JEANNE
Je relus les deux lettres. Madeleine pleurait en écoutant.
Jeanne souriait du coin des lèvres.
Nous sortîmes, laissant à la fidèle servante le soin de choisir le moment favorable pour remettre à M. Mouillard notre double supplique.
Je dois à la vérité d'avouer qu'a peine hors du logis, pendant le déjeuner à l'hôtel et le premier quart d'heure qui suivit, je reçus de M. Charnot la semonce la plus vive et la mieux
composée que j'eusse subie depuis ma tendre jeunesse. Elle se termina ainsi :
— Ce soir, à neuf heures cinquante-une, si la paix n'est pas conclue avec votre oncle, je reprends ma parole, monsieur, et nous rentrons à Paris.
J'essayai de combattre la conclusion. Ce fut en vain. Une petite moue de Jeanne m'avertit que je faisais fausse route.
— Soit, lui dis-je, je remets la cause entre vos mains.
— Et, moi, je la passe en celles de Dieu, répondit-elle. Soyez donc fort. Quand l'espérance ne servirait qu'à voler deux heures aux ennuis qui nous attendent peut-être I
Nous nous trouvions en face des jardins de l'Archevêché. M. Charnot y entra : l'air vif, les enfants qui jouaient, les mamans qu'il étudiait ethnologiquement avec de savantes préoccupations de la géographie de l'ancienne Gaule, la vue des fleurs, de la place Saint-Michel, et, pardessus les casernes, les peupliers de l'Auron, changèrent le cours de ses idées. Il cessa d'être beau-père, et redevint voyageur.
Jeanne passait avec une grâce ailée au milieu des groupes de promeneurs, et le murmure qui l'accompagnait, pour être envieux par-
304 UNE TACHE D'ENCRS
fois, n'en était pas moins doux à mes oreilles. J'aurais voulu croiser mademoiselle Lorinet.
Après les jardins de l'Archevêché, il fallut visiter la place Séraucourt, le cours Chanzy, la cathédrale, Saint-Pierre-ie-Guillard, l'hôtel Jacques-Cœur. Il était six heures quand nous revînmes à l'bôtel de France.
Une lettre nous y attendait, dans le petit salon banal de l'entrée. Elle était adressée à mademoiselle Jeanne Charnot.
Je reconnus alors l'écriture tïamboyante de M. Mouillard, et je devins blanc comme l'enveloppe.
M. Charnot, très nerveux, s'écria :
— Mais lis donc, Jeanne, lis donci
Seule de nous trois, Jeanne souriait encore.
Elle lut :
« Ma chère enfant, je vous ai traitée bien familièrement peut-être , ce matin , dans un moment de trouble. Revenu à moi, je ne retire pas néanmoins les expressions dont je me suis servi : — Je vous aime, vous êtes bonne.
» Vous ne ferez pas revenir un vieux routier comme moi de ses préjugés contre la capitale. C'est déjà beaucoup que je rende les armes à
DNE TACHE d'eNCRB 305
une Parisienne. Ma nièce, je lui pardonne à cause de vous!
» Venez tous les trois ce soir.
» J'ai plusieurs choses à vous apprendre et à vous demander. Toutes ne sont pas gaies. Mais les tristesses seront noyées, je l'espère, dans la joie que vous apporterez à mon vieux cœur.
» BRUTUS MOUILLARD » Av. lie. »
Quand nous sonnâmes à la porte de M. Mouillard, Baptiste, le petit clerc qui sert à table dans les grandes circonstances, vint ouvrir.
Mon oncle nous attendait dans le grand salon, en tenue de premier de l'an, paré de sa cravate la plus blanche et de sa redingote la mieux camphrée : pas un trou de mite depuis douze ans, le triomphe de Madeleine.
Il nous embrassa tous, mais posément, sans cet excès de démonstrations dont il est coutumier; il se montra digne, d'une dignité simple et touchante. L'émotion, qui exalte la plupart des natures, refrénait la sienne. Du passé, d'ailleurs, de notre mariage même, pas un mot. Cette réunion, destinée à fournir l'occasion d'explications nécessaires, débutait par des banalités polies.
J'ai remarqué qu'il en était souvent ainsi : on s'assemble pour s'expliquer, on commence par ne rien se dire.
M. Mouillard donna le bras à Jeanne pour passer dans la salle à manger. Jeanne était en verve. Elle posait cent questions sur Bourges, sur les bals, les modes, les œuvres de Bourges, sur la procédure môme et le Palais.
— Je suis sûre que mon oncle sait cela, disait-elle.
L'oncle souriait chaque fois, le visage illuminé par une flamme, comme un manteau de cheminée quand le soufflet excite le feu. Il répondait, mais c'était pour retomber bientôt dans un abattement que son désir de bien recevoir ses hôtes ne parvenait à dissimuler qu'en partie. Ses préoccupations se trahissaient surtout dans les regards qu'il attachait sur moi, et qui ne reflétaient plus aucune colère, mais une aff^ection souff*rante et comme suppliante.
