QUÊTE — COLLECTION
6 M. O’GUST. — The celebrated clown
and imitator, dans son répertoire,
7 M. PIROIA, de l’Opéra. — Aubade du
« Roi d’Ys » . Lalo.
I Pagliacci . Leoncavallo.
8 M116 de la ES PRIE LL A. — Valse. . Mayer Helmuth.
9 Les BENGALIS. — Les célèbres nains français, dans
leurs créations.
Le piano d'accompagnement sera tenu par Mm° MEROU.
A Bord, le 24 avril 1896.
La quête faite par Mme Schürmann produit 990 francs.
Le 27 avril, nous étions à Paris, d’où je dédie les lignes suivantes à mes confrères d’Amérique.
L’art dramatique en Amérique. — Tous cabotins et tous « étoiles ». — Chacun pour soi. — Sept hors de pair; des autres rien à dire. — Succès de bijoutier. — Par où esLil entré?. — Par où sortira-t-il?. — De l’extraordinaire au sixième dessous. — L'opérette à bout de bras. — Music- Halls. — Littérature patriotique, — Tous enthousiastes et vertueux.
L’Amérique et l'Italie auraient tort de se critiquer l’une l’autre au point de vue du recrutement des compagnies théâtrales et de l’inter- * prétation des ouvrages dramatiques.
Sous ce rapport là elles se valent.
A New-York, il n’y a que deux troupes fixes, la meilleure étant celle de Daly, que les Parisienspurent apprécier au Vaudeville dans les représentations de La Mégère apprivoisée , de Shakespeare.
Le reste est du pur roman comique. Rien que des groupes de « M’as-tu vu ? » nomades engagés pour jouer, pendant quelques semaines, une
pièce quelconque dans les différentes villes de l’Amérique, et se disloquant, la tournée finie, sans grand espoir de se revoir jamais.
Aussi que de dissonances, quel lâcher déplorable dans l’exécution des conceptions scéniques. « On ne joue pas la comédie tout seul », se plaisent à répéter les professionnels du « tremplin ». Jamais, cet axiome n’apparaît plus juste qu’en assistant à une représentation comique ou dramatique sur des « planches » transatlantiques.
Pas d’ensemble*, les acteurs se connaissant à peine, chacun joue pour son compte personnel, sans s’inquiéter de son entourage. A quoi bon s'efforcer de faire dire dans les journaux que « tout le monde » en bloc, a été excellent? Ce qu’il faut à chacun, c’est un succès « d’étoile » qui le pose en vedette dans les comptes rendus et lui décroche immédiatement dans une autre troupe en formation un engagement à gros appointements.
Chacun pour soi, et Dieu pour tous ! — Si Dieu s’occupait du théâtre.
Et pourtant, en réunissant les artistes excellents que j’ai vus et applaudis, là-bas, on formerait d’emblée une « Comédie américaine » qui soutiendrait hardiment la comparaison
avec notre Comédie française.
Naturel, vérité, simplicité, sobriété de gestes, pureté de diction, tout cela se trouve réuni, au plus haut degré de la perfection, chez ces artistes d’élite qui se nomment Joseph Jefferson, Will.-H. Crâne, C. Goodwin, John Drew.
Bien avant Antoine, et son théâtre libre, la vie réelle, la forme vraie furent appliquées par ces grands comédiens.
Parmi les dames, j’en mets trois hors de pair : Ada Rehan, Olga Nethersole, Julia Marlowe, la Juliette idéale.
Le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé.
Ni originales, ni sincères, toutes s’attachent à
copier servilement Sarah Bernhardt. Elles font de grands gestes, hurlent à perdre l’àme, et, au contraire de leurs camarades masculins, prennent des poses héroïques dans les situations les plus simples.
Louis Monrose, de la Comédie française, qui mourut professeur au Conservatoire de Paris, appelait cette perpétuelle exubérance se mettre en chemise pour casser des allumettes.
Ajoutez à cela un étalage formidable de bijoux, le rôle fùt-il d’une soubrette ou d’une petite bourgeoise, et vous déclarerez avec moi que la convention du costume marche de pair avec celle de la pensée.
