LUC! II
Je craindrais de me tromper en nommant quelqu’un. floride, piquée .
Quelqu’un !
lucien, te levant t * venant prêt de Floride.
Co mol n’a pas absolument de genre en français... Dans tous les cas, ce serait & toi, meilleure que moi, & prévenir une erreur qui me rendrait peut-être ridicule.
FLORIDE
Vous tenez donc beaucoup à me convaincre que cette lettre m’est écrite par un jeune homme f
LUCIEN
Beaucoup, non... { Apre» un tempe ) Mais remettons-nous à table, puisqu’il est convenu que nou» ne lirons cette lettre qu’après le déjuuner...
FLORIDE-
Soit ! (S oteeyant à table tou » les deux )
Lucien, arrêtant Floride par le bras, au moment où elle va dépecer le poulet; il t'empare du couteau et découpé en parlant.
Parmi les étrangers auxquels ion oncle, monsieur Fernand, ouvrait ses salons, au nombre do ces réfugiés espagnols admis dans la familiarité de votre intérieur h Douvres, d'où celte letlro l’est adressée, ne reraarquait-on pas un jeune homme fort bien de sa personne (Floride détourne les yeux), intéressant par ses malheurs politiques, déjà capitaine h vingt ans, un peu poète, très-sentimental?...
FLORIDE, tn terrien/.
Monsieur Almagiron est absent depuis deux ans, vous le savez !...
LUCIEN
Justement...
floride, à paru
Absent!
LUCIEN
Ce sont 1 m absents qui écrivent...
FLORIDE
Et il m’aurait écrit de Douvres ?
LUCIEN
Peut-ôlre, après un voyage un peu long...
floride, à paru
Bien long !
Lucien, se versant à boire.
Peut-être, disais-je, est-il de retour à Douvres, d’où il s’est empressé de t’écrire pour lo faire savoir son arrivée. Voyons, ai-je deviné juste?
floride, malicieusement. %
Si jo vous disais oui! no fût-ce quo pour vous punir ?
LUCIEN
Mo punir I (Remettant la bouteille dans U seau.) Tu me supposes jaloux de monsieur Almagiron? Ai-je perdu (out souvenir du passé ? ne sais-jo pas que lorsque je le demandai en mariage il y a trois ans, ion oncle (il reprend le pain et coupe) me répondit qu’un do tes compatriotes, monsieur Almagiron, s’étant mis sur les rangs, ainsi qu'un Anglais, monsieur Tornwall, il te bissait la liberté de faire un choix entre nous trois?... floride, lut tendant la main.
Et personne ne le sait mioui que toi...
LUCIEN
Toi I.. Ah 1
floride, confirmant.
Co no ut ni monsieur Almagiron ni monsieur Tornwall que jo choisis...
LUCIEN
Voilà ce que je pourrais te rappeler moi-môme, Floride, si ta m'attribuais trop ouvertement l'inlention d'ô»re jaloux de monsieur Almagiron... (Lucien prend son verre et va pour boire.)
s floride, lui retenant le bras.
Si je te l'attribuais un peu colla intention?
LUCIEN
Espagnole, tu aurais pu un instant préférer un Français à un Espagnol, mais le piquant de cette singularité une fois épuisé, tu te serais laissée eatralner à quelque intérêt pour le compatriote malheureux.
floride, piquée .
Cette lettre de Douvres est donc de monsieur Almagiron ? Il y a un an, Lucien, que vous no m’eussiez pas tenu un tel langage.
LUCIEN
Tu en eusses ri, il y a un an.
Aiosi, voire persuasion est de m’avoir blessée par une accusation vraie?
LUCIEN
Jo serais le dernier à le désirer.
FLORIDE, s'animant.
Décidément, vous me croyez aimée de monsieur Almagiron?
LUCIEN
Ce n’est pas là un crime.
floride, idem.
Et jo l’aime, n*esl-co pas?
LUCIEN
Suis-je ton juge?
FLORIDE
Non, mais mon accusateur ! ( Elle jette sa serviette sur sa chaise et quitte la table.)
