Mais à présent, Sylvestre, toutes ces vaines raisons s'évanouissent, et la vraie raison m'apparaît : Je l'aime !
— Il n'y a pas de doute , mon ami , j'ai passé par là : il n'y a pas de doute.
Il se tut. Ses yeux vagues erraient sur des lointains de bois, peut-être aussi sur des lointains de souvenirs. Une ombre voilait sa mâle figure. Mais cela dura peu. Il secoua cette tristesse, et ce fut avec son bon sourire d'habitude qu'il me dit :
— Alors, c'est sérieux ?
— Oui, très sérieux.
— Ma foi, je ne m'en étonne pas : elle est bien, cette jeune fille.
— N'est-ce pas qu'elle est jolie?
— Mieux que cela, mon ami : candide. Quels renseignements as-tu sur elleV
— Qu'elle danse mal.
— C'est bien quelciue chose I
— Mais, ce n'est pas tout.
— Eh bien, renseigne-toi sur le reste, parle-
lui, déclare-toi, demande-la, et mariez-vous,
— 0 mon Dieu, Sylvestre comme tu y vas I
— Mon cher, c'est le meilleur et le plus moral des systèmes : il faut mener rondement ces vagues idylles, ou pour les rompre sans trop de peine, ou pour les terminer en honnêtes fiançailles. A ta place, dès demain je commencerais.
— Pourquoi pas dès aujourd'hui ?
— Gomment cela?
*- Rattrapons-les, pour la revoir au moins. Il se mit à rire.
— A mon âge, courir après les jeunes filles I Enfin, j'ai donné le conseil, en avant I
Nous traversons l'allée, et nous nous lançons à travers la forêt.
Lampron s'était fait jadis une réputation d'infatigable agilité parmi les chasseurs de renards de la campagne de Rome. Il la mérite encore. En vingt bonds, il m'eut dépassé. Je l'apercevais, sautant par dessus les bruyères, épointant de sa canne les jeunes pousses des chênes, ou se détournant pour me voir, plus embarrassé que lui, accroché par les ronces et piqué par les ajoncs. Le vol d'un faisan l'arrêta net. L'oiseau, parti sous ses pieds, s'élevait en pleine lumière.
— Est-ce beau! dit-il. Ah çà, attention I Soyons plus prudents, puisque nous effarouchons le gibier. A deux cents pas nous devons retrouver le sentier qu'ils ont pris.
En effet, cinq minutes plus tard, dissimulé derrière le tronc d'un gros hêtre, il me télégraphiait :
— Les voici 1
Jeanne et M. Gharnot s'étaient assis sur un arbre abattu, le long du sentier qui fuyait à peine visible sous la futaie. Ils nous tournaient le dos. Le père, courbé, sa canne à pomme d'or piquée en terre, lisait dans un livre que nous ne pouvions voir, et Jeanne, attentive, immobile, à demi tournée vers lui, écoutait. Le profil de son visage se détachait sur une bande claire du ciel. La paix profonde du bois nous enveloppait, et la voix du vieux savant arrivait jusqu'à nous.
« —Aussitôt le divin Ulysse tint à la blanche Nausicaa ce discours plein d'adresse : — Déesse ou mortelle, ô reine, je m'agenouille devant toi. Si tu es l'une des divinités qui habitent le ciel immense, à ta beauté, à la grâce, à ta noble taille, je reconnais Diane, fille du grand Jupiter. Si tu es l'une des mortelles qui habitent sur la terre, trois fois heureux ton père
UNS TACHE d'encre 89
et ton auguste mère, trois fois heureux tes frères chéris. Sans doute leur âme est toujours épanouie à cause de toi, quand ils voient une aussi belle vierge entrer dans le chœur des danses. Mais combien plus heureux encore celui qui t'emmènera chargé de présents, vers sa riche demeure I »
Je me tournai vers Lampron, arrêté à dix pas en avant de moi, un peu à droite. Il avait atteint son album, et crayonnait à la hâte. Bientôt il oublia toute prudence, et sortit de l'abri du hêtre pour se rapprocher du modèle. J'eus beau multiplier les signes et tenter de lui rappeler que nous n'étions là ni pour peinture, ni pour dessin, ce fut peine perdue. L'artiste était déchaîné. Assis à la distance voulue, en place découverte, sur une racine courbée, il travaillait sans autre préoccupation que celle de son art.
Il arriva ce qui devait arriver : Impatienté par k s difficultés de l'ébauche, Lampron remua les deux pieds ensemble ; une branchette qui casse, des feuilles qui se froissent... Jeanne tourna la tête et nous aperçut, moi qui la contemplais, lui qui la dessinait.
Quelles peuvent être les impressions d'une jeune fille qui découvre ainsi tout à coup, en pleine forêt, deux paires d'yeux occupés d'elle?
Un peu de frayeur, d'abord , puis, quand l'idée du voleur s'est dissipée, qu'un second coup d'œila permis de reconnaître qu'on en veut àsa beauté et non point à ses jours, un mouvement d'amour-propre flatté mêlé de quelque confusion.
C'est là précisément ce que nous crûmes remarquer. Au premier moment, elle se rejeta légèrement en arrière, les sourcils froncés, prête à crier; puis, les sourcils se détendirent, et le plaisir d'être admirée, la petite honte d'avoir été surprise, le désir de ne pas être gauche, tout cela parut sur ses joues ros^ et dans un demi-sourire vague.
Je saluai. Sylvestre enleva son béret.
M. Gharnot ne bougea pas.
— Est-ce encore un écureuil? dit-il.
— Je crois qu'ils sont deux, mon père, répondit-elle à voix basse.
Et il continua la lecture :
— « 0 mon hôte, répond la blanche Nausicaa, je te donne ce nom, car tu ne me parais ni bas ni insensé , Jupiter lui-même distribue !e bonheur aux mortels... »
Jeanne n'écoutait plus. Elle songeait. A quoi? A plusieurs choses peut-être, mais sûrement à battre en retraite. Je le devinais au mouvement
de son ombrelle qui traçait fiévreusement des cercles sur la mousse.
Je fis signe à Lampron. Nous nous retirâmes à reculons.
Mais ce fut inutile : le charme était rompu, la paix était troublée.
Elle toussa deux fois, d'une petite toux volontaire et harmonieuse.
M. Gharnot s'interrompit, inquiet.
— Tu as froid, Jeanne?
— ]\Iais non, père.
— Mais si, mais si, tu as froid. Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt? Mon Dieu, mon Dieu, les enfants I Toujours les mêmes I Imprudents !
Il se leva sans plus tarder, mit son livre dans sa poche, boutonna sa redingote, et, appuj'é sur sa canne, chercha un instant dans la cime des hêtres.
Puis, côte à côte, ils s'éloignèrent par le sentier.
Jeanne allait légèrement, toute droite, svelte, entre les jeunes gaulis couverts de feuilles nouvelles qui la cachèrent bientôt.
Cependant Lampron continuait de fixer ce détour du sentier par où elle avait disparu.
— A quoi penses-tu? lui dis-je.
Il passa sa main sur sa barbe dont quelques poils cendrés étoilaient le milieu.
— Je pense, mon cher, que la jeunesse nous quitte de cette même façon, à l'heure où nous i aimons le mieux, avec un petit sourire et sans dire où elle va. La mienne m'a joué ce tour-là.
— Quelle bonne idée tu as eue de les dessi' ner tous deux ! Montre donc le dessin ?
— Non!
— Pourquoi non ?
— Ce n'est pas même une ébauche : trois coups de crayon seulement.
— Montre quand même?
— Mon petit ami Fabien, tu devrais savoir que, quand je m'entête, c'est que j'ai une idée, comme l'âne de Balaam. Tu ne verras mon album ni aujourd'hui, ni demain, ni aprèsdemain.
J'ai répondu bêtement :
— Cela m'est égal, val
Au fond, j'étais très contrarié, et j'ai quitté un peu froidement Lampron sur le quai de la gare.
Imagine-t-on un pareil caprice? Ne pas me montrer un dessin qu'il a fait devant moi, un dessin qui représente Jeanne I
UNE TACHE D ENCRB
28 avril, neuf he'jres du matin
Cache tes dessins, mon ami Sylvestre; enfouis-les dans tes cartons ou dans tes poches, cela m'importe peu : je l'ai dans le cceui l'image de Jeanne, et je la revois quand je veux, et je l'aime, je l'aime, je l'aime !
Qu'adviendra-t-il d'elle et de moi, je n'en sais rien. J'espère sans savoir quoi, ni pourquoi, ni pour quand, et cela seul est doux.
Neuf heures du soir
Cet après-midi, à deux heures, je rencontre Lampron, boulevard Saint-Michel. Il marchait vite, un carton sous le bras. Je l'aborde. Il a l'air contrarié, et reçoit mal l'offre que je lui fais de l'accompagner. Le sang me monrte à la tête.
— Eh bien, au revoir, monsieur Lampron, puisqu'il n'est plus permis de vous aborder, au revoir !
Il réfléchit un instant.
94 UNE TACHE D'ENCRB
— Bahl suis-moi si tu veux; je vais chez mon encadreur.
— Un tableau?
— A peu près.
— Et voilà le mystère I Tu me fais des cachoteries hier pour un dessin, aujourd'hui pour un tableau. Ce n'est pas gentil, Sylvestre, non, ce n'est pas gentil.
Il me regarda d'un air d'amitié compatissante.
— Pauvre petit bonhomme! dit-il.
Puis reprenant sa voix nette et ferme :
— Je suis très pressé, viens si tu veux. J'aurais mieux aimé que ce fût dans quatre jours, mais enfin, la joie n'arrive jamais trop tôt.
Lorsque Lampron veut se taire, il est inutile de l'interroger. Je me résignai donc à la méditation de ces mots : la joie n'arrive jamais trop tôt.
Nous descendons le boulevard, le long des brasseries. Il marche fièrement, mon ami Sylvestre, il ne se confond pas avec la foule qu'il traverse. On devine chez cet homme, grave sans afi'ectation, indifi'érent au bruit et aux curiosités de la rue, une âme robuste et haute. Parmi les passants, il est quelqu'un. J'entends sortir d'un groupe d'étudiants, assis devant un
café, ce dialogue qu'il n'a pas l'air de remarquer:
— Tiens, vois-tu le plus grand, là-bas? c'est Sylvestre Lampron.
— Le prix du Salon d'il y a deux ans?
— Oui, un monsieur, tu sais.
— Il en a bien l'air.
— A gauche, dit Lampron.
Nous tournons à gauche, et nous arrivons rue Hautefeuille, devant une maison fanée, sous le porche de laquelle pendent des écritaux de chambres à louer : c'est là que demeure l'encadreur. Le couloir est obscur, les murs sont tailladés par les heurts de tant d'emménagements et de déménagements qu'ils ont vus. Nous montons. Au quatrième, une odeur de colle et de moisi répandue sur le palier sufTirait à indiquer la profession du locataire. Pour plus de précision, il y a une pancarte clouée sur la porte : Plumet, encadreur.
— Plumet? Un jeune ménage?
Mais déjà madame Plumet a ouvert. C'est bien elle, la petite dame Plumet de l'étude Boule. Elle me reconnaît dans le demi-jour de l'escalier.
— Gomment, monsieur Lampron, vous connaissez M, Mouillard?
— Et vous aussi, madame Plumet, à ce qu'il paraît.
— Oh I très bien, c'est lui qui a gagné le procès, vous savez.
— Contre l'ébéniste? Parfaitement. Votre mari est là?
— Oui, monsieur, dans l'atelier. Plumet? Par la porte entr'ouverte donnant sur une
seconde pièce, nous apercevons, — au milieu de ses ouvriers mouleurs, doreurs, brunisseurs, encadreurs, — un petit homme brun à barbiche, qui lève la tête et dénoue prestement les cordons de son tablier de travail.
— J'y vais, Marie, j'y vais !
Elle était bien un peu confuse, la petite dame Plumet, de nous recevoir en négligé, sans avoir fini son ménage. Je le vis à sa rougeur, au mouvement instinctif qui fit courir ses doigts sur les frisons en désordre de ses cheveux.
A. peine son mari eut-il répondu qu'elle nous laissa, et s'en alla au fond de la chambre, dans la demi-ombre d'une alcôve encombrée (le meubles. Là , elle se pencha au-dessus d'une chose carrée que je distinguais assez mal d'abord, et qui s'agita sous sa main.
— Monsieur Mouillard, dit-elle en levant les yeux vers moi..
Je m'aperçus alors que je l'avais suivie.
— Monsieur Mouillard, c'est mon fils Pierre!
Oh ! le doux orgueil de ces mots et du sourire qui les accompagnai Du doigt elle écarta un des rideaux. Sous l'étoffe de percale bleue je découvris alors, entre oreiller et draps blancs, deux petits yeux noirs et une mèche blonde.