Autre convention frisant de près l’absurde : à quoi servent les portes dans les décors américains? à rien, puisque personne ne les emploie. Tout à coup, sans que nul battant ait seulement été entrebâillé, on voit un nouveau venu campé devant la rampe. Par où est-il entré ? par une
trappe ? par le trou du souffleur ? Vous n’y êtes pas... Jugeant le trajet trop long de la scène traversée en long ou en large pour se trouver en contact avec le public, ces messieurs et ces dames entrent bravement par le manteau d’ Arlequin, cette fausse draperie encadrant l’avant-scène.
L’effet est étrangement bizarre, dans une pièce moderne comme L'Ami des femmes par exemple, où MM. Crâne et John Drevv sont d’ailleurs remarquables, de voir M. de Ryons apparaître subitement côté cour ou côté jardin. On croit, tout le temps, à la venue inattendue de l’électricien ou du garçon d’accessoires appelés pour une réparation urgente.
Et les spectacles? Nous commencerons, si vous le voulez bien, par le Metropolitan Opéra House, l’Académie de musique de New-York, seul théâtre où l’on paie des prix d’entrée exorbitants. Un fauteuil d’orchestre, qui coûte géné-
râlement vingt-cinq francs, en est coté trentecinq, quand il y a des « étoiles » sur l’affiche, ce qui arrive, pour le moins, deux fois par semaine.
Les soirs où Calvé chante, on réalise couramment des recettes de 70,000 à 80,000 francs; *à ce prix, on serait en droit d’attendre des représentations parfaites.
Emma Calvé est, sans contredit, la meilleure tragédienne lyrique de l’opéra moderne; Melba et sa voix d’or sont deux enchanteresses; Jean de Reszké soupire délicieusement la romance. On quitte, cependant, le théâtre avec pas mal de dollars en moins et du mécontement en plus.
Toujours le même manque d’ensemble : les choeurs, horribles; les petits rôles, funambulesques; la mise en scène, idiote; le ballet, n’en parlons pas!... A l’orchestre, quelques éléments de mérite, mais on sent le manque de répéti-
tions. En un mot, malgré des chefs d’emploi hors pair, l’impression est et demeure pénible.
« Quand donc aurons-nous des acteurs qui aurons moins de talent et des troupes qui en auront davantage ? » écrivait, l’autre jour, dans le « Matin », un spirituel écrivain, M. Gaston Leroux.
J’ajouterai : « Quand auront-ils, quelque part, en Amérique, une direction profondément artistique-, un metteur en scène ayant deux liards de goût et une poigne solide 5 un chef d’orchestre menant tout son monde — c’est le cas de le dire — à la baguette ? »
Nous n’aurions pas, alors, à ce même Metropolitan , les jours où la direction perd de l’argent (ce qui est le cas de toute soirée sans « étoile »), des spectacles ordinaires, qui le sont vraiment trop.
Et puisque me voici sur le chapitre de la musique, piquons ensemble une tête jusqu’à
l’opérette, telle que la conçoivent nos amis les Yankees.
En France, nous exigeons un soupçon de logique et de vérité, partout, quel que soit le genre de spectacle. Nous payons pour avoir une action et une pièce.
Ici, c’est tout à fait inutile.
L’opérette américaine n’est meme pas une revue. Le manager fait brosser quelques décors au gré de sa fantaisie; il engage quelques jolies filles plus rondelettes de gorge et de mollets que de voix; deux gros comiques sont également indispensables; et le rideau pourra se lever dès que. les soupçons de costumes auront passé aux mains des habilleuses.
Des rôles à apprendre ? puisqu’il n’y en a pas!... Les gros comiques susnommés sortiront de leur sac quelques blagues locales, des bons mots archi-usés, salués au passage comme de vieilles connaissances; et, quant à la partie mé-
lodique, ces demoiselles ont certainement retenu quelques populaires refrains de café-concert, qu’elles rééditeront au premier commandement.
Avec un libretto pareil, le baisser du rideau doit être vite arrivé... penserez-vous. Et le côté « chahut », sans lequel il n’est ni gloire ni profit ?