M. Charnot, un peu las, un peu absorbé aussi dans l'appréciation des merveilles culinaires qu'avait produites Madeleine, jetait une interjection ou une remarque distraite dans les moments de silence.
Je connaissais assez mon oncle pour savoir
DNE TACHE D'ENCRE 307
que la fin du dîner ne ressemblerait pas au commencement.
En effet, au dessert, au moment où l'académicien célébrait les mérites d'un bonbon berruyen , la forestine , mon oncle , qui depuis quelques instants agitait circulairement dans son verre le vin de quelque château du Médoc, s'arrêta court, et reposa son verre sur la table.
— Mon cher monsieur Charnot, dit-il, j'ai à vous faire un pénible aveu.
— Eh! s'il est pénible, mon cher monsieur, ne le faites pas.
— Fabien, continua mon oncle, a eu des torts envers moi. Je n'y reviens plus. Ils sont oubliés. Mais j'en ai moi-même envers lui.
— Vous, mon oncle?
— Hélas I oui, mon enfant. Mon étude, l'étude héréditaire que j'avais promis à ton père de te conserver fidèlement...
— Vous l'avez vendue ?
Mon oncle cacha sa tête dans ses mi ins.
— Hier soir, mon pauvre enfant, hier soir.
— Je le supposais.
— J'ai été faible, j'ai succombé aux conseils de mon ressentiment, j'ai compromis ton avenir. A ton tour, Fabien, pardonne-moi.
308 UNE TACHE d'eNCRB
JQ se leva de table, vint à moi, et m'entoura de ses bras,
— Non, mon oncle, vous n'avez rien compromis, et je n'ai rien à vous pardonner.
— Tu ne prendrais pas l'étude si je te l'offrais encore?
— Non, mon oncle.
— Bien vrai !
— Bien vrai.
M. Mouillard se redressa, épanoui.
— Ah! tant mieux, mon garçon, tu me tires d'un grand ennui.
Il essuya du coin de sa serviette deux larmes nées en temps de guerre et qui continuaient à couler en temps de paix.
— Si mademoiselle Jeanne, avec toutes ses autres perfections, t'apporte la fortune, Fabien, SI ton avenir est assuré...
— Mon cher monsieur Mouillard, interrompit l'académicien avec une satisfaction mal voilée, mes collègues me prétendent riche. Ils me calomnient. Les travaux de numismatique n'enrichissent pas. M. Fabien, qui a pris des renseignements à ce sujet, pourra vous le démontrer. Non , je possède seulement cette honnête aisance qui ne permet pas de tout avoir, mais qui ne laisse manquer de rien.
tNE TACHE d'encre 309
— Aurea mediocritas , — s'écria mon oncle , enchanté de la citation ; — ah I monsieur!... cel Horace I
— N'est-ce pas ? Je disais donc que nous avons le pain assuré. Ce n'est pas une raison pour que mon gendre végète dans un repos qu'à mon âge je ne me crois pas encore le droit de prendre.
— Très bien.
— Il travaillera donc.
— Mais à quoi, s'il vous plaît?
— Il y a d'autres situations que celle d'avoué, monsieur Mouillard. J'ai étudié Fabien. C'est une nature un peu vagabonde, qu'une éducation spéciale eût faite artiste et qui, — faute de cette formation première, — restera simplement rêveuse.
— Je ne l'eusse pas si bien dit, mais je l'ai souvent pensé.
— Avec une nature comme celle de votre neveu, continua M. Charnot, le mieux est d'entrer dans une carrière où l'idéal ait sa part, non prédominante, mais suflQsante, une carrière entre prose et poésie.
— Notaire, alors?
— Non, c'est tout prose : bibliothécaire.
— Vraiment ? Bibliothécaire ?
310 UNE TACHE DENCRE
— Il y a de ces petites bibliothèques à Paris, monsieur Mouillard, silencieuses comme des bosquets, où l'on trouve des places tranquilles comme des nids. J'ai quelques relations dans les ministères, et cela ne saurait nuire, vous comprenez.
— Parfaitement.
— Nous placerons là notre Fabien, protégé contre l'oisiveté par le peu qu'il fera et contre les révolutions par le peu qu'il sera. Métier charmant, voyez-vous, car l'odeur seule des livres est intelligente ; la respirer, c'est déjà vivre par l'esprit.
— La vie de l'esprit, dit mon oncle enthousiasmé, oui, la vie de l'esprit 1
— Et les cataloguer, monsieur Mouillard, les compulser, les préserver, autant qu'on le peut, du ver et du lecteur, croyez-vous que ce ne soit pas un sort enviable ?
