‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 14 sur 48 · Ve}'S le Paradis de V inspiration · texte numérisé non relu

Ve}'S le Paradis de V inspiration

Mundt persiste à charger sa palette desombres couleurs lorsqu'il en vient à l'installation des

(1) D. 107 et 108.

nouveaux mariés dans leur logis de Berlin. » Et maintenant, écrit-il (1), la jeune épouse du poète est assise en son home dignement aménagé à son intention, et toute rêveuse elle laisse aller son front sur son bras accoudé. Ses journées s'écoulent dans la plus grande solitude, car son mari est appelé au dehors, tantôt par ses heures de classe, tantôt par ses occupations à la bibliothèque : elle reste donc seule, abandonnée à ses pensées toujours vagabondes. Lorsqu'Henri revient, elle a versé des larmes : épuisé par le rude travail du jour, il s'affaisse sur un siège sans pouvoir la rasséréner. Tout au plus goùte-t-il la douceur de la voir assise en silence à ses côtés tandis qu'il se plonge dans les devoirs des écoliers de troisième dont il est le mentor. Par là le cours de cette lune de miel ressemble aux mois de mai inquiets qu'on subit d'ordinaire en Allemagne, avec leurs bises glacées, leurs averses sans fin qui étouffent les soupirs discrets des germes sous le sol transi ! » A quoi Stieglitz croit devoir riposter en ces termes dans ses mémoires (2) : « Tout aussi fallacieux est le troisième chapitre du Denkmal, — d'ailleurs si agréablement écrit, — qui prétend dépeindre les premiers temps de notre vie com-

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mune à Berlin. Des troubles ou des soucis qui eurent leurs motifs définis, tantôt passagers, tantôt de nature plus essentielle, y sont présentés comme s enchaînant sans transition avec une période beaucoup plus sombre de notre existence qui ne commença que longtemps après. " — Mundt avait-il pourtant si grand tort d interpréter une fois de plus comme des symptômes ces débuts difficiles d'une existence conjugale dont il vit de près le funeste dénouement? On peut concéder seulement qu'il exagère la continuité des souffrances de Charlotte à cette date, parce qu'il l'a connue pliant déjà sous le faix dune destinée qu'elle avait quelque temps portée d'un cœur ferme, soutenue par l'espoir du lendemain.

Il est en effet certain qu au moment même ou il proteste contre l'interprétation de Mundt, Stieglitz est contraint de reconnaître dans ses mémoires l'exactitude matérielle des faits que cette interprétation défigure à son avis. Il débuta en effet dans le mariage par une de ces crises d hypochondrie dont nous l'avons montré tourmenté déjà et dont nous avons dit le cortège de découragements et de révoltes : en sorte que Charlotte connut, au seuil même de son existence nouvelle, un avant-goùtdes amertumes auxquelles nous la verrons succomber.

— Son mari était un de ces idéalistes qui font profession de mépriser le vil métal (1), mais ne savent nullement se passer des facilités sociales qu'il procure. A peine le ménage était-il installé dans son domicile berlinois, que, suivant un adroit euphémisme de Stieglitz, » une véritable disproportion commença de se faire sentir entre la richesse d'un bonheur intime enfin assuré par la réunion des amoureux et la mesquinerie de leur situation matérielle (2) . " En d'autres termes les jeunes gens se trouvèrent trop à l'étroit : » Fort incommode au point de vue pratique, écrit Henri, se révéla le petit rezde-chaussée que, fiancé enthousiaste, j'avais loué d'avance dans les meilleures intentions, mais sans aucune expérience des nécessités de la vie domestique... Dans un tel cadre, il n'y avait pas à espérer que je pusse jamais réaliser quelque création de longue haleine et favorisée d'ime large inspiration ! » Voilà donc, dès le début, le comble du malheur, -— la crainte de voir tarir sa verve poétique étant, nous l'avons dit, capable de porter rapidement à son paroxysme l'inquiétude ordinaire au tempérament de Stieglitz!

Charlotte, qui connaissait dès lors par expé-

(1) Sa correspondance exprime souvent ce dédain. (2j SB. 103.

rieuce les résultats d'une telle appréhension sur la santé morale de son mari, n'iiésita pas à y porter remède au prix d'un sacrifice d'argent. Elle consentit au changement de domicile qu'il rêvait et depuis ce moment les époux dirigèrent leurs promenades tantôt vers un quartier de la ville, tantôt vers un autre, pour y chercher un logis plus digne de ses hôtes (1). Après de longues hésitations, ils trouvèrent un abri à leur gré : c'était un troisième étage qui avait vue d'un côté sur le palais royal et sur ses jardins, de l'autre sur l'avenue des Tilleuls jusque vers la porte de Brandebourg : « A peine, écrit Stieglitz (2), avais-je parcouru ces chambres dont, par la pensée, je garnissais déjà les parois de nos meubles, à peine avais-je jeté un regard par les fenêtres que je m'écriai : Ici, je pourrai de nouveau créer l y — On voit que notre homme n'était nullement modifié par le mariage et que raisons d'économie, souci des goûts de sa femme et de la venue possible des enfants, tout disparaissait devant la rime, cet instrument du pouvoir rêvé!

Au prix d'une indemnité convenable, on rendit aussitôt le malencontreux rez-de-chaussée à son propriétaire et l'on s'installa dans la

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