Chez Jonathan, toute chanteuse d’opérette, doit se doubler d’une « Nini-Patte-en-l’air ». En d’autres termes, comme il faut absolument danser la gigue après chaque couplet, la prima dona ira d’une envolée jusqu’aux nues, si elle n’ignore le haut secret du grand écart; et si, pendant la ritournelle, elle risque et réussit un double saut périlleux, tête en avant, de New- York à San Francisco, tous les impresari se la disputeront.
C’est probablement ce que nos aïeux appelaient: « Entrer d’un bond dans l’immortalité ! »
J’ai proclamé, pour les orchestres de théâtre, la nécessité de bons chefs. Je n’avais pas encore
abordé, alors, les établissements d’harmonie folichonne. Là, à quoi bon ? Il n’y a pas un chef d’orchestre, mais dix, quinze, vingt et jusqu’à des centaines.
La troupe entière, de « l’étoile » aux choristes, bat, en chantant, la mesure, avec la tête, les bras, les reins ou bien les jambes. Cette perpétuelle danse de Saint-Guy ne devient à la longue pas plus ennuyeuse qu’autre chose, surtout quand, dans la chaleur du jeu, les déesses de l’Olympe en carton peint suppléent par le geste à l’indigence du texte.
L’amour est une affection
Qui par les yeux dans le cœur entre,
disait le chevalier de Boufflers. En ce cas, à moins d’être myope, le spectateur de l’orchestre peut, pièces au niveau du nez, faire son choix. C’est là un des aimables côtés de ce pauvre
« envers du théâtre » généralement tant critiqué.
Descendons encore un degré jusqu’à Koster et Bial, les Folies-Bergère du lieu, énorme et luxueux music-hall, plus vaste dix fois, comme tous ses similaires américains, que la maison de la rue Richer. Au programme, rien d’extraordinaire, rien de supérieur aux attractions européennes. Des acrobates, des danseuses vus partout. La Loïe Fuller, faisait, en mon temps, les délices du Nouveau-Monde, avec ses effets de lumière perfectionnés à Paris.
Pourtant, la stricte impartialité m’ordonne de constituer une exception de supériorité en faveur des tableaux vivants, reproductions de chefs-d’œuvre célèbres, posés avec un art, un sentiment de l’original uniques.
Trois fois, de dix heures et demie du matin à dix heures et demie du soir — pendant douze heures sans entr’acte — la meme succes-
sion de tours de force et d’excentricités se renouvelle; ciès l’ouverture des portes, les places sont prises d’assaut; et, tout le temps, il y a du monde.
De trois à sept heures de l’après-midi, surtout, on s’y porte; la mode est, en effet, dans la haute société, d’aller passer une heure devant les jongleurs et les high-kickers, entre deux visites de contenance ; et même, que j’en ai vu venir de jeunes filles se reposer, parmi les mélodieuses effluves du « Tararaboum », des fatigues de la promenade!
Chez Thalie et chez Melpomène, la scène souffre incurablement de l’importation à jet continu des mauvaises pièces anglaises, prétextes à exhibitions de décors et de costumes, sans nul souci de littérature. En tant que production nationale, le succès m’apparut seulement prolongé avec les œuvres retraçant un épisode brillant de l’histoire du pays. Cette na-
tion, point de mire et refuge des émigrants des cinq parties du monde, assemblage hétéroclite de tous les types, de toutes les races, tient à éloigner, le plus possible, le reproche de ne pas avoir de personnalité.
« L’Américain n’est pas un mythe, se plaisent à répéter les Yankees, il est quelqu’un ! » et ils le prouvent en célébrant consciencieusement les anniversaires de leurs héros ou de leurs hauts faits, et en acclamant, comme un seul homme, du poulailler aux fauteuils d’orchestre, le défilé des comparses-soldats revenant vainqueurs d’une bataille contre le traditionnel oppresseur, le drapeau rouge, et blanc auréolé de gloire.
L’enthousiasme, alors, ne connaît plus de bornes; pendant plusieurs minutes, les hurrahs interrompent la marche de l’action ; on crie, on hurle, on bat des mains, des pieds; on siffle, surtout. Il paraît que passé l’Atlantique,
ce qui, chez nous, est le signe de vif mécontentement sert à exprimer la plus entière satisfaction.