— Voyez comme il est méchant 1 reprit-olie, et elle se mit à caresser l'enfant qui s'év«3illait.
Pendant ce temps, à l'autre bout de la salie, Sylvestre causait avec M. Plumet.
— Impossible, disait l'encadreur, nous sommes dépassés par la besogne, j'ai vingt commandes qui attendent.
— C'est un service d'ami que je vous demande.
— Je voudrais pouvoir vous obliger, monsieur Lampron, mais je vous promettrais, que je ne tiendrais pas ma promesse.
— C'est dommage I tout était arrangé Le dessin devait être exposé avec mes deux gravures... Mon pauvre Fabien, je te ménageais une surprise. Tiens, viens voirl
J'accourus. Sylvestre ouvrit le carton.
— Reconnais-tu?
98 DNE TACHE D'ENCRE
Ciel, si j'ai reconnu ! M. Charnot de dos, Jeanne de profil, très ressemblante, un coin de forêt, l'ombrelle à terre, la canne piquée dans l'herbe : un tableau de genre d'une finesse et d'une vérité parfaites.
— Quand as-tu fait cela?
— Cette nuit.
— Et tu veux l'exposer?
— Au Salon.
— Mais le Salon, Sylvestre,... on ne reçoit plus rien. Il y a longtemps que le 15 mars est passé.
— Précisément, j'ai eu un mal fou, j'ai intrigué toute la matinée. Pour un tableau, je n'aurais jamais réussi, mais un dessin, vingt centimètres sur trente, c'est si petit!...
— (irruption de fonctionnaires, alors?
— Avec substitution prohibée : j'avais justement pendu là-bas, entre deux gravures, un sous-bois au crayon assez semblable à celui-ci; on décroche l'un, on accroche l'autre... enfin, tout un petit mystère d'iniquité dont je suis honteux encore. Je risquais cela pour toi, j'espérais qu'elle viendrait, qu'elle se reconnaîtrait.
— Mais certainement, elle se reconnaîtra, elle comprendra ; comment veux-tu qu'elle ne devine pas ? Sylvestre, que je te remercie I
Je sautai au cou de mon ami Sylvestre, lui demandant pardon de mes sottes récriminations.
11 était un peu attendri, lui aussi, un peu troublé du plaisir que sa surprise me causait.
— Voyez, Plumet, dit-il à Tencadreur, qui avait approché le dessin de la fenêtre, et le considérait en homme du métier, voilà un jeune homme encore plus intéressé que moi dans l'affaire, un aspirant au mariage auquel vous pouviez être très utile. Si vous n'encadrez pas le dessin, toute sa joie va disparaître.
Le maître encadreur branla la tête.
— Voyons, Antoine! dit une petite voix câline; et madame Plumet quitta le berceau pour se porter à notre secours.
Je jugeai tout de suite la partie gagnée. M. Plumet répéta bien, en torturant sa barbiche, que c'était impossible, elle assura le contraire; il fit mine de rentrer à l'atelier, elle le retint par la manche, et le fit rire et consentir en s'écriant :
— Antoine, M. Mouillard nous a mariés, tu peux bien lui rendre la pareille!
J'étais ravi. Pourtant, un doute me prit :
— Sylvestre, dis-je à Lampron, qui déjà tournait le bouton de la porte, crois-tu qu'elle viendra?
— Dame 1 je l'espère, mais je n'en réponds pas. Pour être sûr, il faudrait lui faire dire : Mademoiselle Jeanne, votre portrait est au Salon ! Si tu connais quelqu'un qui se charge de porter ce message rue de l'Université...
— Non, hélas!
— Alors viens-t'en, et fie-toi à ta bonne étoile.
— Rue de l'Université, vous dites? interrompit la petite dame Plumet qui prenait décidément le plus vif intérêt à ma cause.
— Oui, pourquoi?
— C'est que j'ai une amie... dans le quartier, et peut-être. ..
Je me risquai à lui donner, sous le sceau du secret, le numéro et le nom. Et bien m'en prit.
En trois minutes elle eut combiné un plan : justement l'amie habitait dans le voisinage de l'hôtel de la rue de l'Université,... une concierge,... une personne d'âge et très sûre,... par elle on pourrait peut-être avertir mademoiselle Jeanne que son portrait ou quelque chose d'approchant figurerait au Salon..., discrètement, cela va sans dire, et « sans avoir l'air de rien ».
La brave et intelligente petite femme 1 Ai-je eu de l'esprit de lui rendre service! Je ne sup-
UNE TACHE D'ENCIîE 101
posais pas qu'elle dût m'en récompenser un jour. Et me voilà payé, capital et intérêts.
Cependant j'hésitais encore, Ella emporta mon consentement.
— Non, non, dit-elle, laissez-moi faire: je vous promets qu'elle sera prévenue, monsieur Mouillard, et que le dessin sera encadré, monsieur Lampron.
Elle nous reconduisit jusqu'à la première marche de l'escalier, la petite dame Plumet, contente d'avoir gagné une aussi belle partie sur M. Plumet, et d'avoir été trouvée si fine, et d'être employée dans un complot où il y a de l'amour.
Dans la rue. Lampion me serra la main.
— Va, va, mon ami, les gens heureux vont seuls : c'est un besoin du cœur. Dans quatre jours, à midi, j'irai te prendre, et nous ferons ensemble notre première visite au Salon.
Oui, j'étais heureux 1 Je marchais vite, no regardant rien, les yeux perdus dans ma pensée, écoutant dans mon cœur une musique divine. Il me semblait que je portais une auréole. J'en étais gêné, car il y a de l'insolence à crier sur les toits : « Regardez- bien, c'est moi, j'ai l'âme en fête, Jeanne va m'aimer! » En vérité, j'étais à moitié fou.
Auprès du bassin du Luxembourg, devant le vieux palais où s'assemble le Sénat, voici deux petites filles qui jouent. L'une pousse, l'autre tombe : « Vilaine Jeanne, est-elle vilainel * Je cours, je relève la petite, et, sous les yeux de la bonne stupéfaite, je l'embrasse en disant :
— Non, mademoiselle, c'est la plus charmante fille du monde !
Et M. Legrand 1 Quand je songe à ma conversation avec M. Legrand, je rougis encore.
Il se tenait dignement, sur le seuil de sa boutique : Épicerie fine, comestibles, spécialité de dennes coloniales. Nous sommes en bons termes, M. Legrand et moi : je lui achète des oranges, de la réglisse et du rhum pour le punch. Mais j'observe les distances. Eh bienl je l'ai appelé a mon bon monsieur Legrand » ; je lui ai demandé des nouvelles de ses affaires; je l'ai abordé, et je n'avais rien à lui acheter; je lui ai dit : « — Quel temps délicieux, monsieur Legrand, nous voilà tout à fait revenus aux beauii jours 1 »
Il a levé les yeux vers l'ouverture de la rue, les a rabaissés vers moi, et s'est abstenu de répondre, par déférence.
Et, en effet, j'ai bien vu après qu'il bruinait d'une façon très désagréable.
Enfin, tout à l'heure, en revenant de dîner, j'ai croisé, rue Bonaparte, un ménage d'où vriers, et l'homme a dit en me désignant .
« — Tiens, un poète ! »
Il a vu juste. Chez moi le clerc d'avoué s'est effacé, le docteur de demain a disparu, il ne reste que le poète, c'est-à-dire le fond de toute jeunesse dégagée des plantations parasites de la vie. Je le sens qui s'éveille et s'émeut. Que c'est doux la vie, et quel merveilleux instrument nous sommes, pour que, du bout de son petit doigt, l'espûiance en nous touchant nous fasse ainsi vibrer 1
1«' loal.
Ont-ils assez duré, ces quatre jours I Surtout le dernier. Enfin, voici rnidi moins deux .. Dans deux minutes, si Lampron n'est pas en retard...
— Pan, pan!
— Entrez.
— Il est midi, mon ami^ viens-tu?
C'est Lampron.
J'avais depuis une heure mon chapeau su»" la tête, ma canne entre les jambes, et je feuilletais ma Ihèse avec des gants aux mains. Il se moque de moi. Cela m'est bien égal.
Nous partons à pied, dans le jour limpide et chaud. Tout le monde est dehors. Qui donc pourrait rester chez soi un premier mai ? Autour du Corps législatif, débouchant de toutes les rues voisines, les pelisses blanches des bébés étincellent et s'orientent vers les Tuileries. Lampron est d'humeur causante . Il est content de son exposition et de son plan d'attaque contre mademoiselle Jeanne
— Elle est sûrement prévenue, Fabien, rendue peut-être, qui sait?
— Plaisante, va, moque-toi 1 Oui, monsieur, il est très possible qu'elle y soit avant nous. J'en ai eu le pressentiment tous ces jours-ci.
— Vraiment !
— Je me la suis représentée vingt fois, montant l'escalier du palais de l'Industrie, au bras de son père. Nous sommes en bas, Sylvestre, perdus dans la foule . Son profil candide et fin s'enlève sur les tapisseries des Gobclins qui l'encadrent de leurs fleurs, et l'on dirait quelque vierge du temps passé qui prend vie et qui sort de son panneau de haute lice.
— Messieurs, dit Lampron, en faisant un geste circulaire qui s'adressait à toute la place de la Concorde, je vous présente le successeur éventuel de M® Mouillard, avoué à Bourges : un superbe tempérament d'homme d'affaires !
Nous approchons. De toutes parts, des groupes s'acheminent vers l'Exposition, les femmes en toilettes claires, beaucoup d'hommes en veston, une main dans une poche, la canne haute et affleurant l'oreille, ce qui signifie : riche, encore gaillard et sorti par un beau temps. Les tourniquets sont encombrés. J'entre enfin.
Nous ne faisons que traverser le jardin sablé du bas, domaine de la sculpture, où tant de dieux antiques, dans toutes les postures, enserrent de leur couronne mythologique les bustes modernes placés dans l'allée centrale Passons, là n'est pas mon cœur. Nous saluons du regard un vieux Gaulois blessé, ancêtre peu entouré, et nous montons l'escalier... où Jeanne ne nous précède pas.
Voici la première salle de peinture. Sylvestre rayonne. 11 est chez lui.
— Vite, Sylvestre, où est le dessin ? Allons-y vitel
Mais il m'entraîne avec lui, et nous visitons plusieurs salles.
Avez-vous éprouvé cette ivresse de la couleur qui s'empare des profanes au seuil d'un nriusée ? Tant de rayons arrivent aux yeux, tant de pensées s'ébauchent et se heurtent dans l'esprit, que les yeux se fatiguent et que l'esprit se trouble. Il flotte, sans se poser, comme un insecte sur un pré tout en fleurs. La foule qui bourdonne et se mêle ajoute à cette griserie. Elle distrait l'attention qui commençait à se fixer, et l'emporte avec elle, là où elle s'assemble, séduite par un nom, par un cadre, par la dimensiçn d'une toile, par une violence quelconque : un fond jaune, une vingtaine de pendus avec autant de corbeaux, un vieillard préhistorique, aftVeux chasseur tout nu armé d'une canne plombée. On se détourne, et la lutte reprend entre l'oeil attiré par cent choses et l'esprit qui voudrait voir quelque chose.
Avec Lampron, ce danger n'existe pas. D'un regard il parcourt la salle. Il a l'œil du chasseur qui, dans un vol de perdreaux, choisit du premier coup sa proie. Il n'hésite pas : C'est là qu'il faut aller, viens ; et nous allons. Il se plante tout droit devant la toile, les deux mains dans son pardessus, le menton rentré dans son faux-col; il ne dit rien, mais il est content; il s'imprègne d'une pensée qui l'a saisi
UNE TÂCHE D'ENCRB 107
de loin; il compare l'œuvre nouvelle du peintre avec une œuvre ancienne dont il se souvient. Toute son âme est attachée là. Et quand il juge que j'ai tout compris et tout pénétré, il indique son sentiment d'un mot toujours juste, résumé d'une longue suite d'idées que j'ai dû partager, puisque j'ai vu comme lui.
Nous nous arrêtons ainsi devant le Martyre de saint Denis par Donnât, les deux Adorations de Bouguereau, un paysage de Bernier, d'autres paysages encore, des marines, des portraits.
Enfin, nous sortons des salles de peinture.
Dans la galerie ouverte qui flanque intérieurement ce vaste quadrilatère et domine le jardin, dorment, bien délaissés, les aquarelles, les gravures, les dessins. Lampron va droit à ses œuvres. Je leur donnerais la médaille d'honheur : un portrait d'homme à l'eau-forte, une grande gravure au burin, la Vierge allaitant JésuSy du Salon carré, aiu Louvre, et le dessin qui représente...
— Mon Dieu, qu'elle est charmante. Sylvestre, et qu'elle aurait grand tort de ne pas venir se voir!