Lucien, se levant et passant derrière la table.
Si c’est un besoin chez toi de te défendre, que puis-jo y faire ? floride, traversant de droite à gauche.
Ma défense en tout cas ne sera pas embarrassante... Jo m’attachai à monsieur Almagiron par la' pitié... c’élait un proscrit, moasieur... Né à Cadix, ma patrie, il avait été dangereusement blessé en se battant contre les troupes du roi Ferdinand VU qui a ruiné ma famille.
Lucien, se promenant à droite,
La pitié était déjà do b reconnaissance.
Quoique Anglaise par mon éducation, quoique venue si jeune en Angleterre que jo ne sais plus même la langue de mon pays j’éprouvai de l'intérêt, de la sympathie pour ce jeune homme. Et à qui n’en a-t-il pas inspiré? (Lucien s'assied près du guéridon.) Monsieur Tornwall, dont vous parliez tout à l’heure, ne l’a-l-il pas envoyé à la Havane sur un vaisseau qu’il lui a donné? Monsieur Tornwall comprit, lui! tout ce qu’il vabil, il en fit son ami, il lo mena do Douvres à Londres, où il lo présenta h ses sœurs, mes doux bonnes amies: miss Dorothée et miss Love; il essaya do le consoler des peines de l’exil par des distractions de son âge; il organisa des fêtes, des chasses, dos courses au clocher: monsieur Tornwall fait un si bnlbnt, un si noble usage de ses revenus... il est si bon, si loyal ! Excellent jeune homme, il s’est vraiment conduit comme un frère avec monsieur Almagiron 1
lucien, te tenant en frappant sur le guéridon.
Celle lettre, madame, est de monsieur Tornwall I floride, faisant un pas en arrière.
Aht
LUCIEN
Oui, madame, c’est lui qui vous écrit ! (Il se rassied.)
FLORIDE, allant d Lucien.
Vous, ah ! — Ta jalousie est bien pou arrêtée.
lucien, se levant et se promenant.
Vous vous trompez... Monsieur Almagiron, que vous ave* aussi aimé peut-être, n’a élé pour moi qu’un prétexte pour arriver, sans soupçon do votre part, à monsieur Tornwall, dont j’etais sûr que vous me parleriez avec cet entrainement, avec cotte chaleur, cette effusion, si j’amenais avec un peu d'adresse la conversation sur lui... (Avec chaleur.) Monsieur Tornwall est venu, l'an passé, ici, à l'époquo des bains...
To l'ai-Je nié?
floride, rapidement.
LUCIEN
Uel’avez-vousdil?
floride, de même.
Mo l’as-tu demandé?
LUCIEN, de même.
Est-il besoin de tout demander?
FLORIDE
Quelle raison a-t-on de tout dire? (Lucien remonte. — FUb ride descend ; à part.) Pourquoi ne le lui ai-je pas dit? lucien, redescendant.
M. Tornwall s'est présenté chez moi pendant mon absence?
FLORIDE
Oui.
LUCIEN
U vous a accompagnée au concert ?
Oui.
LUCIEN
Et deux fois sur le bateau à vapeur qui promèno les baigneurs dans la rade, deux fois, madame, deux fois !
FLORIDE
Oui, oui, doux fois. (Elle passe.)
LUCIEN
Et voilà l'amie de pension qui vous écrit de Douvres ! (floride retient. — Lucien r a vert la table.) Je n’ai pas besoin maintenant de savoir le contenu de celte lettre, je le eonnais assez. Rasseyant à gauche sur la chaise de Floride.) Voulez-vous que je vous le dise?
FLORIDE
Si cela vous est agréable, monsieur.
LUaRN.
Ah i de l'ironie, madame !
FLORIDE
De la dignité, monsieur î (7 le s'asseyent tous deux ; après un silence on frappe, on frappe une seconde fois.)
LUCIEN, après un temps, brusquement.
On frappe I
floride, sèchement.
Cest Antoine qui vient dire que les chevaux sont attelés, (fieront la voix.) Antoine, nous ne partirons que dans une heure, i midi... qu'on ne dételle pas. (A Lucien après un silence.) Vous disiez. . .
