Une tournée en Amérique
Avis au lecteur. — Ni Colomb, ni Bourget. — Les loisirs d’un imprésario. — A bord de la Bretagne. — Trente malles et pas un sou d'octroi. — Le prix d’un fiacre à New-York. — «Faire de l’argent». — Au Fifth Avenue Theatre.
Mon intention n’est pas, nouveau Christophe Colomb, outrecuidant Améric Vespuce, rotterdamois Paul Bourget, de découvrir, encore une fois, l’Amérique.
Dénicher des étoiles et les mettre en valeur
suffit très amplement à ma gloire.
Ceci n’est autre chose que le simple récit
d’une tournée artistique accomplie par moi *
aux Etats-Unis, au début de l’an de grasses... recettes 1896, en qualité d’impresario de la célèbre tragédienne italienne Mmc Eleonora Duse. En ces sortes de pérégrinations, le temps (fautil s’en plaindre?...) ne s’emploie pas exclusi-
vement en répétitions et en représentations. Il reste place encore à d’exquises flâneries, à de succulentes études de mœurs. Combien de fois la page blanche de la lettre arrivée, le matin même, de Paris ; le verso du télégramme alignant la traditionnelle excuse : Impossible venir répéter ; forte migraine. . . ; combien de fois, l’une, l’autre ne reçurent-ils pas l’impression sténographiée d’un spectacle dont s’était enthousiasmée ou offusquée ma badauderie.
Grand peuple, grand pays que celui d’Amérique... supérieur à celui de France? Parfois... La balance penche-t-elle en faveur des Yankees? Ma faible voix n’ose se prononcer.
Quoi qu’il en soit, vous qui viendrez là-bas, n’espérez pas y importer la moindre de vos idées mesquines. Vous seriez aplati, écrasé, dévoré par ces passionnés chasseurs aux dollars, par ces terribles struggleforlifeurs qui voient grand et font de même.
En scène donc, imprésario et acteurs ! Et si, dans le feu de l’action, je suis jamais irrévérencieux envers une nation que j’estime et que j’aime, ombre de Washington, daigne me pardonner !
Il était exactement le samedi 10 janvier 1896, depuis une demi-heure, quand je quittai Paris et la gare Saint-Lazare, devant prendre passage au Havre sur le paquebot la Bretagne , de la Compagnie Transatlantique. Mmo Duse, engagée pour soixante représentations à New-York, Washington, Boston, Philadelphie, etc., allait s’embarquer, quinze jours après, à Liverpool, sur le Majestic, tandis que le Bismarck arrachait ses futurs compagnons de gloire aux délices de Gênes, où, malgré le proverbe, il peut y avoir du plaisir.
La Providence, dont je suis l’un des chéris, s’empresse d’installer sur le même bateau que moi M. Malcolm Thurne, chef de la douane à New- York.
— Je ne connais pas la Duse, me dit cet homme aveuglément charmant; mais, du moment que vous me dites que c’est une grande artiste, j’en suis fou ! Combien de malles a-t-elle ?
— Vingt-sept, pas une de moins.
— Et vous ?
— Trois; j’en pâlis de honte... que trois!...
— Ça fait trente, si je ne m’abuse.
— Vous parlez comme Barrême en personne. t
— Eh bien ! foi de Malcolm, dans ma « turne », ni vous ni Elle, ne débourserez un sou d’octroi.
L’autocrate des gabelous ayant tenu parole, M. Mac Kinley est capable de gagner, en l’apprenant, un nouvel accès de « bill ».
Rien de positivement intéressant à signaler, en plus, au cours de cette fameuse traversée, que la grinchosité du temps, agréablement mitigée
par l’aménité du capitaine Rupé. Comme distractions, l’échange entre passagers d’historiettes . croustillantes, la chasse aux mouettes à coups de revolver, et une perpétuelle absorption de victuailles — la mer se chargeant de faire le creux.
Deux menus, à titre de documents :