— Elle viendra, mon ami, mais je ne serai plus là.
— Tu me quittes ?
— Je te laisse à ton affût: sois patient, et ne manque pas ce soir de me donner des nouvelles.
— Je te le promets.
Et Lampron disparaît.
Le dessin était placé à égale distance à peu près de deux ouvertures garnies de portières, communiquant avec des salles de peinture. Je m'appuyai dans l'encadrement d'une de ces portes et j'attendis.
A ma gauche, j'avais un véritable désert. C'est à peine si, de temps à autre, quelques visiteurs se hasardaient dans le royaume des deux crayons. Encore n'y venaient-ils que pour respirer l'air plus frais ou regarder, par-dessus la balustrade, la multitude bariolée qui s'agitait en bas autour des statues blanches.
A droite, au contraire, passaient et repassaient les courants emmêlés de la foule, où l'élément provincial se distinguait sans peine à l'évidente fatigue du maintien. Les grosses mamans lasses et les pères essoufflés encombraient les banquettes, levant vers les murailles un regard découragé, tandis que, autour d'eux, glissaient et tournaient, infatigables comme au bal, des logions de Parisiennes, bien campées sur leurs talons hauts, également attentives
aux tableaux, à la cambrure de leur taille et aux toilettes des femmes.
0 gardiens, gens paisibles qui avez la police de ce tourbillon, si l'incessant glissement de ces vagues humaines n'éteint pas en vous tout sentiment de la réalité, que de sottises vous devez entendre I En un quart d'heure, j'en ai recueilli plus de vingt.
Tout à coup, de petits pas dans la galerie. Ce sont deux jeunes filles toutes jeunes qui viennent d'entrer : deux sœurs, sans doute, car elles ont les mêmes yeux noirs, deux robes roses et deux plumes blanches à leurs chapeaux. Hésitantes, le cou tendu comme des chevrettes au bord d'une clairière, elles paraissent désappointées par le développement inattendu des galeries. Elles se regardent, et chuchotent. L'une sourit, l'autre de même. Elles se tournent le dos. Puis, elles partent, l'une à droite, l'autre à gauche, pour examiner les dessins qui couvrent les murs. Examen sommaire qui n'a sûrement pas l'art pour mobile : elles cherchent quelque chose, et j'imagine que ce pourrait bien être le portrait de Jeanne. En effet, celle qui vient de mon côté s'arrête bientôt, étend ^e aoigl vers la muraille, pousse un petit cri. L'autre accourt. Elles battent des mains.
— Bravo 1 bravo !
Et les voilà reparties, disparues par la porte là-bas.
Ce qu'elles vont faire, je le devine.
Je tremble de la tête aux pieds, et je me dissimule davantage derrière la portière.
Une minute à peine, et elles reviennent, i on plus deux, mais trois, et la troisième c'est Jeanne, qu'elles entraînent chacune par une main.
Elles l'amènent jusqu auprès du dessin de Lamprou, et gentiment lui font la révérence.
Jeanne se penche, elle sourit, elle semble approuver. Puis un doute la prend, elle tourne la tête et m'aperçoit. Le sourire tombe, elle rougit, on dirait même qu'une larme va poindre au coin de ses yeux. Quel bonheur, Jeanne, vous êtes émue : Jeanne, vous avez compris !
Une joie profonde me traverse l'âme, si profonde que jamais je n'en éprouvai une semblable.
Hélas ! au même instant, quelqu'un appelle :
— Jeanne?
Elle ^ redresse, prend les deux petites ^a; la main et s'en va.
Oh ! que j'eusse mieux fait de m'enfuir aussi, d'emporter cette illusion radieuse!
DKE TACHE D'ENCJVE îil
Mais non, je me pendie pour les suivre du regard. Dans l'embrasure de la porte, là-bas, j'aperçois M. Gharnot. Un jeune homme est près de lui. Il s'adresse à Jeanne. Elle lui a répondu. Quelques mots viennent jusqu'à moi :
— Ce n'est rien, Georges.
Malédiction! Elle en aime un autre 1...
2 mai.
Dans quelles dispositions d'espiût je suis parti ce matin pour soutenir ma thèse ! Abattu, brisé par une nuit de larmes, indifférent à tout ce qui pouvait m'arriver d'heureux ou de fâcheox!
Je me croyais et j'étais en effet bien malheureux, mais je ne me doutais pas que je dusse revenir plus triste et plus malheureux encore.
Il faisait un temps splendide, à onze heures et demie, quand je pris le chemin de l'École de Droit, ma thèse annotée sous le bras, plus préoccupé de mes regrets et des projets au milieu desquels je m'étais toute k nuit débattu que de l'épreuve que j'allais subir. Je rencontrai dans le Luxembourg la petite que j'avais embrassée la semaine dernière. Elle arrêta son cerceau pour se planter sur ma route, ébou-
112 UNE TACHE U'ENCRK
riffée, les yeux grands ouverts, avec an air câlin et malin qui voulait dire : « Je vous reconnais, vous 1 » Je passai, stupide. Elle fit la moue, et je vis qu'elle pensait : « Qu'est-ce qu'il a donc? »
Ce qu'il a? Ma pauvre petite blondinette, quand vous serez grande et blonde, je voub souhaite de n'en rien savoir, pas plus qu'aujourd'hui.
Je montai la rue Soufllot, et j'entrai, à midi, dans la cour étouffée de la Faculté.
Les cours du matin sont finis. Sous les arcades, quelques rares étudiaius se promènent. Je les évite, de peur de découvrir des camarades parmi eux et d'être obligé de causer. Plusieurs professeurs accourent, un peu rouges, sortant de table, aux convocations du secrétaire : ce sont mes examinateurs.
Il est temps d'aller faire ma toilette. Car il y a la toilelte du candidat, comme il y a celle du condamné. Le vieil appariteur qui m'a vêtu de ses toges de location, je ne sais combien de fois, me voyant triste, s'imagine que je souffre du mal d'examen, une maladie à part qui ressemble à celle du jeune soldat au premier feu.
Nous sommes seuls dans la garde-robe obscure ; il tourne autour de moi, et m'encourage
DNE TACHE D'ENCRE 113
en me brossant : les docteurs ont un droit moral à ce coup de brosse.
— Ça va très bien aller, monsieur Mouillard, ne craignez pas. Nous n'avons refusé personne ce matin.
— Je n'ai pas peur, père Michu.
— Quand je dis personne, il y en a eu un pourtant de refusé, une histoire impayable. Figurez-vous, — tournez-vous un peu, monsieur Mouillard, s'il vous plaît; — figurez-vous un candidat qui ne savait rien du tout. Nous voyons cela souvent. Mais voilà que, à la fin de l'examen, il se recommande au jury : « Soyez indulgents, qu'il dit, messieurs, je ne veux être que juge de paix I » Elle est bien bonne, hein?
— Mais oui.
— Comme vous dites ça ! Vous n'avez pas envie de rire ce matin?
— Non, père Michu, chacun a ses peines, vous savez.
— Je me le disais en vous regardant tout à l'heure: « Il a une peine, monsieur Mouillard. » — Boutonnons jusqu'au bas, s'il vous plaît ; pour une thèse de doctorat, songez donc, monsieur Mouillard! — Une peine de cœur, alors?
— Peyt-ôtre.
114 ONE TACHE d'ENCRE
Il cligna ses petits yeux et mit ses mains en cornet.
— But, but, faut en changer, monsieur Mouillard, ce n'est pas malin.
— De cœur, père Michu?
Il leva les épaules, et me précéda, luttant contre le fou rire et contre un accès d'asthme jusqu'à la salle désignée pour la soutenance de ma thèse.
C'était la plus petite et la plus sombre de toutes. Elle prend son jour sur une rue qai n'en a guère et n'en donne que le moins qu'elle peut. A gauche, le long du mur, est une chaire pour le candidat. Au fond, sur une estrade et dûvant un bureau, siègent les six examinateurs en robe rouge, épitoge à triple rang d'hermine et toque à ruban d'or. Entre la chaire et la porte,, un petit parc à spectateurs. Ils étaient une trentaine quand j'entrai.
Ma soutenance, qui aurait pu être brillante, a été quelconque.
Les trois premiers de mes juges avaient lu ma thèse, l'excellent M. Flamaran surtout. Il i;! possédait, il en avait j^oûté les hardiesses et les nouveautés. Au moment de poser sa première question, il eut une moue préparatoire, un mouvement de gourmet qui suce un fruit
mûr. Et quand il voulut bien ouvrir la bouc île, dans le silence de tous, ce fut pour emporter tout de suite la discussion à de telles liauteurs d'abstraction qu'un certain nombre d'auditeurs, n'y comprenant rien, gagnèrent lurtivement la porte.
Chaque réponse l'animait.
— Très bien, murmurait-il, très bien, poursuivons. Je suppose, à présent...
Et le démon de la logique le talonnant, nous tombâmes tous deux en pleine folie, dans un inonde d'hypothèses où nul n'avait pénétré. H n'examinait plus, il inventait, il se grisait de déductions. Personne n'avait raison et personne n'avait tort. Nous raisonnions sur des chimères, lui radieux, moi sans flamme, devant ses collègues doucement hilares. Je n'ai jamais si bien compris qu'en ce moment tout ce qu'il peut y avoir d'imagination dans une têle de juriste.
Il me marqua une blanche, tout en sueur, ayant dépassé de dix minutes le temps réglementaire de l'interrogatoire.
Le second juge fut moins ardent. Il supposa peu, et mit tout son art à me convaincre d'une contradiction entre le page 17 et la page 79 Il ne ce?sa de répéter : « C'est grave, monsieur, c'est très grave v, et me gratifia néanmoins
116 UNE TACHE d'ENCRB
d'une seconde blanche. Je n'eus qu'une blanche rouge pour le troisième. Le reste de l'examen porta sur quelques positions étrangères à mes sujets de thèse, lutte banale où je répondis par des arguments bien usés à des objections bien fanées. Et ce fut fini. Deux heures avaient fui.
Je sortis de la salle pendant que mes examinateurs délibéraient.
Quelques amis vinrent à moi.
— Mes compliments, cher, je parie pour six blanches.
— Ma foi, Larivé, je ne t'avais pas aperçu.
— Je le crois bien, tu n'as regardé personne. Tu as encore l'air tout chose. Est-ce l'émotion inséparable...
— Peut-être.
— Le candidat est invité à rentrer dans la salle d'examen 1 dit l'appariteur.
Et le père Michu ajouta tout bas :
— Vous êtes reçu. Je vous le disais bien. N'oubliez pas le père Michu, s'il vous plaît.
M. Flamaran me proclama docteur avec un sourire paternel et un mot d'éloges pour « ce travail consciencieux, plein de vues nouvelles sur un sujet délicat ».
Je saluai mes juges. Larivé m'attendait dans la cour, et, me prenant par le bras :
— Papa Mouillard va être content.
— Oui.
— Plus content que toi.
— C'est bien possible.
— Et ce n'est pas difficile. Tu es incroyable, vraiment. Depuis deux ans tu as travaillé comme un cent de nègres pour être docteur, et, à présent que tu es reçu, on dirait que tu n'y tenais pas. Tu as obtenu un sourire de Flamaran, et tu ne te considères pas comme un privilégié du sorti Que te faudrait-il donc? Espérais-tu que mademoiselle Charnot viendrait en personne...
— Oh, Larivé !
— ... Assister à ton examen et applaudir, de ses fines mains gantées, les réponses de monsieur aux objections de ses juges? Tu sais pourtant que ça n'est plus possible, mon bonhomme, et qu'elle se marie.
— Elle se marie?
— Fais donc l'ignorant.
— Je m'en doutais depuis hier : je l'ai rencontrée au Salon, et j'ai vu près ^'elle un jeune homme.
— Blond?
-- Oui.
— Gros?
H8 UNE TACHE d'ENCRB *
— Peut-être.
— Assez joli garçon ?
— Je ne sais pas.
— Diifilleul, mon bonhomme, Fami Dufilleul. Tu ne connais pas DufiUeul?
— Non.
— Mais si, un quart d'agent de change, très fort à l'écarté, qui a fait son droit avec nous, qu'on rencontre toujours à l'Opéra avec la petite Tigra des Bouffes.
— Pauvre fille I
— Tu la plains?
— C'est affreux 1
— Quoi donc?
— De voir une malheureuse enfant épouser un viveur
— Elle ne sera pas la première.
— Un joueur.
— Oh ! pour ça, oui.
— Un sot selon toute apparence, qui, en échange de tant de grâce, de jeunesse et de charme, ne lui apportera qu'une collection de ruines en tous genres. Ah I les pauvres jeunes filles, sont-elles assez dupées, trompées, victimes de leur propre vertu qui leur fait croire à celle des autres !
