‹ Une tournée en AmériqueChapitre 6 sur 7 · IQI · texte numérisé non relu

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terie jusqu’à la fin de mes jours: notre tournée ayant un caractère éminemment artistique et la grande tragédienne qui en était l’âme cherchant, avant tout, les applaudissements des gens de goût, il nous déplaisait d’interpréter notre répertoire devant une assistance ouverte au seul plaisir du trafic et de l’agio.

Eussions-nous même cueilli tous les lauriers du succès, comment faire fond sur le sentiment de gens, d’impression plus fugitive et plus trompeuse que les plus « Tartarin » de nos Tarasconnais ?

« Polonais, gascon du Nord », dit Mme Devarenne à Serge Panine. Chicagotins, gascons d’Amérique, pourrions-nous dire aux hâbleurs riverains du lac Michigan. De leurs protestations d’enthousiasme et d’amitié autant en emporte le vent qui, le long du Michigan et de la Prairie Avenue, fait rage, pour le plus grand bénéfice des chapeliers et des modistes.

« Faire de l’argent », telle est, encore plus qu’à New-York, la devise de ces brasseurs de milliards réunis par une attraction magnétique sur ce point du globe qui, avant l’incendie de 1871, était à peine un village. Plus de maisons en bois; mais une Bourse plus vaste que le plus vaste des halls de chemins cie fer. Entre ces quatre murs, dans une brume de poussière et de chaleur, les voix s’éraillent, les poings se tendent. On dirait d’une immense révolte de fous furieux.

Mme Duse, qui s’y était aventurée une fois, s’enfuit toute pâle, en s’écriant : « J’ai peur, ces gens-là vont se tuer. »

Et pourtant, cet emballement est absolument de surface; il n’y a là que des spéculateurs réfléchis, s’efforçant, comme à l’abattoir, d’étourdir leur victime avant de l’égorger.

Le marchandage a tout envahi : Chicago est, je crois, la seule ville au monde, où il soit pos-

sible de discuter le prix d’un billet de voyage : et voici comment : Avez-vous une excursion à faire ? courez aux sièges des compagnies de transport desservant le but projeté. Vous n’aurez que l’embarras du choix; six à sept compagnies exploitant, aux risques et périls des voyageurs, la même ligne. Les tarifs en poche, offrez à l’administration la moins exigeante un rabais de 20 à 3o 0/0. On acceptera, soyez-en sùr, croyez-en ma vieille expérience.

Notre arrivée avec une troupe et quatorze mille kilos de bagages n’avait pu passer inaperçue. Aussi, dès le lendemain, ma porte lutelle assiégée par une avant-garde de rabatteurs chargés d’accaparer ma clientèle au détriment des compagnies rivales.

Avantages de la concurrence : notre voyage à partir de Chicago s’effectua dans des conditions inespérées de bon marché; j’ai même vu le moment où on allait nous payer.

Le pays du cochon. — Swift et Armour. — Mort, charcute, glacé en dix minutes. — Pullmann City. — Au vingt-huitième étage. — Concert près des étoiles. — Un tour au Club. — Pas de bac. — Au revoir, Jonathan. — Un Japonais qui tient à son physique. — Théâtre à bord. — Bonjour, Paris.

Paris est le pays des cochonneries ; cela s’entend. Quand on a fait un tour à Chicago, on en doute.

En quel endroit du monde pourrait-on réunir, dans une seule année et chez le même industriel, 800,000 bœufs, 912,500 veaux et 1 ,800,000 indiscutables cochons ? C’est pourtant ce qui a lieu chez MM. Armour et Cie, la plus importante manufacture de conserves de l’univers.

Situé au milieu d’interminables prairies où sont parqués bovins et porcins, l’établissement a réalisé le problème de prendre un porc vivant et de le rendre, dix minutes après, charcuté, frigorifié, et prêt à constituer le plus cher régal

des cités dépourvues de bestiaux et d’abattoirs publics.

Le spectable est cruellement navrant de ces agglomérations d’animaux ne songeant même pas à effleurer du museau ou du groin l’herbe tendre étalée à leur disposition. On croit lire dans leurs yeux stupides le pressentiment de la fin prochaine; pour un rien, on y découvrirait des larmes.