Mais alors, puisque bravos et sifflets équivalent sous le rapport de l’expression admirative, comment, du Metropolitan aux « beuglants » de Bowery, conspue-t-on ouvertement l’ouvrage ou l’interprète qui ont cessé de plaire ? Probablement, en quittant sa place avant le baisser du rideau — et, je me hâte de le dire, voilà une chose que je n’ai jamais vue.
Succès partout, succès toujours, qu’une doublure de Melba ou de Calvé écorche Hamlet ou Carmen avec l’organe phonographique de Polichinelle, que MUeX... ou Z... remplace la trille de sa romance par un entre-chat; et triomphe délirant, quand le vice est puni et la vertu récompensée.
Problème à soumettre aux méditations des psychologues : Pourquoi tout le monde, au théâtre, devient-il bon et vertueux ?
Une seule scène valut une durée indéfiniment centenaire à une pièce d’intérêt et de style contestables : Le Gouverneur de Kentucky ; c’est celle où, aux instances du traître lui offrant la forte somme pour signer une loi nuisible aux intérêts de sa province, le même gouverneur répliquait fièrement : « Je ne pourrais faire cela qu’avec des doigts sales, et j’aime les mains propres. »
Si l’acteur avait voulu, il n’eût pas attendu longtemps son élévation à d’importantes fonctions administratives ; et les moins capables de l’imiter dans la vie courante eussent continué à applaudir des deux mains.
Etre honnête, c’est beau, quand il n’en coûte
rien.
Elle est bien, la mise en scène! — La toile ou mes quat’sous. — Toilettes de chez Worth. — Médiocres pièces dans d’excellentes salles. — Confortable « à l’œil ». — Un compositeur, s. v. p. — DU talent, mais trop modestes. — Paderewski. — Desintéressement d’un autre âge. — La dernière pensée de l’imprésario.
Nouvelle désillusion ! (Attendez, les compliments vont venir) la mise en scène tant vantée des drames américains est, principalement au point de vue machinerie, dans le troisième dessous par rapport à celles du Châtelet, de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu. Impossible de faire un changement important sans baisser un rideau intermédiaire devant lequel les acteurs continuent à déclamer au milieu du tapage infernal produit par la pose des portants et des praticables.
D’autres fois, on plonge le tout,' scène et salle dans l’obscurité, sans assourdir pour cela le boucan.
Si c’est là ce qui s’appelle des succès « à grand tapage », le mot est d’une justesse indiscutable-, mais je ne vois pas ce que l’illusion scénique peut y gagner, les seuls partisans de ce genre de fuligineux entr’actes me semblant devoir être les vieux passionnés en quête de tailles ou de genoux faciles.
Puis, pourquoi interrompre, à chaque instant, cette splendide lumière qui se rattrappe dans les salles de théâtre de son inconstance dans la rue ? Les effets électro-lumineux atteignent de l’autre côté de l’Atlantique une prodigalité, une perfection, dont nous n’avons aucune idée en France.
A nous, le pompon, par contre, pour l’élégance, le bon goût des toilettes ! et, ce qui ne gâte rien, pour le chic de l’humble figurante qui les porte. A New-York, Boston, Chicago, quand, voulant rompre avec la tradition de costumes riches, mais criards et surchargés, le
manager n’a pas reculé devant la dépense de robes confectionnées chez Worth — l'affiche ne manquera jamais de l’annoncer — il est tout surpris, au cours de la « première », de voir ces dames de la figuration se retrousser, pour marcher, au niveau de la cuisse, ou s’asseoir, en tailleur, avec des jupes de satin.
C’est ça qui donne une crâne opinion du grand monde milliardaire.
Le contenant, par contre, vaut mieux que le contenu : au lieu d’ètre, ainsi que les nôtres, en forme d’œuf coupé par le haut, les théâtres américains ont adopté la forme carrée ou rectangulaire. Comme l’on vient pour voir et non pour être vu, supprimées, ces places de côté, pépinières de torticolis ; tout le monde égal devant la rampe, tout le monde en face de la scène. Pas ou presque pas de loges ; mais un balcon immense qui s’avance jusqu’à la moitié du parterre.