— £s-tu drôle 1 Mais c'est le train de le vie.
UNE TACHE DENCRE 119
Si les innocences à marier ne devaient épouser que d'autres vertus masculines sous la tulelle de vertueux parents, le monde serait près de finir, mon cherl Je t'assure que DuûUeul est un bon parti, joli garçon dabord.
— La belle garantie I
— Riche.
— Parbleu I
— Et puis un nom qui se coupe.
— Qui se coupe?
— Avec une facilité merveilleuse. C'est extrêmement recherché. En se mariant, on s'appelle M. du Filleul. Un an après, on est baron. A la mort du père, un vieux rustre, on devient comte. Pour peu que la jeune femme soit jolie et tourmente un peu son mari, elle a des chances de passer marquise.
— Ah!
— Tu es sombre, mon pauvre Mouillard : je t'offre une absinthe, le seul breuvage qui réponde à l'amertume de ton cœur.
— Non, je rentre.
— Tu n'as pas le doctorat jovial. Adieu!
— Adieu.
Il pirouetta sur ses talons, et descendit le boulevard Saint-Michel.
Ainsi donc tout est fini pour elle et pour
120 UNE TACUE D ENCRE
moi, bien uni, et le plus triste, c'est qu'elle est encore plus à plaindre que moi. Pauvre fille! je l'ai aimée beaucoup, mais gauciiement, comme je fais toutes choses, sans savoir le dire à temps. La muette déclaration que j'ai risquée, ou plutôt qu'un ami a risquée pour moi, l'a trouvée fiancée à ce butor qui s'y est pris plus adroitement, qui n'a rien taché à la Bibliothèque nationale, qui aurait dû tout craindre et qui a tout osé...
Je m'étais laissé prendre à cette sorcellerie virginale. Toute la faute, toute l'imprudence est à moi. Elle n'a rien encouragé, rien approuvé. A Saint-Germain, si elle a souri, c'est qu'elle était surprise et flattée ; au Salon, si elle a failli pleurer, c'est qu'elle avait pitié de moi. Je n'ai pas l'ombre d'un reproche à lui faire.
C'est tout ce que j'aurai d'elle, une larme, un sourire... Tout; eh bien 1 j'en vivrai. Elle a eu mon premier amour, et je lui garderai dans mon souvenir une place d'où nulle autre ne la chassera. Je vais maintenant travailler à fermer ce pauvre cœur qui a eu le tort de s'ouvrir. . . Je devrais être heureux, ce soir, et tout pleure en moi... Il me semble que je comprendrai mieux Sylvestre, désormais. Nos
UNE TACHE D'ENCRE lîl
douleurs nous rapprocheront. J'irai le voir tout à l'heure, et je lui dirai cela. . .
Auparavant, j'écrirai à mon oncle pour lui apprendre que son neveu est docteur. Quant au reste, projets, avenir, ce sera pour demain, pour après-demain, à moins que je ne me dégoûte tout à fait de penser à ces choses, et que je ne prenne la vie au présent de l'indicatif. Je m'y sens fortement enclin.
4 mai.
Lampron est parti pour la province. Il doit passer une quinzaine dans l'ermitage d'un vieux parent où il se retire quand il a besoin d'a^ chever une gravure.
Mais madame Lampron était là. Après un peu d'hésitation, je lui ai tout dit, et je m'en félicite. Elle a, dans son cœur de simple et honnête femme, trouvé les mots et les conseils qu'il fallait. On sent qu'elle a beaucoup consolé dans sa vie. Elle a le secret de cet art féminin qui est la grande revanche de la faiblesse. Faibles, les femmes le sont peut-être, mais moins que nous qui sommes forts, puisqu'elles nous relèvent. Elle m'appelait a mon bon monsieur Fabien », et rien que la façon
122 ONE TACHE DENCRE
dont elle me disait cela me pénétrait doucement. Je la croyais bornée, elle ne l'est point: elle n'est qu'illettrée, ce qui peut s'allier à toutes les délicatesses et à toutes les sublimités. Nul ne lui a appris certaines manières de s'exprimer qu'elle a employées : « Si votre mère vivait encore, disait-elle, voici comment elle vous parlerait. » Et elle me parlait de Dieu qui seul résout l'épreuve, ou par le dénouement qu'il ourdit, ou par la résignation qu'il inspire. Je me sentais monter avec elle dans les régions où nos chagrins diminuent parce que les horizons grandissent autour d'eux. Et je me souviens qu'elle a eu cette pensée superbe : «Voyez, mon fils, comme il a souffert ? C'est à croire, monsieur Fabien, que les meilleurs en ce monde sont les plus éprouvés, comme les pierres qui doivent faire le haut de l'édifice sont plus fouillées que les autres. >>
Je suis revenu de chez madame Lampron moins aigri, plus calme, plus sage.
5 mai.
Lettre fulminante de M. Mouillard. Si je n*ëtais pas si triste, j'en rirais.
Il aurait voulu que, docteur à deux heures
de l'après-midi, je prisse, le soir même, le train pour Bourges, où m'attendent mon oncle et l'étude, et le bonheur provincial. Les amis de M. Mouillard étaient prévenus, on fût venu me serrer la main à la gare. Bref, je suis un ingrat. Tout au moins devais-je indiquer la date prochaine de mon arrivée, car il ne se peut pas que je demeure encore dans la capitale, étant libre de la quitter. Mais non, pas une indication, pas une promesse de retour : la simple annonce d'un examen heureux. Cela dépasse les bornes de l'étourderie et de l'indifférence. M. Mouillard, bouleversé dans ses notions les plus élémentaires de la vie, termine par ces mots : « Fabien, il y a longtemps que je m'en doute : tu as une chaîne, et j'accours pour la rompre 1 — Brutus Mouillard. » Je le connais, il sera ici demain.
Eh bien, non, pas d'oncle.
1 mat, Pas plus d'oncle qu'hier.
124 CNE TACHE D'ENCRE
8 mai.
Continuation de l'éclipsé totale. Aucune nouvelle de M. Mouillard. C'est tout à fait éti'ange.
9 mai.
Ce soir, à sept heures, au moment où je sortais de chez moi pour aller dîner, j'aperçois à vingt pas un chapeau haut de forme à larges bords coiffant des cheveux blancs en brosse, un long cou serré d'une cravata blanche, une redingote déboutonnée battant deux jambes maigres ; je m'écrie :
— Mon oncle 1
Il m'ouvre ses deux bras. J'y tombe, et la première chose qu'il me dit, c'est :
— Tu n'as pas dîné, au moins?
— Non, mon oncle.
— Alors, chez Foyotl
S'attendre à voir un homme en colère ot s'entendre inviter à dîner, cela cause une impres* sion singulière, presque une déception ; car on est monté, on a ses arguments tout prêts, sa
provision d'impertinence en poche : autant de bagages à la consigne.
Je lui dis quand j'eus repris mes sens:
— Je supposais, d'après votre lettre , mon oncle, que vous arriveriez plus tôt.
— Et tu supposais bien. Il y a deux jours que je suis à Paris, au Grand-Hôtel. Je suis descendu là pour la salle à manger dont mon ami Hublette, tu sais bien, Hublette, de Bourges, m'avait dit : « Mouillard, il faut voir cela avant de céder votre étude. »
— Si je l'avais su, mon oncle, je serais allé vous demander.
— Tu ne m'aurais pas trouvé. Les affaires avant tout, Fabien. J'avais trois avoués et cinq notaires à voir. Tu comprends que ces choses-là n'attendent pas. Je les ai vus. Après les affaires, les sentiments. Me voilà. Ça te va-t-il, Foyot?
— Certainement, mon oncle.
— En avant , marche , mon neveu 1 Ça ra gaillardit, ce Paris !
Il avait l'air tout gaillard, en effet, mon oncle Mouillard, aussi gaillard que provmcial. Sa haute taille et sa redingote à la propriétaire faisaient retourner les passants blasés sur tant de singularités. Il frappait de sa canne le pa-
vage en bois, admirait la philanthropie de Wallace, s'arrêtait devant les plans émaillés des rues, et s'extasiait sur le «mouvement» de la rue de Vaugirard.
Le menu fut excellent et tel qu'un oncle généreux pourrait en composer pour un neveu sans reproche. M. Mouillard. qui a une vieille passion pour le chambertin, en fit apporter deux bouteilles tout d'abord. Il but la première et une partie de la seconde, mangeanr à proportion et sans cesser de parler très haut et très ferme, selon sa coutume. Il me raconta deux de ses belles affaires de l'année, une séparation de corps, — mon oncle est terrible dans ces affaires-là, — et un enlèvement de mineure. Je crus d'abord à une allusion. Mais non. Il racontait le drame en pur dilettante, sans omettre un jugement préparatoire ni un délibéré sur le siège, comme il eût raconté le cas d'Hélène et de Paris, s'il avait occupé dans cette célèbre affaire. Pas un mol sur moi.
J'attendais. Rien ne venait, que la suite des ■(.rocédures accomplies.
Après le parfait glacé, M. Mouillard demanda un cigare.
— Quels cigares avez- vous, garçon ?
ONE TACHE D'ENCRB \±t
— Londres, conchas, regalias, cazadores, partagas, excepcionales. Monsieur désire?
— Le nom m'est égal : un gros, long à fumer. Emile découvrit, dans un fond de boîte, une
sorte de quenouille de roseau avec une paille au milieu, cigare d'exposition internationale sans doute, abandonné de tous, comme le Great Eastem, à cause de ses dimensions. Mon oncle le prit, l'emmancha dans le bout d'ambre vert que je lui ai toujours connu, ralluma, et, sous prétexte qu'il faut, en commentant, égaliser la combustion du tabac, sortit en laissant derrière lui le sillage de fumée d'une canonnière à vapeur.
Nous fîmes le tour des galeries de l'Odéon, où mon oncle s'éternisa à feuilleter les livres. Il les prenait tous, les uns après les autres, depuis les poésies des décadents jusqu'à V Hygiène du cheval^ regardait d'abord le nom, haussait les épaules, et se tournait invariablement vers moi.
— Tu connais ça, toi?
~ Oui, mon oncle.
— Ça doit être un tout jeune auteur : je ne me rappelle pas ce nom-là.
M. Mouillard oubliait que quarante-cinq ans le séparaient de sa dernière visite aux libraires de rOcléon.
Il se retrouvait étudiant, flânant sous les galeries au sortir de table, curieux des nouveautés et insouciant des courants d'air. Peu à peu il s'égara en des rêves lointains. Son cigare ne quittait plus ses lèvres. La cendre s'en allongeait démesurément, une belle cendre blanche, légèrement tuméfiée à l'extrémité, striée de petits points noirs, et que reliait au cigare un bourrelet rouge, tantôt ardent, tantôt sombre, selon les alternatives de la respiration.
M. Mouillard était tellement immobile et la cendre devenait si longue qu'un étudiant tout jeune, — cet âge est sans pitié, — remarqua cette double singularité. Je le vis pousser du coude son camarade, rouler en hâte une cigarette, et, le chapeau à la main, s'approcher de mon oncle.
— Seriez-vous assez bon pour me donner du feu, monsieur I
M. Mouillard soupira, se détourna avec lenteur, fixa sur l'importun deux yeux terribles, secoua la cendre d'un geste de colère, et présentant à bout de bras le tison enflammé :
— Avec plaisir, monsieur!
Puis il remit son dernier livre, — un Musset, — et m'appela.
UNE TACHE d'ENCKE 129
— Viens, Fabien.
Il me prit le bras, et nous nous mîmes à arpenter la rue de Médicis, le long de la grille du Luxembourg.
Je sentais que le grand moment allait sonner. Mon oncle a une maxime à laquelle il est très fidèle : « Quand une chose n'est pas claire, je fonce dessus tout droit, comme un tapir. »
Le tapir s'ébranla.
— Et ta chaîne, Fabien? J'ai deviné juste?
— Oui, mon oncle, j'en avais une.
— C'est bien d'avouer, mon garçon, mais il faut rompre.
— Elle est rompue.
— Depuis quand?
— Depuis plusieurs jours.
— Ta parole d'honneur?
— Oui.
— Voilà qui est très bien, mon neveu. Tu aurais mieux fait de ne pas te laisser enchaîner. Mais, enfin, tu reçois le conseil de ton oncle, tu vois l'abîme et tu recules, c'est très bien.
— Mon oncle, je ne veux pas vous tromper Votre lettre n'est arrivée qu'après. La cause est tout autre.
— Et c'est ?
130 VUE TACHE D ExNCRE
— Que l'illusion où j'étais s'est tout à coup dissipée.
— Il a encore des illusions sur ces créatures-là !
— Une créature exquise et digne de tous les hommages, mon oncle.
— Allons donc !
— N'en doutez pas, je vous prie. Je la croyais libre.
