‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 13 sur 48 · î oyage de noces · texte numérisé non relu

î oyage de noces

Théodore Mundt, le biog^raphe de Charlotte, a écrit dans son Denkmal : » Durant les heures qui précédèrent le mariag^e, les fiancés se sentaient étrangement troublés. . . Ce grand jour qui leur avait paru si riche de promesses n'éclairait guère que leur inquiétude intérieure. . . Ils éprouvaient comme un sentiment d'effroi devant la réalisation de leurs vœux... Le lendemain, quand ils montèrent dans une voiture de poste pour commencer en commun le pèlerinage de la vie, ils demeurèrent d abord muets et comme étrangers l'un à l'autre . Pourtant , ils s'aimaient du plus profond de leur àme : ils aspiraient douloureusement à unir leurs bras dans une tendre étreinte. Mais la faveur d'une femme est une fleur si délicate et si timide qu'elle n'ose entrouvrir spontanément son merveilleux calice. Il la faut donc conquérir et l'heureux époux sera le clievalier dont le courage et la victoire s'achèvent par un abandon infini, par le don entier de soi-même ! » Cet épithalame ingénieux dissimule mal sous les fleurs de rhéto-

rique le défaut de tact dont son auteur a fait preuve, car Mundt abusait en cet endroit d'allusions échappées à Charlotte et de renseignements tirés des notes que Stieg^litz lui avait confiées : (i En souriant, dit-il encore, mais avec une vive rougeur au visage, elle raconta plus tard, dans une heure d'épanchement intime, ce singulier début de leur lune de miel qu'elle nommait une syncope du cœur à V aspect de la réalité (1). "

Le faible Stieglitz , qui , nous le verrons, approuva tant bien que mal dans son ensemble le livre de Mundt sur Charlotte, — ce monument élevé à ses propres dépens aux mânes de sa femme, ce calice dont il dut boire jusqu'à la lie l'amer breuvage, — Stieglitz a protesté pourtant dix années plus tard contre une intrusion si peu discrète dans le sanctuaire de ses plus intimes souvenirs! « Ce voyage de noces, écritil dans ses mémoires (2) , avec ses singularités aventureuses (nées le plus souvent du juvénile tempérament d'étudiant qui était encore le mien à cette époque) , avec ses alternatives incessantes d'heures douloureuses et d'instants joyeux, avec sa riche moisson d'intéressants épisodes, a été décrit par ma plume sur le désir

(2) SB. ioi-io;i.

exprès de Charlotte durant Tété de 1830 (1), période heureuse et calme de notre vie conjug^ale... J'y joignis un récit des premiers mois passés par nous à Berlin... Cette description, reproduite mol pour mol, avec sa couleur fraîche et vivante, ne doit pas faire défaut là où l'on voudra donner une image satisfaisante et fidèle de notre vie commune. La relation remplit un grand nombre de feuilles et il est tout naturel qu'en la comprimant jusqu'à la réduire à deux pages d'impression, comme le fait l'auteur du Denkmal, on ait ouvert la porte aux plus singuliers malentendus. Le lecteur peut-il en effet comprendre et interpréter exactement des expressions, tirées sans doute de mes propres notes, mais profondément modifiées dans leur signification dès qu'on les sépare des incidents qui les justifient. C'est le cas lorsqu'on écrit du jour de notre union : Quelles que fussent les promesses qu'il leur apportait, il n'éclaira que leur inquiétude intérieure! Et quelle fausse couleur s'attache à ce mot : Une syncope du cœur devant la réalité, lorsqu on insinue auparavant que les voyageurs demeurèrent d'abord muets et comme

(i) Cliarlotte lui écrit en effet le 14 septembre 1830 : « Je me réjouis de ta vivante description de notre beau voyage avec tous ses rayons de litmicie et « ses instants terribles! " (D. 125). Ce récit, qui devait trouver sa place dans un volume intitulé Ti-ois ans de voyafjes et de repos, n'a jamais été publié.

AU TEMPS DL ROMANTISME (il

étrangers Tun à 1 autre dans la voiture qui les emportait! — Tous ces souvenirs offrent dans mon récit un sens beaucoup plus subtil, et parfois directement opposé à celui qui est suggéré par le commentaire de Mundt, car ils se rattachent de tous côtés par des fils ténus à notre vie intérieure et à des incidents du dehors, car nos impressions si vives se traduisaient pour nous en conversations et en considérations explicatives , de façon tantôt grave et tantôt joyeuse. Elles demeurent incompréhensibles dès que les circonstances ambiantes sont omises, dés que certains propos séparés par des jours, des semaines, des mois sont associés de force en quelques lignes ou en quelques mots! »

Henri plaide la citation tronquée : il stigmatise cet abus qui consiste à condamner un homme sur quelques lignes adroitement choisies de son écriture. Nous venons de rappeler que Charlotte lui parlait en effet deux ans plus tard de leur beau voyage avec ses " rayons de lumière » , et nous ajouterons que dans une lettre à une parente, datée du 27 avril 1829, près d'un an après son mariage, elle exprime les sentiments les plus tendres à l'égard de son mari : » La lune de miel, dit-elle en propres termes, n'a pas encore cessé de briller à notre

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firmament d'amour (1) . » Ce sont là des témoignages qui contredisent les affirmations trop précises de Mundt. — Pourtant, Stieglitz avoue lui aussi des « heures douloureuses " et sa femme évoque par le souvenir des a moments terribles. » On pourrait donc conclure en présence de ces divers documents que Mundt et Stieglitz, évoquant tour à tour la lune de miel de Charlotte, ont mis l'un et l'autre en relief un des aspects de la vérité. Le premier, avocat passionné de la jeune femme, insiste involontairement sur les jours inquiets, sur les signes précurseurs de sa destinée tragique, et nous verrons que l'état d'âme de Charlotte lorsqu'il la connut (c'est-à-dire peu avant le drame de 1834) justifiait jusqu'à un certain point cette interprétation pessimiste de son passé conjugal. Le second, au contraire, par une instinctive réaction de défense contre les reproches de sa conscience ulcérée, ne veut se rappeler que les heures joyeuses, dont il projette le ravonnement sur tout le reste.

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