Seuls, les cafés concerts ou music-halls possèdent une profusion de ces petites cases où l’on s’empile à six ou huit pour être deux bons tiers à ignorer la toile du fond, et à friser de près la congestion cérébrale 5 dans l’établissement de Koster et Bial, j’en ai compté quatrevingt-dix.
Le prix des places prises au bureau est à peu près le même qu’à Paris : 1 fr. 5o, les fauteuils; mais un avantage dont nous sommes privés, c’est de pouvoir, sans supplément, retirer son coupon, une semaine à l’avance. Et, de plus, bonheur ineffable, la somme versée comprend tout.
De la Comédie-Française aux nobles Gobelins, qui put risquer son nez dans un couloir sans être assailli par une légion de vampires résolus à lui arracher un pourboire plus ou moins justifié?
L’homme du vestiaire, l’ouvreuse, l’huissier,
le marchand de programme, tout le monde veut ses cinquante centimes. Si bien qu’on arrive à payer vingt-cinq pour cent de plus que le prix annoncé, sans compter l’ennui d’avoir continuellement la main à la poche, et le souci d'oublier un de ces grippe-sous, qui, du reste, veillent à ce qu’on ne les oublie pas.
En Amérique, rien de tout cela.
Dès l’entrée, vous êtes gratifié d’un artistique programme illustré, comprenant tous les détails qui concernent la pièce, sauf quelquefois le nom de l’auteur, quantité négligeable, paraît-il, pour la direction et pour le public. Au vestiaire, refus de tout pourboire, eût-on toute une garde robe à laisser en dépôt. La place est indiquée par un garçon poli qui, même physiquement, remplace l’ouvreuse avec avantage.
Avez-vous soif? Vous aurez, gratis toujours, de l’eau glacée pendant les entr’actes ; désirezvous « en griller une ?» passez au fumoir ; une
cigarette parfumée vous y attend sans bourse délier. Ne vous souciez, d’ailleurs, pas si Fauteur de cette dernière générosité n’est autre qu’un marchand de tabac désireux de lancer une marque nouvelle.
La seule chose non gratuite, mais parfois obligatoire, c’est le passager séjour dans certains buen retiro, dont la tenancière, une négresse toujours — couleur locale — accepte volontiers une pièce blanche, histoire de ne pas démentir que cela porte bonheur.
Disposé à la bonne humeur et à l’indulgence longtemps avant le lever du rideau, rien n’empêche de savourer, par surcroît, le moelleux et l’ampleur des fauteuils — des canapés auprès de ceux de Paris — et de remarquer le nombre et la facilité des sorties. Un sinistre semblable à celui de l’Opéra-Comique devient ainsi tout à fait impossible.
Cette absolue tranquillité d’esprit, cette sorte
de reconnaissance envers le directeur, qui, tel un habile maître de maison, prodigue autour de ses invités — payants — les attentions et les prévenances, sont-elles le secret du succès de tant de productions et de producteurs médiocres? Pourquoi pas ?
Car la gloire en bravos va indistinctement, en même temps qu’à ceux qui font parler et qui parlent, à ceux qui font chanter, taper, ràcler, souffler, et qui chantent, tapent, ràclent et soufflent. Notre grand Opéra a eu raison de s’attacher M“cs Melba, Sibyl-Sanderson, Eames, trois Américaines qui prouvent qu’il est des charmeuses sous toutes les latitudes ; Lamoureux et Colonne purent honorer, sans déchoir, du titre de «cher collègue», M. Thomas, chef d’orchestre des concerts symphoniques de Chicago. Mais comment oserai-je parler des compositeurs du cru, moi qui ai l’habitude de juger par moimême ?
Du dimanche 18 janvier 189(5 au samedi 18 avril, je n’ai jamais vu sur un programme le nom d’un musicien indigène. Le répertoire se composait des œuvres françaises, allemandes et italiennes les plus en vogue ; de partitions américaines, point!... Il paraît, pourtant, que les Offenbach, les Hervé, même les Gounod et les Saint-Saens ne manquent pas dans le Yankeeland ; mais, comme tous les vrais talents, ils ne se montrent pas.