— Et elle était?
— Fiancée.
— Ça, c'est drôle, par exemple.
— Je ne l'ai pas trouvé, mon oncle, et j'ai souffert cruellement, je vous assure.
— Sans doute, sans doute, l'illusion comme tu dis... Enfin, tout est fini?
— Absolument.
— Puisqu'il en est ainsi, Fabien, je veux t'aider. Parle-moi franchement. Combien te faut-il ?
— Combien?
— Oui, tu as besoin peut-ôtre de régler une situation, tu me comprends à demi-mot, n'est-ce pas? d'acheter ce que j'appellerais le voile de l'oubli : combien te faut-il ?
— Mais, rien, mon oncle.
— Voyons, Fabien, j'ai apporté les fonds.
UNE TACHE D'SNCRE 131
— Vous vous méprenez, mon oncle, l'argent n'a que faire ici. Je vous répète qu'il s'agit d'une jeune fille d'une honorabilité parfaite.
— Une drôîesse, que diable I je ne peux pas dire autrement, moi, une drôlessel
— Mais non, mon oncle, je vous parle de mademoiselle Jeanne Charnot.
— Ça se peut.
— Fille d'un membre de l'Institut.
— Ohl
Mon oncle eut un haut-le-corps, et s'arrêta,
— Oui, de mademoiselle Charnot que j'aimais pour l'épouser, pour en faire ma femme, comprenez-vous ?
Il se rejeta le long de la grille, et croisa les bras.
— Ta femme ! Je n'y étais pas du tout. Ta femme pour te marier ?
— Ehl oui, qu'avez-vous ?
— Ta femme, ta femme; on n'a pas idée de cela vraiment 1 Les choses les plus graves se passaient ici, et je n'en savais rien. Ta femme I Tu aurais pu m'annoncer ton mariage aujourd'hui, si, par bonheur... Enfin, es-tu bien sûr qu'elle soit fiancée?
— Larivé me l'a dit.
132 UNE TACHE DENCRl
— Qui ça, Larivé?
— Un camarade.
— Ah I c'est seulement par un camarade que tu sais cela?
— Oui, vous croyez donc que je peux encore «Jouter, mon oncle, qu'il y a une chance?...
— Non, non, je ne doute pas. Elle doit être (iancée, très fiancée. J'en suis même enchanté. Ce n'est pas à Paris que les Mouillard prennent leurs épouses, Fabien ; ce n'est pas une Pari- >ienne qu'il nous faut pour perpétuer les traditions de la famille et de l'étude. Une Parisienne 1 Quand j'y pense, j'en ai le frisson... Fabien, tu pars demain avec moi, n'est-ce pas?
— Sûrement non, mon oncle.
— Parce que?
— Parce que je ne puis quitter mes amis sans leur dire adieu, et que j'ai besoin de réilexion avant d'engager délinitivement ma vie à la procédure civile.
— De réflexion I Tu as besoin de réflexion pour prendre une charge héréditaire qui t'est destinée depuis ton enfance, en vue de laquelle tu as travaillé cinq ans, que je t'ai conservée, moi, Mouillard, comme si tu avais été mon fils?
— Oui, mon oncle.
DNE TACHE D'ENCRB 133
— Laisse donc ! On réfléchit à Bourges aussi bien qu'ici. Tu veux rester pour la revoir.
— Non.
— Pour aller errer, comme une âme en peine dans le quartier qu'elle habite. Où habitel-elle?
— Rue de l'Université.
Mon oncle prit son carnet et nota : « Charnot, rue de l'Université. » Puis toute sa physionomie se détendit. Il eut un ricanement dont j'avais souvent deviné le sens aux audiences de Bourges, et qui signifiait : « L'affaire est dans le sac, le père Mouillard tient son homme. »
Mon oncle, en remettant le crayon dans sa gaine et le calepin dans sa poche, ajouta simplement :
— Tu déraisonnes, ce soir, Fabien. Nous recauserons de cela. Cinq, six, sept, huit, neuf, dix : c'est très commode ces aller et retour. Je ne partirai que demain soir. Et avec toi, mon garçon, je t'en réponds 1
M. Mouillard ne causa plus que de choses indifférentes pendant le court trajet de la rue SoufFlot à la station d'omnibus de l'Odéon . Là il me serra la main, et sauta lestement dans l'intérieur de la première voiture. Une dame
en noir, la voilette serrée sur un petit nez impertinent, voyant mon oncle entrer comme une bombe et s'asseoir près d'elle, r^/igea vivement les plis de sa robe étalée sur la banquette. Mon oncle remarqua le geste. U craignit d'avoir été impoli, et se pencba vers elle avec uj: air aimable.
— Rassurez-vous, madame, je ne vais pas jusqu'aux BatignoUes. Je m'arrête aux boulevards. Quelques minutes de gêne seulement, Madame, quelques minutes.
J'eus le temps de constater que la dame, ayant jeté sur son voisin le regard le plus olympien qu'elle eût à sa disposition, s'était détournée, et fixait obstinément les courroies du plafond. La chaîne du timon tomba, le conducteur siffla, les trois chevaux, martelant le pavé ûe leurs sabots, se démenèrent un instant parmi des fusées d'étincelles, et le long véhicule s'éloigna par la rue de Vaugirard, emportant mon oncle et ses projets.
C'est une terrible chose que d'être le neveu de M. Mouillard I Certes, je le savais entêté,
capable de ruse et d'audace, mais j'étais loin le penser qu'il eût, en me quittant, de pareilles intentions I
Mon refus de partir, ma demande d'un répit avant de me coiffer de son étude, l'ont exaspéré. Il s'est monté. Il a juré de m'emmener per fas et nef as. Il a, dans son esprit, taillé une nouvelle cote : Mouillard contre Mouillard, et le voilà lancé en procédure, c'està-dire effréné, sauvage, sans cœur et sans remords.
D'autres eussent peut-être cédé : j'ai préféré briser. Nous sommes brouillés pour la vie. .le viens de le reconduire jusqu'au palier de mon étage.
Il était entré, il y a un quart d'heure, fier et même bravache comme il l'est avec ses confrères quand il a découvert une nullité dans leurs actes.
— Eh bien, mon neveu?
— Eh bien, mon oncle?
— Il y a du nouveau.
— Ah!
M. Mouillard posa son chapeau sur ma table en l'y frappant furieusement.
— Oui, tu connais mon système : quand une chose ne me paraît pas claire...
— Vous foncez dessus, comme un tapir.
— Justement. Je m'en suis toujours bien trouvé. Ton affaire ne me paraissait pas claire. Cette demoiselle Charnot était-elle fiancée, ne l'était-elle pas? Jusqu'à quel point avait-elle permis tes roucoulades? Tu ne me l'aurais jamais dit au juste, et je ne l'aurais jamais su. Alors, j'ai suivi mon système: je suis allé chez le papa.
— Vous avez fait cela 1
— Parfaitement.
— Vous êtes allé chez M. Charnot?
— Rue de l'Université. N'était-ce pas le plus simple? Je n'étais pas fâché, d'ailleurs, de voir de près un membre de l'Institut. Et je dois reconnaître qu'il a été très bien avec moi, pas fier du tout.
— Et vous lui avez dit ?
— Je lui ai dit mon nom, d'abord : Brutus Mouillard. Il a cherché un peu, pas très longtemps, puis il s'est souvenu de toi, un jeune homme timide, licencié es lettres, qui porte un lorgnon.
-— C'est tout le signalement ?
— Oai. Il se rappelait t'avoir vu à la Bibliothèque nationale et une autre fois chez lui. Je lui ai dit : — « C'est mon neveu, monsieur
Charnot. — J'en suis charmé pour vous, Monsieur ; il ne paraît pas sans mérite. — Assurément, mais il a le cœur inflammable. — A son âge, Monsieur, qui n'a pas eu son incendie? Voilà le début... » Il est spirituel, ton monsieur Charnot. Je n'ai pas voulu être en reste et je lui ai répondu : « — Eh ! monsieur, le feu a pris chez vous. » — Il a eu une peur du diable et a regardé de tous côtés. Moi j'ai bien ri. Puis nous nous sommes expliqués. Je lui ai exposé que tu étais amoureux de sa fille, sans mon consentement, mais en tout bien tout honneur, que je l'avais deviné à tes lettres, à l'inqualifiable oubli de tes devoirs de famille, et que, de Bourges, j'étais accouru pour juger la situation. Puis, je me suis tu, et je lai laissé venir. Il y a un moment où il faut laisser venir les gens. Je ne pouvais pas lui jeter au nez : « — Monsieur, je voudrais bien savoir si réellement votre fille est fiancée. » Tu me suis bien, n'est-ce pas? Il a probablement cru que je venais lui demander sa fille, a passé une main sur son front, et m'a répondu : « — Je suis très honoré, monsieur de votre démarche, et, certainement, je l'aurais prise en très sérieuse considération si ma fille n'était en ce moment même recher-
138 UNE TACHE DENCRE
chée par le fils d'un de mes amis, d'un camarade de collège, et vous concevez, monsieur, que cette situation ne me permet pas d'accueillir des avances qui, en d'autres circonstances eussent fait lobjet du plus mùr examen. » Je savais ce que je voulais savoir. Je ne risquais rien. Ma foi, je ne lui ai pas caché que, personnellement, je préférais pour toi une provinciale à la plus charmante Parisienne, et que les Mouillard, de père en fils, convolaient à Bourges. 11 a très bien compris, et nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. A présent, mon garçon, la chose est sûre : mademoiselle Charnot va se marier avec un autre, il faut en faire ton deuil et partir ce soir avec moi. Nous serons demain matin à Bourges, et je te garantis que tu riras bientôt de tes fantaisies parisiennes ; tu en riras I
J'avais écouté mon oncle sans l'interrompre : la colère, la stupeur et l'habitude de respecter M. Mouillard luttaient ensemble dans mon esprit. Il me fallut toute mon énergie pour répondre avec un calme apparent :
— Je n'étais pas décidé hier soir, mon oncle : à présent, je le suis.
— Tu viens?
— Je reste. Ce que vous venez de faire là,
mon oncle... je ne sais pas si vous vous en rendez compte, c'est une chose incroyable, que je ne puis admettre, qui met entre vous et moi deux cents kilomèt'^es de chemin de fer, et à jamais, entendez-vous bien ? Vous vous êtes permis de révéler un secret qui n'était pas le vôtre, un amour qui, n'ayant pas de chance d'être agréé, avait le devoir de ne pas se déclarer davantage, et de ne pas s'exposer à une semblable humiliation. Vous êtes allé chez M. Charnot sans vous demander si vous n'y porteriez pas un certain trouble, sans vous demander, non plus, si de pareils procédés, usités peut-être dans votre monde des affaires, pouvaient réussir avec moi. Vous le pensiez peut-être. Vous n'avez fait qu'achever une preuve déjà commencée, à savoir que nous ne comprenons pas la vie de la même manière, et qu'il vaut mieux, pour vous comme pour moi, que je continue d'habiter Paris, comme vous continuerez d'habiter Bourges.
— Ah 1 tu le prends comme cela, mon garçon, tu refuses, tu menaces?
— Oui.
— Réfléchis bien avant de me laisser partir seul. Tu sais ta fortune, quatorze cents francs de rente, la misère à Paris I
140 ONE TACHE D'ENCRB
— Oui.
— Eh bien 1 retiens ce que je vais te dke. Je t'ai gardé pendant des années mon étude, c'est-à-dire une situation toute faite, honorable, lucrative. Mais je suis las, à la fin, de tes façons et de tes dédains. Si, dans quinze jours d'ici, tu n'es pas fixé à Bourges : avant trois semaines l'étude Mouillard aura changé de nom !
Mon oncle me regardait en reniflant d'émotion, s'attendant à me voir crouler sous la menace.
Je ne répondis pas, d'abord. Puis je lui dis, car une pensée m'obsédait depuis le début :
— Je n'ai qu'une chose à vous demander, monsieur Mouillard.
— Un nouveau délai, n'est-ce pas? Le temps de réfléchir et de me berner encore? Non, non, mille fois non, j'en ai assez : dans quinze jours, pas un de plus I
— Non, monsieur, ce n'est pas un délai.
— Tant mieux : je le refuserais ! Qu'est-ce que c'est?
— Monsieur Mouillard, j'espère que Jeanne n'a pas assisté à l'entrevue, qu'elle n'a rien entendu, qu'elle n'a pas eu à rougir...
Mon oncle s'est levé tout d'une pièce, il a
DUE TÂCHE d'encre f41
saisi ses gants allongés sur la table, les a froissés, jetés au fond de son chapeau dans un mouvement de colère, s'est coiffé du tout, et, à pas rapides, les jambes serrées, a filé vers la porte.