Tout à coup, à un signal donné, les barrières gardant l’entrée de l’un des quatre ponts en bois, ironiquement dénommés « Ponts des Soupirs »v sont rapidement ouverts. Au premier condamné qui se présente, une chaîne entoure le cou; le voici, d’un saut, hissé jusqu’à une barre de fer, et amené d’une seule secousse électrique devant un colosse debout sur une estrade : l'inflexible sacrificateur. Sans arrêt, de la gorge à la queue tire-bouchonnante le coutelas trace un sillon sanglant; la victime, ventre

ouvert, suit son calvaire de mort jusqu’à un ■échaudoir pour être épilée ou dépouillée suivant le cas 5 jusqu'à un étal où on la vide; jusqu’à une boucherie où on la découpe; si bien qu’en dix minutes pour un porc, en vingt minutes pour un bœuf, la viande refroidie par seize mille quartiers dans de gargantuesques glacières, est bonne à être expédiée par morceaux d’environ vingt kilos dans des wagons frigorifiques vers le Dakota, le Colorado ou l’Orégon.

Mécaniquement, toujours, l’albumine est extraite du sang, le phosphate des os et de la graisse, tandis qu’au bout d'un quart d'heure le tueur dégouttant de sang, à bout de force, ayant rayé du nombre des vivants cent cinquante créatures de Dieu, doit passer la main à son remplaçant pour ne reprendre que quarantecinq minutes après ses répugnantes et terribles fonctions.

Mêmes opérations chez Swift (prière, entraîné sur la pente grasse du sujet, de ne pas prononcer suif) ; sauf que la chaîne fatale saisit les soyeux personnages immédiatement à leur descente de wagon, sans passer par le gazon d’attente.

C’est ce qui s’appelle « être pris sans vert ».

Une visite à une autre gigantesque industrie qui s’impose, c'est celle à Pulknann City, qui occupe tout un quartier de Chicago. Quinze mille ouvriers y sont occupés à la construction des wagons-lits, des wagons-restaurants, en un mot, des pullmann’s cars.

Le type du confort et du luxe roulants que l’on doit à la célèbre et universelle compagnie est le vestibuled train — train vestibule — ainsi nommé parce que toutes les voitures communiquent entre elles au moyen d’un large couloir. Les différents compartiments comprennent : fumoir, bar, salon de repos, chambres à coucher,

salle de lecture, voire salle de bain -, si bien que Boston sur l’Atlantique et Los Angeles sur le Pacifique sont réunis par le canal-baignoire.

Sur les contrôles de son matériel la compagnie constituée au capital de trente-six millions de dollars inscrit en chiffres ronds 2,5oo wagons, dont i ,000 wagons-restaurants, et elle distribue annuellement un dividende de près de huit millions de dollars. Ses employés et ouvriers (triomphe de la coopération) trouvent dans Pullmann-City non seulement des logements commodes et salubres, mais toutes les ressources de l’existence à bon marché.

Ainsi, tout le monde est satisfait : le travailleur qui, moyennant un prix modique, sitôt sa journée terminée, peut se croire l'égal d’un bourgeois, et le voyageur auquel un supplément de deux dollars — dix francs — pour un trajet de douze heures procure toutes les douceurs du train le plus présidentiellement spécial.

Mais, c’est égal, ce séjour temporaire en un rez-de-chaussée si nomade soit-il, doit rudement contrarier les habitudes du plus grand nombre des « Chicagotins ». La cherté du terrain a produit ce résultat que les propriétaires ont demandé au ciel ce que la terre leur marchandait si chèrement : l’espace.

Tournez le dos aux prétentieuses copies de palais italiens, aux Parthénons en carton-pierre, aux donjons en stuc des « Michigan and Prairie avenues » et allongez le pas vers le centre de la ville. Ce ne sont que maisons à huit, dix, douze, vingt-cinq et vingt-huit étages — avec ascenseur, naturellement.

Dans le « Masonic Temple », notamment, un élégant monte-charge, vous monte en cinq secondes sur le toit à la hauteur d’un vingtième, et vous fait assister au spectacle en plein air du « Masonic Roof garden ».