Ceux qui se montrent trop, ce sont les pianistes, les violonistes, les violoncellistes, les mandolinistes, les flûtistes de tout genre et de tout sexe.
Paderewski, quoique le plus parfait virtuose en sa spécialité et l’homme le plus charmant du monde entier, est décidément un terrible coupable. Ce Polonais délicat et génial obtient, en Amérique, un succès triomphal dont je suis, le premier, à me réjouir, quand je pense aux tour-
nées délicieuses faites, en sa compagnie, en Europe.
Artiste dans l’âme, compositeur de mélodies délicieuses, jamais être ne fut moins infatué de lui-même, plus jovial, plus honnête et moins prétentieux.
Mais c’est un malfaiteur quand même, et tout cela, justement, à cause des qualités rares que je viens d’énumérer.
Il prône si peu son talent qu’à l’entendre l’on croit que le succès ne coûte rien à obtenir ; il gagne tant d’argent, que ceux qui grattent les dents d’éléphants voient déjà empilés devant eux tous les trésors de la Californie.
Rien d’étonnant, par suite, que ce déversement sur l’Amérique du Nord de cette avalanche de tapoteurs — de «tapeurs», serait le mot plus juste — Et encore, s’il n’y avait que les pianistes ! .. Mais tous les instruments se mettent de la partie. Aux Paderewski «en toc» sont venus
se joindre les Paganini en sapin, les Hollmann en baudruche, les Hennebains en celluloïd.
Vous vous croyez bien débarrassé d’eux en n’allant pas les entendre... Et les vitrines des marchands de musique, des éditeurs, des débitants de photographies qui vous exhibent, tous les trois pas, les portraitures de leur individu de face, de dos, de profil, assis, debout, enveloppant leur « crin-crin * des longues mèches de leur tignasse, ou nageant sur un Pleyel.
Ce qui a fait ciire à un naturaliste que, parmi les insectes nuisibles, le pianiste, le violoniste, etc., sont ceux qui se reproduisent le plus facilement.
A moi l’oubli, avec mon cher Paderewski, dont je m’en voudrais de passer sous silence le rare trait de désintéressement suivant :
Nous donnions un concert à Reims ; et, par extraordinaire, il y avait à peine une demisalle. Pendant l’entr’acte, l’aimable homme
m’entraîne dans un coin et me dit tout bas :
— Eh bien ! cher ami, c’est bien mauvais, ce soir... Combien de recette?
— Neuf cent soixante francs, environ.
— Et vous avez comme frais de voyage et de publicité ?...
— Huit cent quarante francs.
— C’est beaucoup.
A la fin de la soirée, je vais le retrouver dans sa loge pour lui remettre ses deux mille francs de cachet convenu.
— Qu’est cela ? fait Paderewski en repoussant l’enveloppe.
— Mais dame ! ce que je vous dois.
— Et vous me croyez assez indélicat pour accepter deux mille francs quand vous en touchez cent vingt? Allons donc!... un artiste n’a le droit de se faire payer que quand il fait de l’argent. Partageons la recette : chacun soixante francs, nous sommes quittes.
J’eus beau chercher à expliquer à ce formaliste d’un autre âge que je ne lui donnais rien de plus, les soirs où je réalisais dix à douze mille francs de recette- peine perdue : force fut de lui envoyer, le lendemain, la somme par lettre recommandée.
Son seul défaut (qui n’en a pas?), c’est son incorrigible superstition.
Combien souvent, hélas ! lorsqu’il jouait pour la première fois un morceau, ou qu’il essayait une composition nouvelle, le vis-je apparaître sur l’estrade avec un habit râpé jusqu’à la corde, dont n’aurait pas voulu un balayeur de Broadway. Saluons cette vénérable relique : immortelle et modeste « queue de pie », qu’il arbora à son premier concert.
Et j’en dus déployer des trésors d’éloquence, en certaines occasions extraordinaires, afin de le décider à sortir de ses bagages un de ces resplendissants sifflets d’ébène dernière coupe,
qu’il met plus facilement dans sa malle que sur son dos.
Mon adieu momentané à la scène américaine ne saurait se terminer décemment avant un salut à deux des fortunes les plus rapides qui puissent se faire au théâtre.