Je l'ai suivi. Il ne s'est pas retourné. Il n'a pas répondu à mon — « Adieu ! mon oncle » . Seulement, sur la sixième marche de l'escalier, au moment de disparaître dans le tournant, il s'est arrêté un instant, il a levé sa canne, il en a frappé un coup à la briser sur la rampe, et s'est remis à descendre en disant :
<— Cré nom de nom I
20 mai.
Et voilà comment nous nous sommes quittés. M. Mouillard et moi, sur un juron ! Voilà comment je me suis séparé du dernier parent qui me reste ! Il y a dix jours de cela. Il m'en reste cinq pour renouer le fil brisé de la tradition des Mouillard et devenir avoué. Mais rien ne m'annonce cette conversion. Je me sens, au contraire, délivré d'un grands poids, content d'être libre, de n'être rien. J'éprouve
142 UNE TACHE D'EKCRE
le petit frisson de plaisir que doit éprouver l'évadé qui vient de passer la frontière.
Peut-être étais-je fait pour une autre voie que celle qu'on m'a forcé de suivre. J'ai été, tout enfant, élevé dans la vénération de l'étude Mouillard, dans l'idée fixe que cette seule profession pouvait me convenir, sorte de dauphin de la basoche, né pour elle, formé pour elle, et qui n'avait pas même l'idée, pendant longtemps du moins, qu'il fût possible de se soustraire à la tradition sacrée du grimoire. J'en suis bien revenu. Le Palais, que j'ai fréquenté, m'a paru plein d'hommes bien doués qui s'apetissent et s'amincissent l'esprit dans la chicane. Rien ne s'use aussi vite que les dons nobles, la générosité, l'enthousiasme, la sensibilité, l'émotion prompte et sincère : les affaires en ont souvent raison. Il reste d'habiles acteurs, qui singent tout, mais qui n'éprouvent pas grand'chose. Et cette comédie qu'ils jouent, pour être solennelle et grassement payée, ne m'en répugne pas moins.
Lampron n'est pas ainsi, lui. Il a développé en lui toutes les noblesses natives. Je l'envie. J'admire son désintéressement, sa large vue du monde, sa foi dans le bien malgré le mal, sa croyance à la poésie malgré la prose, cette
UNE TACHE D'ENCSE 143
puissance d'impression et d'illusion que rien n'a usé, et qui, dans la foule où les hommes vieillissent d'esprit, avant de vieillir de corps, le laisse si jeune et si enfant. Il me semble que j'aurais aimé le métier qu'il a, ou les lettres, ou quelque chose qui ne fût pas la procédure .
Nous verrons. Pour le moment, je prends un bain d'inconnu, de disponibilité universelle, de liberté totale, et je m'y plais.
Je n'ai rien caché de tout cela à Lampron. Son amitié se réjouit, je le vois bien, d'une décision qui m'attache à Paris , mais sa raison proteste.
— Refuser est facile, m'a-t-il dit, remplacir l'est moins. Que vas-tu faire?
— Je ne sais pas.
— Mon cher, tu me semblés te lancer en pleine aventure. A seize ans, cela peut être licite ; à vingt-quatre ans, c'est une faute.
— Tant pis, je la commets. S'il faut vivre de peu, eh bien I tu as passé par là, je ferai comme toi.
— C'est vrai, j'ai passé par la gêne, j'en ai même encore des accès comme d'une vieille fièvre chaude qui ne quitte pas tout d'un coup ses clients ; mais c'est dur, je t'assure, de n'a-
voir pas le nécessaire; car, pour le superflu...
— Oui, c'est la chose dont personne ne se prive.
— Enfant incorrigible I m'a-t-il dit en riant. Puis il s'est tu.
Le silence de Lampron est le seul argument qui lutte dans mon esprit en faveur de l'étudi- Bru tus Mouillard. Allez donc deviner d'où viendra le vent I
5 juio.
Le sort en est jeté : je ne serai pas avoué. La tradition des Mouillard est définitivement brisée, Sylvestre définitivement vaincu, et moi je suis définitivement libre... et incertain de l'avenir.
J'ai écrit à mon oncle, pour lui confirmer mes résolutions, une lettre calme, polie et claire. Il ne m'a pas répondu, et je n'attendais pas de réponse.
En revanche, je m'attendais à quelques légers regrets, à quelqu'un de ces petits brouillards qui tournent volontiers autour de nos plus fermes volontés. Rien n'a monté de la plaine.
Mais la procédure s'est vengée. Abandonnée
ONE TACHE D ENCRiî 14S
i Bourges, elle m'a ressaisi à Paris, pour un temps. J'ai reconnu qu'il m'est impossible de vivre avec quatorze cents francs de rente. Les amis que j'ai interrogés, discrètement et sans dire pour quel protégé, sur les moyens de gagner de l'argent, m'ont diversement répondu. Voici la liste à peu près complète des recettes :
— Si ton ami a de l'esprit, qu'il écrive un livre.
— S'il n'en a pas, il y a le catalogue de la Bibliothèque nationale, dix heures de fiches par jour.
— S'il est ambitieux, qu'il se fasse marchand de vin.
— Non... ! chand d'habits : les chapeaux ss donnent.
— Bien laid, avec très peu de voix, il peut faire un choriste à l'Opéra.
— Sténographe au Sénat, c'est la paix.
— Répétiteur de volapûk, c'est l'avenir.
— Allô, allô, mon bon ; dans les téléphones I
— Il veut gagner de l'argent? Conseille-lui surtout de ne pas en perdre !
Le plus sensé de tous, qui devinait à quel protégé je m'intéressais, m'a dit :
— Tu as été principal clerc : redeviens-le.
f46 ONE TACHE D'ENCRE
Et la place se trouvant justement vacante, je suis rentré chez mon ancien patron. J'ai repris mon fauteuil et mon bureau de principal, entre la salle commune des clercs et le cabinet à tambour d*» M® Boule. Je revise les actes des clercs inférieurs, je reçois les clients et les renseigne sur leurs affaires, — ils me prennent souvent pour M® Boule lui-même ; — je vais au Palais presque tous les jours, coureur de greffes et de référés, et au théâtre une fois par semaine avec les billets gratuits de l'étude.
Est-ce un métier? Non, c'est un expédient qui me permet de vivre et d'attendre. Je me figure parfois que j'attendrai toujours ainsi quelque chose qui ne viendra pas, que ce provisoire pourrait bien être définitif.
Il y a, dans l'étude, un vieux clerc qui n'a point eu d'autre carrière, et dont la figure 1 n'apparaît comme un présage : un visage rouge, — influence du poêle, je pense, — des chevciux blancs plats; quand on lui parle, l'air d'un mouton qu'on dérange, doux, étonné, légèrenent ahuri. Sa maigre échine s'est voûtée tout '.m haut, à la naissance du cou. Ses mains s'appliquent à ne pas trembler. Son paraphe est une chose étudiée. Il peut demeurer six heures assis sans se lever. Pendant que nous déjeu-
UNE TACHE D'ENCHE 147
nons au restaurant, il mange à l'étude je ne sais quelles provisions toujours enveloppées de papier, qu'il apporte le matin. Et le dimanche, pour se reposer, il pêche, la gaule remplaçant la plume et la boîte d'asticots l'encrier à éponge. Nous avons déjà, lui et moi, un point de ressemblance. Le vieux clerc a eu un amour malheureux avec une fleuriste, mademoiselle Élodie. il m'a conté cet unique drame de sa vie. Autrefois, cela me semblait bête et banal ces amours vieilles de trente ans. Aujourd'hui, je comprends M. Jupille, je le goûte même. Il m'est devenu sympathique. Je ne le dérange plus de sa chaise près du poêle pour lui demander un renseignement : je vais à lui. Le dimanche, sur les quais de la Seine, parmi ce peuple ardent à la capture des ablettes, je le reconnais à ce qu'il est assis sur son mouchoir. Je l'aborde, et nous causons.
— Eh bien, monsieur Jupille, la pêche?
— Ça ne mord guère.
— Le poisson diminue, n'est-ce pas ?
— Ah 1 monsieur Mouillard, si vous aviez vd cela il y a trente ans !
Cette date revient toujours, à propos de tout. N'avons-nous pas chacun la nôtre, quelque.s oiois peut-être, quelques jours, une heure de
pleine joie, qu'une moitié de la vie prépare et dont l'autre se souvient ?
6 juin.
— Monsieur Mouillard, c'est une requête à fin d'assignation à bref délai dans une alFaire nouvelle.
— Bien, donnez.
« A Monsieur le président du tribunal civil de la Seine, M. Plumet, encadreur, demeurant à Paris, rue Hautefeuille, n'' 27, ayant M« Boule pour avoué, a l'honneur d'exposer... »
Il s'agit d'une créance en souffrance, l'affaire la plus banale du monde.
— Monsieur Massinot ?
— Monsieur?
— Qui est venu apporter cette affaire-là?
— Une petite dame bien gentille, pendant que vous étiez sorti, ce matin.
— Monsieur Massinot, gentille ou non, vous n'avez pas d'appréciation à formuler sur les clients.
— Je ne croyais pas vous blesser, monsieur Mouillard.
— Vous ne me blessez pas. Mais vous n'avez
pas à qualifier les clients. L'épithète n'est pas admise en procédure, voilà tout. Cette dame doit revenir?
— Oui, monsieur.
Elle est revenue, la petite dame Plumet, frisée, gantée, troussée à la mode. Elle était un peu intimidée en entrant dans la salle des clercs, qui aiment à rire. Les yeux baissés, conduite par Massinot, qui ne levait plus les siens, elle est arrivée à mon bureau. J'ai fermé la porte. Elle m'a reconnu.
— Ah 1 quel bonheur ! monsieur Mouillard I Elle m'a tendu la main si franchement, si
gentiment, que je lui ai donné la mienne, et j'ai senti, à la pression énergique et parlante de cette main, que madame Plumet était vraiment contente. Les joues roses, l'œil vif, elle ressemblait à la première image qui m'était restée d'elle, à la petite modiste qui entrait à l'étude au sortir de l'atelier, la tête pleine de l'amour de M. Plumet et de griefs contre l'affreux ébéniste.
— Gomment, vous êtes rentré chez M® Boule 1 Si je m'y attendais !
— Moi non plus, madame Plumet, je ne m'y attendais pas. Ainsi va la vie. Et M. Pierre, profite-t-il ?
150 UNE TACHE d'ENCRB
— Pauvre chéri, un peu moins depuis que je l'ai sevré. J'ai été obligée de le sevrer, monsieur Mouillard, parce que j'ai repris mon ancien métier.
— Modiste?
— Oui, à mon compte, cette fois. J'ai loué l'appartement voisin du nôtre, sur le même palier. Plumet encadre, moi je chiffonne. J'ai déjà trois ouvrières, et des clientes ce qu'il en faut pour débuter. Je ne prends pas trop cher, voyez- vous, en commençant. Il m'est venu, toute des premières, une demoiselle bien aimable... que vous connaissez... Je ne lui ai pas parlé de vous, mais j'en ai eu bonne envie... X propos, monsieur Mouillard, la commission a été bien faite ?
— Quelle commission ?
— La grande, donc, pour le portrait au Salon 1
— Certainement, très bien faite, je vous remercie.
— Elle est venue?
— Oui, avec son père.
— A-t-elle dû être contente! C'était si joli, ce dessin ! Plumet, qui ne cause guère, n'en tarissait pas. Je vous réponds que nous ne nous sommes pas ménagés, lui et moi. Il a fait un
peu de façons avant d'accepter : il était si pressé, si pressé f Mais, quand il a vu que j'y tenais, il a dit oui. Ce n'est pas la première fois. Il est très bon, Plumet, monsieur Mouillard. Quand vous le connaîtrez mieux, vous verrez qu'il est très bon. Alors, pendant qu'il coupait les baguettes, moi j'ai couru chez la concierge. C'a été une affaire... Ah 1 je suis vraiment bien contente que la commission ait réussi !
— Vous êtes trop bonne, madame Plumet, mais tout est fini, elle se marie avec un autre.
— Avec un autre ! ce n'est pas possible 1 J'ai cru que madame Plumet allait se trouver
mal. Elle eût appris que son fils Pierre avait le croup, qu'elle n'eût pas été plus émue. Sa poitrine se soulevait. Elle joignit les mains, elle me regarda avec une pitié douloureuse :
— Pauvre M. Mouillard I
Et deux larmes, deux vraies larmes coulèrent le long des joues de madame Plumet. J'aurais voulu les recueillir : ce sont les seules qu'une créature humaine ait versées pour moi depuis que ma mère est morte.