LUCIEN
Je disais que je sais moi pour mot ce que cette lettre de Douvres renferme.
FLORIDB, à part.
Que lui a-t-on dit ?
Lucien, avec chagrin et sans la regarder.
On vous plaint à chaque ligne d'avoir un mari qni vous néglige, qui est toujours en voyage, qui vit à Paris, au milieu des plaisirs, tandis qu’ici vous périssez d’ennui, près d’un vieil onde et dans une ville déserte les trois quarts de l'année. (Se tournant vers sa femme.) Vous savez que ce sont mes affaires, et non pas mes caprices, qui m’éloignent de vous.
floride, te tournant vers lui .
Ai-je jamais prétendu le contraire?
LUCIEN
Vu amis se chargent de le dire pour vous; ils ajoutent que vous mentez qu’on vous plaigne; vous étiez née pour un meilleur sort ; c’est un ami dévoué, constant, d’un attachement sans borne qui vous eût convenu... (Floride te lève et va doucement vert ton mari.) Ah! comme il vous eût aimée celui-là! mais vous n’en avez pas voulu, vous lui avez préféré un homme léger, jaloux, soupçonneux, indigne de son bouheur>
floride, s'appuyant sur son épaule.
11 me semble que dans ce moment, tu ne serais pas loin de justifier les torts dont tu t'accuses avec tant de véhémence.
LUCIEN
Vos moqueries cachent un trouble profond, madame.
Moi troubléo! dis-moi plutôt si tu es calme, toi?
LUCIEN
Si calme que je vous dirai la fin do celte lettre comme je tout en ai dit lo commencement.
FLORIDE
Eh bien ! dites, monsieur... (A part ) Celte assurance .. Lucien, se levant.
M. Tornwall se rapprochera bientôt do Dieppe, il vous décidera, c’est son espoir, à faire un voyage en Angleterre, où vous attendent vos bonnes amies miss Dorothée et miss Love. Le prétexte sera voire santé...
FLORIDE
C’est toujours la lettre qui parle ?
Lucien, touchant le bras de sa femme.
La véritable cause, madame, ce sera l’amour floride, surprise.
L'amour! si je te donnais à liro colle loltro, je to convaincrais de la fausseté de tes suppositions... mais co serait maintenant une faiblesso dont jo rougirais plus tard pour loi , tu n'auras pas celle lettre.
* LUCIEN, impérieusement.
Et si jo l’exigeais, madame?
floride, avec dignité.
La voici ! ( Elle tend une lettre à Lucien qui fait un mouvement pour la prendre.) Mais n’oubliez pas qu’aprés l’avoir lue, il n’y aura plus rien entre nous.
Lucien, à part , après une longue indécision.
Beaucoup de femmes spirituelles emploient cette ingénieuse menace, qui leur réussit souvent, quand elles ne savent comment sortir de la position difficile ou se trouve Floride. (Haut.) Vous supposez que plus vous vous placerez au bord de l’ablme, et plus j’hésiterai à le franchir avec vous.
FLORIDE
Je vous prie de lire celte lettre !
LUCIEN
Qu'il soit fait comme vous le désirez, madame, ou plutôt, comme vous ne le désirez pas... (Impérieusement.) Donnez-moi celte lettre!
floride, blessée, jette la lettre sur le guéridon, puis remonte vers le fond, en disant :
Je partirai dans une heure avec mon oncle Fernand»
LUCIEN
Très-bien !
FLOEIDE.
Je ferai mieux ! (Elle tu sonner à gauche au fond tandis que Lucien se dirige vert le guéridon à droite; elle va ensuite à la croisée et dit au dehors : ) Postillon, je descends. Vous prendrez la route de Paris.
Lucien, se tournant vivement et laissant tomber la lettre sur U
guéridon.
Paris I ! vous allez à Paris ?
floride, mettant son chapeau et son châle.
Oui.
Sans moi?
FLORIDE
Sans vous.
LUCIEN
Comme il vous plaira. Moi je persiste à aller à Forges.