Il est rare qu’on risque un œil vers le domaine de master Jonathan sans dresser, tout d’abord, une liste des milliardaires et sans aligner les dix chiffres du capital des Gould, des Mackay, des Vanderbilt et des Rockfeller. A ces revenus féeriques je joindrai ceux de deux hommes, rois de théâtre au sens palpable du mot, devant qui tous les imprésarios d’Europe et d’Amérique doivent humblement laisser la rampe.
M. Keith était « bonisseur » , c’est-à-dire qu’il remplissait de sa mâle éloquence les « silences » du tambour et de la grosse caisse dans un musée d’anatomie (prix d’entrée : cinquante centimes) du démocratique quartier de Bowery,
à New-York. Sans instruction, sachant à peine lire, il lui vint, un jour, l’idée d’occuper les loisirs de cette multitude de flâneurs en quête de spectacles coupés, peu fatigants pour l’esprit, visibles en passant, à toute heure de la matinée, de l’après-midi et de la soirée.
La réussite dépassa toutes espérances avec les « représentations continuelles » de café-concert, débutant à dix heures du matin pour se terminer vers onze heures du soir.
En dix ans, l’heureux Keith a gagné trois millions de dollars; il est aujourd’hui propriétaire de quatre théâtres, les plus beaux de l’Amérique, qui lui rapportent bon an mal an 25o,ooo à 35o,ooo dollars, soit i,25o,ooo à i,75o,ooo francs.
Quand nous posséderons phénomène pareil, je l’irai dire à... M. Ginisty.
M. Miner, un pur échantillon du vulgaire « populo », occupait la haute position de garçon
livreur chez un droguiste. Il continua à débiter de la « drogue » sous forme de refrains épicés, de saynètes pornographiques à portée des spectateurs au rabais. Thésauriseur rapace, exploiteur sans vergogne, il a ramassé dans les ruisseaux de New-York six millions de dollars, (trente millions de francs), cinq théâtres et quarante maisons. Les dix-huit enfants dont l’a gratifié sa première femme lui ont valu comme récompense nationale sa nomination de député — muet — pour la ville de New-York.
Une seule fois, il se départit de son prudent silence, ce fut lorsqu’il convola en deuxièmes noces, à cinquante-quatre ans, avec une jeune actrice de physique et de talents insignifiants, n’ayant pour elle que ses vingt-trois ans.
— C’est la seconde série qui commence, répétait-il à tout venant-, je viens d’acheter une nouvelle poule, et, si Dieu le permet, je me charge de lui faire pondre également dix-huit œufs !
Et dire que mon petit dernier, ici présent, qui vaut pourtant bien, selon moi, les dix-huit, les trente-six produits de M. Miner, ne me rapportera probablement pas la plus petite place au Capitole de Washington !
TABLE
Avis au lecteur. — Ni Colomb, ni Bourget. — Les loisirs d’un imprésario. — A bord de la Bretagne.— Trente malles et pas un sou d’octroi. — Le prix d’un fiacre à New-York. — « Faire de l’argent ». — Au Fifth Avenue Theatre . i
L’hôtel américain. — Cure-dents et parapluies. — Je pleure Vespasien. — Chique chic. — Un lit dans une armoire. — Horloge factotum. — Fermez votre bec.
— Tout aux petits oignons. — Pauvres « Molière », que vous devez souffrir! — Sire-cireur . . . .. . 15
Poseur de dents dehors. ■ — Le voici donc, enfin, le reporter! — Affiches tintamarresques. — Dessus et dessous. — Mou royaume pour un sapin. — Electricité, élasticité. — La « carotte » du conducteur . 29
Cras new-yorkais. — Tous artistes. — Feuilles au vent. — Rien que du doux, pas de raide. — Statuomanie utilitaire. — La chasse au rond de cuir. — Bacheliers, n’émigrez pas ! — Gentlemen balayeurs, boueux en tuyaux de poêle. — Squares et parcs. —
Le climat idéal pour héritiers pressés .
TABLE
Ville-lumicre sans éclairage. — Ange ou négresse? — L’amour en toutes langues. — Au pays des aveugles.
— Metropolitan Opéra House. — Méphisto électricien.