Il a fallu lui raconter tout, lui dire tout, jusqu'au nom de mon rival. Quand elle a su qu'il s'appelait le baron Dufilleul, son indignation n'a plus eu de bornes : elle s'est écriée que
le baron était un être abominable, qu'elle savait sur lui des choses 1 — le connaît-elle seulement? — qu'un pareil mariage ne pouvait pas avoir lieu, qu'il n'aurait pas lieu, que Plumet serait sûrement de son avis...
— Madame Plumet, lui ai-je dit, nous voilà bien loin du sujet dont vous veniez m'entretenir. Revenons à vos affaires. Les miennes sont tristes, et vous n'y pouvez rien.
Elle se leva, nerveuse, les yeux rouges, presque froissée.
— Mon procès ? Ah bien ! non, je ne m'en occuperai pas aujourd'hui ! Je n'ai pas le cœur à mes affaires. Ce que vous m'avez dit m'a fait trop de peine. Une autre fois, monsieur Mouillard, une autre fois !
Et elle m'a quitté avec un air mystérieux et une poignée de main qui voulaient dire : Comptez sur moi !
Pauvre femme!
En wagon, 10 juin.
Les fortifications sont franchies. Maisons peintes de la banlieue, usines, cabarets, masures sinistres dans les terrains vagues, tout
cela n'est plus que des points brillants, bien loin derrière. Le train file à toute vitesse. Les champs, verts ou dorés, coulent sous mes yeux, comme des rubans qu'on déploie. Par moments un bruit de ferraille, des fantômes de piliers et d'affiches : c'est une gare que nous traversons dans un tourbillon de poussière; un éclair qui coupe la route : c'est un bras de rivière. Je suis parti, bien parti, personne ne m'arrêtera, ni Lampron, ni M® Boule, ni Plumet; ce vieux rêve va se réaliser : voir l'Italie !
Oh 1 un coin seulement. Mais quelle joie déjà, et quelle aubaine inattendue !
Il y a huit jours, M^ Boule me mande dans son cabinet.
— Monsieur Mouillard, vous parlez couramment l'italien, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— Voulez-vous faire un voyage aux frais d'un client?
— Volontiers, n'importe où.
— En Italie?
— Plus volontiers encore.
— Je le pensais bien, et je vous ai désigné au tribunal avant d'avoir votre consentement. Il s'agit d'une expertise à faire à Milan, d'une vérification d'actes de l'état civil et de quelques
autres pièces invoquées par un prétendu héritier italien, peur établir ses droits à une assez grosse succession. Vous vous rappelez l'affaire Zampini contre Veldon et consorts?
— Parfaitement.
— Ce sont les titres de ce Zampini que vous devrez contrôler sur originaux, en compagnie d'un employé des Archives nationales et d'un interprète traducteur. Vous pouvez aller par la Suisse ou par la Corniche, comme il vous plaira. Vous avez six cents francs de crédit et je vous donne quinze jours de vacances. Gela vous va?
— Je le crois bien I
— Alors, faites vos malles, et partez. Vous devez être à Milan le 18 au matin.
J'ai couru annoncer la nouvelle à Lampron, bien étonné, un peu ému au nom d'Italie, et me voici en route, bercé par le rapide de Lyon, sans un regret pour Paris. Tout mon cœur est devant, vers la Suisse, où j'entrerai demain. J'ai choisi cette route verte pour me rendre au pays bleu.
Jusqu'au dernier instant j'ai cru qu'un obstacle allait surgir, que le guignon, fidèle à mes pas, me retiendrait, et je suis étonné qu'il m'ait laissé partir. J'ai bien failli manquer le train, il est vrai, et il a fallu que le cheval du fiacre
UNE TACHE d'ENCRE 15S
n° 7382 fût un ancien lauréat de Longchamp pour rattraper le temps perdu par la faute de M. Plumet.
M® Boule, une heure avant le départ,m'avait envoyé faire une course pour l'étude. En revenant, au moment où je traversais la place de rOpéra dans le fiacre susdénombré, quelqu'un m'appelle, je ne sais d'où.
— Monsieur Mouillard 1
Je regarde à droite, puis à gauche, et là, sur le refuge, j'aperçois l'encadreur qui s'escrimait du geste et de la voix pour attirer mon attention. J'arrête le cocher. Un sourire de satisfac tion épanouit la face de M. Plumet, II met le pied hors du refuge. De mon côté, j'ouvre la portière. Mais un coupé passe ,et le cheval me remet en fiacre du bout de son museau. J'ouvre encore, il en vient un second, puis un troisième, enfin, deux files serrées de voitures me séparent de M. Plumet, qui me crie quelque chose. Le bruit des roues et de la foule m'empêche d'entendre. Je télégraphie mon désespoir à M. Plumet. II se lève sur la pointe des pieds. Je n'entends pas mieux.
Cinq minutes perdues I Impossible d'attendre plus longtemps. Et puis, qui sait? C'est peutêtre un empêchement qui me guette là, sous
une figure amie. Cette pensée me donne le frisson. Je crie :
— Gare de Lyon, cocher, et le plus rondement possible I
La consigne a été suivie. Nous sommes arrivés, le train formé, prêt à partir, et j'ai pris le dernier billet.
Je suppose que M. Plumet a pu sortir de son refuge .
En voyage.
Genhe. — A l'arrivée, surveillant les abords de la gare, le plus drôle des sergents de ville, en costume d'opéra-comique. Chez nous on serait obligé de le protéger contre les gamins; ici il protège : donc, j'ai mis le pied sur la terre étrangère.
Je n'ai que deux heures à passer dans cette ville. \^u'irai-je voir? la campagne; c'est toujours joli et il y a tant de monuments qui ne le sont pas ! Allons au bout du lac, à l'endroit où le Rhône s'en délache et coule vers la France. Le voilà, ce Rhône si troublé en Avignon, pur ici, transparent et profond comme un bras de mer. Il se précipite en une seule
masse bleue resserrée entre un quai et des maisons piquées sur l'autre bord, en plein torrent.
Ce flot qui court m'entraîne. Nous sortons ensemble de la ville, et me voici au milieu de ces cultures potagères où Tôpffer enfant, égaré, surpris par la nait, analysa la peur. Les grandes roues d'arrosage projettent encore leur ombre sur les champs de laitues, par-dessus les saules. Dans le lointain, des coteaux boisés où l'on va en parties joyeuses, le dimanche, comme à Verrières. Et le Rhône saute et tourne, et chante sur les graviers. Deux pêcheurs de truites remontent à force de bras un canot le long de la berge...
J'ai peut-être eut tort de ne pas attendre pour savoir ce que me voulait M. Plumet. Il n'est pas de ces gens qui font de grands gestes pour de petites raisons.
Sur le lac. — Le navire prend le large. Genève est loin déjà. Pas une ride sur l'eau bleue, toute bleue derrière nous. En avant, la vue se perd dans un brouillard laiteux. Un petit bateau aux voiles croisées, bordées de soleil, s'y enfonce. A droite, les monts de la Savoie, tachés dfi forêts, voilés de nuages qui promènent leurs ombres sur les éboulements des pentes, et ce contraste est heureux et j'admire le rire exquis du Léman au pied de ces montagnes rudes.
Au détour que font les côtes vers Saint-Maurice-en-Valais, le vent nous prend, un grand vent d'orage. Le lac devient mer. Au premier coup de tangage, une Anglaise se trouve mal. Elle jette un œil mourant sur Ghillon dont les vieilles tours sont battues par l'écume. Son mari ne cesse pas, pour si peu, de consulter son guide et de pointer sa lorgnette.
En diligence. — Je traverse le Simplon au lever du soleil, entouré de glaciers roses. Nous trottons sur le versant italien. Oh 1 cette Italie, comme je l'attendais à paraître 1 A peine la diligence a-t-elle eu serré ses freins et mis ses chevaux au trot sur la pente, que j'ai trouvé un air nouveau à toute chose. Le ciel m'a semblé plus bleu. J'ai cru tout à l'heure voir la poussière des longs étés aux feuilles des sapins, à deux mille mètres dans l'air vierge des cimes, et peu s'en est fallu que je ne prisse le cri de ma banquette mal assujettie pour le chant méridional de la première cigale.
Baverio. — Nul ne s'y trompera : ce maître d'hôtel rasé, obséquieux, doucement farceur, est un Napolitain. Il se tient sur la mosaïque de son péristyle, à la disposition des voyageurs qui veulent avoir des renseignements sur le lac Majeur, le dénombrement de
ses beautés, le programme de la pièce enfin
Isola Bella, isola Madré, oui, c'est ratissé, soigné, joli, ça pousse; mais ce n'est pas vrai. Ces palmiers sont en exil, ces plantes des Tropiques ont l'ail de figurants. Rendez-leur la patrie ou rendez-moi le Léman, si simple et si grand.
Menaggio. — Après l'azur du lac Majeur, après le lac de Lugano tout vert, le lac de Côme bleu de roi, aux paysages lumineux, aux rives couvertes d'oliviers, de ruines romaines et de villas modernes Jamais l'air ne m'a paru si léger. Ici seulement je me suis dit : « J'habiterais volontiers. » J'ai même choisi ma maison, à moitié cachée dans les massifs de grenadiers, de chênes verts, de citronniers, sur une presqu'île autour de laquelle l'eau tourne avec un frémissement léger, et d'où la vue est divine sur les eaux, les bois, les montagnes et le ciel.
Un rossignol chante, et je ne puis m'empêcher de penser que ses pareils meurent ici bien souvent. Oui, les poétiques moissonneurs célébrés par la lithographie sont des oiseleurs féroces. A l'époque des migrations, ils prennent par milliers ces voyageurs fatigués, au collet, aux gluaux, au filet; le lac Majeur seul en ar-
160 UNE TACHE D'ENCRB
rête soixante mille. Nous n'avons pour charmer nos nuits d'été que ceux qu'ils nous laissent.
Ils me tueront peut-être le rossignol du jardin des Carmes ! J'y songe indigné. Puis je revois ma chambre de la rue de Rennes, madame Menin qui époussète d'un air découragé mes meubles endormis, Lampron au travail, sa mère qui tricote, le vieux clerc, rendu somnolent par la chaleur, qui relève sa plume croyant que ça mord, madame Plumet au milieu de sa volière d'apprenties, et M. Plumet dont le souffle impétueux enlève, sur les sculptures d'un cadre nouvellement réparé, la poussière d'or que l'apprêt n'a point assujettie.
Il est soucieux, M. Plumet. Un secret lui pèse. Décidément, j'ai eu tort de ne pas m'arrêter davantage place de l'Opéra.
Milan. — Me voici à lAIilan, la vieille cité pensante et active, but de mon voyage et berceau de l'honorable Porfirio Zampini, faussaire présumé. L'expertise ne commence qu'aprèsdemain. J'en ai profité pour courir un peu la ville.
Il y a quatre choses à voir à Milan quand on est musicien et trois quand on ne l'est pas. le Dôme, vulgo cathédrale; le Mariage de la Vierge, de Raphaël ; la Cène, de Léonard, et.
suivant les tempéraments, une représentation à la Scala.
J'ai commencé par le Dôme, et c'est en sortant de là que j'ai appris la nouvelle dont je suis encore troublé.
Et tout d'abord, un aveu. Quand je montai, par une chaleur torride, sur les toits de marbre de la cathédrale, je m'attendais tellement à être émerveillé que je ne l'ai pas été. La surprise a tant de part en nos admirations 1 Ni ce déluge de marbre, ni les dentelles et les aiguilles de cette masse énorme, ni le nombre prodigieux des statues, ni d'apercevoir les hommes plus petits que des mouches sur la piazza del Duomo ni la campagne immense et plate entourant la ville de son cercle démesuré, rien de tout cela n'a soulevé en moi cette aile d'enthousiasme qui s'ouvre parfois pour bien moins. Non, j'ai été ravi d'autre chose, d'un détail inaperçu des guides, je suppose.
J'étais redescendu et j'errais dans le vaste vaisseau, de colonne en colonne, quand j'arrivai sous la coupole. Je levai les yeux, et l'abondance du jour doré me les ferma. Le soleil passant à travers les vitraux jaunes des fenêtres, tout là-haut, ceignait d'une couronne de flamme la voûte prodigieuse, se jouait sur les
parois de cette cage en reflets qui descendaient en diminuant jusqu'à baigner le sol de leurs dernières lueurs, aube étrange, région splendide vers laquelle montaient la prière et les chants sacrés pour s'échapper vers l'infini.
Je sortis de là brisé, ivre de fatigue et de rayons, et, à peine rentré dans ma chambre de VAlbergo dclVAgnello, au cinquième, je m'endormis dans mon fauteuil.
11 y avait peut-être une heure que je dormais, quand il me sembla qu'une voix murmurait près de moi:
— Illustre signore!
Je ne m'éveillai pas. La même voix reprit avec un doux sifflement :
— lUustrissimo signore!
L'oreille humaine étant merveilleusement sensible aux superlatifs, celui-là me tira du sommeil.