— Oui, plus enviable que n'a été le mien et que ne le sera celui de mon successeur.
— A propos, mon oncle, vous ne l'avez pas nommé, ce successeur.
— En vérité? Mais, tu le connais : ton camarade Larivé.
— Ah 1 cela m'explique plusieurs choses I
— Un garçon bien sérieux.
DNE TACHE D'encre 311
-— Extrêmement sérieux, mon oncle. Est-ce qu'il ne se marie pas ?
— Eh 1 oui, un riche mariage.
— Contre qui ?
— Mon cher, il prend tout ce que tu laisses : il épouse mademoiselle Lorinet.
— Courageux jeune homme 1 Mais, mon oncle, ce n'est pas avec lui que vous causiez hier soir?
— Pourquoi donc pas ?
— Vous aviez dit à Madeleine de recevoir un monsieur décoré.
— Il l'est.
— De quel ordre, grand Dieu?
— Du Nicham Iftikar, s'il te plaît.
— Gela ne me déplaît pas, mon oncle, et cela m'étonne moins encore. Larivé mourra la poitrine plus décorée qu'une bannière d'orphéon ; il sera membre de toutes les Sociétés savantes du département, considéré, considérable, provincial à l'excès après avoir été furieusement Parisien; les mères lui confieront leurs soucis, les pères leurs intérêts ; mais, quand ses vieux camarades passeront à Bourges, ils garderont la liberté de lui éclater de rire au nez I
— Jaloux ! tu es jaloux de son ruban.
— Non, mon oncle, je ne regrette rien, pas même Larivé.
312 ONE TACBE D'ENCRB
M. Mouillard baissa la tête, et reprit, après un moment de silence :
— Moi, Fabien, je regrette quelque chose. Vieillir seul ici, ce sera triste quelquefois. Mais, enfin, je me consolerai en pensant que vous rirez, vous autres, en vous recevant aux vacances...
— Faites mieux, dit M. Gharnot, venez vieillir avec nous. Les années en seront moins lourdes, monsieur Mouillard. Sans doute nous les portons toujours, elles nous pèsent, elles nous courbent : mais cette jeunesse, qui n'est pas embarrassée des siennes,- soulève toujours un petit coin des nôtres.
Je fus très surpris de voir que mon oncle ne se récriait pas.
— Il fait beau, allons au jardin, dit-il simplement, et vous jugerez si on peut quitter des rosiers pareils.
Content de lui, de moi, d'elle, de tous et du temps, M. Mouillard nous emmena au jardin.
Il n'y avait plus assez de lumière pour distinguer les roses, mais nous les sentions en passant près d'elles. J'avais pris le bras de Jeanne, et nous allions devant, dans l'ombre fraîche, de préférence par les toutes petites allées qui tournent.
DNE TACHE d'ENCRB 313
Les oiseaux étaient endormis. Mais les cigales, les grillons, je ne sais quelles bestioles tapies dans l'herbe, dans la mousse des arbres, chantaient et parlaient à leur place.
Derrière nous, un peu lom, le plus loin que nous pouvions, le sable craquait sous le pas égal des deux vieux, et nous entendions, comme un murmure, des lambeaux de phrases :
— Une petite-fille, monsieur Gharnot, comme Jeanne.
— Un petit-fils, monsieur Mouillard, comme Fabien.
Paris, 18 septembre
Nous sommes mariés. Nous revenons de l'église. Les adieux sont faits à tous nos amis, non sans qut/que tristesse aussitôt couverte par la joie dont c'est la pleine marée dans mon cœur pour la première fois et à perte de vue. Avant départir pour l'Italie, dans deux heures, j'écris sur ce cahier brun que je n'emporterai pas.
Jeanne, ma Jeanne, penchée, lit par-dessus mon épaule. Gela trouble mes souvenirs.
Il y avait beaucoup de monde à l'église. Les journaux nous avaient inscrits parmi les grands mariages de la semaine. L'Institut, l'armée, les gens de lettres ou de ministères étaient venus pour M. Gharnot; les hommes d'affu berruyens ou parisiens, pour mon oncle ; le? plus heureux, les plus radieux après nous, ceux qui ne venaient là que pour Jeanne el pour moi, c'étaient le peintre ordinaire de mademoiselle Gharnot, Sylvestre Lampron, qui a mis son joli dessin du Salon dans la corbeille de noces, M. Flamaran et Sidonie, Jupille, qui pleurait comme il y a trente ans, M. el madame Plumet, portant à tour de rôle leur fils en robe blanche.