— What is your wight, sir ? — H. M. .. J. B. . . sténographie parlée. — Général à vingt-cinq ans.. . 5î
La fin des collectionneurs d’autographes. — Téléphone et machine à écrire. — Mesdemoiselles les « typewritters ». — Pas une bonne « bonne ». — Qui a un piano va sano. — Gloire aux pompiers ! — Jonathan architecte. — Tous les jours au feu, même pas pour la gloire 1 . . . . 69
Paquet de notes. — Les femmes, il n’y a que ça!...
Elle et Lui. — Shopping day. — Générosité à propos de bottes. — L’art du remplacement. — M. Dollar, fabricant de ténors. — I. O. U. — Chéquarts à mort. — Un pugilat à la vapeur . 83
Encore des notes. — La bicyclette. — Je reparle hollandais. — Drapeau de siège. — Ces bons puffistes.
— L’homme aux treize métiers. — Nouvel art culinaire. — Gloves at fixed price . . . 97
A Washington. — La capitale de l’Amérique. — Versailles, quand on a Paris ! — Sarah Bernhardt au « Far West ». — Phèdre en « paniers ». — Chez le président. — M. Cleveland. — Un thé à la Maison- Blanche. — a. Première » de Mmo Duse au Lafayette square Theatre . ni
TABLE
Il y a un concierge de l’obélisque ! — Au Capitole. — Députés et sénateurs. — Plus simples que chez nous, mais tout aussi bavards. — L’élection du « Père Gigogne ». — En assistant à la revue. — Papas la Victoire. — Quand on prend du ruban . 127
C’est dimanche!... — Tempérance day. — Bourgogne en cafetière. — Le restaurant du bon M. Tartufe. — Concerts sacrés, sacrés concerts. — Tararaboumcantique. — Plus que le maximum !... — Succès de femme, succès d’argent. — L’opinion de Nenry Irving . . 135
Un souvenir à Lemioc-Terrieux. — L'ossuaire du New- York-Herald. — J’y suis, j’y reste. — Quelles manchettes! — Au sous-sol, la littérature. — « Our Thomas ». — Un génial admirateur de Mme Duse. — A Orange Park. — Encore mieux! . 149
Dans l’enfer — Jaunes et noirs. — Théâtre céleste. —
Ça manque de femmes. — Double gin, amour et bamboula. — Les indiscrétions du Loadging-house. — Serviette et savon communistes. — On ne peut même pas... dormir tranquille. — Pattes en l’air. — Une vraie noce dans un bon restaurant. — Conversation cacophonique . 165
Bostoniens, Philadelphiens, New-Yorkais et Chicagotins. — L’Athènes du Nord. — De la tenue jusqu’au bout. — Poète et pasteur.— Ignorer le concierge!... — Nous boudons Chicago. — Tartarins transatlan-
TABLE
tiques. — Spéculation a for ever ». — Comment l’on arrive à voyager au rabais . 181
Le pays du cochon. — Swift et Armour, — Mort, charcuté, glacé en dix minutes. — Pullmann City. — Au vingt-huitième étage. — Concert près des étoiles. —
Un tour au Club. — Pas de bac. — Au revoir, Jonathan. — Un Japonais qui tient à son physique. — Théâtre à bord. — Bonjour Paris . , . 195
L’art dramatique en Amérique. — Tous cabotins et tous « étoiles ». — Chacun pour soi. — Sept hors de pair ; des autres rien à dire. — Succès de bijoutier.
— Par où est-il entré? — Par où sortira-il ? — De l'extraordinaire au sixième dessous. — L’opérette à bout de bras. — Music-Halls. — Littérateur patriotique. — Tous enthousiastes et vertueux.. . . . 209
Elle est bien, la mise en scène ! — La toile, ou mes quat’sous. — Toilettes de chez Worth. — Médiocres pièces dans d’excellentes salles. — Confortable « à l’œil ». — Un compositeur, s. v. p. — Du talent, mais trop modestes. — Paderewski. — Désintéressement d’un autre âge. — La dernière pensée de l’impresario . 227
lmp. PAUL DUPONT, i, rue du Bouloi (CI.) 198.3.1900.