— Qu'y a-t-il?
— Une lettre pour Votre Seigneurie. Comme elle est pressée, j'ai cru pouvoir me permettre de troubler le repos de Votre Seigneurie.
— Vous avez bien fait, Tomaso.
— Huit sous, s'il vous plaît, que j"ai payés pour la lettre?
— En voici dix : inutile de me rendre.
î) se retira en m'appelant monsieur le comte : pour deux sous, ô Italie de Brulus I
La lettre était de Lampron, qui avait oublié de la timbrer.
« Mon ami, madame Plumet à laquelle tu n'as pas, je pense, donné la moindre mission en ce sens, est en ce moment fort occupée de tes affaires. Je dois t'en prévenir, car je lui crois beaucoup de cœur, mais peu de cervelle, et j'ai souvent remarqué dans quels embarras peut vous mettre le zèle inconsidéré d'un ami, surtout d'une amie. »
Je redoute quelque grave indiscrétion, voici pourquoi :
« Hier soir, M. Plumet est venu me trouver, n tordait furieusement sa barbiche, et je le connais depuis assez longtemps pour savoir que c'est une manière à lui de témoigner que le monde va de travers. J'ai eu du mal à lui arracher, à force de questions, et seulement à moitié, ce qu'il avait à me dire. La seule chose qu'il ait convenablement exprimée, c'est sa confusion d'avoir en madame Plumet une femme difficile à raisonner et à calmer.
j> Il paraît qu'elle a repris son ancien métier de modiste et qu'une de ses premières
clientes, — Dieu sait la route, — a été mademoiselle Jeanne Gharnot.
» Or, lundi, mademoiselle Jeanne choisissait un chapeau. Elle était gaie comme le jour et sa modiste sombre comme la nuit.
~^ — Est-ce que votre fils est malade, madame Plumet?
•y> — Non, mademoiselle.
» — Vous paraissez si triste !
» Alors, suivant les expressions de son mari, madame Plumet a pris son courage à deux mains, et regardant bien en face sa jolie cliente:
» — Mademoiselle, pourquoi vous mariezvous?
» — La drôle de question I Parce que je suis en âge de me marier, parce que j'ai été demandée, parce que toutes les jeunes filles se marient à moins qu'elles n'entrent au couvent ou qu'elles ne coiffent sainte Catherine. Or, madame Plumet, je ne me suis pas senti la vocation religieuse, et je n'ai jamais supposé que je coifferais sainte Catherine. Pourquoi me demandez-vous cela?
» — C'est que, mademoiselle, on peut être heureuse ei ménage, mais on peut être aussi bien malheureuse !
» Là-dessus, sur ce bel aphorisme, madame
Plumet, ne pouvant se contenir, s'est mise à fondre en larmes.
> Mademoiselle Jeanne, qui riait d'abord, a été ensuite stupéfaite, puis vaguement inquiète.
» Elle n'a rien demandé, cependant, par dignité. Madame Plumet n'a rien ajouté, par timidité. Mais elles doivent se revoir aprèsdemain, toujours pour cause de chapeau.
» Ici, l'histoire s'embrouille. Je n'ai plus rien compris.
» Évidemment, il y a plus que cela. M. Plumet ne se serait pas dérangé pour m'apprendre que sa femme a eu la langue un peu longue ; il n'aurait pas eu l'air aussi ému. Mais tu connais ce diable d'homme ; toutes les fois qu'il est important de s'expliquer, il perd les maigres facultés d'élocution dont il est doué, il devient moins que muet : incompréhensible. Il m'a bredouillé des exclamations sans suite comme celle-ci :
» — Justement, c'est peut-être après-demain !... Et vous comprenez la belle affaire!... Tonnerre de tonnerre!... Enfin, ça peut aussi ne pas arriver.... Ah! monsieur Lampron , faut-il tout de même que les femmes aiment parler !
» Et voilà M. Plumet parti.
» Je t'avoue, ami, que je n'ai nulle envie fie me mêler de ces commérages et d'aller demander à madame Plumet l'explication que n'a pu me donner son mari. J'attends. S'il se passe quelque chose après-demain, j'en serai sûre- ! lient averti, et je t'en écrirai.
» Ma mère me charge de ses compliments [)0ur toi. Elle te recommande de te bien couvrir le soir : les cré|^uscules, dit-elle, sont l'hiver des pays chauds. \
» Cette chère maman est un peu fatiguée depuis deux jours. Elle a gardé le lit aujourd hui. J'espère que ce ne sera rien qu'un rhume. » Je t'embrasse,
> STLV£STR£ LAMPRON. >
Milan, le 28 juin.
L'expertise a commencé ce matin. Je n'aurais jamais cru que nous eussions tant de pièces, ni de si longues à examiner. La première séance s'est presque toute écoulée en classement, en paraphes, en escarmouches de toutes ortes autour de ce corps d'armée.
Nous opérons, mes collègues et moi, dans une salle du palais municipal del Marino, immense, abandonnée, et qui sert, je pense, de
garde-meuble. Nos fauteuils de cuir et la table où sont rangés les documents du procès occupent le milieu. Le long des murs plusieurs bahuts, nids à dossiers et à rats, quelques tableaux retournés, des écussons de bois découpé, des hampes de drapeau, des arcs de triomphe de carton démontés et faussés, l'appareil triste des fêtes passées.
Les personnes présentes à l'expertise, outre les trois Français, sont : un petit juge italien à mine chafouine, ridé comme une pomme en avril, et dont les paupières ont toujours l'air appesanties par le sommeil ; puis un greffier luisant de graisse, habits, cheveux, visage, d'une jovialité contenue, songeant voluptueusement aux sorbets qu'il va humer avec une paille dès que l'heure de la délivrance aura sonné à cet affreux coucou d'invasion française qui bat dans le fond de la salle ; enfin, un être difficile à déterminer, employé, je suppose, dans quelque dépôt d'archives, simple manœuvre ici. Ce dernier me fait l'effet d'être fort avant engagé dans les intérêts de signore Porlirio Zampini, car, à plusieurs reprises, quand son ministère l'obligeait à nous apporter quelques pièces, il a susurré à mon oreille :
— Si vous saviez, illustrissime seigneur,
Ib» UNE TACHE D ENCRE
quel homme c'est, leZampini, quel noble cœur, quel paladin I
Remarquez que le paladin est marchand de macaroni et véhémentement soupçonné d'avoir voulu berner la justice française.
Il a fallu, sous l'accablante chaleur qui pénètre par les fenêtres, les portes, les pierres môme des murs que grille le soleil, écouter des nomenclatures, et lire, et compulser 1 Des moucherons, — l'espèce en est féroce, — éclos par milliers dans les lambris de cette serrechaude, volaient au-dessus de nos crânes en sueur. Leur fanfare dominait par intervalles, quand la voix du greffier, alanguie et diminuant de volume, menaçait de s'éteindre dans les premiers ronflements du sommeil. Alors le petit juge frappait la table de son grattoir, et ce bruit sec relançait le lecteur dans sa vaste carrière. Mon collègue des Archives ne donnait aucun signe de fatigue. Immobile, attentif, classant les moindres pièces dans son cerveau d'érudit, il ne sentait pas même les moucherons s'abattre sur les veines de ses mains, les percer, les sucer, et s'envoler lourdement, le ventre rouge.
Moi, j'étais sur des charbons, au sens propre el au sens figuré. Au moment où j'entrais dans
îa salle, cet archiviste justement m'avait remis une lettre qui, pendant que je déjeunais ailleurs, était arrivée pour moi à l'hôtel, une lettre de Lampron, épaisse et de large format. Évidemment, quelque gros événement s'était passé. Le mot de ma destinée peut-être avait été prononcé ; il était là, et je l'ignorais I Plusieurs fois, j'essayai d'atteindre, dans la poche intérieure de ma jaquette, cette pièce bien plus curieuse pour moi que celles du procès Zampini. J'aurais voulu briser discrètement l'enveloppe et lire au moins les premières lignes. Il eût suffi d'un instant pour deviner le sens de ces longues confidences. Mais, à chaque fois, la prunelle du juge coulait lentement vers moi, dans la fente mince de ses yeux, et cela m'arrêtait. Non, pas d'imprudence ! Non, je ne veux pas que cet Italien obséquieux et faux en prenne prétexte pour prouver que les Français, de réputation si légère déjà, sont des gens sans conscience, incapables de remplir les missions qui leur sont confiées . . .
Cependant le voilà qui me tourne le dos et qui classe avec l'archiviste un dossier nouveau. C'est une occasion inespérée. Je coupe l'enveloppe, je déplie la lettre : huit pages 1 Et je commence.
« Mon ami, malgré l'inquiétude où je suis au sujet de ma mère, malgré les soins que nécessite sa maladie aujourd'hui déclarée, une fluxion de poitrine, je veux te faire le récit des événements qui ont eu lieu rue Hautefeuille, et qui sont des plus graves... »
— Pardonnez-moi, monsieur Mou-li-ard, dit le petit juge en se détournant à demi, n'auriezvous pas en main cette pièce numéro 27, qui nous manque?
— En aucune façon, c'est une lettre personnelle.
— Ah! une lettre personnelle; je vous demande pardon de vous avoir interrompu.
Il sourit imperceptiblement, ferme ses paupières en signe de compassion pour tant de frivolité, puis, satisfait, se retourne, tandis que les autres membres de l'expédition Zampini nie regardent curieusement.
La lettre est importante. Ma foi 1 tant pis, j'achève :
« J'essayerai de reconstituer la scène d'après les renseignements détaillés que j'ai recueillis.
» Il est dix heures moins un quart du matin. Quelqu'un sonne à la porte de M. Plumet. La porte vis-à-vis s'entre-bâille, et madame Plumet regarde. Elle se retire vivement,
UNE TACHE D'EiNCUE 17i
troublée, « le cœur lui en saute», selon son expression, car le plan qu'elle a ourdi va réussir ou échouer, car la grande partie est engagée celui qui arrive est son ennemi, ton rival M. Dufilleul.
» Il ne se doute de rien, il entre, gras, fleuri, gants jaunes, son caniche dans les jambes.
» — Le portrait est encadré. Plumet ?
— Oui, monsieur le baron, oui, oui.
» — Voyons un peu.
» Je l'ai vu, moi, ce portrait : une tête en miniature du récent baron, peinte au beurre frais sans doute et sûrement au rabais, par quelque pauvre fille honnête travaillant sur photographie. Il est destiné à mademoiselle Tigra, des Boufles. Ce délicat Dufilleul, n'est-ce pas? Tandis que l'innocente Jeanne rêve des mots d'amour qu'il a osé lui dire, et tient son cœur attaché à la même pensée, à la même image, lui s'ingénie à perpétuer le souvenir de son passage ailleurs!
» Il est content du cadre très riche et très ouvragé qu'a composé Plumet.
» — Bien, bien. Ça vaut?
y — Cent vingt francs I
» — Six louis : vous êtes cher !
» — C'est mon prix pour ces ouvrages-là,
monsieur le baron. Je suis très pressé, monsieur le baron.
» — Enfin, passe pour une fois; ça ne m'arrive pas souvent à moi de faire encadrer un tableau : je ne les aime pas.
» Dufilleul s'admire, se mire dans son affreuse portraiture qu'il tient à bout de main droite, tandis que de la gauche il cherche son portemonnaie.
» M. Plumet est très digne, très mécontent et très inquiet. Il voudrait évidemment ce client dehors.
» Un frôlement de robe dans l'escalier. Il pâlit, regarde par la porte en Ir'ou verte où le caniche allonge son museau, et s'avance vivement pour la fermer.
» Il est trop tard.
» Quelqu'un l'a poussée sans bruit, et, debout sur le seuil, en toilette du matin, mademoiselle Jeanne, de son œil clair et de son plus beau sourire, contemple Plumet qui recule d'effroi et Dufilleul qui n'a rien vu .
t> — Ah ! monsieur, j6 vous y prends !
» Dufilleul tressaute, et serre d'un mouvement involontaire le portrait contre son gilet.
— » Mademoiselle... Ahl vraiment, mademoiselle, vous veniez...
» — Chez madame Plumet. Trouvez-vous cela mal ?
» — Non certainement... incontestablement...
» — Et indubitablement, n'est-ce pas ? Ah 1 ahl ahl que vous êtes interloqué pour peu de chose! Allons 1 remettez- vous. Il n'y a pas de quoi trembler. Je montais; Black Pearl a montré son museau : j'ai deviné qu'il n'était pas seul ; j'ai laissé ma femme de chambre chez madame Plumet, et moi, au lieu d'entrer à gauche, je suis entrée à droite. Ce n'est pas gentil?
» — Mais si, mademoiselle.
» — Seulement, je suis curieuse, et je demande à voir ce que vous cachez là?