Nous avons certes donné, Jeanne et moi, bien des poignées de main, mais pas autan! que M. Mouillard. Rasé, cravaté avec un soin extrême, il tournait dans la foule comme une toupie, tirant toujours après lui quelqu'un qui devait le présenter à quelque autre. « Il faol bien se créer des relations quand on arrive I » disait-il
Gar il arrive, mon oncle Mouillard, il se fixe auprès de nous, quai Maiaquais, dans uncoquel appartement que Jeanne lui a choisi. Il le trouve délicieux, puisqu'elle Ta trouvé bien
UNE TACHE d'ENCRB 315
Chez lui le vieil étudiant s'est réveillé tout à fait, et ne se rendormira plus. Déjà il connaît mieux que moi les lignes d'omnibus et de tramways; il parle de Bourges comme s'il ..c quitté depuis vingt ans : « — Du temps que j'habitais la province, Fabien... »
Mon beau-père possède en lui le plus fervent de ses admirateurs, peut-être même un futur disciple en numismatique. Leur amitié me fait songer à celle...
— Vous permettez, Jeanne ?
— Oui, mon ami, puisque le cahier brun n'est que pour nous deux.
... A celle du rat de ville et du rat des champs. Tout à l'heure, comme nous rentrions à la maison, ils ont eu une conversation tour à tour mouillée et joviale, où leurs deux natures se rencontraient dans le même sentiment, mais aux deux extrémités de la gamme des nuances.
J'en ai retenu un fragment.
— Mon cher Charnot, savez-vous à quoi je pense ?
— Non, je ne m'en doute pas.
— Je pense que c'est bien curieux.
— Quoi donc? '
— De voir un bibliothécaire commencer par
316 DNE TACHE d'eNCRE
une tache d encre. Car vous ne pouvez le nier : le mariage de Fabien, sa position, mon retour dans la capitale, tout est venu de là. Ce devait être de l'encre sympathique, qu'en dites-vous ?
— Félix culpa, en effet, monsieur Mouillard. Il y a d'heureuses sottises. ]\Iais on ne sait pas lesquelles, et ce n'est jamais une raison d'en faire.
A peine si, dans la foule qu'il abhorre, j'ai pu retenir un instant Lampron, plus sauvage et plus mon ami que jamais.
— Es-tu pleinement heureux? m'a-t-il dit.
— Pleinement.
— Quand tu le seras moins, tu viendras me voir.
— Mais nous le serons toujours autant, a dit Jeanne.
El je crois qu'elle a raison.
Lampron a souri.
— Oui, je le suis pleinement, Sylvestre, et ce bonheur m'est venu par toi, par elle, par les autres. Moi, je n'ai rien fait pour être heureux que de me laisser aller à la dérive de la vie. Quand j'ai voulu donner un coup de rame, tout a failli chavirer. Tout ce que les autres ont tenté pour moi a réussi. C'est une
DNE TACHE d'eNCRE 317
pensée qui me confond. Rappelle-toi, en efFet: j'ai connu Jeanne grâce à M. Flamaran qui m'a poussé chez son ami ; tu lui as fait la cour pour moi en dessinant son portrait ; madame Plumet s'est chargée d'en porter la nouvelle, puis de briser l'obstacle contre lequel je m'étais heurté; si j'ai rencontré Jeanne en Italie, c'est à cause de loi ; tu as encore achevé la demande en mariage commencée par Flamaran ; enfin la position que je n'avais pas m'a été trouvée par mon beau-père. Qu'ai-je fait, moi? J'ai aimé, pleuré, souffert, rien de plus, et je tremble, à présent, de devoir ma joie à tout le monde, sauf à moi-même.
— Non, mon ami, ne tremble pas, et ne sois pas surpris, et ne change en rien ta manière. Le bonheur, tu le mérites ; et qu'importe la façon dont Dieu s'y prend pour le payer ? C'est une rente viagère que te servent tes parents, les amis, les indifférents et les choses ellesmêmes? Eh bien I touche tes intérêts, et ne l'occupe pas du reste.
Puisque Lampron l'a dit, lui qui est philosophe, mon avis est de suivre son conseil. Si donc vous le permettez, Jeanne, je n'aurai pas d'ambition hormis celle d'être aimé de vous, et je me garderai de courir après des augmen-
318 uruE TACHE d'encre
talions de crédit ou de fortune qui pourraient être des diminutions de bonheur ; si vous y consentez, Jeanne, nous verrons peu le monde et beaucoup nos amis ; nous n'ouvrirons pas trop les fenêtres pour que Tamour, qui a des ailes, ne s'envole pas; si vous le trouvez bon, Jeanne, vous gouvernerez la maison à votre fantaisie, je veux dire selon votre sagesse, vous serez souveraine dans toutes les questions d'ordre intérieur et de ménage, vous déciderez si nous devons sortir, rester, visiter, voyager : moi je me laisserai guider, comme un enfant, dans le sentierjoyeuxoùje marche après vous.
J'ai regardé Jeanne.
Elle n'a pas dit non.