Seize cents places; des concerts par des mu-

siciens allemands; par des mandolinistes et chanteurs napolitains en costume national; tout cela à deux pas des nuages; on ne reprochera pas à la franc-maçonnerie américaine de ne pas chercher à élever le niveau de l’humanité.

Autres théâtres : Y Auditorium possède 4,200 places assises et peut contenir en tout 6,000 personnes. Il n’y a pas de loges; mais d’énormes galeries demi-circulaires soutenues par des colonnes de fer sobrement décorées.

C’est l’Eden musical des amateurs d’art lyrique allemand. Car, n’oublions pas que Chicago, ville soit-disant américaine, est, en réalité, l’une des six plus importantes cités allemandes du globe. Au milieu de ce cadre pratique, mais sans élégance, de ce mouvement perpétuel d’activité commerciale et manufacturière, de cette inlassable invocation au dieu argent, l’indigène de l’autre côté du Rhin devient, en peu d’années, plus yankee que les plus purs jingoes.

Il se souviendra seulement de sa lointaine patrie, pour conspuer tout ce qui n’est pas Wagner ou applaudir à l’effondrement d’un piano sous les arpèges d’un virtuose du doigté.

Gigues et chansonnettes fleurissent, sans arrêt, de midi à minuit, à la Chicago Opéra House, et à Y Olympia, immenses music-halls; la comédie, le drame, au théâtre Powers (du nom de son propriétaire), précédemment théâtre Hooley, un vieux bâtiment coquettement restauré en style Louis XV, par un habile architecte, M. Marshall.

Ce souci du luxe et de l’impeccable aménagement se retrouvent dans les intérieurs familiaux, et surtout, dans les différents clubs. Tout ce que l’homme du monde, l’industriel, le négociant peuvent désirer pour charmer leurs loisirs, aider à l’expédition de leurs affaires, faciliter leurs travaux, se trouve réuni dans ces hôtels princiers. Il n’y manque ni salles de

fêtes et d’expositions, ni salle de billard, ni café, ni restaurant. La cuisine succulente pour des palais yankees élabore, en un tour de casserole, l’inévitable sauce aux airelles, la tortue terrapène et le « welsh rabbit ».

Si nos estomacs débiles s’accommodent souvent mal de ce s mets à l’emporte-pièce, nos cercleux endurcis ont encore plus de peine à avaler l’interdiction des jeux de hasard. Pas le moindre petit “ bac ” à tailler, pas un soupçon de lansquenet à abattre ; c’est à se croire dans un patronage de l’Union chrétienne des jeunes gens.

Par contre, une fois réunis dans cet autre tripot qui s’appelle la Bourse, ces mêmes messieurs de la haute finance n’hésiteront pas à tenter un « coup » qui saignera leur partenaire de quelques milliers de dollars. Ils s’excusent en disant que le jeu est immoral, et que les “ affaires ” sont pure honnêteté.

Nos affaires glorieuses et brillantes à Brooklyn, Saint Louis, Québec, nous firent vite oublier celles de Chicago. Le 18 avril, nous nous réembarquons à New-York pour le Hàvre, à bord de La Touraine.

L’un de nos co-passagers se trouve être le maréchal japonais Yamagata dont le principal souci, durant la traversée, est d’éviter l’objectif d’un photographe amateur. — « Il n'aurait qu’à me défigurer! » me dit-il; et il s’empresse de me gratifier d’une épreuve de choix, avec chaude dédicace.

Avoir échappé aux balles chinoises; et transmettre à la postérité son physique déformé par un vulgaire « gélatino-bromeur », c’eût été trop de déveine.

Nous étions à peine depuis deux jours à bord, que déjà l’idée d’organiser une représentation quelconque ne me laisse plus en repos; et me voici en campagne. Nos démarches auprès du

capitaine, le charmant et spirituel commandant Santelli, auprès des artistes perdus, comme nous, entre le ciel et l’eau, aboutissent, le 24 avril, à une représentation au profit des veuves et des orphelins des marins de la Compagnie Transatlantique et dont voici le programme :

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